Le Piège

L’impasse identitaire du projet de souveraineté

Mis en ligne le 02 mars 2010

La ten­ta­tion eth­ni­ciste constitue le ser­pent de mer du sou­ve­rai­nisme qué­bé­cois. Il ré­ap­pa­raît par-ci, par-là, au dé­tour des faits di­vers ou des conjonc­tures po­li­tiques. Ce sont les ques­tions du plu­ra­lisme et de la laï­cité qui plombent ac­tuel­le­ment le dis­cours po­li­tique sou­ve­rai­niste, l’acculant à une po­si­tion dé­fen­sive, sus­pi­cieuse et tournée vers le passé, alors qu’il de­vrait porter l’espoir et les pro­messes d’un avenir ra­dieux pour une so­ciété qué­bé­coise enfin li­bérée du carcan fédéral.

par Ra­phaël Canet

Construire le projet de sou­ve­rai­neté du Québec sur la seule conser­va­tion du pa­tri­moine lin­guis­tique, culturel et re­li­gieux des Qué­bé­coises et Qué­bé­cois « de souche » n’aboutira à rien. Ce n’est ni un musée an­thro­po­lo­gique, ni une ré­serve cultu­relle que veulent construire les mil­lions de Qué­bé­coises et de Qué­bé­cois qui ont à cœur le projet de sou­ve­rai­neté, aînés res­pon­sables, jeunes pas­sionnés, im­mi­grants vo­lon­taires, riches de leur di­ver­sité lin­guis­tique, ré­gio­nale et cultu­relle. C’est un pays. Le pays d’une so­ciété ou­verte et ori­gi­nale qui a un mes­sage po­sitif à dé­li­vrer au monde entier.

Le sou­ve­rai­nisme qué­bé­cois est né dans la fer­veur du projet po­li­tique d’affirmation na­tio­nale que fut la Ré­vo­lu­tion tran­quille des an­nées 1960. Une époque qui a vu un peuple se prendre en main en s’appropriant le pou­voir d’État et en en fai­sant un outil de dé­ve­lop­pe­ment col­lectif. En na­tio­na­li­sant l’électricité, l’éducation, la santé… le gou­ver­ne­ment qué­bé­cois de l’époque a aussi na­tio­na­lisé la so­ciété qué­bé­coise, l’émancipant du conser­va­tisme culturel et re­li­gieux de l’identité canadienne-française qui lui pré­cé­dait, et re­va­lo­ri­sant au pas­sage la fonc­tion po­li­tique après les an­nées de pa­tro­nage et de cor­rup­tion de l’ère du­ples­siste. Un tel projet po­li­tique avait su em­porter l’enthousiasme d’une po­pu­la­tion qui pou­vait alors s’ouvrir au monde (l’Expo 67, les Jeux Olym­piques de 1976) et qui vi­brait avec ses nom­breux ar­tistes qui chan­taient le pays à construire. En somme un peuple dy­na­mique et sûr de lui, qui croyait en la force de ses rêves et qui sou­hai­tait construire lui-même son propre avenir.

C’est ce peuple ima­gi­naire que j’ai choisi de re­joindre il y a plus de dix ans, en im­mi­grant au Québec. J’avais 24 ans, je croyais en la force de mes rêves et je sou­hai­tais contri­buer à cette belle aven­ture col­lec­tive d’une so­ciété fran­co­phone et pro­gres­siste en Amé­rique du Nord. J’y crois tou­jours, mais la chape de plomb néo­con­ser­va­trice et ré­ac­tion­naire qui s’est abattue sur le pays de­puis quelques an­nées érode chaque jours un peu plus mes espérances.

Le Québec semble aujourd’hui pris au piège d’une double te­naille. D’une part, la dé­rive iden­ti­taire du dis­cours sou­ve­rai­niste pro­duit par ses élites po­li­tiques et in­tel­lec­tuelles et, d’autre part, le projet so­cial ré­ac­tion­naire porté par une droite triom­phante s’arrogeant le statut de force in­no­vante au Québec. Alors que les sou­ve­rai­nistes qué­bé­cois s’échinent à dé­finir qui fait partie du Nous, les néo­con­ser­va­teurs pour­suivent leur pro­fond tra­vail de sape du fa­meux mo­dèle qué­bé­cois hé­rité de la Ré­vo­lu­tion tran­quille. Dé­criant « l’illusion tran­quille », ils ont ainsi le champ libre pour dif­fuser len­te­ment leurs idées au sein de la so­ciété qué­bé­coise, fai­sant ac­cepter comme une évi­dence la pri­va­ti­sa­tion du sys­tème de santé, la hausse des ta­rifs d’électricité, la mar­chan­di­sa­tion de l’eau, le dégel des frais de sco­la­rité, la li­mi­ta­tion des droits des tra­vailleurs, et la sacro-sainte ré­duc­tion de la dette pu­blique. Sur ce projet de so­ciété qui nous est im­posé, les sou­ve­rai­nistes de­meurent bien peu lo­quaces et ne pro­pose aucun projet al­ter­natif mo­bi­li­sa­teur. La ques­tion iden­ti­taire pri­mant sur la ques­tion so­ciale. Ni droite, ni gauche, une nation!

Le sou­ve­rai­nisme qué­bé­cois semble ainsi avoir perdu la mé­moire de ses ori­gines. Le na­tio­na­lisme qué­bé­cois s’est construit adossé à un État in­ter­ven­tion­niste pre­nant en charge le dé­ve­lop­pe­ment col­lectif. Il est venu rem­placer le vieux na­tio­na­lisme canadien-français qui ne vi­sait qu’à as­surer la sur­vi­vance cultu­relle d’un peuple soumis po­li­ti­que­ment et re­groupé au­tour de l’institution re­li­gieuse. L’obsession ac­tuelle à dé­finir les fron­tières du Nous ne fait que trahir l’absence de projet de so­ciété au­da­cieux pour le Québec de de­main, ou, bien pire, le consensus de la classe po­li­tique do­mi­nante au­tour des idées néconservatrices.

Alors que nous vi­vons dans un monde en plein bou­le­ver­se­ment, où trente ans de po­li­tiques de li­bé­ra­li­sa­tion, de pri­va­ti­sa­tion, de libre-échange, d’érosion des ser­vices pu­blics et des ac­quis so­ciaux au nom de la ri­gueur bud­gé­taire, ont mené aux abus des financiers-rois qui ont pré­ci­pité la crise éco­no­mique que nous al­lons tous payer du­rant les pro­chaines dé­cen­nies. Alors que notre mo­dèle de dé­ve­lop­pe­ment et de crois­sance à tout prix nous a conduit au bord du gouffre éco­lo­gique et que cela ne sus­cite que l’inaction de nos chefs d’États nous ré­dui­sant au rang de spec­ta­teurs des ca­tas­trophes cli­ma­tiques à ré­pé­ti­tion. Alors que nos gou­ver­ne­ments pré­fèrent in­vestir des mil­liards dans des guerres in­utiles à l’autre bout du monde plutôt que de lutter contre la pau­vreté et as­surer des ser­vices pu­blics adé­quates sur son propre ter­ri­toire. On nous pro­pose en­core et tou­jours les mêmes re­cettes, comme si nous étions in­ca­pables de tirer des le­çons du passé. Ayons aujourd’hui le cou­rage de nos aspirations.

La sou­ve­rai­neté, pour quoi faire ? Pour construire le Québec de de­main. Pour construire une so­ciété qui se dé­ve­loppe dans le res­pect de son en­vi­ron­ne­ment, de son eau et de ses fo­rêts, en har­monie avec les peuples di­vers qui s’y ras­semblent, au­toch­tones, im­mi­grants de longue date ou fraî­che­ment ar­rivés, fa­vo­rise le dé­ve­lop­pe­ment ré­gional et la consom­ma­tion lo­cale, re­ven­dique et pro­meut fiè­re­ment ses po­li­tiques so­ciales et ses ser­vices pu­blics, s’appuie sur notre ex­per­tise en ma­tière d’énergie re­nou­ve­lable et de mo­dèle d’économie so­ciale et so­li­daire, as­sume une po­si­tion de pre­mier plan en ma­tière de res­pon­sa­bi­lité so­ciale des en­tre­prises et d’investissements éthiques. Une so­ciété qui fait primer la so­li­da­rité so­ciale, le res­pect de l’environnement et l’économie res­pon­sable sur le consu­mé­risme in­di­vi­dua­liste, la crois­sance pol­luante et la re­li­gion du profit. Une so­ciété tournée vers l’avenir, qui sou­haite trans­mettre à ses en­fants un monde meilleur et non pas lui faire as­sumer et payer pour nos er­reurs et notre cu­pi­dité. Ce pour­rait être cela le mo­dèle qué­bé­cois du 21ème siècle et c’est ainsi que le Québec pourra prendre sa place dans le monde.

Sou­ve­rai­nistes, faites-nous rêver!

Ra­phaël Canet

Pro­fes­seur de so­cio­logie au CEGEP du Vieux-Montréal.
Au­teur de Na­tio­na­lismes et so­ciété au Québec (Mont­réal, Athéna édi­tions, 2003).

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