La fin de la souveraineté ?

Mis en ligne le 25 février 2010

La fin de la souveraineté ?

par Ste­phen Sawyer

Le monde serait-il de­venu plat et vide de toute sou­ve­rai­neté ? Ce lieu commun, ré­pété à l’envi par les exé­gètes de la mon­dia­li­sa­tion, est tout sim­ple­ment faux, selon le géo­graphe John Agnew. La sou­ve­rai­neté se dé­ter­ri­to­ria­lise mais ne dis­pa­raît point : telle est la conclu­sion de son der­nier livre.

Re­censé : John Agnew, Glo­ba­li­za­tion and So­ve­rei­gnty, New York, Rowman and Lit­tel­field, 2009.

« Beau­coup de ce qui s’écrit sur la mon­dia­li­sa­tion semble partir du prin­cipe qu’on par­vient ra­re­ment à la cé­lé­brité par la vertu de la li­tote ». Cette phrase, tirée de la pré­face de la plus ré­cente contri­bu­tion de John Agnew à la géo­gra­phie po­li­tique de la mon­dia­li­sa­tion, en dit beau­coup sur l’acuité et la jus­tesse [1] de son ana­lyse. Bien sûr, Agnew ne se livre pas à la li­tote mais avance sys­té­ma­ti­que­ment, tout à la fois en syn­thé­ti­sant les élé­ments clés de l’énorme bi­blio­gra­phie sur les deux su­jets réunis dans le titre de son ou­vrage, et en lan­çant de nou­velles pistes dans le débat sur les rap­ports entre sou­ve­rai­neté et ter­ri­toire dans la phase ac­tuelle de la mon­dia­li­sa­tion. Par ses nom­breux tra­vaux [2], Agnew se si­gnale comme une des voix les plus lu­cides parmi les cher­cheurs qui tra­vaillent sur la géo­gra­phie po­li­tique, la mon­dia­li­sa­tion et la re­con­fi­gu­ra­tion de l’espace po­li­tique au XXIe siècle. En dé­fen­dant avec brio son ar­gu­ment es­sen­tiel selon le­quel la mon­dia­li­sa­tion ne si­gnifie pas la fin des États, du ter­ri­toire ou de la sou­ve­rai­neté, mais plutôt la conti­nua­tion de ter­ri­toires sou­ve­rains di­vers, il in­carne une autre voix, animée par la raison, dans ce qui ap­pa­raît par­fois comme [l’expression d’] une pa­nique mil­lé­na­riste dans les Global Studies.

En pre­nant pour cibles cer­taines vi­sions de la mon­dia­li­sa­tion, que le tra­vail de Thomas Friedman re­pré­sente sans doute le mieux (« La terre est plate est un ex­cellent titre pour un livre, mais cela ne rend pas du tout compte de la ma­nière dont le monde fonc­tionne vrai­ment »), Agnew avance que la der­nière phase de mon­dia­li­sa­tion a marqué une sorte de ré­or­ga­ni­sa­tion des ni­veaux de sou­ve­rai­neté, mais en aucun cas la fin de celle-ci. Selon lui, le ter­ri­toire n’est pas, et d’ailleurs n’a ja­mais été, l’unique ex­pres­sion concrète de la sou­ve­rai­neté. Le livre étudie com­ment l’échelle ter­ri­to­riale de l’État-nation en est venue à être com­prise comme sy­no­nyme de la sou­ve­rai­neté et conclut que, alors qu’il sem­ble­rait que nous as­sis­tions à la fin d’un pré­tendu mo­no­pole de l’échelle de l’État-nation sur la sou­ve­rai­neté, nous sommes en fait les té­moins d’une ex­ten­sion des mul­tiples ni­veaux qui ont tou­jours fait partie du pou­voir sou­ve­rain. Dans la phase ac­tuelle de la mon­dia­li­sa­tion, nous dit Agnew, le dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique – qui met à mal les ca­pa­cités de l’État-nation à gérer les flux lo­caux et mon­diaux –, l’émergence d’organisations in­ter­na­tio­nales et le dé­clin de la re­ven­di­ca­tion de ci­toyen­netés s’excluant l’une l’autre en raison de mou­ve­ments de po­pu­la­tion de plus en plus im­por­tants, ont tout sim­ple­ment aug­menté et rendu plus vi­sibles les mul­tiples ni­veaux de sou­ve­rai­neté qui ont tou­jours existé.

Dé­cou­pler sou­ve­rai­neté et territoire

Dans ces condi­tions, l’un des ap­ports de John Agnew est de nous rap­peler quelles sont les li­mites de notre ima­gi­na­tion géo­gra­phique lorsque l’on étudie des ques­tions qui, telle la sou­ve­rai­neté, ont été mo­no­po­li­sées par les struc­tures na­tio­nales. En s’appuyant sur le tra­vail du géo­graphe po­li­tique fran­çais Jean Gott­mann, Agnew nous pré­sente une courte his­toire de l’émergence du ter­ri­toire comme sup­port prin­cipal du pou­voir sou­ve­rain. Il conclut qu’alors que les dis­cours sur la sou­ve­rai­neté ont tendu à consi­dérer les fron­tières na­tio­nales comme es­sen­tielles, les flux vé­ri­tables de ca­pi­taux et de per­sonnes par dessus les es­paces [ter­ri­to­riaux], même à l’apogée de l’État-nation, n’ont ja­mais été aussi com­plets que les cher­cheurs ont pris l’habitude de le croire. La dif­fé­rence avec la phase ac­tuelle de la mon­dia­li­sa­tion est ainsi que la na­ture frag­mentée de la sou­ve­rai­neté, qui a tou­jours été pré­sente mais ca­chée sous un dis­cours ana­ly­tique qui était en­fermé dans les pa­ra­digmes de l’État-nation, est ac­tuel­le­ment de­venue si in­co­hé­rente que nous ne pou­vons faire au­tre­ment que de voir s’effondrer le pa­ra­digme du ter­ri­toire et de la sou­ve­rai­neté. Nous sommes de­vant un mo­ment cri­tique de sé­pa­ra­tion du ter­ri­toire na­tional et de la sou­ve­rai­neté, mais nous ne sommes en aucun cas dans une si­tua­tion qui in­dique la fin de l’un ou de l’autre. Dans l’analyse d’Agnew, la sou­ve­rai­neté est donc né­ces­sai­re­ment en re­la­tion avec des struc­tures spa­tiales, ou pro­duit un es­pace, mais elle n’est pas, et n’a ja­mais été, liée à une échelle par­ti­cu­lière. En consé­quence, nous avons be­soin de pou­voir théo­riser la sou­ve­rai­neté sans pré­jugés liés à l’espace. En ré­ponse à ce défi, Agnew construit une « théorie des ré­gimes » pour nous of­frir la prin­ci­pale contri­bu­tion théo­rique de son tra­vail à tra­vers la no­tion de « ré­gimes de sou­ve­rai­neté ». Uti­liser la ca­té­gorie de « ré­gime de sou­ve­rai­neté » permet d’éviter le piège du ter­ri­toire, dans le­quel tom­baient les ana­lyses pré­cé­dentes, tout en main­te­nant la sou­ve­rai­neté comme un élé­ment cri­tique dans la construc­tion d’échelles com­munes au plan local, na­tional et mon­dial. Ainsi, le ré­gime de la sou­ve­rai­neté opère né­ces­sai­re­ment dans un ter­ri­toire mais peut fonc­tionner à dif­fé­rents ni­veaux et peut être par­tagé par des ac­teurs divers.

L’auteur pro­pose prin­ci­pa­le­ment quatre types de ré­gimes de sou­ve­rai­neté : le ré­gime clas­sique, l’impérialiste, l’intégrateur et le mon­dia­liste. Il uti­lise les dis­tinc­tions pro­po­sées par Mi­chael Mann entre le pou­voir d’État in­fra­struc­turel (le pou­voir à tra­vers la so­ciété) et des­po­tique (le pou­voir sur la so­ciété) [3]. Agnew sou­tient que le ré­gime de sou­ve­rai­neté clas­sique est celui qui a été le plus tra­di­tion­nel­le­ment ana­lysé – un État unique à l’intérieur de fron­tières ter­ri­to­riales, ce qui a gé­né­ra­le­ment im­pliqué un haut ni­veau de pou­voir « in­fra­struc­turel » et « des­po­tique ». Le ré­gime im­pé­ria­liste est ca­rac­té­ris­tique de la si­tua­tion in­verse, c’est-à-dire un État fondé sur un ré­seau de contrôle de l’espace qui rem­place le mo­no­pole ab­solu du pou­voir sur un ter­ri­toire pré­établi. Le troi­sième ré­gime de sou­ve­rai­neté, l’intégrateur, est celui qui est le mieux re­pré­senté par l’Union eu­ro­péenne. Là, le pou­voir pré­sente des as­pects ter­ri­to­riaux et in­fra­struc­tu­rels évi­dents, avec des fron­tières qui en dé­fi­nissent à la fois les li­mites et le contour in­té­rieur. Ce­pen­dant, Agnew re­marque éga­le­ment que ce ré­gime fonc­tionne dans une cer­taine me­sure sur une base non-territoriale dans la me­sure où la construc­tion d’un pou­voir sou­ve­rain im­plique une re­con­fi­gu­ra­tion constante de ces li­mites et de sa propre confi­gu­ra­tion ter­ri­to­riale. L’idée es­sen­tielle de cette ana­lyse du ré­gime in­té­gra­teur est qu’un jour la forme ter­ri­to­riale de la sou­ve­rai­neté eu­ro­péenne ne res­sem­blera plus à celle d’un an­cien État-nation du XXe siècle, mais fonc­tion­nera à des ni­veaux mul­tiples qui se­ront spa­tiaux mais pas né­ces­sai­re­ment ter­ri­to­riaux. Le der­nier type de ré­gime, le mon­dia­liste, est ac­tuel­le­ment le mieux ca­rac­té­risé par les États-Unis d’Amérique ou la Grande-Bretagne du XIXe siècle. Ici, l’objectif prin­cipal est de main­tenir la sou­ve­rai­neté ter­ri­to­riale des États tout en les in­té­grant, que ce soit par la co­op­ta­tion ou la coer­ci­tion, dans un em­pire qui re­pose sur l’hégémonie d’un ac­teur cen­tral. Tandis que la ty­po­logie idéale d’Agnew a pour consé­quence évi­dente de sim­pli­fier à l’extrême la na­ture de la sou­ve­rai­neté à l’intérieur de chaque cas par­ti­cu­lier, elle est d’un grand se­cours pour conce­voir de nou­velles re­la­tions entre ter­ri­toire et pou­voir sou­ve­rain, ren­voyant aux tra­vaux de Bob Jessop, Neil Brenner et Saskia Sassen parmi d’autres [4].

Dis­pa­ri­tion ou re­com­po­si­tion des États ?

Ce­pen­dant, tandis qu’Agnew fait écho à beau­coup de ces ap­proches, ce tra­vail met en lu­mière cer­taines dif­fé­rences es­sen­tielles. Le ré­cent ou­vrage de Saskia Sassen, Ter­ri­tory, Au­tho­rity and Rights pro­pose un point de vue par­ti­cu­liè­re­ment in­té­res­sant et dif­fé­rent de celui d’Agnew [5]. Sassen com­mence aussi son tra­vail en met­tant l’accent sur l’émergence des États-nations aux époques mé­dié­vale et mo­derne (elle uti­lise dans son tra­vail la plu­part des sources, comme Gott­mann et Kan­to­ro­wicz, qu’Agnew uti­lise dans sa pu­bli­ca­tion de 2009) et tente de sur­monter le « piège ter­ri­to­rial » qui consiste à si­tuer l’État ter­ri­to­rial dans une étude de la mon­dia­li­sa­tion sur la longue durée [6]. Son ap­proche est tou­te­fois dif­fé­rente en ce sens que, au lieu de se concen­trer sur la sou­ve­rai­neté, elle traite la ques­tion à partir de la triple pers­pec­tive mise en évi­dence dans son titre. Elle af­firme que la mon­dia­li­sa­tion a com­mencé à ap­pa­raître parmi les États-nations au cours du XVIe siècle et, par consé­quent, qu’elle a tou­jours été struc­turée par les États ter­ri­to­riaux mais de di­verses ma­nières. De plus, ce qui a rendu l’État ter­ri­to­rial si puis­sant, par­ti­cu­liè­re­ment dans la forme de l’État-nation, c’est que ce degré ins­ti­tu­tionnel a mo­no­po­lisé la pro­duc­tion d’un ter­ri­toire, d’une au­to­rité et de droits tout au long des 300 à 400 der­nières an­nées. Sassen est ainsi d’accord avec Agnew pour dire que la phase la plus ré­cente de mon­dia­li­sa­tion ne si­gnifie pas la fin des États, mais plutôt leur re­dé­ploie­ment à des échelles mul­tiples. La mon­dia­li­sa­tion conti­nuera de si­gni­fier la mo­bi­li­sa­tion des États, mais ils n’auront plus la main­mise sur l’institutionnalisation du ter­ri­toire, l’autorité et les droits.

C’est pour cette raison que Sassen com­mence son tra­vail en af­fir­mant que « nous sommes en train de vivre une époque de trans­for­ma­tion » – un point sur le­quel Agnew est en désac­cord. Le propos d’Agnew est pré­ci­sé­ment de mon­trer que le tour­nant ac­tuel n’est pas du tout aussi ra­dical que nous avons été amenés à le croire, ou avons voulu le croire. Agnew sug­gère plutôt que la sou­ve­rai­neté n’a ja­mais été aussi en­fermée dans les li­mites du ter­ri­toire na­tional que les sciences so­ciales et d’autres l’ont af­firmé. Ainsi, alors que les deux ou­vrages tentent de trouver des ré­ponses en re­gar­dant au-delà du pa­ra­digme du ter­ri­toire na­tional, les ap­proches dif­fèrent dans leur in­ter­pré­ta­tion de la re­la­tion entre la phase ac­tuelle de mon­dia­li­sa­tion et les ré­gimes an­té­rieurs. À cet égard, le désac­cord entre Sassen et Agnew se place au cœur du débat qui tra­verse la lit­té­ra­ture sur la mon­dia­li­sa­tion. Un débat qui peut se dé­finir dans les termes sui­vants : sommes-nous vé­ri­ta­ble­ment en train de vivre un chan­ge­ment d’époque, ou vivons-nous sim­ple­ment une phase nou­velle de pro­cessus qui se sont dé­ve­loppés de­puis des cen­taines d’années mais qui ne sont vi­sibles que main­te­nant ? Le désac­cord entre ces deux thèses éclaire la ques­tion de la « nou­veauté » de la mon­dia­li­sa­tion qui est de­venue de plus en plus un pro­blème majeur.

En li­bé­rant la dis­cus­sion sur la sou­ve­rai­neté de son en­fer­me­ment dans la ques­tion des re­la­tions so­ciales au sein de l’État-nation, Agnew donne un plus grand poids au se­cond ar­gu­ment. Il offre une vi­sion plus large des connexions entre la tran­si­tion ac­tuelle et le passé, en in­tro­dui­sant une autre pièce dans le puzzle de la sou­ve­rai­neté et de la lé­gi­ti­mité dé­mo­cra­tique dans le pro­cessus d’ensemble de la mon­dia­li­sa­tion. Les cha­pitres qui portent sur le fonc­tion­ne­ment des dif­fé­rents ré­gimes de sou­ve­rai­neté en ma­tière de flux mo­né­taires ou d’immigration, quoique in­com­plets, four­nissent une illus­tra­tion utile de la ma­nière dont Agnew com­prend le fonc­tion­ne­ment de ces ré­gimes de sou­ve­rai­neté sur le ter­rain. De plus, son trai­te­ment des flux mo­né­taires nous ap­porte un exemple in­té­res­sant sur la ma­nière dont le concept de pou­voir in­fra­struc­turel pro­posé par Mi­chael Mann peut être em­ployé dans l’espace mais pas né­ces­sai­re­ment à l’intérieur de li­mites territoriales.

Cette contri­bu­tion aux Global Stu­dies fait en­tendre une voix lu­cide parmi des tra­vaux qui ont sur­es­timé la fin de la sou­ve­rai­neté et ont manqué d’imagination pour aller voir au-delà de la « boîte na­tio­nale ». En réa­lité, Agnew nous rap­pelle que la sou­ve­rai­neté et l’État-nation sont vi­vants et le res­te­ront sans aucun doute. Ce sont leurs re­la­tions qui se­ront su­jettes à de pro­fonds chan­ge­ments dans le siècle qui com­mence. Nous avons sur­tout be­soin d’une ré­flexion poussée sur les ori­gines, la construc­tion et la re­con­fi­gu­ra­tion de la re­la­tion entre sou­ve­rai­neté et ter­ri­toire, et peu im­porte que le monde ap­pa­raisse « plat » ou « brûlant ».

Tra­duit de l’anglais (États-Unis) par Sylvie Taussig

Do­cu­ments joints

La fin de la sou­ve­rai­neté ? (PDF — 57.8 ko)

par Ste­phen Sawyer

Notes

[1] En fran­çais dans le texte.

[2] Parmi ses tra­vaux les plus ré­cents on peut citer : He­ge­mony. The New Shape of Global Power, Phi­la­del­phie, Temple Uni­ver­sity Press, 2005 ; Place and Po­li­tics in Mo­dern Italy, Chi­cago et Londres, Uni­ver­sity of Chi­cago Press, 2002 ; Geo­po­li­tics. Re-Visioning World Po­li­tics, Londres et New York, Rout­ledge, 1998.

[3] Mi­chael Mann, The Sources of So­cial Power. The Rise of Classes and Nation-States, 1760 – 1914, Cam­bridge, Cam­bridge Uni­ver­sity Press, 1993.

[4] Brenner et Jessop ont été des per­son­nages clés dans le dé­ve­lop­pe­ment d’une géo­gra­phie po­li­tique néo-marxiste au cours des dix der­nières an­nées. Parmi leurs nom­breux ar­ticles et pro­jets de livres, leurs tra­vaux les plus com­mu­né­ment cités sont : Neil Brenner, New State Spaces, Ox­ford, Ox­ford Uni­ver­sity Press, 2004 ; Bob Jessop, The Fu­ture of the Ca­pi­ta­list State, Wiley-Blackwell, 2002.

[5] Saskia Sassen, Ter­ri­tory, Au­tho­rity, Rights. From Me­dieval to Global As­sem­blages, Prin­ceton, Prin­ceton Uni­ver­sity Press, 2006.

[6] En fran­çais dans le texte.

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