La crise : cette opportunité

Par Mis en ligne le 04 mars 2010

De­puis la rup­ture épis­té­mo­lo­gique ef­fec­tuée par Marx, on sait que le ca­pi­ta­lisme n’est ni un «sys­tème éco­no­mique» ni stric­te­ment un «ordre bour­geois», mais un ter­rain de lutte so­ciale, un es­pace où les rap­ports so­ciaux se dé­ploient entre le «ca­pital» et le «tra­vail». Ces deux ca­té­go­ries «ca­pital» et «tra­vail» ex­priment des struc­tures de classes com­plexes, les­quelles se mettent «en jeu» et s’affrontent sous le «ca­pi­ta­lisme». Du côté du «ca­pital», c’est la «bour­geoisie» qui constitue la dé­fi­ni­tion gé­né­rique des do­mi­nants. Du côté du «tra­vail», c’est le «pro­lé­ta­riat» qui ex­prime la réa­lité des do­minés s’exprimant sous (et contre) le capital.

On com­prend dès lors la flui­dité et la mo­bi­lité de cet es­pace qui se dé­finit et se re­dé­finit sous l’influence des luttes de classes en ques­tion. Dans cette mo­bi­lité suc­cèdent des mo­ments de conso­li­da­tion et d’articulation des rap­ports so­ciaux à des mo­ments de « crise» où s’active un pro­cessus de destruction/restructuration. Ces crises sont né­ces­saires pour «dé­passer», du moins tem­po­rai­re­ment, les contra­dic­tions in­hé­rentes à cet es­pace ca­pi­ta­liste, soit en le «net­toyant» des «blo­cages» in­ternes qui s’expriment à tra­vers lui, soit en mo­di­fiant, d’une ma­nière ou d’une autre, les rap­ports so­ciaux en ques­tion pour re­créer une ré­gu­la­tion fonc­tion­nelle. Le «génie» du ca­pi­ta­lisme est donc comme le dit Marx de se re­pro­duire par et au-delà de la crise :

Ce bou­le­ver­se­ment conti­nuel de la pro­duc­tion, ce constant ébran­le­ment de tout le sys­tème so­cial, cette agi­ta­tion et cette in­sé­cu­rité per­pé­tuelles dis­tinguent l’époque bour­geoise de toutes les pré­cé­dentes. Tous les rap­ports so­ciaux, figés et cou­verts de rouille, avec leur cor­tège de concep­tions et d’idées an­tiques et vé­né­rables, se dis­solvent; ceux qui les rem­placent vieillissent avant d’avoir pu s’ossifier. Tout ce qui avait so­li­dité et per­ma­nence s’en va en fumée, tout ce qui était sacré est pro­fané, et les hommes sont forcés enfin d’envisager leurs condi­tions d’existence et leurs rap­ports ré­ci­proques avec des yeux désa­busés[1].

De crise en crise

Nous voilà ren­trés, en­core une fois, au début du XXle siècle, dans un cycle de crise pro­longée qui ex­prime peut-être une sorte de «nouvel âge» du ca­pi­ta­lisme. Rap­pe­lons briè­ve­ment les pré­cé­dentes crises.

Au début dans la tran­si­tion es­sen­tiel­le­ment eu­ro­péenne, le ca­pital bou­le­verse l’ancienne so­ciété en dé­trui­sant les rap­ports pré­ca­pi­ta­listes dans le «centre» et en élar­gis­sant cette re­struc­tu­ra­tion, pro­gres­si­ve­ment, à la «pé­ri­phérie», no­tam­ment grâce à l’impérialisme (forme re­nou­velée du co­lo­nia­lisme). Une pre­mière «grande» crise tra­duit cette des­truc­tion dans les an­nées 1870. Puis après pen­dant une assez longue pé­riode, cette re­struc­tu­ra­tion dé­sta­bi­lise les do­minés (le «pro­lé­ta­riat») par de nou­velles formes de ré­gu­la­tion so­ciale (le for­disme et le tay­lo­risme au «centre»). Cette dé­sta­bi­li­sa­tion prend alors la forme de di­verses crises, dont la grande crise de 1929. Dans cette crise s’expriment deux pro­cessus inter-reliés : le dé­ve­lop­pe­ment des contra­dic­tions au sein du ca­pital lui-même (inter-capitalistes et inter-impérialistes), et de nou­velles contra­dic­tions entre do­mi­nants et do­minés. De­vant ces frac­tures, les do­minés, peu à peu, changent le rap­port de forces, en com­bat­tant et en ren­ver­sant les formes «ex­trêmes» de cette do­mi­na­tion (le fas­cisme au «centre» et le néo­co­lo­nia­lisme à la «pé­ri­phérie), d’où les ré­vo­lu­tions eu­ro­péennes et asia­tiques du XXe siècle, d’où aussi le grand «com­promis key­né­sien» sous ses di­verses formes.

Au sortir de cette pre­mière phase, le ca­pi­ta­lisme est af­faibli, mas il se re­sta­bi­lise tem­po­rai­re­ment. La sub­ju­ga­tion du tra­vail se ré­or­ga­nise par de nou­veaux contrôles du pro­cessus de re­pro­duc­tion des rap­ports so­ciaux agis­sant à une plus grande échelle, no­tam­ment en «en­va­his­sant» le champ de la science et de la tech­nique et en pro­lé­ta­ri­sant de vastes couches dites «moyennes», in­ter­mé­diaires (en les sou­met­tant au même rap­port sa­la­rial et de contrôle que les pro­duc­teurs «di­rects»), toue en «mo­der­ni­sant» le for­disme. Face à la «pé­ri­phérie», le rap­port de do­mi­na­tion change aussi, via l’échange in­égal et une struc­ture de contrôle in­di­rect. Cette nou­velle avancée du ca­pi­ta­lisme sus­cite de nou­velles contra­dic­tions et de nou­velles confron­ta­tions, d’où la nou­velle crise des an­nées 1970, tra­duite en tur­bu­lences éco­no­miques et sur­tout en mou­ve­ments de ca­rac­tère in­sur­rec­tionnel, tant au «centre» qu’à la pé­ri­phérie. Les néo pro­lé­taires en «cols blancs» se ré­voltent (1968) pen­dant que les pay­sans pro­lé­ta­risés du tiers-monde prennent les armes. Pen­dant un temps, le rap­port de forces change à nou­veau. Mais le mou­ve­ment so­cial s’effiloche sans être ca­pable de porter un projet contre hé­gé­mo­nique du­rable. De cette pé­riode de crise, le ca­pi­ta­lisme se ré­or­ga­nise et im­pose un nou­veau ter­rain de lutte à l’ombre de ce qui de­vient le néolibéralisme.

Contrai­re­ment au «com­promis key­né­sien», le projet néo­li­béral est basé sur un ren­ver­se­ment du rap­port de forces qui avait évolué en fa­veur des do­minés. Il faut briser ces nou­velles so­li­da­rités des «nou­veaux» pro­lé­taires au «centre» et qui s’expriment par des mou­ve­ments so­ciaux tur­bu­lents, éga­le­ment ren­verser la va­peur à la «pé­ri­phérie» en bri­sant l’élan d’émancipation des luttes de li­bé­ra­tion na­tio­nale. Conjonc­tu­rel­le­ment, un fac­teur dé­ter­mi­nant fa­ci­lite cette avancée du néo­ca­pi­ta­lisme, du «turbo ca­pi­ta­lisme» tel qu’on l’a dé­fini. En effet, l’implosion lente et pro­grammée de l’URSS, sorte de mons­trueux hé­ri­tier des ré­vo­lu­tions de la pre­mière moitié du siècle, permet de tem­po­rai­re­ment apaiser les contra­dic­tions inter-impérialistes, ce qui fait en sorte que l’offensive peut se dé­chaîner ex­clu­si­ve­ment contre les classes po­pu­laires. C’est le choc et la conster­na­tion, d’où l’«ajustement struc­turel» à la pé­ri­phérie (des­truc­tion pro­grammée des États et des so­ciétés et im­po­si­tion d’un ordre néo­co­lo­nial) et les di­vers pro­cessus de des­truc­tion du «com­promis key­né­sien» au «centre»). De tout cela émergent, pro­gres­si­ve­ment, de nou­velles contra­dic­tions. À un pre­mier ni­veau, les do­minés su­bissent de grandes dé­faites, mais ap­prennent à ré­sister de nou­velles ma­nières : c’est l’irruption, dans les an­nées 1990, des «nou­veaux» mou­ve­ments so­ciaux au «centre» et de nou­veaux épi­sodes in­sur­rec­tion­nels à la «pé­ri­phérie» (no­tam­ment en Amé­rique du Sud). À un deuxième ni­veau, la sta­bi­li­sa­tion ca­pi­ta­liste s’effiloche, len­te­ment mais sû­re­ment, de­vant l’essor de nou­velles frac­tures au sein même du tur­bo­ca­pi­ta­lisme (le «fi­nan­cia­ri­sa­tion»), et entre les pôles ca­pi­ta­listes (au sein de la « triade» Union eu­ro­péenne, Japon, USA) et entre celle-ci et les puis­sances «émer­gentes», no­tam­ment la Chine). C’est ce qui dé­bouche sur la crise actuelle.

Des­truc­tion et opportunité

Comme on le pense en man­darin, la crise se dé­ploie tou­jours dans les deux sens, comme une des­truc­tion d’une part, comme une op­por­tu­nité d’autre part, ce qui veut dire en clair que toutes sortes de bi­fur­ca­tions sont possibles.

À un pre­mier ni­veau, la crise ac­tuelle est un mo­ment de re­dé­fi­ni­tion des do­mi­nants. La ré­gu­la­tion néo­li­bé­rale «in­ventée» pour so­lu­tionner la der­nière crise doit être re­dé­finie. Une nou­velle ar­ti­cu­la­tion inter ca­pi­ta­liste et inter im­pé­ria­liste est né­ces­saire pour gérer les flux et les contra­dic­tions, au «centre» comme à la «pé­ri­phérie». Au «centre», le ca­pi­ta­lisme doit se dé­ployer là où il était re­la­ti­ve­ment ab­sent, dans la sphère de la re­pro­duc­tion de la vie si on peut dire : c’est la conso­li­da­tion d’un pou­voir «bio­po­li­tique» (ex­pres­sion de Negri) sur un es­pace d’accumulation in­édit, et qui va cher­cher les gi­se­ments de «pro­duc­ti­vité» et de «sol­va­bi­lité» dans le champ du so­cial, qui était re­la­ti­ve­ment pé­ri­phé­rique, au­pa­ra­vant, par rap­port au pro­cessus d’accumulation du ca­pital. En «en­va­his­sant» la santé, l’éducation, l’assistance so­ciale, la science, les com­mu­ni­ca­tions, le ca­pital vise à faire d’une pierre deux coups : mar­chan­diser (et donc sol­va­bi­liser) un nouvel es­pace so­cial, ce qui permet d’atténuer les baisses ten­dan­cielles des taux de profit dans les autres sphères et de re­do­miner l’ensemble du pro­cessus de re­pro­duc­tion dé­lo­ca­lisé et in­ter­na­tio­na­lisé ; et à un autre ni­veau, sub­ju­guer une nou­velle ar­ti­cu­la­tion so­ciale tur­bu­lente (la «mul­ti­tude»), po­ten­tiel­le­ment anticapitaliste.

À la «pé­ri­phérie», la ges­tion de la crise im­plique éga­le­ment des trans­for­ma­tions, qui ont ten­dance à dé­bou­cher sur un nou­veau cycle de confron­ta­tions mi­li­taires pour «ré­gler» les contra­dic­tions « inter triade» et entre la « triade» et les États dits émer­gents (c’est la «guerre sans fin» amorcée dès le début des an­nées 1990 et donc bien avant 2001; c’est aussi la des­truc­tion pro­grammée du sys­tème de re­la­tions in­ter­na­tio­nales au­tour de l’ONU). De tout cela se dé­gagent de vastes re­struc­tu­ra­tions dont les consé­quences né­ga­tives com­mencent à se faire sentir et qui peuvent s’accélérer dans la nou­velle «am­biance» struc­turée au­tour de la dé-démocratisation, du tout sé­cu­ri­taire, de la haine de «tout le monde contre tout le monde», sans compter les po­li­tiques ac­tuelles de faire payer la crise en­vi­ron­ne­men­tale par les plus faibles et les plus démunis.

Nou­velle hégémonie

La ges­tion de la crise ac­tuelle im­plique donc l’érection d’un nou­veau sys­tème hé­gé­mo­nique co­hé­rent, d’où les bal­bu­tie­ments ac­tuels. D’emblée, cette hé­gé­monie prend un ca­rac­tère au­to­ri­taire, un ap­pa­rent «vi­rage à droite» dans le champ no­tam­ment de la culture, du champ po­li­tique im­mé­diat (les ins­ti­tu­tions). C’est un pro­cessus asy­mé­trique, par­semé de contra­dic­tions, de bi­fur­ca­tions, d’hésitations, et qui pro­duit ses propres contra­dic­tions (le «phé­no­mène» Obama par exemple).

Parmi les «né­ces­sités» de cette re­struc­tu­ra­tion se trouve la re-subjugation des do­minés. On l’a dit au­pa­ra­vant, le «nouvel âge» du ca­pi­ta­lisme im­plique l’«envahissement» du do­maine de la re­pro­duc­tion so­ciale, ce qui veut dire en clair le dé­man­tè­le­ment de ce do­maine tel que struc­turé tra­di­tion­nel­le­ment, en partie pour le «sol­va­bi­liser», en partie pour re-discipliner» et re-prolétariser les couches so­ciales en ques­tion. Les classes moyennes en ques­tion ne sont certes pas ho­mo­gènes : les per­son­nels édu­ca­tifs, de santé, du sys­tème de pro­tec­tion so­ciale d’une part ; les couches ac­tives dans les mou­ve­ments as­so­cia­tifs de toute sorte (le «tiers-secteur») d’autre part ; enfin, les nou­velles ca­té­go­ries dé­ployées dans le cy­ber­monde de la science et de la tech­nique et qui se si­tuent de plus en plus au cœur de la re­pro­duc­tion du ca­pital re­con­fi­guré sous la forme du ca­pi­ta­lisme «cog­nitif». Il faut, dans la lo­gique de la crise ac­tuelle et du re­dé­ploie­ment ca­pi­ta­liste, «net­toyer» tout cela, ré­ta­blir des mé­ca­nismes de contrôle (via la pri­va­ti­sa­tion et la nor­ma­ti­vi­sa­tion), rendre cela «fonc­tionnel» et «ren­table», éviter tout dérapage.

On ima­gine de cette «aven­ture» un néo tur­bo­ca­pi­ta­lisme «bio­po­li­tique», li­béré des «contraintes» key­né­siennes, gé­rant les flux seg­mentés d’un néo pro­lé­ta­riat émietté, ato­misé, en­dormi par les nou­velles formes de l’idéologie du «consu­mé­risme pos­sessif», mis en contra­dic­tion avec les néo pro­lé­taires de la «pé­ri­phérie», ces nou­veaux «bar­bares» qu’il faut mettre au pas dans cette «guerre des ci­vi­li­sa­tions». George Or­well pour­rait sortir de sa tombe.

Contre hé­gé­monie

Mais Or­well avait jusqu’à un cer­tain point tort, tout comme les idéo­logues néo­con­ser­va­teurs de la «fin de l’histoire». Le sys­tème n’est ja­mais «clos», c’est an­ti­no­mique avec la na­ture du ca­pi­ta­lisme. La ges­tion de la crise reste tou­jours ainsi, une «ges­tion» de contra­dic­tions in­hé­rentes, in­con­trô­lables à plus ou moins long terme. Et en plus, cette ré­gu­la­tion n’est pas uni­la­té­rale, elle dé­pend des rap­ports de forces, elle dé­pend des ré­ponses, des in­su­bor­di­na­tions et des ré­sis­tances, des pro­jets al­ter­na­tifs mis de l’avant par les do­minés. Dans un passé ré­cent, ces do­minés ont vaincu au moins par­tiel­le­ment, faut-il le rap­peler, les pro­cessus de ré­or­ga­ni­sa­tion ca­pi­ta­liste. Quelles sont les op­por­tu­nités actuelles ?

Il faut ici sou­li­gner la di­men­sion so­cio­lo­gique des rap­ports so­ciaux qui s’expriment dans ce ca­pi­ta­lisme post-crise qui émerge ac­tuel­le­ment. La mar­chan­di­sa­tion du so­cial et l’érection du pou­voir bio­po­li­tique sont des opé­ra­tions à «haut risque» pour les do­mi­nants. Car les do­minés, s’ils en ont la chance et la vo­lonté, peuvent en­core da­van­tage blo­quer la ges­tion des flux. Si le ca­pi­ta­lisme est bio­po­li­tique (se re­pro­dui­sant dans le so­cial), les nou­veaux pro­lé­taires peuvent le blo­quer jus­te­ment là où il se dé­ploie. La ma­ni­pu­la­tion du vi­vant au ser­vice du ca­pital, via le contrôle des flux in­for­ma­tion­nels dans ses as­pects nor­ma­tifs et ju­ri­diques no­tam­ment, peut être d’autant plus fa­ci­le­ment re­tournée par ses «agents» que le pou­voir des do­mi­nants est fra­gi­lisé. Les rap­ports de pro­duc­tion en effet, en re­po­sant de plus en plus sur des pro­cessus re­la­tion­nels, peuvent être ré­ap­pro­priés par les col­lec­tifs pro­lé­taires. Re­prendre le contrôle de nos vies gé­rées par l’articulation des flux de­vient (re­la­ti­ve­ment) plus fa­cile que de so­cia­liser des rap­ports de pro­duc­tion figés dans le temps et dans l’espace, «ma­té­ria­lisés» par la pro­duc­tion des mar­chan­dises au cœur du ca­pi­ta­lisme pré­cé­dent. Au­tre­ment dit, le ca­pital «nou­velle ma­nière» est en­core plus une struc­ture de pou­voir «in­utile», «pa­ra­si­taire», une chape de plomb sur une so­ciété (néo)prolétarisée, ho­mo­gé­néisé (avec ses dif­fé­rences et frac­tures), ca­pable d’assurer et de re­pro­duire les condi­tions de re­pro­duc­tion des hu­mains, beau­coup mieux que ce qui est pro­posé par le ca­pi­ta­lisme réel­le­ment exis­tant. Ques­tion de pers­pec­tive, dira-t-on, car ce n’est pas né­ces­sai­re­ment apparent !

Que faire ?

Cette ques­tion ar­ro­gante a été posée plu­sieurs fois. La so­cio­logie de la crise et de la ges­tion des contra­dic­tions est un ho­rizon re­la­ti­ve­ment lisse, in­ex­pli­cable sans tenir compte des mou­ve­ments et des frac­tures opé­rant au ni­veau po­li­tique et para po­li­tique («culturel»). Lé­nine avait pla­te­ment raison, «pas de ré­vo­lu­tion sans mou­ve­ment ré­vo­lu­tion­naire et pas de mou­ve­ment ré­vo­lu­tion­naire sans théorie ré­vo­lu­tion­naire»). Cette ba­na­lité heurte les «sen­si­bi­lités» néo li­ber­taires do­mi­nantes ac­tuel­le­ment, sur­tout si elle est pro­noncée d’une ma­nière ri­tuelle et tech­nique. Il faut ce­pen­dant, le mot n’est pas abusif, re­ga­gner la ba­taille des idées, ce qui im­plique de pour­suivre une ana­lyse im­pla­cable et sans com­promis du néo ca­pi­ta­lisme actuel.

Il y a dans cette ba­taille des idées un fac­teur qui peut être fa­ci­li­tant. Les an­ciennes formes d’expression po­li­tique et so­ciale des do­minés sont en crise, non seule­ment parce qu’elles su­bissent l’assaut, mais aussi (et sur­tout) parce qu’elles ne re­pré­sentent plus un po­si­tion­ne­ment de classe adé­quat. Dit au­tre­ment, la social-démocratie (au «centre»), l’étatisme au­to­ri­taire (le «so­vié­tisme» comme le di­sait Samir Amin) à la «pé­ri­phérie», sont en phase «ter­mi­nale» (l’agonie peut durer ce­pen­dant pen­dant plu­sieurs dé­cen­nies). Ces formes ne cor­res­pondent plus aux struc­tures de do­mi­na­tion et de re­pro­duc­tion du ca­pital. Elles ne sont plus des pro­po­si­tions contre-hégémoniques pertinentes.

Ce qui ne veut pas dire que le ter­rain est «libre» pour un «nou­veau» so­cia­lisme du genre «éco­so­cia­lisme». La rup­ture est loin d’être consommée avec les formes an­té­rieures, qui se re­pro­duisent d’ailleurs tout en se trans­for­mant, par exemple, à tra­vers de néo po­pu­lismes de «gauche», quand ce n’est pas de «droite».

Il faut donc tra­vailler fort. D’une part, pour iden­ti­fier da­van­tage, à la fois pour le va­lo­riser et à la fois pour lui donner des ex­pres­sions adé­quates, le nou­veau «sujet». L’idée de la «mul­ti­tude» est en effet un simple point de dé­part. Il faut faire, à tra­vers des pra­tiques de luttes so­ciales éten­dues, l’exploration de cette «mul­ti­tude», l’aider à s’articuler (dans ce qui reste d’important dans la tra­di­tion lé­ni­niste), à se dé­ployer dans l’espace (projet gram­scien). Cela ne se fait pas seule­ment (et même es­sen­tiel­le­ment) en écri­vant des textes, mais en par­ti­ci­pant à l’organisation des luttes.

Ce n’est pas tel­le­ment l’idée d’un «pro­gramme» (un peu dé­passé dans cet ho­rizon des fluc­tua­tions ra­pides et sac­ca­dées) que celle d’une pers­pec­tive de trans­for­ma­tion, de courte et de longue durée en même temps. À court terme, c’est re­la­ti­ve­ment «simple» : il faut blo­quer la re­struc­tu­ra­tion en cours, voire la sa­boter, et viser à dé­man­teler l’opération de mar­chan­di­sa­tion du so­cial, no­tam­ment dans des do­maines comme la santé, l’éducation, l’assistance so­ciale, les sciences et la tech­no­logie. Des ba­tailles qui ont réussi, il y en a en pas­sant, comme celles des CPE par exemple. Des ba­tailles per­dues, il y en a beau­coup aussi, en bonne partie parce que la na­ture des or­ga­ni­sa­tions so­ciales ac­tuelles, no­tam­ment les syn­di­cats, les em­pêche de sortir du cadre key­né­sien concer­ta­tion­niste. Si on est op­ti­miste, on se dit que c’est une ques­tion de temps et de détermination.

À long terme, il faut créer de nou­veaux ou­tils de pou­voir émergent, non pas pour être «re­pré­senté» dans le sys­tème ac­tuel : la par­ti­ci­pa­tion au sys­tème po­li­tique peut être utile, pour ex­primer une autre voix et vi­si­bi­liser la lutte et les mou­ve­ments, et non pas pour illu­soi­re­ment «amé­liorer» ce sys­tème pourri ! Avec Québec so­li­daire et Amir Khadir à l’Assemblée na­tio­nale, nous avons bien amorcé ce pro­cessus en passant.

Ces nou­veaux ou­tils im­pliquent sur­tout des formes de co­or­di­na­tion des luttes in­édites au ni­veau local, na­tional, in­ter­na­tional, qui se dé­gagent déjà sous la forme des fo­rums so­ciaux et des grandes trans­ver­sa­lités sec­to­rielles, ré­gio­nales, sous-régionales or­ga­ni­sées en ré­seaux et en ré­seaux de ré­seaux. Ces co­or­di­na­tions et ces «co­or­di­na­tions de co­or­di­na­tion» doivent être dé­ve­lop­pées, ren­for­cées, ali­men­tées par de vastes chan­tiers et de vastes tra­vaux théo­riques et pra­tiques, en dé­ga­geant, et éven­tuel­le­ment en im­po­sant, les nou­velles ré­gu­la­tions né­ces­saires pour aller au-delà de la crise et au-delà du capitalisme.


[1] Ma­ni­feste du Parti communiste.

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