Le monde en 2025, selon la CIA

Mis en ligne le 25 février 2010

par Samir Amin

Le pré­cé­dent rap­port de la CIA por­tait sur l’horizon 2015. Le nou­veau a pour ligne de mire 2025. Mais d’une pers­pec­tive à une autre, Samir Amin note que les pa­ra­mètres d’analyse ne changent, que les re­gards portés sur le monde sont tou­jours aussi ré­duc­teurs, pour mener à des conclu­sions er­ro­nées. D’une ma­nière gé­né­rale, note-t-il «les « ex­perts » du li­bé­ra­lisme ignorent la pos­si­bi­lité d’une in­ter­ven­tion des peuples dans l’histoire», tout comme ils ignorent «la dif­fi­culté à conci­lier une crois­sance « ca­pi­ta­liste » forte et des ré­ponses ac­cep­tables aux pro­blèmes so­ciaux as­so­ciés à celle-ci, à la­quelle se heurtent les pou­voirs en place dans les pé­ri­phé­ries du sys­tème». Des élé­ments qui, pour Amin, se­ront dé­ter­mi­nants dans l’évolution de monde et que les ana­lystes de la CIA ignorent.

La lec­ture du der­nier rap­port de la CIA sur « le monde en 2025 » ne fournit guère de ren­sei­gne­ments qu’un ob­ser­va­teur or­di­naire de l’économie et de la po­li­tique mon­diale au­rait ignorés. Par contre, elle nous permet de mieux connaître le mode de pensée de la classe di­ri­geante éta­su­nienne et d’en iden­ti­fier les limites.

Je ré­su­merai mes conclu­sions de cette lec­ture dans les points suivants :

- la ca­pa­cité de « pré­voir » de Wa­shington étonne par sa fai­blesse ; on a le sen­ti­ment que les rap­ports suc­ces­sifs de la CIA sont tou­jours « en re­tard » sur les évè­ne­ments, ja­mais en avance ;

- cette classe di­ri­geante ignore le rôle que les « peuples » jouent par­fois dans l’histoire ; elle donne le sen­ti­ment que les opi­nions et les choix des classes di­ri­geantes comptent seuls, et que les peuples « suivent » tou­jours ces der­niers choix pour s’y adapter sans ja­mais par­venir à les mettre en échec et en­core moins à im­poser des al­ter­na­tives différentes ;

- aucun des « ex­perts » dont l’opinion au­rait été re­tenue n’imagine pos­sible (et en­core moins « ac­cep­table ») un mode de ges­tion de l’économie autre que celui dont l’économie conven­tion­nelle re­con­nait le ca­rac­tère pré­tendu « scien­ti­fique » (l’économie ca­pi­ta­liste « li­bé­rale » et « mon­dia­lisée »), il n’y au­rait donc pas d’alternative cré­dible (et donc éven­tuel­le­ment pos­sible) au « ca­pi­ta­lisme libéral » ;

- l’impression qu’on tire de cette lec­ture est que, de sur­croit, l’establishment éta­su­nien conserve quelques so­lides pré­jugés, no­tam­ment à l’égard des peuples d’Afrique et d’Amérique latine.

Le rap­port pré­cé­dant – le monde en 2015 – n’avait pas ima­giné que le mode de fi­nan­cia­ri­sa­tion du ca­pi­ta­lisme des oli­go­poles de­vait né­ces­sai­re­ment conduire à un ef­fon­dre­ment, comme cela s’est pro­duit en 2008, et avait été prévu et dé­crit des an­nées au­pa­ra­vant par des ana­lystes cri­tiques que les ex­perts de l’establishment éta­su­nien ne lisent ja­mais (dont Fran­çois Morin, John Bel­lamy Foster et moi-même). De la même ma­nière, l’échec mi­li­taire en Af­gha­nistan n’avait pas été ima­giné et c’est seule­ment donc dans ce der­nier rap­port que l’idée d’un abandon par­tiel de la stra­tégie de Wa­shington de contrôle mi­li­taire de la pla­nète est en­vi­sagée – évi­dem­ment suite à son échec !

Aujourd’hui en­core donc (dans la pers­pec­tive de 2025) le rap­port af­firme sans hé­si­ta­tion « qu’un ef­fon­dre­ment de la mon­dia­li­sa­tion » reste im­pen­sable. Notre hy­po­thèse est au contraire qu’il y a une forte pro­ba­bi­lité de « dé-globalisation » par la consti­tu­tion de ré­gio­na­li­sa­tions ro­bustes et dé­con­nec­tées (au sens que les rap­ports que ces ré­gions en­tre­tien­draient entre elles se­ront l’objet de né­go­cia­tions ne re­met­tant pas en cause gra­ve­ment leur au­to­nomie re­la­tive). D’une ma­nière gé­né­rale « l’hégémonie » des Etats Unis, dont le dé­clin est vi­sible de­puis plu­sieurs dé­cen­nies, af­firmée pour­tant dans le rap­port pré­cé­dant comme tou­jours « dé­fi­ni­tive » est dé­sor­mais ima­ginée comme « écornée », mais néan­moins tou­jours robuste.

Il est cou­tu­mier que les classes di­ri­geantes n’imaginent pas le terme pos­sible du sys­tème qui as­sure la per­pé­tua­tion de leur do­mi­na­tion. Les « ré­vo­lu­tions » sont donc tou­jours, pour elles, non seule­ment des « ca­tas­trophes », mais en­core des ac­ci­dents im­pré­vi­sibles, in­at­tendus, « ir­ra­tion­nels ». Cette myopie fa­tale leur in­terdit de sortir du cadre d’une pré­tendue « real-politik » (fort peu réa­liste en réa­lité !) dont le par­cours est fa­çonné ex­clu­si­ve­ment par les ef­fets des cal­culs, des al­liances et des conflits concer­nant les seules classes di­ri­geantes. La géo­po­li­tique et la géos­tra­tégie sont alors stric­te­ment en­fer­mées dans l’horizon des pos­si­bi­lités conformes à ces jeux. Les rai­son­ne­ments dé­ve­loppés par les ana­lystes de la CIA, concer­nant les dif­fé­rentes op­tions pos­sibles de la classe do­mi­nante éta­su­nienne (et de ses al­liés su­bal­ternes eu­ro­péens et ja­po­nais), en ré­ponse à celles de leurs ad­ver­saires sé­rieux (les pays « émer­gents », Chine en pre­mier lieu) et aux os­cil­la­tions chao­tiques pos­sibles d’autres, sont cer­tai­ne­ment fondés.

Mais il reste que l’éventail des ob­jec­tifs et des stra­té­gies mises en œuvre par les Etats, les na­tions et les peuples des pé­ri­phé­ries du sys­tème mon­dial (qu’il s’agisse des pays émer­gents ou de ceux qui sont mar­gi­na­lisés) est sé­rieu­se­ment ré­tréci par le pré­jugé « li­béral » fon­da­mental. La contra­dic­tion fon­da­men­tale à la­quelle les classes di­ri­geantes des pays concernés sont confron­tées est ignorée. Que ces classes soient « pro-capitalistes », au sens large du terme, n’est pas dis­cu­table, mais évident. Il reste que leurs pro­jets ca­pi­ta­listes ne peuvent se dé­ployer que dans la me­sure où les stra­té­gies mises en œuvre contraignent alors, avec succès, les centres im­pé­ria­listes à reculer.

Le rap­port sous es­time lar­ge­ment cette contra­dic­tion pour se sa­tis­faire de ce qui pa­raît en­core cor­rect aujourd’hui, à sa­voir que les pou­voirs en place (en Chine, en Inde, au Brésil, en Russie et ailleurs) ne re­mettent pas (en­core ?) en cause les fon­de­ments de l’ordre in­ter­na­tional. Il en est ainsi parce que dans la phase pré­cé­dente de dé­ploie­ment de la mon­dia­li­sa­tion, celle que j’ai qua­li­fiée de « belle époque » (1980 – 2008) les pays émer­gents étaient ef­fec­ti­ve­ment par­venus à « tirer profit » de leur in­ser­tion dans la mon­dia­li­sa­tion en opé­ra­tion. Mais cette phase est dé­sor­mais close et les classes di­ri­geantes des pays concernés de­vront le constater et, par­tant, mettre en œuvre des stra­té­gies de moins en moins « com­plé­men­taires » de celles dé­ployées par les oli­go­poles du centre im­pé­ria­liste, en fait donc de plus en plus conflic­tuelles avec celles-ci. Un fac­teur dé­cisif – ignoré par les ana­lystes de la CIA – ac­cé­lè­rera pro­ba­ble­ment cette évo­lu­tion : la dif­fi­culté à conci­lier une crois­sance « ca­pi­ta­liste » forte et des ré­ponses ac­cep­tables aux pro­blèmes so­ciaux as­so­ciés à celle-ci, à la­quelle se heurtent les pou­voirs en place dans les pé­ri­phé­ries du système.

Les ex­perts de la CIA ne font pas la dis­tinc­tion entre les classes di­ri­geantes du centre im­pé­ria­liste et celles des pé­ri­phé­ries, puisqu’elles sont toutes « pro-capitalistes ». Pour­tant, à mon avis, cette dis­tinc­tion est es­sen­tielle. Les classes di­ri­geantes de la triade im­pé­ria­liste – les ser­vi­teurs fi­dèles des oli­go­poles – ne sont ef­fec­ti­ve­ment pas « me­na­cées », du moins dans l’avenir vi­sible. Elles gar­de­ront donc pro­ba­ble­ment l’initiative dans la ges­tion de la crise, en fai­sant, de façon mar­gi­nale si né­ces­saire, quelques conces­sions aux re­ven­di­ca­tions so­ciales. Par contre, les classes di­ri­geantes des pé­ri­phé­ries sont dans des po­si­tions beau­coup moins confor­tables. Les li­mites de ce que peut pro­duire la voie ca­pi­ta­liste sont ici telles que leur re­la­tion aux classes po­pu­laires de­meure am­bi­guës. Des évo­lu­tions dans les rap­ports so­ciaux de force, fa­vo­rables à des de­grés di­vers aux classes po­pu­laires sont ici pos­sibles, et même pro­bables. La conver­gence entre le conflit qui op­pose l’impérialisme aux peuples et na­tions des pé­ri­phé­ries d’une part et celui qui op­pose le ca­pi­ta­lisme à la pers­pec­tive so­cia­liste d’autre part, est à l’origine de la po­si­tion in­con­for­table des classes di­ri­geantes pro-capitalistes au pou­voir dans le Sud.

Faute de saisir la na­ture de cette contra­dic­tion ma­jeure, les ex­perts de l’establishment éta­su­nien consi­dèrent que l’option du « ca­pi­ta­lisme d’Etat » (de la Chine et de la Russie) n’est pas viable et doit conduire un jour ou l’autre à une res­tau­ra­tion du ca­pi­ta­lisme li­béral. L’autre pos­si­bi­lité, qui leur échappe, est que ce ca­pi­ta­lisme d’Etat évolue « à gauche », sous la pres­sion vic­to­rieuse des classes populaires.

Les scé­na­rios en­vi­sagés dans le rap­port sont, de ce fait, fort peu réa­listes. L’imaginaire de Wa­shington ne va pas au-delà du pré­jugé selon le­quel le succès même de la crois­sance forte des pays émer­gents ren­for­cera les classes moyennes qui as­pi­re­ront à la fois au ca­pi­ta­lisme li­béral et à la « dé­mo­cratie », dé­finie, bien en­tendu, selon la for­mule en cours en Oc­ci­dent (plu­ri­par­tisme et sys­tème élec­toral de la dé­mo­cratie re­pré­sen­ta­tive), la seule for­mule de dé­mo­cratie re­connue par l’establishment oc­ci­dental. Que les classes moyennes en ques­tion n’aspirent pas à la dé­mo­cratie parce qu’elles savent que le main­tien de leurs pri­vi­lèges exige la ré­pres­sion des re­ven­di­ca­tions po­pu­laires, ne vient pas à l’esprit de nos « ex­perts ». Qu’en consé­quence la dé­mo­cra­ti­sa­tion, as­so­ciée au pro­grès so­cial et non dis­so­ciée de celui-ci, comme c’est le cas dans le mo­dèle de la « dé­mo­cratie » re­pré­sen­ta­tive » pré­co­nisée, doive em­prunter d’autres voies, est tout éga­le­ment étranger à leur mode de pensée.

D’une ma­nière gé­né­rale, les « ex­perts » du li­bé­ra­lisme ignorent la pos­si­bi­lité d’une in­ter­ven­tion des peuples dans l’histoire. En lieu et place, ils sur­va­lo­risent le rôle des « in­di­vidus ex­cep­tion­nels » (comme Lé­nine et Mao, à l’intervention des­quels les ré­vo­lu­tions russe et chi­noise est at­tri­buée, comme s’il n’y avait eu au­cune si­tua­tion ob­jec­tive qui ren­dait pré­vi­sible ces ré­vo­lu­tions, quelqu’ait été le rôle de ses dirigeants !).

Ce qu’on peut tirer du jeu des « scé­na­rios », ima­ginés dans le cadre du mode de pensée li­mité des ex­perts li­bé­raux, est fi­na­le­ment maigre. Beau­coup de dé­tails in­té­res­sants (et sans doute cor­rec­te­ment saisis), au­cune vue d’ensemble qui en­traîne la convic­tion, puisque les contra­dic­tions ma­jeures qui donnent sens et portée aux luttes et aux conflits sont ignorées.

Par exemple la longue liste des in­no­va­tions tech­no­lo­giques sus­cep­tibles de s’imposer n’apprend pas grand chose. Sauf que – mais nous le sa­vons déjà — les pays émer­gents (la Chine et l’Inde en par­ti­cu­lier) sont ca­pables d’en maî­triser le contrôle. La ques­tion vé­ri­table qui se pose ici, pour ces pays comme pour les pays « nantis » de la triade, concerne l’usage de ces tech­no­lo­gies, les in­té­rêts so­ciaux au ser­vice des­quels elles se­ront mises en œuvre, les « pro­blèmes » à la so­lu­tion des­quels elles peuvent contri­buer et en contre­point, les « pro­blèmes » so­ciaux sup­plé­men­taires que ces usages gé­nèrent. Au­cune de ces ques­tions ma­jeures n’est étu­diée dans le rapport.

Les ex­perts de l’establishment éta­su­nien ne s’intéressent qu’aux choix « pos­sibles » des classes di­ri­geantes des « pays qui comptent » (la Chine en pre­mier lieu, en­suite la Russie et l’Inde, puis l’Iran et les pays du Golfe, enfin le Brésil). L’Europe, à leur avis, n’existe pas (et sur ce point, ils ont cer­tai­ne­ment raison) et de ce fait res­tera for­cé­ment ali­gnée sur les choix de Wa­shington. L’illusion qu’ils peuvent se faire sur les pays du Golfe est ins­truc­tive : « riches », ces pays doivent « compter » ; le fait qu’on puisse être riche et in­si­gni­fiant (ce que je crois être le fait pour ces classes di­ri­geantes) ne leur pa­raît pas « ima­gi­nable ». J’avais pour­tant écrit une cri­tique amu­sante du projet de Dubaï, avant son ef­fon­dre­ment pré­vi­sible. Leur crainte concer­nant l’Iran, non pas pour son « ré­gime is­la­mique » mais parce que cette grande na­tion n’accepte pas la ré­si­gna­tion, est par contre fondée.

Il reste cer­tai­ne­ment un zest de ra­cisme dans le ju­ge­ment porté par ces ex­perts sur l’avenir de l’Afrique et de l’Amérique latine.

L’Afrique ne comp­tera tou­jours pas, et res­tera ou­verte au pillage de ses res­sources. Le seul pro­blème pour eux est qu’ici les Etats Unis (et leurs al­liés su­bal­ternes eu­ro­péens) se trou­ve­ront dé­sor­mais en concur­rence dif­fi­cile avec les ap­pé­tits de la Chine, de l’Inde et du Brésil. La crainte n’est pas sans fon­de­ment. Mais la pos­si­bi­lité d’un rap­port Sud/Sud as­so­ciant les « pays émer­gents » (Chine, Inde et Brésil) et l’Afrique d’une na­ture quelque peu dif­fé­rente au rap­port im­pé­ria­liste de pillage clas­sique, et que ce rap­port puisse contri­buer à sortir l’Afrique de sa si­tua­tion de ré­gion « mar­gi­na­lisée » (« ex­clu­sion pro­grammée »), pour en­trer enfin dans l’ère de l’industrialisation, ne leur pa­raît pas digne de réflexion.

L’Amérique la­tine, de son côté, n’inquiète tou­jours pas Wa­shington. Le seul pays « émergent » – le Brésil – res­tera « sage ». Le mo­dèle de l’intégration ir­ré­ver­sible dans l’espace do­miné par les Etats Unis que le Mexique illustre, leur pa­raît être à la longue la des­tinée in­évi­table du conti­nent. Les « avan­cées » ré­vo­lu­tion­naires (Cuba, le Ve­ne­zuela, la Bo­livie) sont consi­dé­rées comme des­ti­nées à faire faillite.

Les « scé­na­rios » des­sinés dans le rap­port, dans ces condi­tions, ren­seignent plus sur les li­mites de la pensée do­mi­nante aux Etats Unis que sur les pro­ba­bi­lités de leur réa­li­sa­tion. Le pre­mier de ces scé­na­rios consacre une vic­toire écla­tante de la Chine s’imposant comme nou­velle « puis­sance hé­gé­mo­nique », en­trai­nant dans son sillage une Russie ré­novée (c’est-à-dire ayant réussi à di­ver­si­fier et mo­der­niser son in­dus­trie et en par­ti­cu­lier ses in­dus­tries de pointe fon­dées sur un sys­tème d’éducation per­for­mant ; sortie donc de la si­tua­tion ré­duite à celle d’un ex­por­ta­teur de pé­trole et de gaz), une Inde au­to­nome mais ré­si­gnée, un Iran (« is­la­miste » ou pas) de­venu ac­teur do­mi­nant au Moyen Orient. La « Confé­rence de Shan­ghai » vic­to­rieuse, ré­duit l’OTAN au statut d’une al­liance im­puis­sante – voire ri­di­cule – contrainte de re­noncer dé­fi­ni­ti­ve­ment à son projet de « contrôle mi­li­taire de la Pla­nète » et à ses in­ter­ven­tions sous le pré­texte de « guerre au ter­ro­risme ». L’alliance de Shan­ghai ga­rantit l’accès de la Chine et de l’Inde à 70% des pro­duc­tions de pé­trole et de gaz du Moyen Orient.

Cette image – ou­tra­geu­se­ment forcée – rem­plit une fonc­tion idéo­lo­gique évi­dente. Il s’agit d’agiter le spectre du « péril jaune » et de mo­bi­liser les Eu­ro­péens, voire les Arabes (du Golfe en par­ti­cu­lier) der­rière le plan de « ré­sis­tance » de Wa­shington. L’image est forcée parce que la Chine (ses classes di­ri­geantes – fussent-elles « pro-capitalistes ») n’a pas l’objectif de s’imposer comme puis­sance « hé­gé­mo­nique » pla­né­taire. Bei­jing est suf­fi­sam­ment réa­liste pour sa­voir que cela se­rait un ob­jectif dé­men­tiel par son ir­réa­lisme. Par contre et pré­ci­sé­ment parce que la Chine sait que les moyens qu’elle peut dé­ployer pour im­poser aux Etats Unis, à l’Europe et au Japon, le res­pect de ses droits (en autre d’accès au pé­trole), sont li­mités, Bei­jing pour­rait conce­voir que leur puis­sance se­rait ren­forcée si la Chine par­ve­nait à en­traîner, avec elle (et non « der­rière » elle) l’ensemble du Sud.

Le se­cond « scé­nario » consacre, à l’opposé, l’échec re­ten­tis­sant du « Plan de Shan­ghai », l’éclatement du groupe éphé­mère que re­pré­sente le BRIC, la montée en ligne du conflit Chine/Inde, la stag­na­tion de la Russie et l’avortement du projet na­tio­na­liste de l’Iran. Rien de cela n’est ri­gou­reu­se­ment im­pos­sible. Il reste que ce succès « total » des Etats Unis res­semble trop à ce que Wa­shington sou­hai­te­rait pour être crédible.

L’analyse que je pro­pose – en contre point des élu­cu­bra­tions de Wa­shington (et de bien d’autres ins­pirés par la même mé­thode de pensée) est fondée sur d’autres prin­cipes de ré­flexion, as­so­ciant ou­ver­te­ment celle-ci aux ob­jec­tifs de « trans­for­ma­tion » du monde (c’est-à-dire à la fois de l’ordre so­cial dans les pays concernés et des équi­libres in­ter­na­tio­naux) qu’on sou­haite pro­mou­voir. La mé­thode exige qu’on donne sa place à un « autre point de vue so­cial », celui qui ré­pond aux in­té­rêts des classes po­pu­laires et des nations.

Un « monde meilleur » im­plique à la fois des équi­libres so­ciaux à l’intérieur de cha­cune de com­po­santes des com­po­santes na­tio­nales du sys­tème plus fa­vo­rables aux classes po­pu­laires et si­mul­ta­né­ment un ordre in­ter­na­tional né­gocié plus fa­vo­rable aux pays du Sud, « émer­gents » ou « mar­gi­na­lisés ». La seule ques­tion qui se pose est donc : quels sont les agents pos­sibles qui peuvent agir dans ce sens et quelles stra­té­gies sont-ils en me­sure de dé­ployer à cet effet ? Dans cet es­prit, le « conflit Nord/Sud » et la lutte pour le dé­pas­se­ment so­cia­liste du ca­pi­ta­lisme sont in­dis­so­ciables du point de vue des peuples, même s’ils sont « dis­so­ciés » en fait dans les stra­té­gies dé­ployées par les classes di­ri­geantes du Sud aux postes de commande.

Toutes les « avan­cées », même mo­destes, en­core frag­men­tées et par­tielles, qui vont dans le sens de nos es­poirs et sou­haits, doivent être sou­te­nues. Par exemple, une ré­orien­ta­tion du dé­ve­lop­pe­ment don­nant plus de place au marché in­terne, et moins d’importance dé­ci­sive aux ex­por­ta­tions. Par exemple, un ren­for­ce­ment des re­la­tions de co­opé­ra­tion Sud/Sud. Mais il reste né­ces­saire d’aller bien au-delà de ce qu’on voit déjà amorcé ici et là, en ré­ponse à la crise, en par­ti­cu­lier en ce qui concerne la nou­velle co­opé­ra­tion Sud/Sud. Celle-ci n’aura de sens que si elle permet aux pays en­core « ex­clus » (l’Afrique en par­ti­cu­lier) d’entrer dans l’ère de l’incontournable industrialisation.

As­so­cier le ren­for­ce­ment du pro­grès so­cial à l’intérieur des na­tions et celui de l’autonomie dans les rap­ports in­ter­na­tio­naux im­plique né­ces­sai­re­ment des avan­cées dé­mo­cra­tiques. Mais la dé­mo­cra­ti­sa­tion passe ici par la lutte des classes, qui est le seul moyen par le­quel les classes po­pu­laires peuvent im­poser leur plus grande par­ti­ci­pa­tion aux pou­voirs réels de dé­ci­sion et non par le ren­for­ce­ment des pou­voirs de la « classe moyenne », ob­tenu par une dé­mo­cratie re­pré­sen­ta­tive « à l’occidentale », la seule évi­dem­ment que connaissent les ex­perts de l’establishment étasunien.

* Samir Amin est di­rec­teur du Forum du Tiers-Monde

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