Dixième Forum Social Mondial: les symptômes de la décadence

Mis en ligne le 07 mars 2010

par Raúl Zi­bechi

Une dé­cennie est le temps qu’il faut — sur le plan po­li­tique et so­cial — pour la crois­sance, la ma­tu­rité, et pos­si­ble­ment aussi, la dé­ca­dence d’un « mou­ve­ment de mou­ve­ments » qui s’est pro­posé de changer le monde. Bien que son dé­clin soit la preuve d’une réa­lité, ses men­tors peuvent se contenter sur fait que son op­po­sant, le Forum Eco­no­mique de Davos, tra­verse éga­le­ment des dif­fi­cultés majeures.

Les symp­tômes sont bien connus : dé­battre sans arrêt sur le sens de ce qu’on est en train de faire, sur s’il faut conti­nuer sur le même chemin ou s’il faut changer de bord pour trouver des so­lu­tions aux maux et aux ma­laises que l’on per­çoit. En effet, au­tant le sé­mi­naire « Dix ans après » qui a eu lieu à Porto Alegre, que le Forum Thé­ma­tique à Sal­vador ont tous les deux consacré une bonne partie de leur temps à constater la perte de vi­ta­lité d’un mou­ve­ment qui a tenté de de­venir une al­ter­na­tive à la mon­dia­li­sa­tion néolibérale.

Cette année, le Forum So­cial Mon­dial n’a pas re­pré­senté un évé­ne­ment cen­tral mais plutôt des ac­ti­vités ayant lieu dans une ving­taine de villes de dif­fé­rents coins du monde, parmi les­quelles les deux ca­pi­tales de l’Etat bré­si­lien. L’option de dé­cen­tra­li­sa­tion est la preuve que les grands évé­ne­ments qui ac­cueillent des di­zaines de mil­liers de per­sonnes ont joué un rôle im­por­tant en début de la dé­cennie, mais qu’actuellement, il n’aurait pas de sens de les ré­péter car, selon le constat de der­nières édi­tions, son format s’est peu à peu usé.

L’événement qui a eu lieu à Porto Alegre, à partir du 25 jan­vier, a consisté en un en­semble de dé­bats entre in­tel­lec­tuels et membres des ONG, avec une faible par­ti­ci­pa­tion des mou­ve­ments so­ciaux qui sont, dans les faits, la raison d’être du Forum. Certes, ce n’était pas l’intention des or­ga­ni­sa­teurs de pa­rier sur le nombre, avec plus de 150 milles per­sonnes lors des édi­tions an­té­rieures, mais les dé­bats ont at­tiré cette fois-ci moins de dix pour cent du taux de par­ti­ci­pa­tion antérieure.

A Sal­vador, au contraire, la pré­sence des mou­ve­ments était at­tendue avec une cer­taine ex­pec­ta­tive au Forum Thé­ma­tique du 29 au 31 jan­vier. L’option pour la dé­cen­tra­li­sa­tion de l’événement –les dé­bats se dé­rou­lant dans les hô­tels de la ville et les ac­ti­vités des mou­ve­ments ont été re­lé­guées aux en­ceintes de l’Université Ca­tho­lique– a eu un im­pact né­gatif pour la par­ti­ci­pa­tion so­ciale. Contrai­re­ment à ce qui se pas­sait à Porto Alegre les an­nées pré­cé­dentes, quand la ville tour­nait au­tour du Forum pen­dant quelques jour­nées, dans la ca­pi­tale de Bahia, cette fois-ci les gens ne se sont même pas aperçus de l’événement altermondialiste.

A la re­cherche de nou­velles directions

Le tour­nant dans la si­tua­tion po­li­tique mon­diale et en Amé­rique la­tine, semble être à la basse d’un cer­tain désarroi, ex­primé par l’apparition de pro­po­si­tions no­toi­re­ment di­ver­gentes. Lors des pre­mières édi­tions des Fo­rums, on per­ce­vait une forte hausse du conser­va­tisme com­mandé par Georges W Bush à cheval entre les in­va­sions de l’’Irak et de l’Afghanistan. En même temps, en Amé­rique la­tine, de nou­veaux gou­ver­ne­ments de chan­ge­ment se met­taient en place et une vague de mo­bi­li­sa­tion so­ciale était en­core vi­sible, avec ses cou­leurs mul­tiples, lors des évé­ne­ments po­pu­laires de Porto Alegre .

La crise mon­diale, l’ascension de Ba­rack Obama à la Maison Blanche, l’automne des gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes et de gauche dans la ré­gion et la crois­sante dé­mo­bi­li­sa­tion so­ciale, tracent une conjonc­ture bien dif­fé­rente. Le ton de la Charte de Bahia — do­cu­ment final ap­prouvé par une as­sem­blée de mou­ve­ments — dé­voile le nou­veau climat. La dé­cla­ra­tion met l’accent sur le rejet de « la pré­sence de basses étran­gères dans le conti­nent sud-américain », la dé­fense de la sou­ve­rai­neté, no­tam­ment des puits de pé­trole dé­cou­verts sur le lit­toral brésilien.

La Charte fait une claire dé­fense du gou­ver­ne­ment de Lula : « Au Brésil, le peuple a conquis nombre d’avancements pen­dant les sept ans du gou­ver­ne­ment de Lula ». Elle men­tionne qu’il reste en­core des ré­formes struc­tu­rales à mettre en place, mais fait appel à sou­tenir les forces di­verses et les ten­dances proches du gou­ver­ne­ment « dans cette pé­riode d’attaque po­li­tique qui ar­rive », tout en fai­sant une claire al­lu­sion aux pro­cessus élec­to­rales à venir.

De fortes di­ver­gences ap­pa­raissent sur ce point. Le Mou­ve­ment des Sans Terre, qui reste très cri­tique du gou­ver­ne­ment de Lula pour ne pas avoir fait la re­forme agraire, n’a pas en­voyé de re­pré­sen­tants au Forum comme il l’avait fait an­té­rieu­re­ment. A Sal­vador, le mou­ve­ment le plus puis­sant est celui des Sans Abri (Sin Techo) qui a montré des dis­tances très claires en­vers le gou­ver­ne­ment fé­déral et éta­tique, com­mandé par le « pe­tista » Jacques Wagner.

La dis­tance so­ciale, plus que po­li­tique, entre les mou­ve­ments et les gou­ver­ne­ments a été l’une des ca­rac­té­ris­tiques ma­jeures du Forum du Sal­vador. L’un des « échanges » avec les mou­ve­ments a eu lieu dans un hôtel cinq étoiles, avec la par­ti­ci­pa­tion du gou­ver­neur Wagner, le mi­nistre de Dé­ve­lop­pe­ment So­cial Pa­trus Ana­nias et le Se­cré­taire Spé­cial des Af­faires Stra­té­giques de la Pré­si­dence, Sa­muel Pin­heiro. Il ne s’agissait pas d’un mi­lieu adé­quat pour les mou­ve­ments de base, comme ceux du Sal­vador, qui sont consti­tués pour la plu­part par des Noirs pauvres qui ha­bitent dans des fa­velas et qui sont re­jetés sys­té­ma­ti­que­ment dans ces espaces.

Lors d’une vi­site que nous avons réa­lisée dans trois oc­cu­pa­tions ur­baines des Sans Abri, nous avons pu constater que les bases de ces mou­ve­ments igno­raient ce qui se pas­sait au centre ville et ne ma­ni­fes­taient pas l’intention d’y par­ti­ciper quand on les in­for­mait qu’ils de­vaient s’enregistrer dans un autre hôtel, lui aussi cinq étoiles, au cœur éli­tiste de la ville ra­ciste. Si au­pa­ra­vant les fo­rums avaient vo­ca­tion à d’être une vé­ri­table ren­contre entre les mou­ve­ments so­ciaux, les faits les ont mal­heu­reu­se­ment trans­formés en un évé­ne­ment éli­tiste, d’intellectuels, de membres d’ONG et de re­pré­sen­tants des or­ga­ni­sa­tions sociales.

Selon les termes d’Eric Tous­saint, membre du Conseil In­ter­na­tio­nale du FSM, un point in­té­res­sant à re­tenir est que la ren­contre « a été par­rainée par Pe­tro­brás, Caixa, Banco do Brasil, Itaipú Bi­na­cional et avec une forte pré­sence des gou­ver­ne­ments ». C’est à dire de grandes mul­ti­na­tio­nales éga­le­ment pré­sentes dans la ren­contre pa­tro­nale de Davos, où Lula a été pro­clamé « homme d’État global». Selon lui, le noyau his­to­rique des fon­da­teurs du Forum, où les Bré­si­liens liés au gou­ver­ne­ment sont spé­cia­le­ment pré­sents, est le plus ré­ti­cent à cher­cher d’autres for­mats qui « soient sou­tenus par des forces mi­li­tantes vo­lon­taires et logés chez les activistes. »

Ques­tion d’État

Quant au format, les pro­po­si­tions sont très va­riées. Selon le Por­tu­gais Boa­ven­tura de Sousa Santos, le Forum a échoué en Eu­rope, en Asie et en Afrique pour ne pas avoir réussi à « conquérir l’imagination des mou­ve­ments so­ciaux et des lea­ders po­li­tiques », comme cela est ar­rivé en Amé­rique la­tine. Il sou­tient que le FSM au­rait du se pré­senter au sommet de Co­pen­hague avec une po­si­tion propre et que la nou­velle ren­contre, qui doit avoir lieu à Dakar, devra « pro­mou­voir quelques ac­tions col­lec­tives » vers la re­cherche d’une « nou­velle ar­ti­cu­la­tion entre des partis po­li­tiques et des mouvements ».

Tous­saint dé­passe cette idée et sou­haite que les mou­ve­ments ac­cueillent la pro­po­si­tion lancée par Hugo Chavez de créer une Cin­quième In­ter­na­tio­nale, qui se­rait « un ins­tru­ment de conver­gence pour l’action et l’élaboration d’un mo­dèle al­ter­natif ». A l’autre bout, le so­cio­logue bré­si­lien Emir Sader croit que le Forum a déjà échoué car, pour ne pas avoir établi des liens avec les gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes, il « tourne main­te­nant dans le vide ».

Deux su­jets res­tent tou­jours au cœur des dé­bats, selon ces po­si­tions : la re­la­tion entre les gou­ver­ne­ments et les mou­ve­ments et le degré de cen­tra­li­sa­tion et d’organisation du Forum. Cer­tains, comme Tous­saint, dé­fendent un mo­dèle tra­di­tionnel, se ré­su­mant à « un front per­ma­nent de partis po­li­tiques, mou­ve­ments so­ciaux et ré­seaux in­ter­na­tio­naux », car il s’agit de la meilleure façon de pro­mou­voir la mo­bi­li­sa­tion. Il croit, en outre, que le coup d’État au Hon­duras s’est conso­lidé parce que la mo­bi­li­sa­tion « a été to­ta­le­ment insuffisante ».

De Sousa Santos continue à al­lumer le feu en abor­dant l’autre sujet du débat. Il sou­tient « qu’il existe main­te­nant un der­nier mou­ve­ment so­cial : l’État lui-même». Il dé­fend sa thèse en si­gna­lant que si l’on laisse l’État livré à sa propre lo­gique, « il est ré­cu­péré par la bu­reau­cratie et par les in­té­rêts éco­no­miques do­mi­nants ». Mais si les mou­ve­ments, qui ont tra­vaillé de­puis tou­jours en de­hors des États, le prennent en compte en tant que « res­source im­por­tante », cet État « peut être ré­cu­péré par les classes po­pu­laires, comme cela est en train d’arriver en Amé­rique latine ».

Lors de sa com­mu­ni­ca­tion pré­sentée au sé­mi­naire « Dix ans après », Im­ma­nuel Wal­ler­stein a pré­senté une pers­pec­tive qui in­clue une va­riante de plus, pro­lon­geant les dif­fé­rences entre les mi­li­tants. Selon lui, les im­pacts ma­jeurs de la crise ar­ri­ve­ront dans les cinq pro­chaines an­nées, avec une pos­sible dé­faillance de la dette des États Unis, la chute du dollar, et l’émergence des ré­gimes au­to­ri­taires– même dans cer­tains pays de l’Amérique la­tine– et une crois­sante « dé­mo­nia­li­sa­tion » d’Obama aux États Unis. Il croit que plu­sieurs blocs géo­po­li­tiques sont en train de naître ex­cluant Wa­shington : Eu­rope Occidentale-Russie ; Chine-japon-Corée du Sud ; Amé­rique du Sud avec le Brésil à la tête.

Dans ce cadre, il pense que, dans les deux pro­chaines dé­cen­nies, les gauches so­ciales et po­li­tiques vont se rendre compte que « la ques­tion cen­trale n’est pas de mettre fin au ca­pi­ta­lisme, mais d’organiser un sys­tème lui suc­cé­dant ». En at­ten­dant, la confron­ta­tion entre la droite et la gauche, dont les forces se sont pro­pa­gées dans le monde en­tier, sera in­évi­table, mais il ne s’agira pas d’une lutte entre des Etats mais « entre les forces so­ciales mon­diales ». Il pense que les cou­rants de la gauche « manquent d’une vi­sion stra­té­gique à court terme ». Ce der­nier point a été évident, au moins lors du der­nier Forum So­cial Mondial.

Raúl Zi­bechi [1]*

* Jour­na­liste uru­guayen, enseignant-chercheur à la Mul­ti­ver­sidad Fran­cis­cana d’Amérique la­tine, et conseilleur de plu­sieurs col­lec­tifs sociaux.

Source: http://www.rebelion.org/noticia.php?id=99997&titular=d%C3%A9cimo-foro-social-mundial:-s%C3%ADntomas-de-decadencia– [2]

Tra­duit par Bet­tina Ghio

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