Libéralisme, mondialisation, alternative

Mis en ligne le 01 mars 2010

À noter : ce texte est ex­trait du livre de Pierre Cours-Salies, Jean Loj­kine et Mi­chel Va­ka­loulis, Les nou­velles luttes de classe, pa­ru­tion en mai 2006 aux édi­tions PUF.


L’esprit de la tech­nique mo­derne, pourvu qu’on lui donne la pos­si­bi­lité pa­ci­fique de s’épanouir, est celui d’une dis­po­ni­bi­lité plus grande de l’homme dans la na­ture et dans la société.

Pierre Na­ville


par Pierre Cours-Salies

De­puis quelques an­nées, nous vi­vons, en France mais aussi dans d’autres pays d’Europe, une si­tua­tion pa­ra­doxale : un refus réel des po­li­tiques de ges­tion ca­pi­ta­liste, li­bé­rales de droite ou sociales-libérales, ne se tra­duit pas par une conscience col­lec­tive qui trace un ho­rizon. Une série de ques­tions de­meurent étran­ge­ment ab­sentes : celles qui fe­raient ré­flé­chir pu­bli­que­ment aux ob­jec­tifs d’une trans­for­ma­tion so­ciale qui rem­place, voire vise à cor­riger for­te­ment le sys­tème. Une dis­cré­tion ab­solue semble de mise à propos d’un af­fron­te­ment ainsi à l’ordre du jour, qu’on le juge né­ces­saire, utile, in­évi­table ; alors que des com­bats par­tiels et des dé­faites suc­ces­sives peuvent pré­parer un retournement…

Ce­pen­dant, le rejet des po­li­tiques se ré­cla­mant du li­bé­ra­lisme ne se dé­ment pas : dans le sou­tien aux grèves par plus de 70% de la po­pu­la­tion, quasi sans ex­cep­tion, de­puis dé­cembre 1995 jusqu’au res­sort du « Non » au ré­fé­rendum du 29 mai 2005 sur le Traité consti­tu­tionnel eu­ro­péen. Com­ment com­prendre cet écart entre la mas­si­vité d’un refus par­tagé et le mor­cel­le­ment, la jux­ta­po­si­tion des luttes so­ciales ? Pour vraie qu’elle soit, au moins par­tiel­le­ment, la mé­fiance à l’égard de toutes les or­ga­ni­sa­tions po­li­tiques reste une pseudo « ex­pli­ca­tion ». Elle passe sans doute à côté de l’essentiel : une unité au­tour de buts com­muns fait dé­faut et la dis­cus­sion a du mal à se nouer sur ce plan-là. Com­ment mieux com­prendre cette réa­lité, qui dure main­te­nant de­puis une di­zaine d’années ? Ap­pro­fon­dis­se­ment à la lu­mière d’une re­lec­ture de Marx, cette contri­bu­tion pro­longe et ré­exa­mine quelques écrits an­té­rieurs (Cours-Salies, 1995, 1998, 1999, 2002, 2003b), et soumet à la dis­cus­sion quatre pro­po­si­tions en­core intempestives.

Une do­mi­na­tion de classe, grâce à une re­mise en cause pro­fonde des ga­ran­ties so­ciales des an­nées soixante et soixante-dix a rendu opaques les pos­si­bi­lités de lutter pour des ob­jec­tifs com­muns. Cela s’imbrique à une masse de trans­for­ma­tions in­ter­na­tio­nales et éta­tiques qu’on a tort de ré­duire au label « li­bé­ra­lisme ». Nous es­quis­se­rons donc com­ment lier les exi­gences d’une dé­mo­cratie re­nou­velée avec les ques­tions so­ciales, vo­lon­tai­re­ment à la lu­mière d’apports dus à la re­lec­ture de Marx. Nous ter­mi­ne­rons ainsi en syn­thé­ti­sant quelques pers­pec­tives tant du point de vue du monde mul­ti­po­laire que sous l’angle du rap­port au tra­vail salarié..

Hié­rar­chi­sa­tion et na­tu­ra­li­sa­tions, contre­forts de la domination

Dès qu’elle ap­pa­raît, la re­prise des luttes de masse tend à dis­pa­raître à nou­veau : sé­pa­rées les unes des autres, elles de­viennent un simple pré­texte à com­men­taires mo­ra­li­sant, faus­se­ment so­cio­lo­giques : nombre d’auteurs confondent la cri­tique des faux sem­blants du ca­pi­ta­lisme, pour la­quelle un océan d’interprétations de­meure ou­vert, avec l’analyse des condi­tions de l’accumulation du ca­pital. Cette contra­dic­tion, ce­pen­dant de­meure plus dé­ci­sive que d’autres, elle qui fait tenir à leur place, sans dé­via­tions im­por­tantes et re­la­ti­ve­ment pro­duc­tifs, la plus grande masse des salarié-e-s ? La va­leur de chacun-e, fi­na­le­ment, tient par le pro­cessus que Marx ap­pe­lait le « fé­ti­chisme », phé­no­mène cen­tral de l’autoperpétuation du ca­pi­ta­lisme dans sa re­pro­duc­tion, ses trans­for­ma­tions, sa conti­nuité et ses évo­lu­tions (Vincent, 1973, Tom­bazos, 1994) .

Un tra­vail ré­cent, Le bas de l’échelle, nous fournit un en­semble d’observations pour com­prendre ce pro­cessus [1]. Une dou­zaine d’études de ter­rain, ac­com­pa­gnées de quatre textes de syn­thèse pro­pose un schéma de di­vi­sions tout au­tant qu’un pos­sible prin­cipe d’unité.

Afin de com­prendre des si­tua­tions par­ti­cu­lières, nous de­vions les si­tuer par ré­fé­rence à quelque « confi­gu­ra­tion », en re­pre­nant une ex­pres­sion de Nor­bert Elias (Elias, 1991). Avec ce souci élé­men­taire, l’ouvrage met en évi­dence com­ment des dis­po­si­tifs éco­no­miques ou ju­ri­diques, des rè­gle­ments de la pro­tec­tion so­ciale ou des po­li­tiques de l’emploi, ou bien des évo­lu­tions ra­pides de cer­taines pro­fes­sions, fi­na­le­ment, tendent à se com­pléter, se com­biner. Cela crée une sorte de patch­work, où presque chaque étude au­rait pu être traitée pour sa spé­ci­fi­cité ; mais le ta­bleau d’ensemble fait res­sortir com­ment les uns et les autres se sta­bi­lisent, faute de mieux, du fait des po­ten­tia­lités qui leur sont laissées.

Au-delà des ef­fets de proxi­mité, comme des dif­fé­ren­cia­tions « lé­gi­ti­mées » par des ré­fé­rences à l’ordre du « na­turel », les in­di­vidus so­cia­le­ment pauvres dont ces études rendent par­tiel­le­ment compte fi­nissent par former une masse énorme ; et celle-ci pèse dans la conscience de toute la so­ciété. Par lui-même, sans que cela ait été le but d’origine, le choix de rap­pro­cher ces études met en évi­dence com­ment la sta­bi­li­sa­tion de très nom­breuses per­sonnes, dans di­verses si­tua­tions pré­ca­ri­sées, pousse tout un chacun à s’accrocher à ce qu’il tient. Sous forme di­recte ou par sa dé­né­ga­tion contrainte, le rap­port au tra­vail est co-extensible à d’autres rap­ports so­ciaux de do­mi­na­tion, que chacun res­sent dans son corps et son his­toire. Et le « bas de l’échelle » joue évi­dem­ment un rôle pour sta­bi­liser ce qui, au-dessus, pour­rait avoir plus de sou­plesse, de mo­bi­lité cri­tique et de re­ven­di­ca­tions fortes.

Chacun est ren­voyé par la so­ciété à sa pos­si­bi­lité in­di­vi­duelle de « réussir sa vie », comme s’il s’agissait d’une qua­lité per­son­nelle avant tout. Cette illu­sion tend à faire ou­blier les condi­tions très dures à de telles réus­sites (Soulet, 2005, Appay, 2005), les obs­tacles ren­con­trés, et ren­voie les oc­ca­sions d’échecs à des ha­sards d’ordre per­sonnel ; cette dis­so­cia­tion des élé­ments d’une ana­lyse so­ciale cri­tique joue un rôle très puis­sant dans la na­tu­ra­li­sa­tion. Cha­cune et chacun, ren­voyé à son destin, n’auraient qu’à s’en « prendre à lui » (ou à elle) de son ab­sence de vo­lonté ou de son in­ca­pa­cité à saisir des « chances qui pour­tant pas­saient près ».

Le rap­port au tra­vail stable joue ainsi un rôle dé­cisif pour cha­cune et chacun ; il des­sine l’horizon pour les jeunes en­core sco­la­risés et pèse ainsi sur leurs pa­rents et leurs fa­milles, à la fois par leur propre si­tua­tion et par celle es­pérée ou crainte pour leurs en­fants. De nom­breuses études au sujet de l’insécurité so­ciale en té­moignent. Sur la sou­mis­sion dans une re­la­tion « mo­bi­lisée » avec l’encadrement qui semble per­mettre « une re­con­nais­sance ré­ci­proque » (Dubar, 2000, p.213), comme sur les pas­sages entre la for­ma­tion et les em­plois (Tanguy, 1986 ; Vergne, 2000).

Faute de tra­vail sa­larié stable, la so­ciété rend né­ces­saire de « s’accrocher » au plus près d’une re­la­tion sa­la­riale qui com­porte bien plus que la ré­tri­bu­tion im­mé­diate de la force de tra­vail, sa pé­ren­ni­sa­tion dans un ré­seau de droits à consommer, mais aussi de droits hu­mains que la phase de ges­tion key­né­sienne avaient fait per­ce­voir comme des normes de la sé­cu­rité dé­mo­cra­tique (Elias, 1991b ; Friot, 1998).

Afin de prendre la me­sure de telles dif­fé­ren­cia­tions, il nous fal­lait pro­poser une ana­lyse qui rende compte des deux faces : une réa­lité seg­mentée et hié­rar­chisée, ainsi que sa re­la­tive lé­gi­ti­ma­tion dans la vie quo­ti­dienne. Par la si­tua­tion d’ensemble, jus­te­ment, dont l’absence d’un débat po­li­tique sur une autre forme de rap­ports so­ciaux est in­dis­so­ciable (Va­ka­loulis, Vincent, Zarka, 2003). Faute d’une mise en pers­pec­tive com­mune, on est « jeune », femme plus ou moins âgée, plus ou moins marqué-e-s de ca­rac­té­ris­tiques qui avivent la xé­no­phobie et même le racisme.

On le com­prend, « le bas de l’échelle » joue un rôle d’allégorie. Si on l’interprète de façon res­tric­tive, si on s’accroche au seul re­père d’une si­tua­tion par­ti­cu­lière, on a fort peu de chance de trouver le prin­cipe de cri­tique de ces rap­ports so­ciaux. Tou­te­fois, per­mettre que se ras­semblent des mil­lions d’individus, ac­cro­chés en un point tout au long de la hié­rar­chie so­ciale, exige de mettre au jour un prin­cipe plus fort que les cri­tiques ponc­tuelles de la mi­sère du monde et de la mé­ta­mor­phose de la ques­tion sociale.

Certes les dif­fé­rences entre les groupes de sa­la­riés, ou d’individus su­bal­ternes dans le sys­tème so­cial, peuvent ne plus ap­pa­raître comme des prin­cipes de hié­rar­chi­sa­tion na­tu­relle, propres à un groupe d’âge, à un sexe, etc., mais comme di­verses ex­pé­riences propres, si elles sont l’occasion d’une ac­tion col­lec­tive ample, à changer le mode de vie : une voie peut s’ouvrir et au­to­riser bien des mou­ve­ments col­lec­tifs. Cela im­plique, pour ne pas se payer de mots, l’existence d’une di­men­sion conflic­tuelle dé­ci­sive dans le sys­tème so­cial, de­ve­nant pour toutes et tous un re­père pour le quo­ti­dien et l’horizon, au­tre­ment dit un conflit de classe, concept qui ap­pelle à être re­tra­vaillé, puisqu’il se doit d’intégrer, dans un pos­sible dé­pas­se­ment, l’ensemble des ca­rac­té­ris­tiques des si­tua­tions ac­tuelles. Des pro­tes­ta­tions quant aux si­tua­tions jusqu’au but de changer la so­ciété, une nou­velle unité doit se construire. De la di­ver­sité à la com­pré­hen­sion d’un sys­tème de classe, un pas­sage qui ne va pas de soi.

Celui-ci com­porte des élé­ments liés, que nous pou­vons sim­ple­ment ré­sumer ici et no­tam­ment l’un des plus dif­fi­ciles, sans doute, le rap­port à une pé­rio­di­sa­tion his­to­rique. D’où vient, en effet, le creu­se­ment de cette hé­té­ro­gé­néité ? Nous pro­po­sons, en es­quisse, une pé­rio­di­sa­tion dans la se­conde moitié du XXe siècle. Et il nous faut in­viter à la re­lec­ture de tra­vaux de Pierre Na­ville au tour­nant des an­nées soixante (Na­ville, 1963), au début de ce qu’on nomme ac­tuel­le­ment la « ré­vo­lu­tion informationnelle ».

Ses ana­lyses ont, entre-temps, fait leur preuve et conservent en grande partie, en­core aujourd’hui, une puis­sance heu­ris­tique dé­ci­sive. Pierre Na­ville mon­trait une réa­lité fon­da­men­tale, nou­veauté à la fin des an­nées cin­quante : les ca­pa­cités de l’automatisation se ma­ni­fes­tant dans l’industrie, dont il sou­li­gnait les en­jeux tout en for­mu­lant des pro­po­si­tions pra­tiques. Ces ten­dances sont alors étu­diées tant par Ma­de­leine Guil­bert (1966) que par Georges Fried­mann ou Pierre Na­ville (Alaluf, 1986 ; Rolle, 1988 ; Tri­pier, 1991). Sans dé­ve­lopper ici un débat dé­cisif de la so­cio­logie du tra­vail, nous sa­vons que le pre­mier es­pé­rait beau­coup que le tra­vail par­cel­laire et abru­tis­sant pour­rait être rendu dif­fé­rent et moins alié­nant grâce à des ma­chines plus in­tel­li­gentes et la dis­pa­ri­tion de mul­tiples tâches ré­pé­ti­tives as­su­mées à l’avenir par des moyens autres que les gestes mé­ca­niques im­posés à des êtres hu­mains. À dis­tance cri­tique de l’optimisme de Georges Fried­mann, Pierre Na­ville mon­trait que, certes, deux voies s’ouvrent pour l’organisation du tra­vail, avec de telles innovations.

La plus po­si­tive : la pos­si­bi­lité de ré­duire la place du tra­vail contraint et donc le rôle du rap­port sa­la­rial ca­pi­ta­liste, grâce aux gains de pro­duc­ti­vité [2]. Per­met­tant une suc­ces­sion des in­di­vidus sur des postes de tra­vail plus ano­nymes, dé­pas­sant par-là même beau­coup des idio­tismes de mé­tiers qui en­ferment les in­di­vidus dans des savoir-faire par­ti­cu­liers et trop ex­clu­sifs, cela rend pos­sible une plus forte im­pli­ca­tion col­lec­tive dans l’organisation d’ensemble d’un tra­vail qui lais­se­rait plus de temps libre. Il ap­pelle de ses vœux un dé­pas­se­ment du tay­lo­risme et de la chaîne for­diste, mais se re­fuse à poser ces ques­tions d’une nou­velle or­ga­ni­sa­tion du tra­vail sans une ana­lyse des rap­ports so­ciaux consti­tu­tifs de la place et du rôle des sa­la­riés : « Les tech­niques nou­velles, en dépit des pes­si­mistes, sont une conquête de la li­berté […] elles an­noncent un re­ma­nie­ment in­ces­sant des condi­tions so­ciales où s’exerce cette maî­trise » (Na­ville, 1963, p.45). Il in­dique com­ment « les re­la­tions entre sexes y puisent l’occasion de trouver des formes nou­velles » (idem. p.251).

In­sis­tant sur les po­ten­tia­lités, il met­tait au jour les contra­dic­tions es­sen­tielles. En termes de ges­tion, le sa­laire de­vient un ca­pital va­riable de va­leur re­la­tive bien moindre : « l’entreprise hau­te­ment au­to­ma­tisée se­rait celle où le coût en tra­vail hu­main tombe le plus bas » ( ibid. , p.175). En effet, même si la ré­mu­né­ra­tion de quelques per­sonnes est plus élevée que dans des si­tua­tions dif­fé­rentes, il en faut très peu pour pro­duire une grande « va­leur ajoutée », du fait de l’investissement en ma­chine qui permet une grande « plus-value re­la­tive ». Par ailleurs, « l’univers des com­mu­ni­ca­tions do­mi­nera celui des pro­duc­tions comme une so­ciété do­mi­nant la so­ciété » ( ibid. , p.231) et les en­tre­prises ne se­ront plus une série d’unités in­dé­pen­dantes. Last but not least, les faits montrent que « l’homme de l’automation » est rare : « les hommes et les femmes qui su­bissent l’emprise di­recte ou in­di­recte de l’automation sont à 80% dans des fonc­tions non qua­li­fiées » ( ibid. , p.28). Il sou­li­gnait ainsi que le rap­port au tra­vail ne pou­vait pas se com­prendre sans un ef­fort pour res­ti­tuer com­ment les sa­la­riés de­viennent ce qu’ils sont avant d’entrer dans leur ate­lier, bu­reau, lieu de tra­vail. La su­bor­di­na­tion réelle à la lo­gique ca­pi­ta­liste, évi­dem­ment, ne com­mence pas dans le cadre du poste de tra­vail. De même, sa di­mi­nu­tion, voire sa re­la­tive mise à dis­tance dans un cadre so­cia­lisé et au­to­géré, n’est pos­sible que par une trans­for­ma­tion plu­ri­di­men­sion­nelle des re­la­tions so­ciales (Na­ville, 1963 ; Le­febvre, 1968).

A contrario, s’est réa­lisée, pour beau­coup sous nos yeux, l’autre hy­po­thèse de Pierre Na­ville (Cours-Salies, 1999) : le dé­ve­lop­pe­ment d’une mi­no­rité de postes de tra­vail qua­li­fiés, in­té­res­sants, re­connus so­cia­le­ment, et pour tous les autres, no­tam­ment la plus grande part des femmes (Guil­bert, 1966), des tâches in­ter­chan­geables, un « tra­vail sans qua­lité » (Sen­nett, 2000).

Pour la plu­part, les moyens qui pou­vaient servir à la di­mi­nu­tion de la do­mi­na­tion ca­pi­ta­liste ont été ac­cu­mulés, de­puis la « re­cons­truc­tion » de l’après-guerre, entre les mains des couches di­ri­geantes. D’où un grand mé­con­ten­te­ment, pas seule­ment sur le plan des ni­veaux de consom­ma­tion mais sur le plan de l’organisation so­ciale. Cela s’est tra­duit, dans plu­sieurs pays d’Europe, par la série d’explosions so­ciales et po­li­tiques de la fin des an­nées soixante (Spi­taels, 1971 ; Cours-Salies, 1988). Mais, trente ans plus tard, il faut bien constater que la classe di­ri­geante a ré­or­ga­nisé la si­tua­tion et le sys­tème d’options po­li­tiques et so­ciales à sa façon : ato­mi­sa­tions, seg­men­ta­tions, chô­mage de masse et hié­rar­chi­sa­tion im­por­tante des en­tre­prises, des sta­tuts, et des qua­li­fi­ca­tions re­con­nues (Alaluf, 1986 ; Stroo­bants, 1993a). Elle a créé main­te­nant les condi­tions d’une plus grande in­sé­cu­rité pour les sa­la­riés et veut re­fondre à son goût le Code du tra­vail comme la Pro­tec­tion sociale.

Les com­bats non menés ou perdus au tour­nant des an­nées soixante pèsent plus lour­de­ment qu’on ne le pense dans la façon dont nous per­ce­vons la réa­lité, le « pos­sible », si for­te­ment marqué par une ré­si­gna­tion, et les as­pi­ra­tions comme les re­ven­di­ca­tions frap­pées du sceau de « non réalistes ».

Nous re­ve­nons ainsi plus armés afin de ne pas rester en­fermés dans les tra­vers des « en­quêtes de ter­rain » qui trop sou­vent ac­ceptent une li­mi­ta­tion mu­ti­lante, par­fois cau­tion du sys­tème. Si­tua­tions de souf­france, re­ven­di­ca­tions, place dans des rap­ports de pro­duc­tion et les pro­cessus de re­pro­duc­tion ne se sé­parent pas sans ris­quer l’objectivisme, ou sa va­riante le fatalisme.

Au mo­ment même où on en vient à douter que la no­tion de classe puisse en­core donner un prin­cipe de com­pré­hen­sion com­mune, une ana­lyse pa­no­ra­mique des nom­breuses si­tua­tions su­bal­ternes, au tra­vers de la di­ver­sité des en­quêtes comme au vu des pos­si­bi­lités of­fertes par la ré­vo­lu­tion tech­no­lo­gique, nous a permis de com­prendre ce qui est ainsi à l’œuvre : une classe so­ciale pos­sible (Cours-Salies, 2003), ras­sem­blant les dominé-e-s à condi­tion de dé­gager ses axes de regroupement.

Un cas par­ti­cu­lier d’une vieille ana­lyse de Marx

Sitôt ap­pa­rues, di­verses luttes « mettent en cause des va­leurs », ne forment pas une ré­fé­rence pra­tique mais seule­ment sym­bo­lique pour la masse des exploité-e-s ; un rejet du « li­bé­ra­lisme » finit par s’exprimer dans des termes de so­li­da­rité, d’équité, qui ne com­portent pas, en ap­pa­rence, de élé­ments d’un an­ta­go­nisme ana­ly­sable ; on en vient à douter que la no­tion de classe puisse en­core donner un prin­cipe de com­pré­hen­sion commune.

Nous com­pre­nons mieux, à ob­server de plus près les dif­fé­rences ef­fec­tives des si­tua­tions, pour­quoi les ré­ac­tions de classe uni­fi­ca­trices res­tent dif­fi­ciles ou la­cu­naires : la si­tua­tion so­ciale des « sur­nu­mé­raires » est si loin de celle des « stables » eux-mêmes si di­vers, avec entre les deux la si­tua­tion de ceux, en ma­jo­rité des femmes, en­fermés dans le « louage de main d’œuvre » . Pré­ci­sons, en chiffres, parmi les 27 mil­lions de la po­pu­la­tion ac­tive po­ten­tielle. Au­tour de cinq mil­lions de sur­nu­mé­raires, à côté de plu­sieurs mil­lions dans des re­la­tions de louage de main d’œuvre [3]… Entre ré­si­gna­tion et ef­forts « pour ne pas des­cendre plus bas », ils vivent le drame du chô­mage de longue durée, qui fait perdre des pos­si­bi­lités ul­té­rieures, parce qu’il dis­qua­lifie aux yeux des em­ployeurs, tout le monde le sait dans notre so­ciété. Cette « trappe à mi­sère » en­ferme les bé­né­fi­ciaires des dis­po­si­tifs so­ciaux comme les pré­caires en­re­gis­trés au même mo­ment (1,5 mil­lion) et sans doute avec les sa­la­riées à temps par­tiel contraint (deux mil­lions ou plus). Six ou sept mil­lions en tout, dont une grande partie des femmes non comp­tées comme chô­meuses. Dans le troi­sième pôle des « sa­la­riés stables », ex­pres­sion qui re­couvre trop de si­tua­tions ; mais nous trou­vons com­mode de re­grouper avant tout une po­si­tion so­ciale dif­fé­rente des deux pré­cé­dentes, elle-même par­courue par d’immenses ten­sions. Quoi de commun aux 4,5 mil­lions de salarié-e-s des fonc­tions pu­bliques et aux 8,3 mil­lions des PME de moins de cin­quante per­sonnes et les 11,9 mil­lions de celles et ceux des moins de deux cents per­sonnes ? Parmi ces stables, au-dessus du bas de l’échelle, l’écartèlement ap­pa­raît net si on dé­crit la pa­lette : des ou­vriers ou em­ployées « sans qua­li­fi­ca­tion » des grandes en­tre­prises in­dus­trielles ou com­mer­ciales jusqu’à celles et ceux qui, entre bac+2 et bac+4 ou 5, ont trouvé des em­plois sti­mu­lants, parfois…

Cha­cune, chacun, voit sa « va­leur » re­connue par son in­ser­tion dans le soi-disant « marché du tra­vail », pour le­quel les qua­lités per­son­nelles jouent paraît-il un rôle es­sen­tiel (Appay ; 2005). Cette hié­rar­chi­sa­tion, en l’absence de re­pères pour des ob­jec­tifs com­muns, en­ferme les groupes et les in­di­vidus dans des rap­ports qui re­lève de la « sou­mis­sion réelle », la « sub­somp­tion » au ca­pital, selon l’analyse de Marx (Ar­tous, 2003, Sève, 1987 et 1999, Tom­bazos, 1994, Vadée, 1992, Vincent, 2001) : le bou­clage dans les re­la­tions so­ciales quo­ti­diennes de la force du fé­ti­chisme de la mar­chan­dise dans la re­pro­duc­tion et la conso­li­da­tion du sys­tème. Ces formes mêmes du fé­ti­chisme et de la sub­somp­tion changent. Elles s’affirmèrent pen­dant la phase ap­pelée à tort « les trente glo­rieuses », épa­nouis­se­ment des Etats na­tio­naux oc­ci­den­taux, so­ciaux comme consé­quence tout à la fois du par­tage du monde en deux blocs et des pos­si­bi­lités de la consom­ma­tion de masse lors de la phase de dé­ve­lop­pe­ment des pro­duc­tions de masse en­core peu au­to­ma­ti­sées dans la mé­tal­lurgie ; pen­dant le même temps les mul­ti­na­tio­nales prennent une im­por­tance pri­mor­diale … et nous te­nons à pointer ici la né­ces­sité d’un débat mar­xiste ap­pro­fondi sur le re­tour­ne­ment de si­tua­tion, po­li­tique, éco­no­mique, so­cial, de­puis la fin des an­nées soixante, avec le rôle clé de la Tri­la­té­rale en 1975 (Cro­zier, Hun­tington, Wa­ta­nuki, 1975, Cours-Salies, 2002). Ce marché du tra­vail, qui n’est pas un marché au sens banal puisqu’il fixe les pos­si­bi­lités de la re­pro­duc­tion des condi­tions de sta­bi­lité re­la­tive de la so­ciété sur le plan so­cial, culturel et po­li­tique, n’est lui-même plus so­li­de­ment en­cadré par des règles na­tio­nales, du fait des choix éla­borés au nom de la « glo­ba­li­sa­tion », du li­bé­ra­lisme dans le cadre de la mon­dia­li­sa­tion. Tou­te­fois, il ne s’agit ni de se plaindre ni de s’esbaudir de­vant la nou­veauté. Mais de pré­senter une perspective.

Nous ne pou­vons sé­parer cette dis­cus­sion du nou­veau cadre, tracé par la po­li­tique ac­cé­lérée de­puis 1990, mise en concur­rence ac­crue à l’échelle in­ter­na­tio­nale entre les di­vers mar­chés sol­vables et les di­vers « mar­chés du tra­vail ». On a suf­fi­sam­ment dé­crit com­ment des po­li­tiques ont construit « le piège de la mon­dia­li­sa­tion », usé de l’argument de la nou­velle époque et abusé du res­pect de « la fi­nance contre les peuples » (Martin & Schuman, 1997, et Tous­saint, 1997, 2004). Cela se ré­sume, bru­ta­le­ment : dans le monde, ac­tuel­le­ment, 57% de la po­pu­la­tion, la plus pauvre, pos­sède au­tant que le 1% constitué par les plus riches, 560 pro­prié­taires de grandes en­tre­prises et de ca­pi­taux pos­sèdent au­tant qu’un mil­liards d’être hu­mains. En peu d’années, de 1970 à 1995, le vo­lume des échanges passe, d’après les don­nées de la Banque mon­diale en 1995, de 25% à 45% par rap­port au pro­duit net mon­dial ; cela se pro­duits sur­tout du fait de l’accroissement de la part des pro­duits ma­nu­fac­turés dans les ex­por­ta­tions : celle-ci passe de 20% à 60% de 19870 à 1990. De­puis la dé­lo­ca­li­sa­tion d’un cer­tain nombre de ser­vices a suivi la même pente. Des ex­ploités, sou­vent des femmes de pays très pauvres prennent ainsi comme une au­baine des « offres d’emplois » dans des usines de l’habillement ou de la pe­tite mé­tal­lurgie, compte tenu de leurs si­tua­tions réelles (Naila Ka­beer, 2006). Nous bai­gnons ainsi, im­mé­dia­te­ment, dans des illus­tra­tions de ré­flexions de Marx à son époque : « le pau­pé­risme est l’Hôtel des In­va­lides de l’armée ac­tive du tra­vail et le poids mort de sa ré­serve » (Livre 1, cha­pitre 25 du Ca­pital). Marx ajou­tait aus­sitôt : « Sa pro­duc­tion (celle du pau­pé­risme) est com­prise dans celle de la sur­po­pu­la­tion re­la­tive (…) il forme avec elle une condi­tion d’existence de la ri­chesse ca­pi­ta­liste » (Bidet, 2004).

Ne gâ­chons pas une di­men­sion po­lé­mique. A re­prendre le texte de Marx, la si­tua­tion du monde, avec la masse de chô­meurs et de sous em­ployés, re­lève d’une si­tua­tion ré­vo­lu­tion­naire ; mais celle-ci ne dé­bouche pas sur un ef­fon­dre­ment du sys­tème. Il nous faut le citer un peu lon­gue­ment : Marx fi­gure en effet très haut dans le pal­marès des au­teurs plus sou­vent cités que lus !

« Pour le mode de pro­duc­tion ca­pi­ta­liste, les tra­vailleurs sont en sur­nombre dès qu’il n’est plus in­dis­pen­sable de les oc­cuper de 12 à 13 heures par jour. Un dé­ve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives, qui di­mi­nue­rait le nombre ab­solu des ou­vriers, donc qui per­met­trait à toute la na­tion d’accomplir se pro­duc­tion to­tale en un temps moindre, en­traî­ne­rait une ré­vo­lu­tion, parce qu’elle ren­drait su­per­flue la ma­jeure partie de la po­pu­la­tion » (Ca­pital, Livre III, troi­sième sec­tion, Œuvres, La Pléiade, pp. 1043 – 44).

On sait quelles ré­ac­tions amènent cette ci­ta­tion. Vous voyez bien, dit-on, cela ne s’est pas pro­duit. Nous re­tien­drons ce­pen­dant, ici, avec toutes les in­ter­ro­ga­tions qui en dé­coulent, l’actualité de cette ana­lyse de Marx : si dé­criée et si peu connue, la « loi de la baisse ten­dan­cielle du taux de profit » (sec­tion III du Livre III du Ca­pital).

On croit sa­voir que Marx au­rait an­noncé ainsi une pré­vi­sion dé­mentie : le sys­tème ca­pi­ta­liste, avec sa masse d’investisseurs qui cherchent à aug­menter leur ca­pital, et se font une concur­rence ac­com­pa­gnée d’imitations ; à un mo­ment donné, la marge de profit aboutit à l’abandon d’une branche, à des dé­pla­ce­ments d’investissements ca­pi­ta­listes dans de nou­velles si­tua­tions pro­duc­tives ou com­mer­ciales, re­trou­vant ainsi un taux de profit im­por­tant. La concen­tra­tion du pou­voir ca­pi­ta­liste entre peu de mains amè­ne­rait ainsi à une « po­la­ri­sa­tion en deux blocs et deux seule­ment » (Du­rand, 1995, 99). Marx au­rait prévu de façon simple la ten­dance à la ré­vo­lu­tion : une poi­gnée d’expropriateurs fi­nissent par être ex­clus du pou­voir par la masse des ex­ploités, de­venus par leurs in­ser­tions pro­fes­sion­nelles ca­pables de rem­placer les puis­sants de ce monde. On voit bien ainsi, disent plus d’un com­men­ta­teur, com­ment « Marx s’est trompé : » de nou­velles ca­té­go­ries in­ter­mé­diaires de sa­la­riés (…) n’ont cessé de se dé­ve­lopper jusqu’à ré­duire l’opérationnalité de la thèse de la po­la­ri­sa­tion » (op. cit. id). Dans cette op­tique, Marx n’aura pas com­pris les ef­fets de « la mo­der­ni­sa­tion de la so­ciété » [4] (op. cit. 107). Cette thèse, somme toute, est de­venue cou­rante : « la loi de dé­ve­lop­pe­ment de la so­ciété ca­pi­ta­liste a été ré­futée, comme la ten­dance à la po­la­ri­sa­tion en­vi­sagée par Marx », écrit un au­teur chi­lien (Ba­saure, 2004), se ré­cla­mant de l’œuvre d’Erik Olin Wrigth.

ÀÀRap­pe­lons ce long texte de Marx. Il n’est pas in­utile d’en mon­trer la per­ti­nence, d’inciter à une re­lec­ture, afin de re­prendre quelques dis­cus­sions au­tre­ment. Nous al­lons, en effet, y ga­gner de pou­voir mieux com­prendre ce que nous avons sous les yeux [5]. Car Marx lui-même avait su se for­muler une ques­tion pré­cise, pré­sente dès le titre de la sec­tion III du Livre, III, que nous re­pre­nons ici dans son énoncé com­plet : « loi de la baisse ten­dan­cielle du taux de profit et ses contre-tendances ». Faut-il le rap­peler, il ne se sou­ciait pas dans ces ré­flexions qui forment le ma­té­riau du Ca­pital, de for­muler des pré­vi­sions ; mais de dé­crire des lo­giques pa­tro­nales propres à évo­luer et éviter la crise fron­tale et mul­ti­di­men­sion­nelle du système.

Il avait très bien com­pris deux règles des com­bi­nai­sons de la so­ciété ca­pi­ta­liste et six élé­ments de po­li­tique, dès son époque, contre­ba­lan­çant la « loi de la baisse du taux de profit », dont il fai­sait re­mar­quer qu’il ne s’agissait que d’une « ten­dance » et pas d’une loi dé­li­mitée par les sciences de la na­ture. Pre­mière règle : la lo­gique du mode de pro­duc­tion ca­pi­ta­liste est de voir le ca­pital se sé­parer de plus en plus des lieux d’extorsion de la plus-value : il se crée des ins­tances de di­rec­tion qui amènent le ca­pi­ta­liste à ne plus s’identifier di­rec­te­ment avec le pa­tronat as­su­rant le fonc­tion­ne­ment de l’usine au jour le jour ; ci­tons, aujourd’hui, les hol­dings des mul­ti­na­tio­nales, sortes d’états ma­jors par­tiels, qui laissent la concur­rence jouer comme une « ému­la­tion » entre di­rec­teurs de fi­liales, pou­vant au be­soin faire le tri quand les stra­té­gies et les op­tions pro­duc­tives se com­plètent ou au contraire de­mandent un choix. Deuxième règle, qui elle aussi n’a fait que croître et em­bellir : les ac­ti­vités des di­rec­tions pa­tro­nales se co­or­donnent plus ou moins di­rec­te­ment et har­mo­nieu­se­ment avec les en­ca­dre­ments éta­tiques na­tio­naux ou in­ter­na­tio­naux ; il nous suffit de rap­peler à notre époque la cir­cu­la­tion entre bour­geoi­sies na­tio­nales (Wagner, 1998), grands ap­pa­reils in­ter­na­tio­naux, tant des grandes en­tre­prises que des or­ga­nismes hors ONU comme la Banque Mon­diale, le FMI, l’OMC… En lien avec les ins­tances et avec assez d’indépendance, en lien avec les lieux de pro­duc­tion mais avec assez d’autonomie pour se dé­placer au gré des op­por­tu­nités, le ca­pital uti­li­sait déjà du temps de Marx six élé­ments que le texte de cette sec­tion dis­tingue avec pré­ci­sion : 1– L’intensité crois­sante de l’exploitation du tra­vail ; 2– L’abaissement du sa­laire ; 3– La di­mi­nu­tion de prix des élé­ments du ca­pital constant ; 4– La sur­po­pu­la­tion re­la­tive ; 5– Le com­merce ex­té­rieur ; 6 — L’accroissement du capital-action. Nous de­vrions, sans doute, prendre le temps de vé­ri­fier si cette énu­mé­ra­tion est suf­fi­sante, com­ment elle a évolué.

Nous nous conten­tons, ce­pen­dant, pour cette contri­bu­tion, de constater que nous sommes bien loin des tra­vers stig­ma­tisés par des au­teurs trop pressés de se dé­bar­rasser des ou­tils de Marx. Afin de mieux as­surer les liens avec la des­crip­tion du « Bas de l’échelle » et de ses ef­fets, nous nous conten­tons de re­prendre ici le pre­mier de ces six élé­ments : l’intensification du tra­vail, la baisse de la va­leur d’une grande partie du ca­pital cir­cu­lant pro­duisent un effet de sur­po­pu­la­tion re­la­tive et une in­flexion du com­merce ex­té­rieur suffit pour faire ap­pa­raître, tant dans les an­ciennes mé­tro­poles qu’au quatre coins du monde ces « masses de sa­la­riés dis­po­nibles qu’on peut ac­quérir à vil prix » dont Marx fai­sait état.

Ne cher­chons pas, malgré une ten­ta­tion, la des­crip­tion de notre monde dans ces ex­pres­sions, ses ou­tils concep­tuels de­meurent va­lides pour struc­turer un enjeu dans l’analyse des nou­velles luttes de classe.

Afin d’en ap­peler à une ana­lyse d’ensemble du ca­pi­ta­lisme contem­po­rain, pré­ci­sons l’enjeu de la dis­cus­sion. Pour si­tuer notre propos au re­gard de quelques autres ana­lyses contem­po­raines, avouons donc un mou­ve­ment d’impatience à la lec­ture d’un ju­ge­ment pé­remp­toire, l’un des prin­ci­paux dis­cours illu­soires ac­tuels, la thèse forte de Toni Negri dans Em­pire ; selon lui, la marque de notre époque se­rait en effet que « le rôle du tra­vail in­dus­triel en usine a été ré­duit et que l’on a donné la prio­rité au tra­vail de com­mu­ni­ca­tion, de co­opé­ra­tion et de re­la­tions » (op. cit. p.17). Comme il ne s’agit pas, ici, de dé­ve­lopper une dis­cus­sion avec les thèses de cet au­teur, nous de­vrons nous borner à une ré­ponse un peu som­maire, quitte à re­venir à une autre oc­ca­sion sur ces mêmes dé­bats : pour­quoi croire et faire croire à du neuf ab­solu quand il s’agit plutôt d’une conti­nuité ? Le ca­pi­ta­lisme, qui n’est pas mort, la preuve, bouge, se trans­forme, do­mine au­tre­ment. Pour­quoi gloser sur le dé­pas­se­ment du tra­vail d’usine quand des cen­taines de mil­lions de per­sonnes, en Chine, en Bir­manie, en Inde, en Thaï­lande et ailleurs, viennent prendre place dans cette his­toire du tra­vail sa­larié en usines ? Et pour­quoi ne pas voir com­ment un pro­cessus ca­pi­ta­liste d’ensemble peut éclairer les si­tua­tions particulières ?

En lieu et place de cet illu­soire « dé­pas­se­ment » de ce qui se re­dé­ploye selon des axes d’adaptation du ca­pi­ta­lisme, pour­quoi ne pas dis­cuter d’une ques­tion po­li­tique cen­trale : la façon dont la bour­geoisie fait tous ses ef­forts pour faire dis­pa­raître le rap­port sa­la­rial hé­rité des deux siècles pré­cé­dents ? Elle a pro­duit la ten­dance au ge­neral in­tel­lect, comme Marx le no­tait et comme Toni Negri l’a mis en exergue [6] ; mais la classe di­ri­geante a be­soin, en même temps, d’éviter le sur­gis­se­ment de ces pos­si­bi­lités de dé­pas­se­ment du sys­tème. D’où de mul­tiples trans­for­ma­tions conso­li­dées par une pré­ca­ri­sa­tion d’une grande partie de la po­pu­la­tion, dont nous avons déjà aperçu les ef­fets. Consom­ma­tions nou­velles, si­rènes de la réus­site comme destin in­di­vi­duel, peur du len­de­main et du­reté des pro­cessus de sta­bi­li­sa­tion, com­pé­ti­tions mul­tiples sans culture al­ter­na­tive dis­pu­tant un autre projet de so­ciété…, la contra­dic­tion du sys­tème s’accroît. Comme le dit Marx, « à me­sure que se dé­ve­loppe la grande in­dus­trie, la créa­tion de la ri­chesse réelle dé­pend de moins en moins du temps de tra­vail et du quantum de tra­vail em­ployé que de la puis­sance des agents (…) ; celle-ci dé­pend plutôt du ni­veau gé­néral de la science et du pro­grès de la tech­no­logie, au­tre­ment dit de l’application de cette science à la pro­duc­tion ». Certes, « ce type de pro­duc­tion pose un pro­blème de lé­gi­ti­mité à l’appropriation ca­pi­ta­liste » (Grun­drisse, tome 2, 192 – 194). Mais, comme le sou­ligne Jean-Marie Vincent, « le grand au­to­mate so­cial do­mes­tique ap­pa­rem­ment sans trop de dif­fi­cultés le ge­neral in­tel­lect dans son unité contra­dic­toire ». Traces et sup­ports pos­sibles d’un autre monde, fi­lets d’illusions de dé­pen­dances : la même réa­lité re­cèle du pos­sible et peut pro­duire de pseudo réa­lismes morcelés.

Pour­quoi af­firmer que les ques­tions se posent dans un au-delà du tra­vail au mo­ment même où, en lien avec un refus col­lectif du chô­mage et de la pré­ca­ri­sa­tion la cri­tique du sys­tème pour­rait de­venir ac­ti­vité de masse ? Pour­quoi, ainsi, ne pas voir que la prise de pa­role des col­lec­tifs ou­vriers et em­ployés d’entreprises pour­rait et de­vrait avoir une place ma­jeure dans une dé­mo­cratie res­ti­tuant les élé­ments d’une so­cia­li­sa­tion de l’ensemble des moyens de pro­duc­tion, d’échange, les ou­tils né­ces­saire pour un autre rap­port à la na­ture et à la place ré­duite que le tra­vail contraint, le rap­port sa­la­rial ca­pi­ta­liste, pour­rait — au­rait déjà pu ! — laisser pour l’émergence du temps libre et de la plu­ri­ac­ti­vité libre.

Mais, chacun, cha­cune, renvoyé-e à sa peur de tout perdre par les « contraintes éco­nomie », per­çoit en même temps, du fait de ce monde et de ses contra­dic­tions, ce qu’indiquait bien Henri Le­febvre : « le désir de créa­tion ou de créa­ti­vité surgit comme be­soin so­cial » (Le­febvre, 1968)

Ac­tua­lité de « La cri­tique du Pro­gramme de Gotha »

Nous avons par­couru deux élé­ments contra­dic­toires, sans doute faut-il dire « dia­lec­tiques » : la do­mi­na­tion quo­ti­dienne des rap­ports so­ciaux ca­pi­ta­listes s’alourdit, avec l’importance plus grande que ja­mais du rap­port au tra­vail, avec ou sans em­plois, pré­caires ou pas ; et au même mo­ment des po­ten­tia­lités contraires de­mandent à se faire re­con­naître et ont en réa­lité plus de force que ja­mais. In­ver­se­ment, trente ans après la Tri­la­té­rale, nous sommes dans un monde marqué par le dé­ve­lop­pe­ment, au­tour de la puis­sance des USA, de po­li­tiques de ten­sions de guerres ef­fec­tives ou de guerres sus­pen­dues, de contre ré­vo­lu­tion li­bé­rale au­to­ri­taires, « sé­cu­ri­taires » et de re­cours au re­li­gieux sous de mul­tiples formes (Achcar, 1999, 2002), Nous n’avons pas à ana­lyser, dans cette contri­bu­tion, ce côté de l’activité po­li­tique, qu’il nous suffit de rap­peler afin de sou­li­gner que les po­ten­tia­lités peuvent d’autant plus échapper aux ob­ser­va­teurs qu’elles font ra­re­ment l’actualité la plus visible.

Des signes d’un com­mu­nisme pos­sible, ce­pen­dant, nous en­tourent. Ils ne res­semblent certes pas une sorte de jeu de lego, qu’il suf­fi­rait de ra­masser et d’assembler as­tu­cieu­se­ment. Ils ap­pellent un tra­vail po­li­tique afin de ne pas, par­fois, tourner en leur op­posé, comme par exemple la vo­lonté de « créa­ti­vité in­di­vi­duelle » : mise en forme et dé­ve­loppée par les ins­ti­tu­tions de pro­duc­tion de cer­ti­fi­ca­tion uni­ver­si­taires et en leur sein, elles peuvent évi­dem­ment s’accompagner de l’impression de de­voir son destin à ses « dons » per­son­nels. Et de di­viser les in­di­vidus, les sé­parer au nom du « souci de soi » alors que celui-ci, tout au contraire, pour­rait amener le dé­ve­lop­pe­ment de formes dif­fé­rentes de co­opé­ra­tion, du point de vue des échanges et de la sou­plesse dans les évo­lu­tions tout au long de la vie. Mais il y a là une des di­men­sions du combat culturel, po­li­tique, sans le­quel les souf­frances, même avec une ori­gine com­mune, ne se re­groupent pas. Cette « réus­site in­di­vi­duelle » reste opaque, en effet, si l’analyse de la pro­duc­tion des sa­la­riés n’est pas com­prise comme réa­lisée dans le cadre de « l’étatisation du sa­la­riat » selon les in­di­ca­tions de Pierre Rolle de­puis long­temps (Rolle. 1987) : la pos­si­bi­lité de réus­site de chacun, exa­minée avec une dis­tance cri­tique de so­cio­logue, se des­sine tout à la fois fa­bri­quée par les fi­lières de la for­ma­tion et de la sé­lec­tion du sa­la­riat et « bé­né­fi­ciant » des di­men­sions du sa­laire so­cia­lisé (Pro­tec­tion so­ciale, aides aux di­vers moyens d’emprunt, au lo­ge­ment, etc.).

Ce même prin­cipe de di­vi­sion entre les jeunes et les salarié-e-s peut, à l’opposé, sti­muler une vio­lente vo­lonté de co­opé­ra­tion, sous ré­serve que les « élites » de la science et de la tech­nique » per­çoivent d’autres pos­si­bi­lités so­ciales que la com­pé­ti­tion et le rôle de ma­nager jugé sur ses ca­pa­cités de com­man­de­ment. La sa­tis­fac­tion d’oser faire du mal aux plus faibles et aux su­bal­ternes, sur la­quelle bien des cher­cheurs ont at­tiré l’attention au­tour des tra­vaux pion­niers de Chris­tophe De­jours, a la lé­gi­ti­mité de se conformer aux cri­tères de la ra­tio­na­lité ac­tuelle des dé­ci­sions éco­no­miques et de plaire aux em­ployeurs. Elle en subit de plein fouet les contra­dic­tions : même sans l’ancien em­pire du mal à l’Est, le camp oc­ci­dental vic­to­rieux se suffit à lui-même pour pro­duire des ca­tas­trophes ou ne pas en pro­téger les po­pu­la­tions ni la pla­nète. En même temps, pour des rai­sons qui minent la lé­gi­ti­mité de l’organisation des dé­ci­sions et des cadres de la ges­tion des en­tre­prises et des ser­vices, de nom­breuses si­tua­tions de cadres sus­citent un cer­tain dé­ta­che­ment de la part de ces sa­la­riés et prise de conscience cri­tique, comme le mettent en lu­mière des tra­vaux de Paul Bouf­far­tique et de Jean Lojkine.

Voilà au­tant de couches que la classe di­ri­geante a pu et pour­rait s’associer ou au moins neu­tra­liser qui entrent en mou­ve­ment à l’opposé, à condi­tion, certes, que soient pré­sentes dans la so­ciété la pos­si­bi­lité et les pro­po­si­tions d’autres formes de co­opé­ra­tion moins illu­soires, plus ga­ran­ties, plus en­ri­chis­santes hu­mai­ne­ment de ne pas se faire les unes au dé­tri­ment des autres.

Il est ici ex­tra­or­di­naire de re­lire les ré­flexions de Marx dans La cri­tique du pro­gramme de Gotha et d’en per­ce­voir l’extrême ac­tua­lité, des ou­tils pour penser plus clai­re­ment des ques­tions contem­po­raines. Qu’on le lise, sans cet ap­pa­reillage de pré­sen­ta­tion et d’annexes qui le pré­sente comme une théorie idéo­lo­gique fixant des « étapes » dans le dé­ve­lop­pe­ment du so­cia­lisme au com­mu­nisme : ces ré­fé­rences à des dé­bats ul­té­rieurs d’autojustification sont ab­sentes du texte ! Il re­jette le thème de l’égalisation au­tour de la réa­li­sa­tion des pro­fits du « tra­vail » qu’il fau­drait « par­tager » : le chan­ge­ment des rap­ports de pro­duc­tion, grâce à une trans­for­ma­tion du pou­voir dans la so­ciété, per­met­trait de tout autres pos­si­bi­lités de li­bé­ra­tion des re­pré­sen­ta­tions in­sé­pa­rables de la mar­chan­di­sa­tion. Il s’agit, selon lui de per­mettre à chacun « d’avoir des connexions mul­tiples et riches au monde et aux autres en s’ouvrant au maximum d’échanges » (Vincent, 2001 a, 92).

Les biens com­muns et la gra­tuité, dont il est for­te­ment ques­tion aujourd’hui, dans des do­maines de dis­cus­sion, qui vont de la re­pré­sen­ta­tion re­nou­velée des ser­vices pu­blics aux re­la­tions à en­tre­tenir avec des rap­ports trans­formés à la na­ture, Marx l’indique dès cette ré­flexion datée de 1875, où il re­jette la pro­po­si­tion las­sa­lienne de « par­tage équi­table du pro­duit » : il montre que l’Etat doit pré­voir la re­pro­duc­tion, les as­su­rances contre les ac­ci­dents, les moyens pour ac­croître la pro­duc­tion, toutes réa­lités qui re­lèvent de choix col­lec­tifs, dans des contraintes par­ti­cu­lières et pas d’une « base d’équité dans la ré­par­ti­tion ». Quant à ce qui re­lève de la consom­ma­tion, « avant de pro­céder à la ré­par­ti­tion in­di­vi­duelle », il faut en­core re­tran­cher, « les frais gé­né­raux d’administration qui sont in­dé­pen­dants de la pro­duc­tion » — « celle-ci, précise-t-il, dé­croît à me­sure que se dé­ve­loppe la so­ciété nou­velle »-, et « ce qui est des­tiné à sa­tis­faire les be­soins de la vie en commun, écoles, ins­tal­la­tions sa­ni­taires, etc. » Re­mar­quons le com­men­taire de Marx : « cette frac­tion (de la va­leur pro­duite) gagne d’emblée en im­por­tance (…) et cette im­por­tance s’accroît à me­sure que se dé­ve­loppe la so­ciété nou­velle ». Re­culs de la mar­chan­di­sa­tion, avec, à la clé, « quand le tra­vail ne sera pas seule­ment un moyen de vivre mais de­viendra lui-même le pre­mier be­soin vital (…) alors seule­ment l’horizon borné du droit bour­geois pourra être dé­fi­ni­ti­ve­ment dé­passé ». Pro­cessus de so­cia­li­sa­tion ac­com­pa­gnant le pas­sage d’un tra­vail im­posé, so­cia­le­ment in­évi­table au dé­ve­lop­pe­ment de la sa­tis­fac­tion des be­soins so­ciaux per­met­tant la libre ac­ti­vité de chacun, Marx ne parle ainsi à aucun mo­ment de « stades », de « so­cia­lisme » dis­tingué du com­mu­nisme (Séve, 1999). Pour cer­tains, sans doute la grande ma­jo­rité de « l’armée de ré­serve » dans le cadre de la so­ciété ac­tuelle, ou des plus ex­ploités, les be­soins ma­té­riels prennent le pas sur ce qui, pour d’autres est d’emblée le souci de la trans­for­ma­tion de leurs condi­tions dans le tra­vail et l’usage de celui-ci. Leurs points com­muns : la sa­tis­fac­tion des biens so­ciaux liés à la sé­cu­rité dans la so­ciété par des ins­tances so­ciales. On ne peut sauter à pieds joints par dessus la prise en consi­dé­ra­tion du tra­vail, mais on peut le trans­former par des pro­cessus de ga­ran­ties so­cia­li­sées et ainsi faire se dé­ve­lopper d’autres re­la­tions de toutes et tous avec les ac­ti­vités de tra­vail [7]. Quant aux ins­tru­ments de tra­vail, il pro­pose de se fixer l’objectif de les voir « trans­formés en pa­tri­moine commun ».

Ajou­tons, au mé­rite de Marx dans ce texte, le refus de traiter la réa­lité na­tio­nale comme sé­parée de l’insertion in­ter­na­tio­nale : « le pre­mier mar­chand venu sait que le com­merce al­le­mand est aussi com­merce ex­té­rieur et la gran­deur de Mon­sieur Bis­marck ré­side pré­ci­sé­ment dans le ca­rac­tère de sa po­li­tique internationale ».

Dans l’état ac­tuel des éco­no­mies in­ter­na­tio­nales et des échanges, avec la gé­né­ra­li­sa­tion des états na­tio­naux, plus ou moins gé­né­reux pour payer la sta­bi­li­sa­tion des rap­ports so­ciaux selon les époques et les ter­ri­toires, quelques ques­tions contem­po­raines re­lèvent, ma­ni­fes­te­ment de cette pro­blé­ma­tique de Marx. Prio­rité de­puis le re­tour à la so­lu­tion du ca­pi­ta­lisme ren­tier, que Keynes com­bat­tait pour mieux pro­téger et sta­bi­liser le sys­tème ca­pi­ta­liste, com­ment ré­duire le poids de la vie pré­caire, com­ment di­mi­nuer l’étau et mon­trer qu’il est pos­sible de sortir du monde de la mar­chan­dise sans sup­primer le chô­mage ? Telle est, pour­tant, de­puis deux siècles au moins, le ver dans le fruit des dé­mo­cra­ties : sans la ga­rantie forte, pour tous les in­di­vidus, de pou­voir réa­liser leur in­di­vi­dua­lité parce qu’ils ne peuvent être re­jetés du côté des « in­em­ployables », la plu­part des di­men­sions des êtres hu­mains se com­binent et pro­duisent des né­ga­tions mul­tiples. De même, des biens com­muns peuvent-ils être gra­tuits ? Les moyens de pro­duc­tion, so­cia­lisés au­tre­ment et contrôlés dé­mo­cra­ti­que­ment peuvent-ils per­mettre un autre type de crois­sance ? N’y a-t-il pas là un vaste do­maine d’activité, dé­ga­geant les in­di­vidus de la contrainte du tra­vail im­posé et des rap­ports sa­la­riaux ca­pi­ta­listes et don­nant la pos­si­bi­lité de dé­ve­lopper au­tre­ment les exi­gences écologiques ?

Droits, mon­dia­li­sa­tion et alternative

Du local au global, du débat franco-français qui règne trop sou­vent au « monde mul­ti­po­laire », peut-on et faut-il faire un lien ? Il se­rait trop simple, d’une évi­dence dis­pen­sant de l’analyse, de re­tourner aux gou­ver­nants ral­liés aux cadres in­ter­na­tio­naux du « réa­lisme éco­no­mique », leur ar­gu­ment cen­tral : si tout est en­fermé par l’ordre de la « glo­ba­li­sa­tion » li­bé­rale, re­tour­nons cette lo­gique. Pour sym­pa­thique qu’il soit, le vo­lon­ta­risme ne sau­rait suffire.

Sur le plan so­cio­lo­gique plus clas­sique, nous pou­vons pré­ciser ici les élé­ments re­la­ti­ve­ment nou­veaux de la struc­ture de la classe di­ri­geante, un groupe qui a une conscience re­la­ti­ve­ment aigüe de sa place, de son pou­voir, de ses so­li­da­rités. Les so­cio­logues ont pu noter, de­puis quelques an­nées, des trans­for­ma­tions à l’œuvre, un en­ri­chis­se­ment im­por­tant lié à une in­ter­na­tio­na­li­sa­tion qui tend à faire exister une sorte de classe bour­geoise in­ter­na­tio­nale (Pinçon & Pinçon-Charlot, 2000 ; Brun­hoff et alii, 2001, Bidet, 2004, 269 – 274). Sans dé­ve­lopper ici au-delà des in­di­ca­tions in­dis­pen­sables, re­mar­quons l’enjeu, au­quel Pierre Bour­dieu a consacré un ou­vrage ma­gis­tral, La no­blesse d’Etat (1989) : les couches di­ri­geantes de la haute fonc­tion pu­blique et des grandes en­tre­prises, qui sont un monde à part, pour l’essentiel, se re­crutent au sein d’une pe­tite partie de la po­pu­la­tion (entre 5 et 10% selon les éva­lua­tions) po­pu­la­tion pos­sède 50 % du pa­tri­moine, 38 % des re­venus, alors que les 50 % les moins for­tunés ne pos­sèdent qu’entre 6 % et 10 % du pa­tri­moine. Au-delà de ce dé­compte de re­cen­se­ment trop peu dis­cuté, com­prend –on assez les liens entre cette hié­rar­chi­sa­tion des ca­té­go­ries so­ciales et les rap­ports de pro­priété comme de pou­voir dans la société ?

Mesure-t-on ce qu’impliquent ces car­rières in­ter­na­tio­nales, des grands pa­trons aux hauts fonc­tion­naires in­ter­na­tio­naux et aux fondés de pou­voir dont les car­nets d’adresse et de té­lé­phone ouvrent toutes les portes ? Serons-nous assez réa­listes pour sa­voir étu­dier et com­prendre le dé­ve­lop­pe­ment des idées li­bé­rales, y com­pris la va­riante de la Contre ré­vo­lu­tion li­bé­rale, sé­cu­ri­taire et au­to­ri­taire avec ses mo­dèles étatsuniens ?

On ne peut long­temps es­quiver le coût de l’armement, des rap­ports au sein de l’OTAN, des pro­jets at­lan­tistes plus ou moins af­firmés de di­vers cou­rants po­li­tiques, même sous cou­vert d’ « in­dé­pen­dance dans la com­plé­men­ta­rité ». De nom­breuses forces po­li­tiques, y com­pris de la gauche, ont ac­cepté que l’OMC soit à l’extérieur du contrôle de l’ONU ; pour­quoi si ce n’est pour ne pas ris­quer de de­voir prendre en compte des règles du droit du tra­vail, de la santé, etc. Au mo­ment même où des si­mi­li­tudes gran­dissent, mon­dia­le­ment, les ga­ran­ties so­ciales et po­li­tiques ac­quises au cours de l’histoire de l’Europe oc­ci­den­tale, par exemple, sont rui­nées par la vo­lonté d’imposer un autre ordre du monde. Une po­li­tique qui dure main­te­nant de­puis trente ans.

Nous en avons assez dé­crit la pente de di­vi­sion et les obs­tacles ainsi mis de­vant une conscience col­lec­tive : telle est une des marques des luttes de classe actuelles.

Cela nous conduit donc à une double conclu­sion. Sur le plan des luttes ob­ser­vées et de leurs dé­bats stra­té­giques, nous pou­vons noter une pente de re­cons­truc­tion tou­jours re­com­mencée. Le rejet des po­li­tiques li­bé­rales est uni­fi­ca­teur, parce qu’il met en exergue une si­mi­li­tude parmi ceux et celles qui souffrent de cette so­ciété. La dé­fense des sys­tèmes de so­li­da­rité et la sym­pa­thie ma­ni­feste lors des di­verses mo­bi­li­sa­tions ne fait pas de doute. Ce­pen­dant, nous voilà en train de dé­bou­cher sur une toute autre di­men­sion de notre ana­lyse. Quels ob­jec­tifs, quels prin­cipes, peuvent ré­pondre aux at­tentes quo­ti­diennes du plus grand nombre et créer une unité so­lide d’une classe ma­jo­ri­taire possible ?

On re­mar­quera que cette for­mu­la­tion ne prend pas po­si­tion sur les formes et les pro­cessus des af­fron­te­ments po­li­tiques pré­vi­sibles : elle sup­pose que les exi­gences com­munes créent une pres­sion so­ciale qui im­pose des trans­for­ma­tions à la fois so­ciales et ins­ti­tu­tion­nelles. La classe qui di­rige aujourd’hui ré­agi­rait com­ment, de­vant une telle mo­bi­li­sa­tion col­lec­tive ? Cette ques­tion ne peut que de­meurer posée dans le cadre de cet ex­posé, et à l’évidence elle dé­pend avant tout de la pos­si­bi­lité qu’un mou­ve­ment so­cial, s’élargissant et s’unifiant, en­traîne des forces so­ciales im­por­tantes dans l’action, dans plu­sieurs pays en même temps, et conso­lide sa lé­gi­ti­mité par ses buts gé­né­raux et par ses ac­tions im­mé­diates. Ne peuvent réel­le­ment se sé­parer ni des exi­gences po­li­tiques et so­ciales com­munes en ma­tière de droits in­ter­na­tio­naux (afin de traiter po­si­ti­ve­ment l’ensemble des mi­gra­tions plus ou moins du­rables), ni des trans­for­ma­tions po­li­tiques, tant pour sortir du règne de « l’Empire amé­ri­cain » (Amin, 2005, Naïr, 2003, Ser­fati, 2001)) que pour en­ca­drer les règles com­mer­ciales afin de cesser de dé­truire la pla­nète tout en la pillant en fonc­tion des cal­culs d’une ra­tio­na­lité ca­pi­ta­liste à courte vue et somme toute ruineuse.

Re­te­nons, en effet, une grande dif­fé­rence avec les phases an­té­rieures du mou­ve­ment ou­vrier du XXe siècle, sauf de rares ex­cep­tions : à notre époque, ces in­ter­ro­ga­tions tendent à être por­tées à la fois dans de nom­breux pays et plu­sieurs conti­nents. Mais ne l’oublions pas, toute re­cons­truc­tion de la conti­nuité du mou­ve­ment ou­vrier et toute ré­af­fir­ma­tion d’une réa­lité de classe est confrontée au même pro­blème. La classe ma­jo­ri­taire pos­sible, aujourd’hui sta­tis­ti­que­ment mon­trable, re­lève de pro­cessus his­to­riques et cultu­rels, de construc­tion. Tout le mou­ve­ment « al­ter­mon­dia­liste » pose avec une acuité qui aug­mente la ques­tion de ses liens étroits avec le mou­ve­ment ou­vrier et syn­dical, de ses pro­po­si­tions al­ter­na­tives qui se heurtent aux puis­sances ef­fec­tives des mul­ti­na­tio­nales et de leurs contrôle des ins­ti­tu­tions : com­battre le dis­cours li­béral et construire d’autres buts, consti­tuer des so­li­da­rités liant les luttes im­mé­diates et les moyens pour changer la vie. Le pos­sible n’est pas joué d’avance.

Sur le plan de la stra­tégie de re­cherche pour ap­pré­hender les si­tua­tions sin­gu­lières, sur le plan des ana­lyses so­cio­lo­giques, nous voici donc, des ob­ser­va­teurs lu­cides, cri­tiques, aussi dis­tan­ciés qu’il est né­ces­saire afin de com­prendre les mou­ve­ments, les phases des ac­tions, dans leur sin­gu­la­rité, malgré notre souci d’en ré­flé­chir la lo­gique d’ensemble. Afin d’éviter un mal­en­tendu, alors que la pré­sente contri­bu­tion a pour but de mettre en pers­pec­tive une ques­tion des formes de do­mi­na­tion qui s’enchaînent et font sys­tème, nous te­nons à sou­tenir la né­ces­sité d’enquêtes pré­cises au cours de toutes les mo­bi­li­sa­tions, au­près de toutes les si­tua­tions du « bas de l’échelle » comme de l’ensemble des rap­ports de pou­voir ; tou­te­fois, dans ces en­quêtes, gar­dons nous de confondre la réa­lité avec les rap­ports quo­ti­diens, gar­dons nous d’oublier la mul­ti­pli­cité des pos­sibles. Sa­chons, dans les ana­lyses des mou­ve­ments, per­ce­voir com­ment, malgré les rap­ports de do­mi­na­tion, perce l’espoir, ou le rêve, voire de­meure la nos­talgie, d’autres rap­ports sociaux.

Nous voici, sur le plan des ana­lyses de la réa­lité du pou­voir comme dans des en­quêtes ponc­tuelles, avec une ques­tion qui ne peut sé­parer les mo­bi­li­sa­tions col­lec­tives, — et leurs en­jeux en terme de stra­tégie po­li­tique -, des trans­for­ma­tions des in­di­vidus, de leur so­cia­bi­lité quo­ti­dienne : les liens sont étroits des droits so­ciaux ga­rantis à toutes et tous à un ob­jectif po­li­tique dé­pas­sant le ca­rac­tère formel de ce que Max Weber a fort bien nommé « pseudo dé­mo­cratie » dans un texte de 1917 (Weber, 2004, 229 – 250). Comme le montre bien Jean-Marie Vincent il nous faut dis­cuter de cet ho­rizon en­core non dé­passé, une « dé­mo­cratie in­achevée » (Vincent, 1998).

De nom­breuses si­tua­tions ré­centes font per­ce­voir, comme di­verses ex­pé­riences his­to­riques, une po­ten­tia­lité, un « pos­sible » au sens d’Henri Lefebvre.

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