Les constats des « experts indépendants » du ministre des Finances

Une vision désolante d’un « Québec face à ses défis »

Mis en ligne le 05 mars 2010


Le Co­mité consul­tatif sur l’économie et les fi­nances pu­bliques, créé par le mi­nistre des Fi­nances, conclut ainsi son pre­mier fas­ci­cule, in­ti­tulé Le Québec face à ses défis, rendu pu­blic en dé­cembre 2009 :

par Louis Gill

Texte pu­blié le 17 fé­vrier 2010 sur le site d’Économie au­tre­ment.

Le Québec fi­nance 26 % de plus de ser­vices pu­blics que l’Ontario. — Le PIB par ha­bi­tant du Québec est in­fé­rieur de 14 % à celui de l’Ontario. — Nous avons choisi de pré­lever plus d’impôts et de nous en­detter plus qu’ailleurs, en ma­jeure partie pour fi­nancer des dé­penses cou­rantes (épi­cerie).
- La dette du Québec at­teint main­te­nant 150 mil­liards de dol­lars, dont les deux tiers sont consti­tués de « mau­vaise dette », cor­res­pon­dant aux dé­fi­cits cu­mulés.
- Nous af­fec­tons près de 60 % de la TVQ au ser­vice de la dette.
- Nous sommes de plus en plus vul­né­rables aux fluc­tua­tions des taux d’intérêt. — Nous sommes ex­posés plus que ja­mais aux va­ria­tions des trans­ferts fé­dé­raux.
- Malgré ce ni­veau élevé d’endettement, nous n’avons pas suf­fi­sam­ment in­vesti dans les in­fra­struc­tures, ce qui nous contraints à pro­céder main­te­nant à un rat­tra­page ra­pide. La si­tua­tion où nous nous trou­vons dé­coule d’une raison bien simple : de­puis plu­sieurs dé­cen­nies, les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs ont consacré leurs ef­forts à ré­pondre à la de­mande crois­sante de ser­vices pu­blics pro­ve­nant de la po­pu­la­tion. Le pro­blème est qu’on ar­rive main­te­nant à la li­mite des choix ef­fec­tués pour sa­tis­faire la po­pu­la­tion. Avec le temps, notre marge de ma­noeuvre s’est trouvée de plus en plus ré­duite, et cela, alors que de nou­veaux défis se pro­fi­laient entre temps à l’horizon – soit l’augmentation des coûts de la santé, l’impact des chan­ge­ments dé­mo­gra­phiques sur la créa­tion de ri­chesse et le rat­tra­page en ma­tière d’infrastructures. Notre si­tua­tion fi­nan­cière est in­quié­tante. Les défis aux­quels le Québec devra faire face sont réels, im­mé­diats et ma­jeurs. Il est né­ces­saire de faire des choix et d’agir.

«  Le Québec fi­nance 26 % de plus de ser­vices pu­blics que l’Ontario. Le PIB par ha­bi­tant du Québec est in­fé­rieur de 14 % à celui de l’Ontario  ».

En d’autres termes, la po­pu­la­tion du Québec vi­vrait au-dessus de ses moyens. La li­mite des choix ef­fec­tués jusqu’à main­te­nant pour ré­pondre à sa de­mande crois­sante de ser­vices pu­blics au­rait été at­teinte. Un coup de barre se­rait né­ces­saire pour mettre un terme à une si­tua­tion de­venue inquiétante.

En toute lo­gique, si on choisit ce genre de com­pa­raison entre la quan­tité de ser­vices reçus et le PIB par ha­bi­tant, il fau­drait la pousser à sa li­mite et prendre acte du fait que le PIB par ha­bi­tant des États-Unis est en­core plus élevé que celui de l’Ontario et que les ser­vices pu­blics qui y sont of­ferts sont en­core bien moindres, de sorte que la norme de ré­fé­rence pour sou­tenir que la po­pu­la­tion du Québec vi­vrait au-dessus de ses moyens se­rait en­core plus basse. Mais alors beau­coup d’autres pro­vinces et de pays de­vraient être dé­si­gnés par les « ex­perts in­dé­pen­dants » du Co­mité consul­tatif comme de­vant être ap­pelés à faire le ménage.

Plutôt que de consi­dérer comme ex­ces­sifs les ser­vices pu­blics dont s’est doté le Québec, il faut plutôt les consi­dérer comme une im­por­tante réa­li­sa­tion qui re­flète un choix de so­ciété, et être fiers de ce que leur étendue soit plus vaste qu’ailleurs, en sou­hai­tant qu’ils puissent contri­buer à in­citer les autres po­pu­la­tions à mo­deler les leurs sur les nôtres. On op­po­sera à cela qu’il faut as­sumer les frais de ces ser­vices étendus. Mais cela aussi est un choix de so­ciété. Rap­pe­lons à cet effet qu’un son­dage Léger Mar­ke­ting ef­fectué en mai 2007 avait ré­vélé que 70 % de la po­pu­la­tion fa­vo­ri­sait une ex­ten­sion des ser­vices de santé et d’éducation à une baisse d’impôts.

Pour juger de l’étendue réelle des excès dont le Québec se se­rait rendu cou­pable en ma­tière de ser­vices pu­blics, il convient de rap­peler que le Québec est la pro­vince du Ca­nada où la crois­sance an­nuelle des dé­penses de pro­grammes est la plus faible de­puis plu­sieurs an­nées. Le gou­ver­ne­ment s’en fé­li­cite d’ailleurs chaque année dans les do­cu­ments bud­gé­taires. Dans ceux de 2009 – 2010, il met en exergue le fait que leur crois­sance an­nuelle moyenne a été de 4,6 % de­puis l’arrivée au pou­voir du Parti li­béral en 2003, com­pa­ra­ti­ve­ment à 7,6 % en moyenne dans les autres pro­vinces au cours de la même pé­riode. En pour­cen­tage du PIB, elles ont di­minué de 23 % en 1990 à 18 % en 2007 – 2008, « leur plus faible ni­veau en 35 ans », lance le gou­ver­ne­ment avec un cri de joie.

Fai­sant siennes par an­ti­ci­pa­tion les ré­flexions du Co­mité consul­tatif à l’égard de cette li­mite qui au­rait été at­teinte dans les choix à ef­fec­tuer pour sa­tis­faire la po­pu­la­tion », le gou­ver­ne­ment sou­haite di­mi­nuer en­core da­van­tage la crois­sance an­nuelle des dé­penses de pro­grammes et fixe son ob­jectif à 3,2 % à compter de 2010 – 2011. Il en­tend réa­liser cet ob­jectif en li­mi­tant à 1,4 % l’augmentation an­nuelle des dé­penses sa­la­riales (7 % sur 5 ans), qui re­pré­sentent 55 % du mon­tant total, ce qui per­met­trait aux dé­penses non sa­la­riales, qui re­pré­sentent 45 % du mon­tant total, de croître à un taux an­nuel de 5,4 % [1]. Tel est, dans le cadre des né­go­cia­tions qui s’amorcent, le contenu des offres gou­ver­ne­men­tales aux sa­la­riés des sec­teurs pu­blic et pa­ra­pu­blic qui sont ainsi im­pli­ci­te­ment in­vités à fi­nancer par la stag­na­tion, voire la ré­duc­tion, de leur sa­laire réel une crois­sance de 5,4 % des dé­penses non salariales.

«  Nous avons choisi de pré­lever plus d’impôts et de nous en­detter plus qu’ailleurs, en ma­jeure partie pour fi­nancer des dé­penses cou­rantes (épi­cerie). La dette du Québec at­teint main­te­nant 150 mil­liards de dol­lars, dont les deux tiers sont consti­tués de « mau­vaise dette », cor­res­pon­dant aux dé­fi­cits cu­mulés  ».

Deux fausses af­fir­ma­tions doivent être ici contrées : 1) nous se­rions plus en­dettés qu’ailleurs ; 2) notre dette au­rait été contractée en ma­jeure partie pour fi­nancer des dé­penses cou­rantes com­mu­né­ment ap­pe­lées « dé­penses d’épicerie », de sorte qu’elle se­rait sur­tout une « mau­vaise dette » dé­cou­lant des dé­fi­cits passés ac­cu­mulés au fil des an­nées, plutôt qu’une « bonne dette » dé­cou­lant de l’acquisition d’immobilisations. Ces fausses af­fir­ma­tions sont d’autant plus fa­ci­le­ment de­ve­nues des mythes te­naces que la ques­tion de la dette est une des ques­tions les plus com­pli­quées des fi­nances pu­bliques. Il faut donc dans un pre­mier temps en éta­blir les no­tions de base. Pour al­léger le texte, celles-ci sont pré­sen­tées en an­nexe, où sont dé­finis les prin­ci­paux concepts de dette : « dette brute », « dette di­recte », « dette nette » et « dette at­tri­buée aux dé­fi­cits cumulés ».

Sommes-nous en­dettés plus qu’ailleurs ?

Les com­pa­rai­sons entre pro­vinces ou pays ne sont va­lables que pour un même concept de dette et pour une même date. Com­pa­rons par exemple le Québec avec le Ca­nada. Les rap­ports au PIB de la « dette brute », de la « dette di­recte », de la « dette nette » et de la « dette re­pré­sen­tant les dé­fi­cits cu­mulés », qui sont éta­blis en an­nexe à 50 %, 41 %, 43 % et 32 % pour le Québec en date du 31 mars 2009, sont de 47 %, 34 %, 34 % et 30 % pour le Ca­nada, pour les concepts cor­res­pon­dants et à la même date.

L’endettement du Québec est donc lé­gè­re­ment su­pé­rieur à celui du Ca­nada. Cela doit être re­la­ti­visé par le fait que le Ca­nada est un des pays les moins en­dettés du monde. Les « ex­perts in­dé­pen­dants » du Co­mité consul­tatif pré­fèrent s’en tenir à une com­pa­raison de la « dette brute » du Québec (50 % du PIB) avec celles de l’Ontario (30 % du PIB) et des autres pro­vinces du Ca­nada (24 % du PIB en moyenne) pour en tirer leur ver­dict alar­miste et ils omettent de dire que cet écart est sen­si­ble­ment in­fluencé à la hausse en raison du poids plus lourd que re­pré­sentent les en­ga­ge­ments en­vers les ré­gimes de re­traite au Québec ; par exemple, alors que ces en­ga­ge­ments re­pré­sentent 9 % du PIB au Québec, l’Ontario est en si­tua­tion de surplus.

La com­pa­raison avec d’autres pays est aussi ré­vé­la­trice d’une si­tua­tion bien moins dé­fa­vo­rable pour le Québec que celle que sug­gère le rap­port du Co­mité consul­tatif. Le cas des États-Unis en par­ti­cu­lier est frap­pant. L’équivalent aux États-Unis de la « dette di­recte » du Québec est « la dette fé­dé­rale brute dé­tenue par le pu­blic ». De 8 500 mil­liards en 2009, elle re­pré­sente 60 % du PIB. Il est prévu qu’elle at­teindra 70 % du PIB en 2011 et qu’au mieux elle de­meu­rera à ce ni­veau jusqu’en 2019. Par com­pa­raison, la « dette di­recte du Québec », de 125 mil­liards en 2009, re­pré­sente 41 % du PIB et il est prévu qu’elle at­teindra 45 % du PIB en 2011. Il faut ajouter à cela que la dette dé­tenue par le pu­blic aux États-Unis n’est qu’une des deux com­po­santes de la dette, la deuxième étant dé­tenue par les comptes gou­ver­ne­men­taux dont le plus im­por­tant est celui de la sé­cu­rité so­ciale. La dette to­tale du gou­ver­ne­ment des États-Unis at­teint ainsi 89 % du PIB en 2009. Elle aug­men­tera à 96 % du PIB en 2010 et 108 % en 2014.

Ce lourd en­det­te­ment, qui est sans pro­por­tion avec celui du Québec, est loin d’être spé­ci­fique aux États-Unis. Tous les pays in­dus­tria­lisés sont dans la même si­tua­tion, cer­tains dans une si­tua­tion consi­dé­ra­ble­ment pire, et bon nombre d’entre eux font face à la faillite. Il suffit de men­tionner l’Irlande, l’Islande, la Grèce, l’Espagne, le Por­tugal, les pays est-européens de l’ancien em­pire so­vié­tique, le ri­chis­sime émirat de Dubaï et plu­sieurs États des États-Unis, avec la Ca­li­fornie en tête.

Pour com­parer l’endettement re­latif à l’échelle in­ter­na­tio­nale, l’Organisation de co­opé­ra­tion et de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique (OCDE) pu­blie des sta­tis­tiques de l’endettement, brut et net, de l’ensemble des ad­mi­nis­tra­tions pu­bliques. Comme le Québec n’est pas un pays, il ne fi­gure pas dans ces sta­tis­tiques. On peut néan­moins cal­culer cet en­det­te­ment selon des bases qui concordent avec celles de l’OCDE. [2] Cal­culés ainsi, les en­ga­ge­ments bruts des ad­mi­nis­tra­tions pu­bliques du Québec s’élèvent à 82 % du PIB, sous la moyenne de l’OCDE qui se situe à 92 % en 2009 et dont il est prévu qu’elle dé­pas­sera 100 % en 2010. Quant aux en­ga­ge­ments nets, ils s’élèvent à 40 % du PIB, net­te­ment sous la moyenne de l’OCDE qui est de 51 % en 2009 et qui doit at­teindre 60 % en 2010. La dette du Québec est-elle exor­bi­tante ? Qu’on en juge.

« Bonne dette » ou « mau­vaise dette » ?

«  La dette du Québec se­rait consti­tuée pour les deux tiers d’une « mau­vaise dette » n’ayant pas de contre­partie dans des ac­tifs  ». Cette af­fir­ma­tion qui est sans cesse ré­pétée par le gou­ver­ne­ment et ses « ex­perts » est la plus grande su­per­cherie du do­maine des fi­nances pu­bliques. Jusqu’à la ré­forme comp­table de 1997, les dé­penses d’immobilisation étaient en­tiè­re­ment comp­ta­bi­li­sées comme des dé­penses cou­rantes au cours de l’année d’acquisition, de sorte qu’une part ma­jeure de la dette at­tri­buée aux dé­fi­cits cu­mulés de près de trois dé­cen­nies de­vrait être comp­ta­bi­lisée, non pas comme une dette dé­cou­lant des « dé­penses d’épicerie », mais comme une dette dé­cou­lant de l’acquisition d’immobilisations.

De­puis 1997, la dette at­tri­buée aux dé­fi­cits cu­mulés est aussi cal­culée chaque année en sous­trayant de la dette nette le « solde non amorti des im­mo­bi­li­sa­tions » et non le solde non rem­boursé de la dette contractée pour ac­quérir ces im­mo­bi­li­sa­tions. On fait ainsi passer chaque année dans la « mau­vaise dette » une partie de la « bonne dette », ce qui gonfle pro­gres­si­ve­ment le poids de la pre­mière et di­minue celui de la deuxième. On peut dé­mon­trer qu’en fai­sant le cumul des seuls dé­fi­cits dé­cou­lant des dé­penses cou­rantes, la part de la « bonne dette » dans la dette brute de 151 mil­liards au 31 mars 2009 n’est pas de 33 % comme le pré­tendent le gou­ver­ne­ment et ses « ex­perts », mais se situe entre 60 % et 64 %.

Nous af­fec­tons près de 60 % de l’argent perçu au titre de la TVQ au ser­vice de la dette.

« Nous sommes de plus en plus vul­né­rables aux fluc­tua­tions des taux d’intérêt ».

Il n’y a au­cune ra­tio­na­lité à com­parer le ser­vice de la dette (6 mil­liards en 2009 – 2010) à l’argent perçu au titre de la TVQ (10 mil­liards la même année), qui n’est qu’une com­po­sante parmi d’autres des re­venus bud­gé­taires. Nous pour­rions dire de ma­nière tout aussi ar­bi­traire et dé­nuée de sens que nous af­fec­tons au ser­vice de la dette 33 % de l’impôt sur le re­venu des par­ti­cu­liers, ou plus de 180 % de l’impôt versé par les so­ciétés, ou plus de 70 % des re­venus de pé­réqua­tion, ou en­core dix fois le re­venu des taxes sur le tabac.

On ne dé­coupe pas de cette ma­nière les sources des re­venus bud­gé­taires, dont le mon­tant global sert à fi­nancer glo­ba­le­ment les dé­penses. Consi­déré sous cet angle qui est le seul cré­dible, le ser­vice de la dette re­pré­sente 10 % des re­venus bud­gé­taires en 2009 – 2010. Et il est plus ob­jectif de rap­peler qu’il était de 18 % en 1997 – 1998 et a di­minué sys­té­ma­ti­que­ment de­puis. La ré­cente crise fi­nan­cière et la ré­ces­sion qui a suivi, ainsi que les im­por­tantes me­sures de re­lance qui ont été mises en oeuvre pour la contrer, pour­raient, selon des es­timés gou­ver­ne­men­taux qui re­posent sur des pro­jec­tions pes­si­mistes de hausses à venir des taux d’intérêt, le porter à près de 14 % en 2014. Le gou­ver­ne­ment pré­voit en effet que la dette brute, de 151,5 mil­liards en 2009, aug­men­tera en moyenne de 6 % au cours des deux pro­chaines an­nées pour at­teindre 160,3 et 170,2 mil­liards res­pec­ti­ve­ment en 2009 et 2010. Mais il pré­voit que le ser­vice de la dette aug­men­tera pro­por­tion­nel­le­ment beau­coup plus : en pas­sant de 6,154 mil­liards en 2009 – 2010 à 6,764 et 7,8 mil­liards en 2010 – 2011 et 2011 – 2012, il connaî­trait en effet des aug­men­ta­tions res­pec­tives de 10 % et 15 %, ce qui sup­pose des aug­men­ta­tions du taux d’intérêt de 3,4 % en 2010 – 2011 et de 9,5 % en 2011 – 2012.

De telles aug­men­ta­tions qui sur­es­timent le ser­vice de la dette pour les pro­chaines an­nées sont d’autant moins plau­sibles que rien n’indique que la Banque du Ca­nada, comme les autres banques cen­trales, se­rait sur le point de hausser son taux di­rec­teur, compte tenu des pers­pec­tives peu en­cou­ra­geantes de re­prise éco­no­mique et du risque d’une dé­té­rio­ra­tion en­core plus grave qu’entraînerait une hausse des taux d’intérêt.

Par ailleurs, il faut sa­voir qu’une hausse des taux d’intérêt n’affecte pas im­mé­dia­te­ment le mon­tant total de la dette. Elle af­fecte seule­ment, chaque année, les nou­veaux em­prunts et les re­nou­vel­le­ments d’emprunts. Ceux-ci se­ront, selon les pré­vi­sions gou­ver­ne­men­tales, de l’ordre de 15 mil­liards en 2010 – 2011 et en 2011 – 2012, soit 10 % de la dette brute. Si cette ten­dance élevée se main­te­nait, ce se­rait donc seule­ment 10 % de la dette qui se­rait af­fectée chaque année par une hausse du taux d’intérêt, un effet qui se­rait par ailleurs cu­mu­latif d’année en année. Voilà qui permet de voir d’un oeil moins alar­miste les fluc­tua­tions éven­tuelles des taux d’intérêt.

Il faut enfin men­tionner que, si les taux d’intérêt af­fec­tant la por­tion de la dette qui consiste en titres émis sur le marché (la dette di­recte) sont dé­ter­minés par le marché, les in­té­rêts qui sont im­putés à la simple re­con­nais­sance de dette que sont les en­ga­ge­ments en­vers les ré­gimes de re­traite, sont cal­culés à des taux qui sont éta­blis par le gou­ver­ne­ment à des ni­veaux si­gni­fi­ca­ti­ve­ment su­pé­rieurs aux taux du marché. Le taux moyen d’intérêt sur la dette di­recte a été de 5,9 % de 1997 – 1998 à 2005 – 2006 et 3,4 % de 2006 – 2007 à 2010 – 2011 (le taux de la der­nière année est une pré­vi­sion), alors que le taux moyen im­puté à la re­con­nais­sance de dette en­vers les ré­gimes de re­traite pour les mêmes pé­riodes a été de 7,4 % et 9,3 %.

Et cela en dépit du fait que le ser­vice de la dette au titre des ré­gimes de re­traite est cal­culé en en dé­dui­sant les ren­de­ments du FARR dont les taux sont gé­né­ra­le­ment plus élevés que les taux aux­quels le gou­ver­ne­ment em­prunte sur les mar­chés fi­nan­ciers. Il faut re­con­naître enfin que l’importance re­la­tive de ce fac­teur qui contribue à sur­éva­luer le ser­vice de la dette a di­minué avec la part des en­ga­ge­ments nets au titre des ré­gimes de re­traite dans la dette brute, qui est passée de 21,5 % en 1997 – 1998 à 9,5 % en 2009 – 2010. La hausse des taux d’intérêt sur les em­prunts du gou­ver­ne­ment dé­pend aussi, comme on l’entend sou­vent, des cotes de crédit oc­troyées par les agences de no­ta­tion. Sans nier le risque tou­jours pré­sent d’une dé­cote dont l’une des mo­ti­va­tions clas­siques est un ni­veau d’endettement consi­déré comme trop élevé, il faut re­dire ici ce qui vient d’être dit pour l’entrée en vi­gueur d’une hausse des taux d’intérêt pour quelque autre raison. Une telle hausse n’affecte chaque année que les nou­veaux em­prunts et les re­nou­vel­le­ments d’emprunts. Si au­cune nou­velle dé­cote n’est dé­crétée par après, il faut donc au mi­nimum une di­zaine d’années avant que la hausse se soit ré­per­cutée sur l’ensemble de la dette, et cela dans l’hypothèse qu’aucune ré­vi­sion à la hausse ne soit ef­fec­tuée par la suite.

« Nous sommes ex­posés plus que ja­mais aux va­ria­tions des trans­ferts fé­dé­raux. »

Cette pré­oc­cu­pa­tion au sujet de l’avenir des trans­ferts fé­dé­raux doit être mise en pers­pec­tive. De 9,4 mil­liards en 2003 – 2004, les trans­ferts fé­dé­raux ont aug­menté à 15,2 mil­liards en 2009 – 2010, soit une aug­men­ta­tion de 6 mil­liards. Leur part dans les re­venus bud­gé­taires a ainsi aug­menté de 18 % à 25 % au cours de cette pé­riode. Il s’ensuit que l’autre part des re­venus bud­gé­taires qu’est celle des re­venus au­to­nomes a connu l’évolution in­verse, di­mi­nuant de 82 % à 75 %. Cette di­mi­nu­tion de l’importance re­la­tive des re­venus au­to­nomes dans les re­venus bud­gé­taires est es­sen­tiel­le­ment le ré­sultat des im­por­tantes ré­duc­tions d’impôts aux­quelles le gou­ver­ne­ment a pro­cédé de­puis 2003, des ré­duc­tions du même ordre que celui des aug­men­ta­tions des trans­ferts fé­dé­raux, 6 mil­liards au cours de la même pé­riode. On constate donc que les ré­duc­tions d’impôts réa­li­sées de­puis l’arrivée au pou­voir du Parti li­béral en 2003 et dont le gou­ver­ne­ment se fé­li­cite ont été es­sen­tiel­le­ment fi­nan­cées par une hausse des trans­ferts fé­dé­raux du même montant.

De­puis 2003, le gou­ver­ne­ment a ré­duit l’impôt sur le re­venu des par­ti­cu­liers de 5,4 mil­liards. En 2011 – 2012, il aura ré­duit le far­deau fiscal des en­tre­prises de 2 mil­liards, en par­ti­cu­lier par l’élimination com­plète de la taxe sur le ca­pital le 1er jan­vier 2011 et l’introduction d’un crédit d’impôt à l’investissement sur le ma­té­riel de fa­bri­ca­tion et de trans­for­ma­tion. Ce fai­sant, il aura ré­duit en 2012 le « taux ef­fectif mar­ginal d’imposition sur l’investissement » (TEMI) à un taux de 14,6 %, in­fé­rieur à celui des autres pro­vinces du Ca­nada et de la plu­part des pays : ce taux sera alors de 34 % aux États-Unis, 21 % en moyenne dans les pays de l’OCDE et 20 % en moyenne dans des pays comme la Suisse, l’Australie, l’Irlande, la Suède et la Nor­vège. Quant au taux com­biné d’imposition du profit des so­ciétés dé­cou­lant des ré­gimes fis­caux du Québec et du Ca­nada, il sera plus faible en 2013 que celui qui est prévu en moyenne dans les pays du G7.

Se ré­fé­rant à l’année 2006 et consi­dé­rant l’impôt global sur les so­ciétés, qui com­prend l’impôt sur les pro­fits, les taxes sur le ca­pital et les taxes sur la masse sa­la­riale, le Co­mité consul­tatif qua­lifie le ni­veau d’imposition qué­bé­cois en pour­cen­tage du PIB comme le plus lourd en Amé­rique du Nord, en raison des taxes sur la masse sa­la­riale et prin­ci­pa­le­ment de la co­ti­sa­tion au Fonds des ser­vices de santé. Il re­con­naît tou­te­fois que les so­ciétés des pays du G7 et de l’OCDE étaient plus im­po­sées en moyenne que les so­ciétés qué­bé­coises à la même date. Sans émettre de re­com­man­da­tions de chan­ge­ment à ce stade, le Co­mité laisse en­tendre par le sens de ses re­marques qu’il reste en­core du mé­nage à faire. Les trans­ferts fé­dé­raux seront-ils au rendez-vous pour com­bler une fois de plus la ré­duc­tion des re­venus au­to­nomes qui ré­sul­te­rait de nou­velles baisses d’impôt ju­gées né­ces­saires pour main­tenir la com­pé­ti­ti­vité du Québec en la matière ?

« De nou­veaux défis à l’horizon : l’augmentation des coûts de la santé, l’impact des chan­ge­ments dé­mo­gra­phiques sur la créa­tion de la ri­chesse et le rat­tra­page en ma­tière d’infrastructures »

Malgré un ni­veau élevé d’endettement, es­time le Co­mité consul­tatif, nous n’avons pas suf­fi­sam­ment in­vesti dans les in­fra­struc­tures, ce qui nous contraint à pro­céder main­te­nant à un rat­tra­page ra­pide. Les re­marques pré­cé­dentes sur l’origine de la dette ont pour­tant permis de constater qu’une im­por­tante partie de cette dette pro­vient de l’acquisition d’immobilisations, qui ont contribué à partir des an­nées 1970 à construire le Québec mo­derne. Le gou­ver­ne­ment a pro­cédé au cours des der­nières an­nées, et prin­ci­pa­le­ment dans le cadre de la crise éco­no­mique dont il fal­lait contrer les ef­fets par un so­lide plan de re­lance, à une in­ten­si­fi­ca­tion des in­ves­tis­se­ments en in­fra­struc­ture. Les in­ves­tis­se­ments pu­blics au Québec, dont ceux du plan des in­fra­struc­tures, d’Hydro-Québec, des mu­ni­ci­pa­lités et du gou­ver­ne­ment fé­déral at­tein­dront 6,4 % du PIB en 2010, « du ja­mais vu de­puis plus de 25 ans », se fé­li­cite le gouvernement.

S’il est vrai qu’ensemble, les in­ves­tis­se­ments du gou­ver­ne­ment du Québec et d’Hydro– Québec, d’une va­leur moyenne de 7 mil­liards de 2003 – 2004 à 2007 – 2008 et de 13 mil­liards de 2008 – 2009 à 2010 – 2011 ont contribué à aug­menter la dette du sec­teur pu­blic, ils au­ront aussi permis de sou­tenir 60 000 et 100 000 em­plois res­pec­ti­ve­ment au cours de ces deux pé­riodes, ce qui a no­tam­ment permis au Québec de tra­verser beau­coup mieux la crise que la plu­part des pays.

Il est in­dé­niable que le vieillis­se­ment de la po­pu­la­tion en­traîne un coût crois­sant des soins de santé et oblige une po­pu­la­tion ac­tive en re­la­tive dé­crois­sance à as­surer la survie et le bien-être d’une po­pu­la­tion dont la frac­tion in­ac­tive est crois­sante. C’est un pro­blème au­quel fe­ront face, à terme, tous les pays in­dus­tria­lisés, le Québec plus tôt que d’autres, nous rap­pelle le Co­mité sans men­tionner que la si­tua­tion montre déjà des signes d’amélioration quant au taux de na­ta­lité. L’accroissement de la pro­duc­ti­vité et la re­cherche de nou­velles so­lu­tions à ces en­jeux passent en par­ti­cu­lier par l’investissement pu­blic, no­tam­ment par la re­cherche uni­ver­si­taire, un de ces ser­vices pu­blics es­sen­tiels dont le Co­mité consul­tatif es­time que la po­pu­la­tion a abusé.

Une si­tua­tion inquiétante ?

Les sec­tions pré­cé­dentes ont montré que la si­tua­tion du Québec est loin d’être alar­mante sur les plans de l’endettement, du poids du ser­vice de la dette, de l’importance des dé­penses de pro­grammes et de sa com­pé­ti­ti­vité fis­cale. Rap­pe­lons aussi : — que le recul du PIB réel en 2009 a été plus faible au Québec qu’au Ca­nada et aux États-Unis ; — que le taux de chô­mage y est moins élevé que dans l’ensemble du Ca­nada et in­fé­rieur à la moyenne des pays de l’OCDE ; — que le dé­ficit bud­gé­taire prévu en 2009 – 2010 et 2010 – 2011 est de 1,6 % du PIB au Québec, de 3,7 % au Ca­nada et de 10 % aux États-Unis et de 10 % en moyenne dans les prin­ci­paux pays industrialisés.

Se sin­gu­la­ri­sant par rap­port aux autres gou­ver­ne­ments à tra­vers le monde, dont la pre­mière pré­oc­cu­pa­tion est de conti­nuer à sou­tenir les plans de re­lance pour éviter une re­chute pro­bable, le gou­ver­ne­ment du Québec vise néan­moins coûte que coûte le re­cours à l’équilibre bud­gé­taire en 2014. Il in­voque à cette fin la né­ces­sité de ré­duire les dé­penses et de trouver de nou­velles sources de re­venus qui fe­raient no­tam­ment appel à la ta­ri­fi­ca­tion (des me­sures qui at­tein­dront 7,5 mil­liards en 2013 – 2014), mais il an­nonce quand même son in­ten­tion de conti­nuer à sa­cri­fier des fonds à la ré­duc­tion de la dette en ali­men­tant le Fonds des gé­né­ra­tions d’un mil­liard de dol­lars en moyenne par année d’ici 2014.

Même si le mandat du Co­mité consul­tatif re­porte à une étape ul­té­rieure l’élaboration de pro­po­si­tions concrètes quant à des fa­çons de « mieux dé­penser », « mieux fi­nancer nos ser­vices pu­blics » et « sti­muler la créa­tion de ri­chesse », on peut fa­ci­le­ment les de­viner à la lu­mière de ce pre­mier rapport.


Notes

[1] On vé­rifie fa­ci­le­ment que 3,2 % est la moyenne pon­dérée des taux de 5,4 % et 1,4 % avec des poids res­pec­tifs de 45 % et 55 %.

[2] Pour ces cal­culs et pour ceux de la sec­tion sui­vante, voir : Louis Gill, Lettre au mi­nistre des Fi­nances, Ray­mond Ba­chand, 29 jan­vier 2010, dis­po­nible sur le site www.economieautrement.org.

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