Pour une autre lecture des finances publiques

Mis en ligne le 20 février 2010

jeudi 18 fé­vrier 2010, par Col­lectif d’animation

Une ré­ponse au Co­mité consul­tatif sur l’économie et les fi­nances pu­bliques [1]

Nous, éco­no­mistes im­pli­qués dans dif­fé­rents mi­lieux de la so­ciété, af­fir­mons que, tel qu’engagé par le gou­ver­ne­ment qué­bé­cois, le débat concer­nant les défis pour l’avenir du Québec est en train de dé­river, orienté à partir d’une vi­sion étroite et biaisée des ques­tions éco­no­miques, en par­ti­cu­lier celle des fi­nances pu­bliques et par une ab­sence de prise en compte d’autres en­jeux fon­da­men­taux, comme l’écologie. En tant qu’économistes, nous sou­hai­tons que notre dis­ci­pline serve vé­ri­ta­ble­ment à éclairer les choix de notre société.

C’est pour­quoi nous te­nons à in­ter­venir pour rec­ti­fier les faits, dis­siper les fausses in­ter­pré­ta­tions, dé­gon­fler les mythes vé­hi­culés et re­placer les ques­tions tou­chant les fi­nances pu­bliques qué­bé­coises dans une autre pers­pec­tive. Par cette ini­tia­tive, nous es­pé­rons re­lancer la ré­flexion sur de nou­velles bases et of­frir, à celles et ceux qui ont à cœur de conti­nuer à faire pro­gresser notre so­ciété, une lec­ture plus exacte des fi­nances pu­bliques que celle qui est ac­tuel­le­ment vé­hi­culée sur la place pu­blique . [2]

Le diag­nostic des ex­perts du gou­ver­ne­ment, alar­miste et irrecevable

Le diag­nostic posé par les membres du Co­mité consul­tatif sur l’économie et les fi­nances pu­bliques constitué par le mi­nistre des Fi­nances, dans leurs deux pre­miers fas­ci­cules, se veut percutant.

« Les choix aux­quels fait ré­fé­rence le co­mité de­vraient viser : un ni­veau de dé­penses pu­bliques res­pec­tant notre ca­pa­cité de payer ; une fis­ca­lité ef­fi­cace, ne com­pro­met­tant pas notre dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique ; une dette sous contrôle, dont l’importance n’hypothèque pas les choix de nos en­fants » (I-p.4 et p.50).

« Cette si­tua­tion peut se ré­sumer très sim­ple­ment : nous dé­pen­sons plus que nous ga­gnons et, en consé­quence, nous nous en­det­tons […] » (I-p.7).

En un mot, nous vi­vons au-dessus de nos moyens, selon les au­teurs du Co­mité. Si la po­pu­la­tion qué­bé­coise se li­mi­tait aux mêmes ser­vices pu­blics que celle de l’Ontario, les dé­penses de l’État se­raient ré­duites de 17,5 mil­liards de dol­lars (I-p.11 et sui­vantes). Nous au­rions ainsi un sur­plus bud­gé­taire et les moyens d’abaisser la dette publique.

La ques­tion fon­da­men­tale est jus­te­ment de sa­voir si les Qué­bé­cois et les Qué­bé­coises ac­ceptent ce diag­nostic et veulent tro­quer les ser­vices qu’ils re­çoivent et leurs pro­grammes so­ciaux (as­su­rances au­to­mo­bile, pa­ren­tale et mé­di­ca­ments, gar­de­ries à 7$, faibles frais de sco­la­rité, etc.) contre une fis­ca­lité « ef­fi­cace et concur­ren­tielle » qui les for­ce­rait soit à mettre la main dans leur poche à ré­pé­ti­tion pour payer ces mêmes ser­vices soit à se priver de ces ser­vices. Car il ne faut pas se mé­prendre : en sui­vant le diag­nostic du Co­mité consul­tatif, les ser­vices qu’on se donne col­lec­ti­ve­ment de­vraient être as­sumés de ma­nière privée, comme ailleurs en Amé­rique du Nord, et cela à un coût gé­né­ra­le­ment su­pé­rieur. Un grand nombre de nos conci­toyens et conci­toyennes moins for­tunés n’auraient alors plus accès à de nom­breux ser­vices. Mais les Qué­bé­cois et les Qué­bé­coises ont choisi d’avoir plus de ser­vices que leurs voi­sins. La me­sure de nos défis doit re­poser sur les choix de so­ciété que nous avons faits, pas sur des com­pa­rai­sons comp­tables avec des so­ciétés dif­fé­rentes qui n’ont pas fait les mêmes choix, à moins de vou­loir cal­quer la so­ciété qué­bé­coise sur celle de nos voi­sins. S’appuyant sur une re­cherche de Luc God­bout, membre du Co­mité consul­tatif, et de Suzie St-Cerny, Jacques Pa­ri­zeau montre bien que le Québec n’est pas l’enfer fiscal que cer­tains dé­crivent [3].

Malgré les pré­ten­tions du Co­mité consul­tatif du gou­ver­ne­ment, le Québec ne s’offre pas la lune. Il est vrai que le Québec dé­pense plus qu’ailleurs pour les pro­grammes so­ciaux, no­tam­ment pour tout ce qui a trait au sou­tien à la fa­mille. Ce­pen­dant, le ren­de­ment de ces in­ves­tis­se­ments est assez re­mar­quable quand on constate la re­montée du taux de na­ta­lité et la pro­gres­sion du taux d’activité des femmes sur le marché du tra­vail de­puis l’entrée en vi­gueur par­tielle des dis­po­si­tions de la po­li­tique fa­mi­liale qué­bé­coise de 1997.

Sommes-nous trop taxés ?

Le Co­mité consul­tatif s’étend en long et en large sur le ni­veau d’imposition au Québec pour dé­mon­trer que le Québec pré­lève da­van­tage d’impôts et de taxes et qu’il est da­van­tage en­detté que les autres provinces.

Nous avons pro­cédé à une com­pa­raison in­ter­pro­vin­ciale du poids des im­pôts. Le Québec ar­rive au pre­mier rang parmi les pro­vinces ca­na­diennes en 2008 pour ce qui est du poids de ces im­pôts par rap­port au re­venu per­sonnel, soit 23,5 %. Mais la moyenne ca­na­dienne se situe à 22,5 %, ce qui n’est pas très éloigné. De ma­nière sur­pre­nante, l’Alberta suit de près le Québec, avec des pré­lè­ve­ments fis­caux de 23 % du re­venu per­sonnel. L’Ontario n’est pas très loin avec 22,8 %. Cet écart de 0,7 % du re­venu per­sonnel entre les pré­lè­ve­ments du Québec et ceux de l’Ontario cor­res­pond, glo­ba­le­ment, à 1,8 mil­liard de dol­lars. Ce n’est pas énorme. S’il faut croire le Co­mité consul­tatif du gou­ver­ne­ment, le Québec a moins re­cours à la ta­ri­fi­ca­tion que les autres pro­vinces. Alors, à moins que les taxes de vente et autres taxes sur les pro­duits af­fectent beau­coup le ta­bleau, on ne peut pas conclure que les Qué­bé­cois et Qué­bé­coises sup­portent un far­deau fiscal disproportionné.

Sommes-nous trop endettés ?

Au cours de la der­nière dé­cennie, le poids de la dette dans l’économie a constam­ment di­minué, bien que le phé­no­mène ait été oc­culté par les nom­breuses ré­formes de la comp­ta­bi­lité du gou­ver­ne­ment. Entre-temps, le ser­vice de la dette est de­meuré stable, os­cil­lant entre 7 et 8 mil­liards de dol­lars. En pro­por­tion des re­venus de l’État, le coût du ser­vice de la dette, par dollar de re­cettes, a chuté de 17,7 cents en 1997 à 10,6 cents en 2009. C’est une marge de 4,9 mil­liards qui s’est dé­gagée de ce fait.

L’observation est sou­vent faite qu’il fau­drait ajouter à la dette qué­bé­coise la quote-part de la dette fé­dé­rale, soit en­viron 100 mil­liards, ce qui si­tue­rait le Québec parmi les pays les plus en­dettés de l’OCDE. Ceux qui avancent ce point de vue ne prennent ja­mais en consi­dé­ra­tion les ac­tifs du gou­ver­ne­ment fé­déral, dont le Québec de­vrait aussi re­ce­voir sa quote-part. En te­nant compte de cela et en ef­fec­tuant les cal­culs sur la même base mé­tho­do­lo­gique que l’OCDE, le pro­fes­seur Louis Gill a es­timé que la dette nette des ad­mi­nis­tra­tions pu­bliques du Québec s’établit à 40 % du PIB en 2009, net­te­ment sous la moyenne de l’OCDE qui est de 51 % en 2009 et qui doit at­teindre 60 % en 2010 [4]- [5].

Les au­teurs des fas­ci­cules pré­tendent que les deux tiers de la dette brute de 151 mil­liards en 2009 re­pré­sentent de la « mau­vaise dette », c’est-à-dire des dettes contrac­tées pour payer les dé­penses cou­rantes, dites aussi « dé­penses d’épicerie ». Une telle af­fir­ma­tion ne tient pas. Il s’agit d’une autre fa­bu­la­tion de comp­table des­tinée à culpa­bi­liser les ci­toyens et les ci­toyennes en leur fai­sant croire qu’ils lais­se­ront en hé­ri­tage la fac­ture de leur com­por­te­ment dé­sin­volte et ir­res­pon­sable. De 1998 à 2008, le sur­plus bud­gé­taire conso­lidé du gou­ver­ne­ment s’élève à 580 mil­lions. Ce bilan au­rait été plus re­lui­sant, d’environ 1 mil­liard, n’eût été des frasques de la So­ciété gé­né­rale de fi­nan­ce­ment (SGF) dans ses pla­ce­ments spé­cu­la­tifs dans les tech­no­lo­gies. Entre-temps la dette brute a aug­menté de 50 mil­liards. Cette aug­men­ta­tion s’explique par les ef­fets de la ré­forme comp­table de 2007 et les in­ves­tis­se­ments du gou­ver­ne­ment, et non par les dé­fi­cits bud­gé­taires, puisqu’il n’y en a pas eu ou presque. Pour ce qui est de la pé­riode an­té­rieure à 1997, près de la moitié des dé­fi­cits an­nuels dé­coulent des in­ves­tis­se­ments du gou­ver­ne­ment, qui étaient alors comp­ta­bi­lisés dans les dé­penses bud­gé­taires. En fin de compte, il fau­drait ren­verser le constat pour conclure que près des deux tiers de la crois­sance de la dette s’expliquent par les in­ves­tis­se­ments du gouvernement.

Ce qu’il faut sou­li­gner, c’est la quan­tité et la qua­lité des in­fra­struc­tures ma­té­rielles et des res­sources hu­maines que le Québec mo­derne s’est don­nées grâce aux in­ves­tis­se­ments de l’État de­puis la Ré­vo­lu­tion tran­quille. C’est cela qui sera laissé en hé­ri­tage. Ceux qui s’inquiètent de l’ampleur de la dette pu­blique pour­ront se ras­surer en exa­mi­nant les don­nées des Comptes du bilan na­tional dressé par Sta­tis­tique Ca­nada. (13 – 022-X). En 2008, la va­leur mar­chande nette des par­ti­cu­liers au Ca­nada, c’est-à-dire après sous­trac­tion de leurs dettes, at­tei­gnait 5 525 mil­liards. En sup­po­sant qu’environ le cin­quième de cette somme re­vient aux Qué­bé­cois, cela si­gnifie que les ac­tifs fi­nan­ciers et non fi­nan­ciers nets des Qué­bé­cois re­pré­sentent en­viron 7 à 8 fois la va­leur de la dette pu­blique. Nous consi­dé­rons que ceci re­pré­sente une si­tua­tion tout à fait acceptable.

Des choix de so­ciétés à préserver

La ré­duc­tion des im­pôts n’est pas un ob­jectif en soi, si elle conduit à aller contre nos pré­fé­rences. Ce sont les re­venus de l’État qui sont trop bas et non les dé­penses qui sont trop éle­vées. La fis­ca­lité doit s’ajuster à nos choix. Les Qué­bé­cois et Qué­bé­coises ont donné plus d’importance à l’État pour mar­quer leur vo­lonté d’un par­tage de la ri­chesse plus éga­li­taire qu’ailleurs en Amé­rique du Nord.

Le gou­ver­ne­ment a lui-même contribué ac­ti­ve­ment à creuser un trou dans les fi­nances pu­bliques avec les al­lè­ge­ments fis­caux consentis aux par­ti­cu­liers et aux en­tre­prises à la veille des élec­tions de l’automne 2007. Il a no­tam­ment remis en baisses d’impôts aux par­ti­cu­liers quelque 700 mil­lions de dol­lars pro­ve­nant du rè­gle­ment du dés­équi­libre fiscal avec le gou­ver­ne­ment fé­déral. Cet ar­gent était des­tiné à l’amélioration des ser­vices. Le der­nier budget in­dique que, pour l’année 2010, le gou­ver­ne­ment se verra privé de 2,5 mil­liards de dol­lars, dont 1,5 mil­liard dé­cou­lant des ré­duc­tions de l’impôt des par­ti­cu­liers dans les bud­gets an­té­rieurs, et 1 mil­liard dé­cou­lant des ré­duc­tions d’impôts aux en­tre­prises [6]. C’est la moitié du dé­ficit ac­tuel qui s’explique par ces me­sures dis­cré­tion­naires, le reste étant at­tri­buable aux ef­fets de la récession.

Le gou­ver­ne­ment du Québec a aussi re­fusé d’utiliser les points de la TPS aban­donnés par le gou­ver­ne­ment fé­déral, se pri­vant ainsi de re­cettes né­ces­saires au fi­nan­ce­ment de nos pro­grammes. Ces der­niers gains au­raient pu être ac­com­pa­gnés de me­sures li­mi­tant les ef­fets ré­gres­sifs de cette taxe à la consom­ma­tion. La crise dont nous sor­tons peut-être et la chute des re­venus fis­caux qui en a suivi ont grevé les bud­gets de nos gou­ver­ne­ments. Le gou­ver­ne­ment sou­haite un re­tour à l’équilibre bud­gé­taire en 2013 – 2014, un délai très court dans le contexte ac­tuel, simple sou­hait comp­table sans vé­ri­table vi­sion éco­no­mique et so­ciale. Le gou­ver­ne­ment du Québec a donc créé les condi­tions pour de­voir sa­brer dans les dé­penses et a en­suite man­daté son co­mité pour y voir. « Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage » (Mo­lière, Les femmes sa­vantes, acte II, scène 5).

« Dresser les ac­tions à pri­vi­lé­gier et la marche à suivre pour per­mettre le re­tour à l’équilibre bud­gé­taire prévu en 2013 – 2014 et as­surer un ren­for­ce­ment des fi­nances pu­bliques à moyen terme […] » (I-p.6).

La dé­marche dans la­quelle nous en­ferme le mandat donné par le Mi­nistre au Co­mité consul­tatif, en igno­rant la di­men­sion struc­tu­relle de la crise, nous conduit à fra­gi­liser en­core plus les couches de la po­pu­la­tion les plus vul­né­rables. Les femmes en pre­mier lieu, dont l’intégration pro­fes­sion­nelle de qua­lité est loin d’être ac­com­plie. Il faut élargir le débat en dé­bor­dant la ques­tion des fi­nances pu­bliques pour dis­cuter des pistes de sortie de crise. C’est dans cette pers­pec­tive qu’on se se­rait at­tendu que le gou­ver­ne­ment pose le problème.

Il faut in­verser le rai­son­ne­ment et, partir des ser­vices que les Qué­bé­cois veulent se donner. Cela im­plique d’ajuster les re­venus aux be­soins ré­vélés. Il y a ur­gence à ré­ha­bi­liter la dé­pense pu­blique, non comme un coût, mais comme un le­vier de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique. L’impôt sur le re­venu des par­ti­cu­liers doit à nou­veau être consi­déré comme une source lé­gi­time de re­venus pour l’État et un outil im­por­tant de ré­duc­tion des in­éga­lités sociales.

Des mythes en série

De nom­breux constats ou conclu­sions du Co­mité consul­tatif, énoncés comme vé­rités in­con­tes­tables, re­pré­sentent au­tant de mythes ré­pétés à satiété.

Le pre­mier exemple de ce type d’énoncés nous est fourni par l’affirmation selon la­quelle ce qui n’est pas bon pour un mé­nage (l’endettement) est né­ces­sai­re­ment mau­vais pour une na­tion (« Nous vi­vons une si­tua­tion que nous n’accepterions pas sur le plan in­di­vi­duel », I-p. 7). Cette idée reçue, qui consiste à penser que la lo­gique d’un grand en­semble, comme une so­ciété, est iden­tique à celle de ses com­po­santes, c’est-à-dire les in­di­vidus, re­pose sur un rai­son­ne­ment fal­la­cieux. En effet, on ne peut as­si­miler la dette des ad­mi­nis­tra­tions pu­bliques aux dettes que contractent des mé­nages qui dé­pensent plus qu’ils ne gagnent. D’une part, les dé­penses pu­bliques consti­tuent aussi des re­venus pour l’ensemble de l’économie ; d’autre part, un gou­ver­ne­ment peut aussi dé­cider de re­lever ses re­venus quand il le veut, ce que ne peut pas tou­jours faire un in­di­vidu ou un ménage.

Autre af­fir­ma­tion er­ronée, la dette ac­tuelle ne se­rait qu’un poids pour l’économie et un far­deau pour les gé­né­ra­tions fu­tures. C’est ou­blier qu’en contre­partie de la dette, nous lais­sons aussi des ac­tifs : des ac­tifs ma­té­riels d abord (in­fra­struc­tures pu­bliques), mais aussi des ac­tifs non ma­té­riels, tels une po­pu­la­tion édu­quée et en santé, des ser­vices pu­blics de qua­lité, une so­li­da­rité entre les ca­té­go­ries de la po­pu­la­tion et un tissu so­cial fort. Au­tre­ment dit, au lieu de se de­mander seule­ment qui paiera la dette, il fau­drait éga­le­ment se de­mander qui en pro­fi­tera et quel se­rait le coût de s’en passer. Ce sont les dé­penses pu­bliques qui ont été al­louées aux im­mo­bi­li­sa­tions, aux ser­vices d’éducation et de santé ou en­core aux po­li­tiques fa­mi­liales – et la liste est loin d’être ex­haus­tive – qui, en tant qu’investissements pro­duc­tifs, ont été et sont ga­rantes du dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique. Les dé­penses dites « so­ciales », qui ont de nom­breuses im­pli­ca­tions éco­no­miques, ne sont pas seule­ment un coût : elles sont aussi un in­ves­tis­se­ment pour l’ensemble de la so­ciété et son ac­ti­vité productrice.

Troi­sième mythe : la ponc­tion in­utile par l’État. Les membres du Co­mité consul­tatif sur l’économie et les fi­nances pu­bliques, dans leur deuxième fas­ci­cule, n’ont pas peur de lancer une af­fir­ma­tion éton­nante : « Dès que l’État pré­lève un dollar, c’est un dollar de moins à la dis­po­si­tion des ci­toyens ou des en­tre­prises pour dé­penser, épar­gner ou in­vestir ». Comme si l’État ne dé­pen­sait pas, n’épargnait pas ou n’investissait pas ! De plus, ils en ra­joutent en concluant que « les taxes, im­pôts et ta­rifs ont ainsi un im­pact né­gatif à long terme sur la crois­sance éco­no­mique » (II-p.69). Une telle af­fir­ma­tion sus­cite de vives contro­verses entre les éco­no­mistes, et constitue, pour cer­tains, un plai­doyer pour un désen­ga­ge­ment pu­blic. À ce compte-là, à quand la dis­pa­ri­tion de l’État et des ser­vices publics ?

Le sec­teur privé se­rait plus ef­fi­cace que le sec­teur pu­blic, en­core un mythe. Cela ne re­pose sur au­cune dé­mons­tra­tion éco­no­mique ri­gou­reuse. Il peut exister ici et là des dé­penses in­utiles dans toute ad­mi­nis­tra­tion, au­tant dans le privé que dans le pu­blic, mais rien ne permet de dire que le sec­teur pu­blic est sy­no­nyme d’inefficacité, au contraire. Cette croyance est à la base de l’affirmation du fas­ci­cule 2 selon la­quelle le sec­teur de la santé au­rait in­térêt à s’inspirer du sec­teur de l’éducation où « la concur­rence avec un sec­teur privé im­por­tant a éga­le­ment pour effet de sti­muler l’innovation et la per­for­mance ». Dans le même souffle, les au­teurs si­gnalent l’ampleur des pro­blèmes de dé­cro­chage sco­laire et de sous-diplômation qui af­fectent le sys­tème d’éducation (II-p. 13). Éton­nam­ment, aucun lien n’est établi entre les deux phé­no­mènes. Ils évoquent le cas de la Suède qui a sys­té­ma­tisé et gé­né­ra­lisé la co­exis­tence d’écoles pu­bliques et pri­vées. Or, les ana­lyses cré­dibles de ce sys­tème montrent qu’il s’enfonce de­puis les an­nées 1990 dans une dy­na­mique d’inégalités et que les élèves pro­ve­nant de mi­lieux dé­fa­vo­risés re­çoivent de moins en moins d’aide. Le pro­gramme PISA [7] in­dique que la Suède dé­grin­gole de­puis 2000 dans le clas­se­ment et que le pays n’a pas une per­for­mance des plus en­viables. En ce qui a trait au sys­tème de santé, ils citent les Pays-Bas comme exemple de ce qu’il est pos­sible de faire en s’appuyant sur la « concur­rence en­ca­drée ». Dans ce pays où tout le monde est tenu d’avoir une assurance-santé privée, l’argumentaire des ex­perts du gou­ver­ne­ment omet une ques­tion cru­ciale : qui pro­fi­te­rait de ce type d’évolution, si ce n’est le sec­teur des as­su­rances commerciales ?

Enfin, un mythe des plus te­naces et des plus nui­sibles pour la qua­lité du débat dé­mo­cra­tique sur les fi­nances pu­bliques est celui de la neu­tra­lité des éco­no­mistes. Il faut sa­voir en effet que l’économie est tra­versée par des op­po­si­tions de fond, et non de dé­tail, entre les éco­no­mistes et qu’elle n’est pas une science neutre. Les éco­no­mistes que l’on a mo­bi­lisés pour pro­duire les fas­ci­cules sup­posés nous of­frir un diag­nostic in­dis­cu­table, livrent une ana­lyse ty­pique de la pensée do­mi­nante en éco­nomie et pré­sentent une prise de po­si­tion qui est tout sauf neutre.

L’équité et l’efficacité

L’hypothèque qui pèse sur les gé­né­ra­tions fu­tures n’est donc pas la dette. Une vé­ri­table hy­po­thèque se­rait de laisser des ser­vices pu­blics de faible qua­lité. L’exemple le plus si­gni­fi­catif de cela est l’éducation. Il faut fa­vo­riser la for­ma­tion, source d’innovation et de pro­duc­ti­vité à l’origine de la crois­sance éco­no­mique. Pré­server et amé­liorer un sys­tème d’éducation est un des moyens de per­mettre à la fois l’efficacité de l’économie et l’équité en­vers les gé­né­ra­tions fu­tures. L’abandon sco­laire massif que nous connais­sons de­puis des an­nées est un scan­dale et un gas­pillage pour l’avenir éco­no­mique et so­cial du Québec. Re­va­lo­riser les fi­lières pro­fes­sion­nelles et tech­niques, dé­ve­lopper la for­ma­tion continue et fa­vo­riser l’accès aux études post-secondaires doit être une prio­rité. Ce­pen­dant, l’équité in­ter­gé­né­ra­tion­nelle n’est pas la seule équité qui soit com­pro­mise par le dé­cro­chage sco­laire. L’équité intra-générationnelle l’est éga­le­ment en raison des pro­fondes in­éga­lités qui se creusent aujourd’hui sous nos yeux entre les jeunes eux-mêmes. Le dé­ve­lop­pe­ment de tra­jec­toires édu­ca­tion­nelles pour les mieux nantis contribue à ac­cen­tuer l’iniquité intra-générationnelle. Le dé­cro­chage est, en bonne partie, le pro­duit des mau­vais choix de po­li­tiques bud­gé­taires adop­tées par le passé.

Nous ne sau­rions sous-estimer éga­le­ment l’importance des autres ser­vices pu­blics qui pour­suivent aussi des ob­jec­tifs d’équité [8] . Ceux de la santé, mais aussi ceux de garde d’enfants ou de sou­tien aux autres per­sonnes dé­pen­dantes sont né­ces­saires pour pour­suivre l’équité entre les hommes et les femmes, ob­jectif qui est loin d’être réa­lisé en­core. Les ser­vices pu­blics de l’emploi le sont aussi pour as­surer, no­tam­ment, l’équité entre les per­sonnes en em­ploi et celles qui en sont pri­vées. Les ser­vices aux per­sonnes vieillis­santes as­surent l’équité inter-générationnelle qu’il nous in­combe aujourd’hui de ga­rantir. Il s’agit de la dette que nous de­vons ho­norer aujourd’hui en­vers nos aînés et aî­nées pour l’héritage qu’ils nous ont légué en construi­sant, par leur contri­bu­tion pro­duc­tive passée, la so­ciété québécoise.

L’équité et l’efficacité sont liées : une so­ciété in­équi­table n’est pas une so­ciété ef­fi­cace, puisqu’elle ne permet pas à sa po­pu­la­tion de réa­liser son potentiel.

La dette éco­lo­gique : un pro­blème in­con­tour­nable pour le dé­ve­lop­pe­ment futur

Nous sommes d’avis que la pire hy­po­thèque que nous lé­guons ac­tuel­le­ment aux gé­né­ra­tions fu­tures est une pla­nète pillée et pol­luée. Cette dette éco­lo­gique pose la né­ces­sité d’un vé­ri­table dé­ve­lop­pe­ment du­rable qui n’a rien à voir avec la dé­fi­ni­tion qu’en donne le Co­mité du mi­nistre Ba­chand. Les au­teurs ré­duisent cette obli­ga­tion à une ques­tion bud­gé­taire, sug­gé­rant que son souci est de « faire bé­né­fi­cier le Québec de fi­nances pu­bliques équi­li­brées à long terme, res­pec­tant la ca­pa­cité des gé­né­ra­tions fu­tures d’effectuer leurs propres choix » et les au­teurs pré­tendent que ceci « cor­res­pond à la dé­fi­ni­tion même du dé­ve­lop­pe­ment du­rable » (I-p.4). Cette po­si­tion par­ti­cu­lière du Co­mité consul­tatif est plus ré­duc­trice que celle du Pre­mier ministre.

« La crise éco­no­mique n’est pas le seul défi au­quel nous fai­sons face. Cette éco­nomie, que tous les pays du monde es­saient aujourd’hui de re­lancer, a fait une si mau­vaise uti­li­sa­tion des res­sources de la pla­nète qu’elle est de­venue une me­nace. Et il y a aussi la crise en­vi­ron­ne­men­tale. J’ai la pro­fonde convic­tion que cette double crise dé­clen­chera la vé­ri­table ré­vo­lu­tion du dé­ve­lop­pe­ment du­rable. Un meilleur monde en émer­gera, et le Québec y contri­buera » [9] .

En dépit de l’urgence sou­levée par le Pre­mier mi­nistre, à Co­pen­hague le Québec pré­sen­tait une po­si­tion res­pec­tant à peine la moitié de la cible jugée mi­ni­male par la com­mu­nauté scien­ti­fique [10], sous pré­texte qu’il ne pour­rait pas sup­porter une dette plus im­por­tante. Malgré tout, le Québec se dit in­té­ressé par un marché du car­bone pour gérer le pro­blème des chan­ge­ments cli­ma­tiques. Ce­pen­dant s’engager dans un tel marché com­por­te­rait des obli­ga­tions fi­nan­cières de plu­sieurs mil­liards de dol­lars de fonds pu­blics dans un proche avenir.

Le co­mité consul­tatif ne parle pas de cette dette éco­lo­gique. Son mandat est trop ré­duc­teur. En plus des coûts des chan­ge­ments cli­ma­tiques, on pour­rait in­clure ceux qui pro­viennent de l’exploitation ir­res­pon­sable de nos res­sources na­tu­relles (fo­rêts, pêches, mines et agri­cul­ture). La crois­sance éco­no­mique dont parle le mandat du Co­mité consul­tatif n’est vrai­ment pas en ac­cord avec les pré­oc­cu­pa­tions de la so­ciété qué­bé­coise d’aujourd’hui.

D’autres sources de re­venus pour l’État

Malgré tout, il faut bien que l’État se fi­nance. Le Co­mité du Mi­nistre fa­vo­rise alors des hausses de la ta­ri­fi­ca­tion de pré­fé­rence à l’augmentation des im­pôts sur les re­venus. En effet, selon les membres du co­mité, l’impôt sur les re­venus pro­vo­que­rait des ef­fets plus per­vers que la ta­ri­fi­ca­tion. L’impôt se­rait une taxe sur le tra­vail et ainsi « on di­minue l’incitation à tra­vailler et on dé­cou­rage les tra­vailleurs qui le dé­si­rent à ajouter à leur pres­ta­tion de tra­vail » (II-p.70). Les ré­centes ré­duc­tions d’impôt du gou­ver­ne­ment Cha­rest ont-elles contribué à l’augmentation des pres­ta­tions de tra­vail pour ceux et celles qui en ont bé­né­ficié ? Où sont les éva­lua­tions dé­mon­trant que les quelques di­zaines de dol­lars de moins payées par cer­tains contri­buables ont mo­difié vrai­ment le com­por­te­ment des Qué­bé­cois et Qué­bé­coises ? De­vant une telle af­fir­ma­tion, le Co­mité consul­tatif pri­vi­légie donc l’augmentation des ta­rifs, af­fir­mant que « la ta­ri­fi­ca­tion est une forme de pré­lè­ve­ment moins dom­ma­geable pour l’activité éco­no­mique » (II-p.77). Une plus grande im­por­tance ac­cordée à la ta­ri­fi­ca­tion se jus­tifie au Québec, selon eux, parce que nous l’utilisons moins qu’ailleurs ! Mais sur­tout, soutiennent-ils, l’utilisation plus im­por­tante des ta­rifs « in­duit les bons com­por­te­ments de la part des uti­li­sa­teurs de ser­vices pu­blics, en éta­blis­sant un lien di­rect et trans­pa­rent entre l’utilisation du ser­vice et son coût pour celui qui en bé­né­ficie » (II-p.81). Les pré­lè­ve­ments fis­caux de l’État ne sont ana­lysés que dans une pers­pec­tive in­di­vi­duelle, d’utilisateur-payeur, sans tenir compte de la ré­par­ti­tion de la ri­chesse et de la ré­duc­tion des inégalités.

Comme il y a plu­sieurs ma­nières d’augmenter les pré­lè­ve­ments, les prin­cipes qui doivent nous guider à cet égard sont ceux de l’équité et de la pro­tec­tion de l’environnement. L’ampleur des hausses de contri­bu­tions fis­cales doit être en rap­port avec la ca­pa­cité de payer des en­tre­prises ou des par­ti­cu­liers. En ce sens, il faut ré­ta­blir une struc­ture plus pro­gres­sive des taux d’imposition. Cer­taines ta­ri­fi­ca­tions et taxes comme celles des pro­duits éner­gi­vores ou de luxe de­vraient être haus­sées. N’oublions pas non plus l’absence de vé­ri­tables re­de­vances sur les res­sources na­tu­relles que, lorsqu’elles existent, le Québec ou­blie, semble-t-il, de réclamer.

L’objectif du gou­ver­ne­ment du Québec de ré­duire de 4,6 % à 3,2 % le taux an­nuel de crois­sance des dé­penses de pro­grammes d’ici 2013 – 2014, si­gnifie une com­pres­sion des dé­penses de 900 mil­lions de dol­lars par année, de près de 4 mil­liards en 4 ans. Est-ce sou­hai­table ? Déjà, la po­li­tique de ré­duc­tion de la fonc­tion pu­blique (ne com­bler qu’un dé­part à la re­traite sur deux) s’est ré­vélée ca­tas­tro­phique. La pré­si­dente du Conseil du trésor Mo­nique Gagnon-Tremblay a même an­noncé sa ré­vi­sion. Dans une pers­pec­tive de re­nou­vel­le­ment du per­sonnel, la dé­gra­da­tion des condi­tions de tra­vail qui pré­vaut de­puis plu­sieurs an­nées dans le sec­teur pu­blic ne peut que rendre très dif­fi­cile le re­cru­te­ment de res­sources rares, éga­le­ment en de­mande dans le sec­teur privé. Avoir des ser­vices pu­blics de qua­lité aptes à ré­pondre aux be­soins des Qué­bé­cois et des Qué­bé­coises et à leurs en­tre­prises ne peut se faire à ra­bais, aujourd’hui comme dans le futur. De plus, la « re­prise », de­puis le se­cond tri­mestre de 2009, est très fra­gile et tout re­tour pré­ci­pité à l’équilibre bud­gé­taire ne pour­rait que la compromettre.

Conclu­sion

Les propos avancés dans les deux pre­miers fas­ci­cules du Co­mité consul­tatif sur les fi­nances pu­bliques sont su­per­fi­ciels, ten­dan­cieux et alar­mistes. Ils re­prennent, comme s’il s’agissait de vé­rités uni­ver­selles, plu­sieurs mythes. À partir d’un diag­nostic dé­formé, les so­lu­tions qui s’ensuivent, pré­sen­tées de ma­nière plus dé­taillée dans le der­nier fas­ci­cule, sur­prennent peu quand on connaît la com­po­si­tion du co­mité : cou­pures bud­gé­taires, re­cours accrû à la ta­ri­fi­ca­tion des ser­vices pu­blics, pri­va­ti­sa­tion et mise en concur­rence des ser­vices pu­blics avec les ser­vices privés comme étant les seules op­tions pos­sibles. Pen­dant ce temps, on oc­culte les vraies ques­tions. Quels sont les défis éco­no­miques des an­nées à venir ? Quels moyens souhaitons-nous adopter, comme so­ciété, pour les re­lever ? Quelles res­sources voulons-nous y consa­crer et par quels moyens de fi­nan­ce­ment les constituer ?

De toute évi­dence, le débat reste ou­vert. Il faudra re­prendre l’exercice sérieusement.

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Notes

[1] Gou­ver­ne­ment du Québec. Dé­cembre 2009 et jan­vier 2010. Le Québec face à ses défis — Fas­ci­cule 1 et Fas­ci­cule 2 dans le texte iden­ti­fiés par I et II respectivement.

[2] Les per­sonnes in­té­res­sées à ap­pro­fondir les su­jets abordés ici sont in­vi­tées à se ré­férer au Dos­sier fi­nances pu­bliques (« www.economieautrement.org ») qui ras­semble plu­sieurs do­cu­ments de spécialistes.

[3] Pa­ri­zeau, Jacques. 2009. La sou­ve­rai­neté du Québec, hier, aujourd’hui et de­main. Mont­réal : Les édi­tions Mi­chel Brûlé, p.216.

[4] Gill, Louis. Lettre au mi­nistre des Fi­nances, Ray­mond Ba­chand, 29 jan­vier 2010. Dis­po­nible sur le site www.economieautrement.org.

[5] Pa­ri­zeau, Jacques. 2009. op. cit. cha­pitre VII.

[6] Fi­nances Québec. Plan bud­gé­taire 2009 – 2010, p. C.17

[7] PISA, Pro­gramme in­ter­na­tional pour le suivi des ac­quis des élèves : une éva­lua­tion de na­ture in­ter­na­tio­nale parmi les pays de l’OCDE.

[8] Mac­kenzie, Hugh et Ri­chard Shil­lington. 2009. L’aubaine dis­crète du Ca­nada, les avan­tages tirés des ser­vices pu­blics. Centre ca­na­dien de po­li­tiques al­ter­na­tives, avril.

[9] « L’occasion de se dé­mar­quer », Dis­cours inau­gural du Pre­mier mi­nistre à l’ouverture de l’Assemblée na­tio­nale le 10 mars 2009, p.7, « http://www.plq.org/pdf/discours_ina… ».

[10] Quelle cible de ré­duc­tion d’émissions de gaz à effet de serre à l’horizon 2020 ?, MDDEP, oc­tobre 2009, p.21 et suivantes.

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