Du mouvement et de l’antagonisme

Par Mis en ligne le 05 mars 2010

De­puis quelques an­nées, plu­sieurs mou­ve­ments so­ciaux ont re­pris le chemin de la ré­sis­tance au Québec. On dira, «enfin», car est-ce qu’il y a un autre moyen de faire face aux dominants ?

par Pierre Beaudet

La rup­ture nécessaire

Dans les grandes mo­bi­li­sa­tions des der­nières an­nées, une ligne de dé­mar­ca­tion a été tracée entre do­mi­nants et do­minés. Certes, les éter­nels pro­mo­teurs de com­promis n’aiment pas cela : pour eux, la «ré­con­ci­lia­tion» est au-dessus de tout, dans une cer­taine tra­di­tion ca­tho­lique où le «peuple» uni ne doit pas se «chi­caner», mais s’aimer. Cette idée du «consensus» est assez pro­fonde dans notre culture po­li­tique au Québec. Mais elle ne s’impose pas toujours.

Ces rup­tures ont été par­tielles, re­la­ti­ve­ment am­bigües, sou­vent non af­fir­mées. Mais à Québec en avril 2001, c’était plus clair : Non à la su­bor­di­na­tion aux USA ! Le PQ, la di­rec­tion de la FTQ, les bien-pensants du De­voir et d’autres étaient pa­ni­qués : «pour­quoi être si ra­dical ?!?» Peu de temps après, les peuples de l’hémisphère di­saient la même chose que nous et ainsi, l’infâme projet de la «Zone de libre échange des Amé­riques» a été en­terré une fois pour toutes. Comble de l’ironie, Jacques Pa­ri­zeau, un des apôtres du libre-échange et d’une in­té­gra­tion «nord-sud» (entre le Québec et les États-Unis) avouait qu’il s’était trompé. Sans le dire, il di­sait que «nous» avions eu raison d’affronter.

Au­pa­ra­vant, quelque chose de sem­blable s’était pro­duit avec les marches or­ga­ni­sées par la FFQ contre la pau­vreté et la vio­lence. On avait traité Fran­çoise David de «sec­taire» pour avoir dit non aux stu­pi­dités du dé­ficit zéro pro­po­sées par notre chef su­prême Lu­cien Bou­chard, pour­tant en­dos­sées, à l’époque, par les di­rec­tions des syn­di­cats qui di­saient «il ne faut pas aller trop loin». De­puis, on a trop bien com­pris le sens de ce projet et de la ges­tion néo­li­bé­rale que le PQ comme le PLQ ont mis en place.

Ce dis­cours du refus pro­posé par quelques sec­teurs so­ciaux a par la suite en­vahi l’espace pu­blic, no­tam­ment lors des grèves de dé­cembre 1993, et plus en­core, lors de la grève étu­diante de 2005. Refus bien pensé, bien cal­culé, refus in­tel­li­gent, et non un refus «obtus», «bouché», comme le di­saient à lon­gueur de journée les mêmes élites «lucides».

Autre ca­rac­té­ris­tique de ces mou­ve­ments, leur forme a été axée sur la mo­bi­li­sa­tion de masse. Il ne faut pas en faire une ma­ladie, et il y a des mo­bi­li­sa­tions qui ne dé­bouchent pas (ça ar­rive même assez sou­vent). Mais sans mo­bi­li­sa­tion, qu’est-ce qu’on est ? Au plus, des bons «né­go­cia­teurs», des gens qui peuvent tem­po­riser, ga­gner du temps (ce qui est par­fois né­ces­saire). Au pire, des étei­gnoirs, des gate-keeper, des in­ter­mé­diaires ins­tru­men­ta­lisés par les dominants.

À tra­vers les mo­bi­li­sa­tions des der­nières an­nées, des masses «in­édites» ont pris la pa­role via la rue. Des «in­vi­sibles» et des «mar­gi­naux» qui en sor­tant au grand jour sont jus­te­ment sortis de l’invisibilité et de la mar­gi­na­lité. Des jeunes ont en­trainé des moins jeunes. Des tra­vailleurs et des tra­vailleuses ont ren­contré des re­traités et des sans-emploi. On a «dé­cou­vert» à tra­vers l’altermondialisme et le fé­mi­nisme sur­tout que notre so­ciété était au­tre­ment plus riche que l’imagerie blanche-canadienne-française-catholique.

Est-ce qu’il y a un sub­stitut à ces mo­bi­li­sa­tions ? Pas vraiment.

L’action di­recte

En gé­néral, nos mo­bi­li­sa­tions ont pris, vo­lon­tai­re­ment, une forme de masse, pa­ci­fique. L’espace oc­cupé et en­vahi par les mul­ti­tudes, c’était un mes­sage très fort. De pe­tits groupes, pour des mo­ti­va­tions di­verses, ont semé l’idée que ce n’était pas assez, qu’il fal­lait donc af­fronter la po­lice, voire van­da­liser. Ce mes­sage er­roné a été vé­hi­culé à l’époque par un cer­tain anar­chisme «soft» pro­mo­teur de la «di­ver­sité des tac­tiques», et qui vou­lait im­poser au mou­ve­ment de masse de to­lérer leurs clashes d’opérette. C’était ri­di­cule et cela s’est es­tompé, en dépit de cer­taines ten­ta­tives de «théo­ri­sa­tions»[1]. Ce qui était ri­di­cule n’était pas, en soi, l’affrontement, mais le côté sec­taire, théâ­tral, pré­ten­tieux de pseudo «avant-gardes» éclai­rées, re­pre­nant, très sou­vent sans même le sa­voir, le dra­peau des sectes d’ultra gauche d’une cer­taine époque. En gros, cette ges­tuelle est an­ti­po­pu­laire. Elle trans­forme les mul­ti­tudes en spec­ta­teurs, elle est très sou­vent pensée, consciem­ment ou in­cons­ciem­ment, pour at­tirer les trois se­condes de «gloire» que vont lui donner les médias.

Par contre, ce se­rait une autre er­reur de penser que l’action di­recte, ou la confron­ta­tion, est tou­jours sur ce re­gistre de l’«avant-garde». Par­fois, dé­pen­dam­ment des cir­cons­tances, la mo­bi­li­sa­tion de masse peut et doit même dé­bou­cher sur l’affrontement. Cela sur­vient sou­vent comme une forme d’autodéfense contre les forces du (dés)ordre qui veulent dé­sta­bi­liser nos mou­ve­ments. Pour être pensée ce­pen­dant, cette confron­ta­tion ne peut être spon­tanée, ni en­core moins re­poser sur la théâ­tra­lité. C’est une ac­tion qui doit être conçue pour ga­gner, et non pour se faire casser la gueule, en­core moins pour briser deux vi­trines par dé­fou­le­ment et frus­tra­tion. On voit cela, de nos jours, dans les oc­cu­pa­tions de lieux de tra­vail en France, sou­vent ac­com­pa­gnées de «sé­ques­tra­tions» de pa­trons et de cadres, à qui on em­pêche phy­si­que­ment de sortir jusqu’à temps qu’ils ac­ceptent d’écouter les re­ven­di­ca­tions. On l’a vu aussi avec les «blo­cages» et les bar­ri­cades mon­tées par les pay­sans et les au­toch­tones en Bo­livie, et pen­sées jus­te­ment pour vaincre l’adversaire, rien de moins.

Bref, une ma­ni­fes­ta­tion qui dé­bouche sur une confron­ta­tion et qui im­pose un rap­port de forces fa­vo­rable aux do­minés, c’est une bonne chose, pas une mau­vaise chose.

L’antagonisme

Dans notre so­ciété de classe, il y a un an­ta­go­nisme ir­ré­duc­tible entre les do­mi­nants et les do­minés. C’est une vé­rité de la Pa­lice que s’efforcent d’occulter les te­nants de la «troi­sième voie», du «dia­logue ci­vi­lisé» et des «ac­com­mo­de­ments rai­son­nables» avec les puis­sants de ce monde. Cet an­ta­go­nisme est pro­fon­dé­ment violent, car le ca­pi­ta­lisme re­pose sur la spo­lia­tion, sur l’appropriation par une mi­no­rité des ca­pa­cités et de la vie de la ma­jo­rité. Cette vio­lence peut être «ou­verte», di­recte, im­mé­diate. Elle peut être sym­bo­lique, ex­cluante, paralysante.

Re­con­naître cet an­ta­go­nisme est donc un pre­mier pas im­por­tant, mais c’est seule­ment un pre­mier pas. Car il faut aller plus loin. La ré­sis­tance ne peut être seule­ment ins­tinc­tive, émo­tive. Les do­minés ont raison de se ré­volter, mais cette raison doit de­venir ex­pli­cite, et dé­bou­cher sur des stra­té­gies. La ré­sis­tance, y com­pris par l’action di­recte et la confron­ta­tion, doit être ins­crite dans une ana­lyse fine des rap­ports de force. Sinon, le risque est très grand que l’antagonisme ne soit dé­voyé. Entrent alors en jeu toutes les pro­po­si­tions dé­ma­go­giques, sou­vent ins­pi­rées par le po­pu­lisme, l’ultranationalisme, la haine des «autres». Pour s’opposer à cela, les do­minés doivent ré­flé­chir, construire et re­cons­truire (le tra­vail n’est ja­mais ter­miné) des «outils».

Que faire ?

De­puis que les masses af­frontent le ca­pi­ta­lisme, cette ques­tion lan­ci­nance ne peut ja­mais être contournée. Elle est dif­fi­cile, car il faut y ré­pondre «nous-mêmes», per­sonne ne peut nous in­di­quer le chemin. Même si on peut ap­prendre de nos «an­cêtres» lorsqu’eux-mêmes ont éla­boré leur chemin. Est-ce que cela sert à quelque chose de re­lire la Com­mune de Paris, la cri­tique de l’économie po­li­tique de Marx, l’expérience des So­viets, de la grande marche de la ré­vo­lu­tion chi­noise ? Peut-on ap­prendre des pro­cessus en cours en Bo­livie, au Brésil, au Ve­ne­zuela, au Népal ?

Oui, ça sert à quelque chose, et oui, on peut ap­prendre. Mais si et seule­ment si cette «re­lec­ture» se fait dans le cadre de notre propre éla­bo­ra­tion. Ce qu’un cer­tain Lé­nine ap­pe­lait bru­ta­le­ment l’«analyse concrète de la si­tua­tion concrète». C’est un exer­cice qui re­quiert du souffle. Du temps et de l’énergie aussi. Aussi, il est temps de se re­mettre à la tâche à une plus grande échelle. L’avancée des mou­ve­ments de masse, l’ouverture (même mo­deste) de l’espace po­li­tique, la mo­bi­li­sa­tion so­ciale, les dia­logues croisés qui sur­viennent de­puis quelques temps via le Forum so­cial et d’autres al­liances, nous disent jus­te­ment que le temps est venu.


[1] Voir no­tam­ment Francis Dupuis-Déry, les Black Blocs, Lux édi­teurs, 2003

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