Economie Sur la crise: une victoire à la Pyrrhus

Mis en ligne le 26 février 2010

par Alain Bihr

Dix-huit mois après la bru­tale ag­gra­va­tion de la crise éco­no­mique mon­diale sur­venue pen­dant l’été et l’automne 2008, quel bilan pouvons-nous dresser de ce qui s’est passé et ne s’est pas passé de­puis lors ? Quelles sont les pré­vi­sions alors faites qui se sont réa­li­sées et celles qui ont, au contraire, été in­fir­mées par la sé­quence des évé­ne­ments aux­quels nous avons as­sisté ? Quels en­sei­gne­ments pouvons-nous et devons-nous en tirer ? Et quelles pré­vi­sions peut-on rai­son­na­ble­ment en­ga­gées pour l’avenir à court et moyen terme ? Telles sont quelques-unes des ques­tions que se pro­pose d’aborder cet ar­ticle et aux­quelles il ne ré­pondra d’ailleurs qu’en partie.

La crise n’a pas tenu ses promesses

Alors que bon nombre des ana­lystes avaient prévu à l’automne 2008 un en­chaî­ne­ment plus ca­tas­tro­phique de la crise, alors que cer­tains s’étaient même ris­qués à pré­dire un pro­chain ef­fon­dre­ment gé­néral du ca­pi­ta­lisme [1], celui-ci semble sortir une nou­velle fois de la zone des tem­pêtes sans trop de dom­mages, sinon pour les exploité·e·s et les dominé·e·s du moins pour lui. Com­ment l’expliquer ?

Certes, l’économie ca­pi­ta­liste mon­diale aura connu au cours des dix-huit der­niers mois la plus sé­vère contrac­tion de son ac­ti­vité de­puis la Se­conde Guerre mon­diale, bien plus ample que celles de 1973 – 1975 et de 1991 – 1993, et qui ne peut se com­parer qu’à la sé­quence des an­nées 1930. Sa bru­ta­lité trans­pa­raît dans les don­nées sui­vantes. L’an der­nier, le PIB a baissé de 2,1 % en France, de 2,8 % aux Etats-Unis, de 4 % dans l’ensemble de la zone euro, de 4,7 % au Royaume-Uni, de 4,8 % en Al­le­magne, de 5,2% en Italie, de 5,6 % au Japon.

La contrac­tion de la pro­duc­tion in­dus­trielle a été plus sé­vère en­core: entre le prin­temps 2008 et le prin­temps 2009, elle a chuté de 15 % aux Etats-Unis, de 14 % dans l’ensemble de la zone euro, de 20 % en France, de 25 % en Al­le­magne et même de 35 % au Japon, du fait no­tam­ment d’un dé­sto­ckage massif des en­tre­prises, à la hau­teur de la si­tua­tion de sur­pro­duc­tion at­teinte à la veille du krach fi­nan­cier ! Entre 2007 et mi 2009, le taux de chô­mage of­fi­ciel est passé de 4,6 % à 9,6 % aux Etats-Unis, de 5,4 à 8,1% au Royaume-Uni, de 8,4 à 9,5 % en France, de 7,1 à 9,6 % dans la zone euro, si­gni­fiant la des­truc­tion de mil­lions d’emplois et de chô­meurs en plus grand nombre en­core: aux Etats-Unis, c’est l’équivalent de la to­ta­lité des em­plois créés entre 2003 et 2007 qui a été ainsi dé­truit de­puis lors. Bref, 2009 a toutes les chances de rester dans les an­nales éco­no­miques comme une annus hor­ri­bilis. Et ce­pen­dant, on n’aura pas as­sisté à l’effondrement du sys­tème fi­nan­cier (ban­caire) et en­core moins de l’ensemble de la ma­chine éco­no­mique sou­vent pré­dits, pour s’en ré­jouir ou s’en ef­frayer, à la fin 2008. On a bien connu une sé­vère ré­ces­sion mais pas l’enclenchement d’une spi­rale dé­pres­sive comme celle des an­nées 1930, dans la­quelle prix, pro­duc­tion, em­plois, de­mande se tirent mu­tuel­le­ment vers le bas en un cercle vi­cieux continu.

Il faut donc re­con­naître, en pre­mier lieu, l’efficacité im­mé­diate des plans mas­sifs de sau­ve­tage du sec­teur fi­nan­cier (700 mil­liards de dol­lars aux Etats-Unis, 3 000 mil­liards d’euros en Eu­rope) et des plans non moins mas­sifs de re­lance éco­no­mique (825 mil­liards de dol­lars aux Etats-Unis, 200 mil­liards d’euros dans l’Union eu­ro­péenne, 585 mil­liards d’euro en Chine, 115 mil­liards d’euros au Japon). Plans par ailleurs sou­tenus par la ré­duc­tion par les Banques cen­trales de leur taux de re­fi­nan­ce­ment [2] (0,25 % pour la Fed [3], 0,5 % pour la Banque d’Angleterre, 1 % pour la Banque cen­trale eu­ro­péenne) ainsi que par l’achat massif par ces mêmes Banques cen­trales d’obligations (pri­vées et même pu­bliques), le tout pour fournir aux banques pri­vées les li­qui­dités né­ces­saires à la pour­suite de leurs ac­ti­vités de crédit dans un contexte de contrac­tion du marché in­ter­ban­caire [4]. Et aussi pour per­mettre une baisse des taux à long terme sur ce même marché: au cours de 2009, ce sont ainsi 1 440 mil­liards de dol­lars qui ont été in­jectés dans le cir­cuit fi­nan­cier par la seule Fed. Avec ce­pen­dant pour consé­quence de faire ex­ploser les dé­fi­cits pu­blics qui ont ainsi at­teint 1en 2009 3,5 % du PBI aux Etats-Unis, 12,6 % au Royaume-Uni, 12,7 % en Grèce et 12,2 % en Ir­lande, 9,6 % en Es­pagne, 8,3 % en France, contre ce­pen­dant seule­ment 3,2 % dans la ver­tueuse Al­le­magne. Sous la conjonc­tion de ces dé­penses sup­plé­men­taires et de la contrac­tion des re­cettes due à la ré­ces­sion éco­no­mique, la dette pu­blique brute aura bondi, entre 2007 et 2009, de 61,8 à 83,9 % aux Etats-Unis, de 46,9 à 71 % au Royaume-Uni, de 70,9 à 81,8 % dans la zone euro, de 167,1 à 189, 3 % au Japon, de 73,1à 90 % dans l’ensemble des Etats membres de l’OCDE.

Parmi les pré­vi­sions avan­cées au cours de l’automne 2008, alors que la crise fi­nan­cière com­men­çait à se com­mu­ni­quer à «l’économie réelle» et qui ne se sont pas non plus réa­li­sées, il faut compter, en deuxième lieu, l’absence à peu près to­tale de toute ré­ac­tion de quelque am­pleur de la part des salarié·e·s et des peuples qui al­laient être les vic­times de la ré­ces­sion, en termes de des­truc­tion d’emploi, de montée du chô­mage, d’austérité sa­la­riale, d’inégalités so­ciales crois­santes, etc. En un mot, la crise éco­no­mique s’est bien trans­formée en crise so­ciale, mais pas en crise po­li­tique et en­core moins en crise révolutionnaire.

Les rai­sons en ont été mul­tiples. Le seul fait que la pre­mière ait été contenue dans les li­mites et les formes d’une «simple» ré­ces­sion, fût-elle sé­vère, a sans doute in­cité bon nombre d’exploité·e·s et de dominé·e·s à faire le gros dos, en es­pé­rant ne pas en être vic­times et en at­ten­dant de (très) hy­po­thé­tiques jours meilleurs. De sur­croît, la ré­cente et bru­tale ag­gra­va­tion de la crise éco­no­mique est in­ter­venue dans un contexte de lente, mais pour l’instant ir­ré­sis­tible, dé­gra­da­tion du rap­port de forces dans la lutte des classes, en fa­veur du Ca­pital et au dé­tri­ment du Tra­vail, au fil des dé­cen­nies an­té­rieures d’une crise struc­tu­relle du Ca­pital qui est aussi de­venue une crise ma­jeure de ce qu’on nom­mait na­guère le mou­ve­ment ou­vrier. Enfin, là où elle s’est ma­ni­festée, comme en France par exemple tout au long de l’hiver et du prin­temps 2009, la ré­ac­tion de cer­tains sec­teurs du sa­la­riat n’a pas été à la hau­teur de la si­tua­tion, don­nant prise à la tac­tique syn­di­cale dé­sor­mais éprouvée d’épuisement et de dé­voie­ment de la com­ba­ti­vité par la ré­pé­ti­tion de sté­riles «jour­nées de mo­bi­li­sa­tion» qui consistent en fait à im­mo­bi­liser au­tant que pos­sible les travailleurs.

Une fois de plus, les prin­ci­pales confé­dé­ra­tions syn­di­cales, CGT et CFDT en tête, au­ront par­fai­te­ment rempli leur fonc­tion de flancs-gardes du capital.

Enfin, au nombre des dé­mentis que le dé­ve­lop­pe­ment de la crise aura in­fligés aux ana­lyses à son sujet dé­ve­lop­pées à l’automne 2008, fi­gure en troi­sième lieu l’absence de toute re­mise en cause ma­jeure de l’orientation néo­li­bé­rale do­mi­nant l’ensemble des po­li­tiques éco­no­miques de­puis main­te­nant trois dé­cen­nies, dont la res­pon­sa­bi­lité est pour­tant lar­ge­ment en­gagée dans la sé­quence cri­tique que l’on vient de connaître et dont la faillite a pour­tant été constatée par tout le monde à cette oc­ca­sion. Même s’il a fallu aux gou­ver­nants violer tous les dogmes de l’économie po­li­tique et de la po­li­tique éco­no­mique néo­li­bé­rale, en­core pré­sentés la veille comme aussi in­tan­gibles que les Ecri­tures, en fai­sant mas­si­ve­ment appel à l’Etat pour sauver le ca­pital de sa crise et en s’engageant dans la voie d’une (très ti­mide) re­ré­gle­men­ta­tion des mar­chés, la si­tua­tion à peine sta­bi­lisée, on a vu ces mêmes gou­ver­nants et les états-majors des grands groupes ca­pi­ta­listes re­tourner à leurs dieux et dé­mons de la veille: déjà il n’est plus ques­tion pour eux que de re­prendre leur marche en avant, un mo­ment in­ter­rompue et dé­voyée, vers le règne de la li­berté qu’est censé être le tout-marché. C’est que, sur le plan idéo­lo­gique, la bour­geoisie n’a pas de pro­gramme de re­change. Le néo­li­bé­ra­lisme reste sa po­li­tique dans la me­sure où il permet d’aggraver l’exploitation et la do­mi­na­tion du sa­la­riat tout en ga­ran­tis­sant la pré­do­mi­nance du ca­pital fi­nan­cier sur les autres frac­tions du capital.

Bref, passé le mo­ment de stu­peur et de pa­nique de l’automne 2008, avec le sou­tien actif de ses états-majors gou­ver­ne­men­taux et de ses flancs-gardes syn­di­caux, la bour­geoisie s’est ra­pi­de­ment res­saisie et a su non seule­ment garder l’initiative mais re­prendre l’offensive contre les sa­la­riés. Pour l’instant, elle continue de triompher.

Aucun des pro­blèmes de fond n’est réglé

Elle au­rait ce­pen­dant tort de croire qu’elle est tirée d’affaire et que la crise est finie. Il se pour­rait bien que la vic­toire que la bour­geoisie semble avoir rem­portée en ju­gu­lant une crise qui me­na­çait de l’emporter soit en dé­fi­ni­tive une vic­toire à la Pyrrhus.

En pre­mier lieu, la crise fi­nan­cière n’est pas ju­gulée. Les banques n’en fi­nissent pas de chif­frer le mon­tant de leurs pertes, au fur et à me­sure où elles en­re­gistrent la dé­pré­cia­tion de leurs ac­tifs (des titres de crédit ou de pro­priété qui com­posent leur ca­pital), «pourris» par le mé­ca­nisme de la ti­tri­sa­tion gé­né­ra­teur de la crise fi­nan­cier ou com­promis entre-temps par les ra­vages de la ré­ces­sion au sein de «l’économie réelle» (les en­tre­prises en faillite, les mé­nages sur­en­dettés). En avril 2009, le FMI consi­dé­rait que les banques n’avaient re­connu jusqu’alors que le tiers de leurs dé­pré­cia­tions ef­fec­tives, l’écart entre le mon­tant des pertes avoué et leur mon­tant réel étant par­ti­cu­liè­re­ment ac­centué en Eu­rope oc­ci­den­tale: sur un mon­tant de 1200 mil­liards de dol­lars de pertes ef­fec­tives, à peine plus de 300 ont été re­connus, le res­tant de­vant être pas­sées dans les comptes d’ici à la fin 2010 [5]. Et ce bien que les banques aient re­com­mencé à faire des bé­né­fices tout à fait consé­quents: sur les neuf pre­miers mois de 2009, les quatre prin­ci­paux éta­blis­se­ments fran­çais ont ainsi en­grangé quelque 5,3 mil­liards d’euros, es­sen­tiel­le­ment grâce aux écarts entre les taux aux­quels elles em­pruntent elles-mêmes (no­tam­ment au­près de la Banque cen­trale) et ceux aux­quels elles prêtent à leurs propres clients.

Par ailleurs, si la crise a pu être ju­gulée, contenue dans les li­mites d’une «simple» ré­ces­sion sé­vère sans virer à la dé­pres­sion ca­tas­tro­phique, c’est, nous l’avons vu plus haut, en en sub­sti­tuant l’endettement pu­blic à l’endettement privé en tant que mo­teur de l’accumulation du ca­pital: en somme, pour sauver les ca­pi­taux réels et les ca­pi­taux fic­tifs dé­bi­teurs des créan­ciers privés, on a gonflé les dettes pu­bliques. Mais pa­reil gon­fle­ment des dé­fi­cits pu­blics, qui ne peuvent que mé­ca­ni­que­ment s’aggraver, est en train de créer les condi­tions non seule­ment d’une nou­velle bulle spé­cu­la­tive, mais en­core et sur­tout d’une crise fi­nan­cière bien plus grave en­core lorsque les pre­mières dé­faillances d’Etats se pro­dui­ront. Déjà cer­tains Etats eu­ro­péens (la Grèce, l’Espagne, Por­tugal, l’Irlande mais aussi l’ Italie et même le Royaume-Uni) com­mencent à avoir du mal à em­prunter sur les mar­chés fi­nan­ciers (ils n’y par­viennent que moyen­nant une hausse constante des primes de risque, donc des taux d’intérêts), ce qui fait craindre un écla­te­ment à terme de la zone euro, pos­sible même s’il est pour l’instant peu pro­bable ; tandis que bon nombre des Etats d’Europe cen­trale et orien­tale membres de l’Union eu­ro­péenne ont dû faire appel à l’aide (rien moins que dés­in­té­ressée) du Fonds mo­né­taire in­ter­na­tional, re­pous­sant ainsi aux ca­lendes grecques leur in­té­gra­tion dans cette même zone. Ce qui au­gure, dans tous les cas, de nou­veaux plans de ri­gueur, im­pli­quant des coupes claires dans les dé­penses pu­bliques, qui res­trein­dront d’autant les pos­si­bi­lités de sortie de crise.

Enfin il faudra bien mettre pro­chai­ne­ment fin à cette autre per­fu­sion pra­ti­quée sur le ma­lade qu’a été l’injection mas­sive de li­qui­dités dans le cir­cuit fi­nan­cier par les Banques cen­trales, ainsi que nous l’avons in­diqué. Tout sim­ple­ment parce que la pour­suite d’un tel trai­te­ment, outre qu’elle est d’ores et déjà gé­né­ra­trice de pra­tiques spé­cu­la­tives [6], ne pour­rait que me­nacer la confiance dans la va­leur des mon­naies. Se pose donc déjà la ques­tion de la dé­li­cate sortie de ce dis­po­sitif d’exception, qui seule nous fera sa­voir quel est l’état de santé ef­fectif du sys­tème financier.

En deuxième lieu, rien n’est a été en­tre­pris pour que se pro­duise un ré­équi­li­brage dans le par­tage de la va­leur ajoutée qui est pour­tant à la ra­cine même non seule­ment de la ré­cente phase cri­tique, mais de la ré­cur­rence de toutes les crises fi­nan­cières de­puis une tren­taine d’années. Car, ainsi que j’ai eu l’occasion de le dé­mon­trer dans le pre­mier de mes deux ar­ticles pré­cé­dents, c’est ce dés­équi­libre qui, par l’insuffisance de la de­mande sa­la­riale, vient freiner puis fi­na­le­ment blo­quer l’accumulation du ca­pital, en ren­dant si­mul­ta­né­ment pos­sible et même, dans une cer­taine me­sure, né­ces­saire un gon­fle­ment ar­ti­fi­ciel du crédit (de l’endettement privé) pour en­tre­tenir la crois­sance réelle tout en gé­né­rant une bulle spé­cu­la­tive, avant que d’exiger que l’endettement pu­blic ne prenne le re­lais lorsque cette bulle finit par éclater. Bien, au contraire, la der­nière phase cri­tique et sa ges­tion n’ont fait qu’aggraver en­core le dés­équi­libre dans le par­tage de la va­leur ajoutée, sur le plan mon­dial (que l’on pense par exemple com­bien les sa­laires chi­nois res­tent bridés) comme au sein des dif­fé­rents Etats, no­tam­ment en pro­vo­quant une aug­men­ta­tion du chô­mage et, par consé­quent, une pres­sion sup­plé­men­taire en fa­veur de l’austérité sa­la­riale (ra­len­tis­se­ment de la hausse des sa­laires réels dans le meilleur des cas, stag­na­tion dans la plu­part des cas, voire quel­que­fois baisse sous l’effet d’un chan­tage aux licenciements) – dont l’effet ré­cessif voire dé­pressif va en­core s’accroître dans les pro­chains mois, lorsque les in­dem­nités de chô­mage des sa­la­riés li­cen­ciés vont se trouver ré­duites voire sup­pri­mées et que les com­por­te­ments d’épargne pré­ven­tive des mé­nages vont se ren­forcer. Et ce d’autant plus que le chô­mage va conti­nuer à s’accroître sous l’effet et de la pour­suite des faillites (car il per­siste des sur­ca­pa­cités de pro­duc­tion dans de nom­breuses branches et cer­taines en­tre­prises ont dif­féré leurs li­cen­cie­ments en es­pé­rant une re­prise qui ne s’est pas pro­duite) et de la per­ma­nence d’une de­mande atone qui ne rendra au mieux pos­sible qu’une crois­sance molle, que la montée du chô­mage va d’ailleurs conti­nuer à dé­primer encore.

En troi­sième lieu, en dépit des pro­messes et des ro­do­mon­tades de cer­tains de «nos» di­ri­geants, au pre­mier rang des­quels notre Tar­tarin na­tional (Sar­kozy), au­cune vé­ri­table re-régulation de la fi­nance trans­na­tio­na­lisée n’a été mise en place, de ma­nière à pré­venir et éven­tuel­le­ment contenir la ré­édi­tion de bulles fi­nan­cières mon­diales dont l’éclatement ra­vage «l’économie réelle» et me­nace à chaque fois la sta­bi­lité du sys­tème tout en­tier. Alors que le G20 réuni début avril 2009 à Londres puis à Pitts­burgh en sep­tembre nous a promis d’enclencher un pro­cessus vi­sant à re­venir sur la dé­ré­gu­la­tion fi­nan­cière ini­tiée à partir de la fin des an­nées 1970, on s’est contenté de pro­messes et de me­su­rettes in­si­gni­fiantes. Qu’on en juge !

Pas plus qu’avant la crise, les banques cen­trales ne sont aujourd’hui do­tées des pou­voirs ré­gle­men­taires qui les au­to­ri­se­raient à ré­guler la dis­tri­bu­tion de cré­dits par les banques pri­vées de ma­nière à leur in­ter­dire d’alimenter des bulles spé­cu­la­tives ; aujourd’hui comme hier, on fait es­sen­tiel­le­ment confiance à la sa­gesse des di­ri­geants des banques pri­vées: à leur pro­messe (ré­gu­liè­re­ment non tenue par le passé) de res­pecter des règles pru­den­tielles dans la dis­tri­bu­tion de cré­dits et à leur clair­voyance, alors qu’une ré­cente en­quête au­près des quinze plus grande banque du monde té­moigne de la myopie de leurs di­ri­geants à l’égard des risques en­courus [7]. On y a certes ad­joint un mé­ca­nisme de su­per­vi­sion «ma­cro­pru­den­tiel» (des ins­tances de sur­veillance des ac­ti­vités fi­nan­cières pour­vues d’une faible ca­pa­cité de contraindre des ac­teurs aux com­por­te­ments po­ten­tiel­le­ment dan­ge­reux pour l’ensemble du sys­tème fi­nan­cier) ; mais, pour me­surer son ef­fi­ca­cité po­ten­tielle, il faut sa­voir que de pa­reilles ins­tances avaient déjà été ins­ti­tuées au len­de­main de la crise fi­nan­cière asia­tique de 1997 – 1998… avec le succès que l’on sait dans la pré­ven­tion des deux crises fi­nan­cières sui­vantes, celle de la soi-disant «nou­velle éco­nomie» et celle des subprimes.

Et c’est éga­le­ment à la ré­gu­la­tion privée, sous forme de chambre de com­pen­sa­tions, que l’on continue à s’en re­mettre pour ré­gu­lier l’émission et le marché des pro­duits dé­rivés, ces mul­ti­pli­ca­teurs des risques fi­nan­ciers qui ont été à la base de toutes les bulles fi­nan­cières de­puis plus de vingt ans. Au­tant de­mander à des py­ro­manes de dé­si­gner parmi eux une équipe de pompiers !

La soi-disant lutte en­gagée contre les pa­radis fis­caux, res­pon­sables d’une fraude et d’une éva­sion fis­cales mas­sives et opé­ra­teurs de pre­mier plan au sein de la dé­ré­gu­la­tion fi­nan­cière et de la spé­cu­la­tion mon­dia­lisée, s’est ré­duite… à faire les gros yeux aux plus vi­sibles et no­tables d’entre eux, les­quels s’en sont tirés en pro­met­tant de lever leur se­cret ban­caire (une pro­messe non tenue à l’heure qu’il est) et d’étendre le champ de leur co­opé­ra­tion avec les ad­mi­nis­tra­tions fis­cales d’Etats tiers. Ce qui n’a abouti pour l’instant qu’à jeter quelques cen­taines de nom en pâ­ture, pour mieux conti­nuer à main­tenir tous les autres dans l’ombre. Bref de la poudre aux yeux! Et, dans ses condi­tions, les pra­tiques pré­da­trices des fonds spé­cu­la­tifs, tous basés dans des pa­radis fis­caux, ont en­core de beaux jours de­vant eux.

Quant à la pro­messe de mettre fin aux re­venus ex­tra­va­gants des di­ri­geants de banques, com­pa­gnies d’assurances, fonds d’investissement, etc., ou des ‘simples’ tra­ders, on n’a pas eu à at­tendre pour ap­prendre ce qu’il en sera. Sauvé d’une faillite cer­taine à l’automne 2008 grâce à une aide pu­blique de 85 mil­liards de dol­lars, le plus gros as­su­reur états-unien AIG a an­noncé au prin­temps sui­vant qu’il al­lait dis­tri­buer 165 mil­lions de dol­lars de bonus entre 418 de ses prin­ci­paux sa­la­riés ; tandis que le pa­tron de la banque franco-belge Dexia, elle aussi sauvée de la faillite par l’argent pu­blic, est partie à la re­traite avec une pen­sion sup­plé­men­taire an­nuelle («re­traite cha­peau») de 588 000 euros ! Et, sur les 3,2 mil­liards de bé­né­fices qu’elle a réa­lisés pen­dant le pre­mier se­mestre 2009, BNP-Paribas a an­noncé en pro­vi­sionner un mil­liard pour les primes de ses tra­ders ; une paille à côté des huit mil­liards de dol­lars que Gold­mann Sachs ré­serve aux siens ! Et aucun des gou­ver­ne­ments du G20 n’a en­tre­pris de pla­fonner ces bonus ni même de les taxer du­ra­ble­ment [8], se confor­mant ainsi im­pli­ci­te­ment au bon vieux prin­cipe ca­pi­ta­liste: «Bu­si­ness as usual !»

Bien plus, la ma­nière dont les Etats ont volé au se­cours du sec­teur fi­nan­cier, du moins après la pa­nique consé­cu­tive au lâ­chage de Leh­mann Bro­thers et face au risque d’un ef­fon­dre­ment de l’ensemble du sys­tème fi­nan­cier par faillites suc­ces­sives, ga­rantit im­pli­ci­te­ment les banques et les fonds d’investissement d’être as­surés du sou­tien des pou­voirs pu­blics dès qu’ils me­na­ce­ront de faire faillite et dès lors que leur dé­faillance risque d’en pro­vo­quer d’autres, voire de dé­sta­bi­liser tout le sec­teur, et ce quels que soient les risques in­con­si­dérés qu’ils au­ront pu prendre. Ce qui ne peut que les in­citer à les courir dès lors qu’ils sont la contre­partie de la pro­messe de gains ju­teux. Plus que ja­mais la doc­trine du too big to fail (trop gros pour faire faillite) a dé­sor­mais cours.

Enfin, la suite de réunions des chefs d’Etat ou de gou­ver­ne­ments des prin­ci­pales puis­sances ca­pi­ta­listes, fût-ce dans le cadre d’un G8 élargi en G20, a sur­tout dé­montré, une fois de plus, l’impossibilité d’instaurer une vé­ri­table gou­ver­nance ca­pi­ta­liste mon­diale dans un contexte de crise de l’hégémonie états-unienne. Et, même au ni­veau conti­nental, pa­reille co­or­di­na­tion a eu du mal à se mettre en place. Ainsi, au ni­veau eu­ro­péen, ce n’est qu’avec grande peine que les gou­ver­ne­ments de l’Union eu­ro­péen ont pu tomber d’accord sur un plan de sau­ve­tage des banques en oc­tobre 2008 ; et le sommet eu­ro­péen de dé­cembre 2008 n’a pas même pu ac­cou­cher d’une vé­ri­table re­lance concertée, chaque membre de l’Union y al­lant de sa propre re­lance en ordre dis­persé, ce qui en a li­mité d’autant la portée, chacun cher­chant plutôt à re­porter le poids de la crise sur ses voi­sins qu’à opérer de ma­nière co­opé­ra­tive. Et, dotée d’un budget fé­déral ri­di­cule (1,2 % du PIB de l’Union), elle se trouve ac­tuel­le­ment in­ca­pable de venir en aide à ses Etats membres les plus af­fectés par la crise et par le risque d’insolvabilité ; tandis qu’il est in­terdit à la Banque cen­trale eu­ro­péenne de leur prêter de l’argent.

L’avenir est sombre

Dans ces condi­tions, même si la pré­sente ré­ces­sion pourra fi­na­le­ment être sur­montée à moyen terme, ce qui n’est pas cer­tain, le scé­nario le plus pro­bable est celui de la ré­édi­tion du même en­chaî­ne­ment qui conduira d’une nou­velle bulle spé­cu­la­tive (qui se por­tera sans doute cette fois-ci sur les titres des dettes pu­bliques), ac­com­pa­gnée d’une re­prise éco­no­mique fac­tice, dé­bou­chant im­man­qua­ble­ment sur un nou­veau krach et une nou­velle ré­ces­sion qui se pro­dui­ront ce­pen­dant dans des condi­tions bien pires que la pré­cé­dente. Car les Etats ne pour­ront pas sauver une nou­velle fois le ca­pital à la hau­teur de leurs en­ga­ge­ments sur ces deux der­nières an­nées, du fait même des li­mites que va ren­con­trer la dette pu­blique sous l’effet de ces en­ga­ge­ments précisément.

De sur­croît, dans les pro­chaines an­nées et plus en­core dans les pro­chaines dé­cen­nies, on va as­sister à une ag­gra­va­tion de la crise éco­lo­gique. Car, contrai­re­ment à tous les dis­cours nous pro­met­tant pour de­main un «ca­pi­ta­lisme vert», le ca­pi­ta­lisme est in­ca­pable de ré­soudre cette der­nière pour des rai­sons non pas conjonc­tu­relles (ab­sence de vo­lonté ré­for­ma­trice, poids des lobbys de l’automobile et du nu­cléaire, choix de mau­vaises orien­ta­tions en ma­tière de po­li­tique éco­no­mique, etc.) mais pour des rai­sons struc­tu­relles [9]. C’est d’ailleurs ce que l’échec de la ré­cente confé­rence de Co­pen­hague sur le climat vient d’illustrer. Et la crise éco­no­mique va se trouver ag­gravée bien plus que ré­solue par l’approfondissement de la crise éco­lo­gique, no­tam­ment sous l’effet du ren­ché­ris­se­ment des prix de l’énergie (à com­mencer par celui du pé­trole qui est re­parti à la hausse après s’être ef­fondré à 30 dol­lars le baril en dé­cembre 2008), de cer­taines ma­tières pre­mières in­dus­trielles, des pro­duits agri­coles (avec à la clé, de nou­velles crises ali­men­taires), etc., avec pour effet global une hausse ten­dan­cielle de la va­leur de la force de tra­vail mais aussi de la rente (de sa part dans la plus-value), dé­pré­ciant d’autant la pro­fi­ta­bi­lité du capital.

Enfin, la bour­geoisie au­rait tort de se fé­li­citer de la fai­blesse du­rable de com­ba­ti­vité des sa­la­riés. Car l’absence de tout sujet an­ta­go­niste sé­rieux, ca­pable d’infléchir les orien­ta­tions gé­né­rales qu’elle im­pose au cours du monde ac­tuel, contribue aussi à la rendre in­ca­pable de prendre des me­sures pour «ré­former le ca­pi­ta­lisme», sur le plan éco­no­mique aussi bien que sur le plan éco­lo­gique, au­tre­ment dit pour pro­longer les condi­tions gé­né­rales de la re­pro­duc­tion du capital.

Mais c’est là est aussi le prin­cipal pro­blème pour nous. Com­ment créer les condi­tions de la re­nais­sance d’une conflic­tua­lité des opprimé·e·s qui soit à la hau­teur des défis ac­tuels ? Je me pro­pose d’y re­venir dans un pro­chain article.

1. Si je compte in­con­tes­ta­ble­ment parmi les pre­miers, du moins ai-je eu la pru­dence de ne pas me classer parmi les se­conds. Voir les ar­ticles d’Alain Bihr consa­crés à la crise éco­no­mique sur ce site.

2. C’est le taux de base au­quel les banques pri­vées et autres ins­ti­tu­tions fi­nan­cières peuvent em­prunter au­près de la Banque centrale.

3. Fed: abré­via­tion pour Fe­deral Re­serve Bank, la Banque cen­trale états-unienne.

4. C’est le marché sur le­quel les banques pri­vées se fi­nancent (se font crédit) mu­tuel­le­ment à court terme (quelques mois ou se­maines) voire très court terme (quelques jours).

5. Cf. Guillaume Duval, «Les banques res­tent fra­giles», Al­ter­na­tives Eco­no­miques, n°283, sep­tembre 2009, page 11.

6. Les taux de re­fi­nan­ce­ment réels (dé­duc­tion faite de l’inflation) des banques cen­trales sont de­venus presque nuls voire né­ga­tifs dans tous les prin­ci­paux Etats. Avec d’ailleurs pour consé­quence de fa­vo­riser im­mé­dia­te­ment la for­ma­tion d’une nou­velle bulle spé­cu­la­tive. Grâce à la sur­abon­dance des li­qui­dités mises à la dis­po­si­tion des banques pri­vées par les Banques cen­trales, les bourses ont en effet re­pris des cou­leurs, les ac­teurs fi­nan­ciers uti­li­sant cet ar­gent pour re­lancer la spé­cu­la­tion… plutôt que de l’investir dans «l’économie réelle» (de prêter aux en­tre­prises et aux mé­nages). Entre fin 2008 et l’automne 2009, les in­dices bour­siers ont ainsi crû de 60 % aux Etats-Unis et en Al­le­magne, de 50 % en France et au Japon, de 40 % au Royaume-Uni et en Aus­tralie. Preuve sup­plé­men­taire que la spé­cu­la­tion est (de­venue) une drogue dure à la­quelle le ca­pital est du­re­ment et gra­ve­ment acco…Jamais le contraste n’a été aussi énorme qu’aujourd’hui entre une «éco­nomie fic­tive» eu­pho­rique et une «éco­nomie réelle» lan­guis­sante sinon déprimée !

7. Cf. Chris­tian Cha­va­gneux, «Les banques contrôlent mal leur risques», Al­ter­na­tives Eco­no­miques, n°286, dé­cembre 2009, page 62.

8. La taxa­tion ins­ti­tuée par le Royaume-Uni et la France à sa suite s’arrêtera le 5 avril pro­chain. Il suf­fira à nos fi­nan­ciers de dif­férer jusqu’au 6 avril la per­cep­tion de leurs primes pour que celles-ci échappent au fisc. Quel sacrifice !

9. Je ren­voie ici à mon ar­ticle «Un « ca­pi­ta­lisme vert » est-il possible ?»

(26 fé­vrier 2010)

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