L’Europe et ses crises

Mis en ligne le 19 février 2010

Pu­blié sur Contre­temps (http://www.contretemps.eu)

La crise de lé­gi­ti­mité que tra­verse la construc­tion eu­ro­péenne trouve en partie ses ori­gines dans les contra­dic­tions in­hé­rentes aux classes do­mi­nantes conti­nen­tales. Un ou­vrage ins­piré des concepts de Gramsci cherche à ap­pré­hender les li­mites de la gou­ver­nance néo-libérale de l’Europe.

Les néo-gramsciens, l’intégration eu­ro­péenne et le néolibéralisme.A propos de Contra­dic­tions and Li­mits of Neo­li­beral Eu­ro­pean Go­ver­nance, édité par Bas­tiaan van Apel­doorn, Jan Dra­ho­koupil et Laura Horn (Pal­grave Mac­Millan, 2008)

Crise de lé­gi­ti­mité, étude du projet d’intégration eu­ro­péenne et néo-gramscisme

La dé­cennie qui vient de se ter­miner a été mar­quée en Eu­rope par une montée de l’euroscepticisme. En 2002, les di­ri­geants eu­ro­péens étaient pleins d’optimisme quant à l’avenir du pro­cessus d’intégration eu­ro­péenne, et pour cause. L’euro ve­nait de rem­placer dé­fi­ni­ti­ve­ment les mon­naies na­tio­nales des pays de l’eurozone malgré de sombres pro­nos­tiques du­rant les an­nées 90s sur les pos­si­bi­lités de réus­site d’un tel projet. En 2003, la France et l’Allemagne avait mené la fronde contre l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis et leurs al­liés au conseil de sé­cu­rité de l’ONU, et malgré l’alignement pro-américain d’importants par­te­naires eu­ro­péens (la Grande Bre­tagne, l’Italie, l’Espagne mais aussi la Po­logne) et la di­vi­sion po­li­tique ma­ni­feste entre les membres de l’UE, ces pays pou­vaient se pré­senter comme les cham­pions du droit in­ter­na­tional et les par­ti­sans d’un im­pé­ria­lisme bien­veillant (même si deux ans au­pa­ra­vant ils avaient par­ti­cipé à l’invasion de l’Afghanistan et que quelques mois après l’invasion de l’Irak ils ont ma­ni­festé leur sou­tien à l’occupation de ce pays).

Mais en 2005, les élec­to­rats fran­çais et néer­lan­dais ont mas­si­ve­ment re­jeté le projet de consti­tu­tion eu­ro­péenne, dans un scrutin où les prin­ci­pales forces po­li­tiques de ces deux pays se sont trou­vées dans le camp des vaincus. Et puis, en juin 2008, le texte qui a rem­placé le projet de consti­tu­tion — dé­sor­mais un simple traité, une ma­nœuvre vi­sant à rendre pos­sible sa ra­ti­fi­ca­tion par les par­le­ments fran­çais et néer­lan­dais sans sou­mettre à nou­veau le projet à ré­fé­rendum – a été re­jeté par l’électorat ir­lan­dais. Les Ir­lan­dais ont dû re­voter un an plus tard pour que le texte soi ra­tifié chez eux, mais toute cette af­faire est gro­tesque au point que per­sonne ne peut sé­rieu­se­ment af­firmer que la ra­ti­fi­ca­tion du traité est la vo­lonté de la ma­jo­rité de l’électorat ir­lan­dais. Et pa­ral­lè­le­ment à ces ré­sul­tats ré­fé­ren­daires, la par­ti­ci­pa­tion aux élec­tions pour le par­le­ment eu­ro­péen, seule ins­ti­tu­tion eu­ro­péenne élue, a continué sa ten­dance à la baisse : 45,5% en 2004 et 43% en 2009, le chiffre le plus bas de l’histoire de ce scrutin.

Ces ré­sul­tats élec­to­raux, com­binés à la montée de dis­cours et de forces po­li­tiques eu­ros­cep­tiques, tra­duisent une crise de lé­gi­ti­mité du projet eu­ro­péen. Cette crise de lé­gi­ti­mité re­monte à plus loin, comme le montre Bas­tiaan van Apel­doorn dans sa prin­ci­pale contri­bu­tion à ce volume[1] [1]. C’est de­puis le traité de Maas­tricht et sa consé­cra­tion des po­li­tiques de ri­gueur qu’une mé­fiance vis-à-vis du projet d’intégration eu­ro­péenne va s’accentuant. Cette mé­fiance s’est dé­ve­loppée et se dé­ve­loppe à des rythmes in­égaux en Eu­rope. Mais de­puis le rejet du projet de consti­tu­tion, même une or­ga­ni­sa­tion comme la Confé­dé­ra­tion Eu­ro­péenne des Syn­di­cats (CES) s’est sentie obligée de cri­ti­quer ver­ba­le­ment l’Europe néolibérale.

La crise de lé­gi­ti­mité du pro­cessus d’intégration eu­ro­péenne a trans­formé cette ques­tion en un enjeu po­li­tique ma­jeur de la pé­riode que nous tra­ver­sons. Il existe de nom­breuses ana­lyses de ce qui dans le projet eu­ro­péen pose pro­blème, de ce qui doit changer et de com­ment s’y prendre. Mais dans une pers­pec­tive mar­xiste, il y a peu de tra­vaux qui portent sur la ques­tion et en­core moins qui se soient pen­chés sur le pro­blème de ma­nière sys­té­ma­tique. Une ex­cep­tion est le cou­rant de pensée mar­xiste néo-gramscien, et no­tam­ment les néo-gramsciens européens.

Le néo-gramscisme est un cou­rant de pensée mar­xiste qui émerge vers le début des an­nées 80s, après la dé­cou­verte des tra­vaux de Gramsci par les mar­xistes an­glo­phones, grâce à la tra­duc­tion des œuvres de celui-ci en an­glais du­rant la pré­cé­dente décennie[2] [2]. Deux écoles se dé­ve­loppent, pa­ral­lè­le­ment et en lien l’une à l’autre. D’un côté, les néo-gramsciens nord-américains, au­tour de Ro­bert Cox et un peu plus tard Ste­phen Gill[3] [3] et de l’autre, les néo-gramsciens de l’école d’Amsterdam, prin­ci­pa­le­ment au­tour des tra­vaux de Kees van der Pijl[4] [4].

Leur prin­ci­pale pré­oc­cu­pa­tion est de dé­ve­lopper un mar­xisme qui rompe avec ce qu’ils conçoivent comme un éco­no­misme sté­rile. D’où leur in­térêt pour Gramsci et son concept d’hégémonie, ce ré­gime de do­mi­na­tion po­li­tique où la bour­geoisie as­sied sa do­mi­na­tion plus sur le consen­te­ment des classes do­mi­nées et moins sur sa ca­pa­cité de coer­ci­tion. Les néo-gramsciens voient dans ces tra­vaux la pos­si­bi­lité de dé­ve­lopper une théorie du po­li­tique qui traite sé­rieu­se­ment les as­pects idéo­lo­giques de la lutte des classes, en leur re­con­nais­sant une cer­taine au­to­nomie et un rôle plus im­por­tant dans le dé­ve­lop­pe­ment historique.

Ce sont les néo-gramsciens de l’école d’Amsterdam qui ont mené un tra­vail sys­té­ma­tique sur l’évolution des ca­pi­ta­lismes eu­ro­péens et par consé­quent du pro­cessus d’intégration eu­ro­péenne. Leurs tra­vaux ont été pu­bliés sous forme d’articles dans des re­vues aca­dé­miques tout au long des an­nées 90s et en­suite dans une série d’ouvrages consa­crés spé­ci­fi­que­ment à la question[5] [5].

L’Europe du grand capital

C’est Bas­tiaan van Apel­doorn qui a écrit le livre de ré­fé­rence néo-gramscien sur l’intégration eu­ro­péenne. Dans un ou­vrage de 2002[6] [6], qui pour une bonne part est une étude consa­crée au lobby pa­tronal dé­nommé « Table Ronde des In­dus­triels Eu­ro­péens » (« Eu­ro­pean Round Table of In­dus­tria­lists » — ERT) re­grou­pant les di­ri­geants d’une cin­quan­taine de grandes mul­ti­na­tio­nales eu­ro­péennes, il montre com­ment dès 1983, date de créa­tion de l’ERT, les frac­tions les plus in­ter­na­tio­na­li­sées du grand ca­pital eu­ro­péen se sont or­ga­ni­sées pour re­lancer et fa­çonner le pro­cessus d’intégration eu­ro­péenne. Par le biais des ac­ti­vités de l’ERT et de chacun de ses membres, les mul­ti­na­tio­nales eu­ro­péennes ont mis en avant un projet qui a abouti dans un pre­mier temps à l’Acte Unique de 1986, dont l’objectif prin­cipal était d’avancer vers l’achèvement du marché in­té­rieur en éli­mi­nant toutes les bar­rières non-tarifaires, et en­suite au traité de Maas­tricht et l’Union Eco­no­mique et Monétaire.

La partie la plus in­té­res­sante du livre est la do­cu­men­ta­tion d’un conflit qui a di­visé les grandes mul­ti­na­tio­nales de l’ERT du­rant les an­nées 1980 entre une frac­tion que van Apel­doorn ap­pelle ‘‘eu­ro­péa­niste’’ et une autre qu’il ap­pelle ‘‘glo­ba­liste’’. La frac­tion ‘‘eu­ro­péa­niste’’ por­tait un projet néo-mercantiliste qui avait pour ob­jectif la créa­tion d’un grand marché do­mes­tique pour les firmes eu­ro­péennes avec si né­ces­saire la mise en place d’une po­li­tique in­dus­trielle eu­ro­péenne et de ta­rifs ex­té­rieurs pro­tec­tion­nistes, le tout vi­sant à per­mettre aux mul­ti­na­tio­nales eu­ro­péennes de faire face à la concur­rence amé­ri­caine et ja­po­naise. La frac­tion ‘‘glo­ba­liste’’ por­tait au contraire un projet néo­li­béral, dans le­quel le marché unique se­rait une grande zone de libre échange ou­verte sur le marché mon­dial. Du­rant les an­nées 1980, c’est la frac­tion ‘‘eu­ro­péa­niste’’ qui a pré­valut dans l’ERT, mais à partir de la fin de la dé­cennie elle a cédé du ter­rain à la frac­tion ‘‘glo­ba­liste’’, se conver­tis­sant en grande partie au projet de celle-ci. C’est donc le projet néo­li­béral qui a fa­çonné le traité de Maastricht.

Malgré leurs di­ver­gences, les deux frac­tions étaient unies pour de­mander une of­fen­sive contre les ac­quis du mou­ve­ment ou­vrier, et donc la flexi­bi­li­sa­tion du marché du tra­vail et le dé­man­tè­le­ment de l’état pro­vi­dence. Si­gni­fi­ca­ti­ve­ment, le ca­pital fran­çais était la force do­mi­nante dans la frac­tion ‘‘eu­ro­péa­niste’’, dans la­quelle les ita­liens par­ti­ci­paient aussi, alors que le ca­pital bri­tan­nique struc­tu­rait le pôle ‘‘glo­ba­liste’’, avec la par­ti­ci­pa­tion plus ti­morée des allemands.

La frac­tion ‘‘eu­ro­péa­niste’’ a aussi mis en place en 1987 l’ « As­so­cia­tion for the Mo­ne­tary Union of Eu­rope » (AMUE) parce que le consensus dans l’ERT en fa­veur de l’UEM n’était pas suf­fi­sam­ment fort. Mais à partir de la fin des an­nées 1980 le conflit entre les deux frac­tions s’atténue, ce qui permet aux grandes mul­ti­na­tio­nales bri­tan­niques de ré­in­té­grer le lobby, et les ‘‘eu­ro­péa­nistes’’ s’alignent sur les ‘‘glo­ba­listes’’. Du projet néo-mercantiliste, il ne sera re­tenu que les as­pects qui cor­res­pon­daient aux pré­oc­cu­pa­tions du projet néo­li­béral, à sa­voir l’offensive contre les ac­quis du mou­ve­ment ou­vrier. Ni une po­li­tique in­dus­trielle eu­ro­péenne, ni une vraie po­li­tique eu­ro­péenne de re­cherche et dé­ve­lop­pe­ment, ni des me­sures pro­tec­tion­nistes ne fi­gu­re­ront dans le projet eu­ro­péen tel qu’il se dé­ve­loppe du­rant les an­nées 1990.

Van Apel­doorn finit le livre en concluant que le mo­dèle de ca­pi­ta­lisme qui a émergé en Eu­rope après les re­struc­tu­ra­tions des an­nées 1980 et 1990 n’est pas en­tiè­re­ment néo­li­béral. Il uti­lise le terme ‘‘néo­li­bé­ra­lisme en­châssé’ (embedded)’[7] [7] pour dé­si­gner un mo­dèle où des élé­ments de pro­tec­tion so­ciale persistent.

Les li­mites du ‘‘néo­li­bé­ra­lisme enchâssé’’

Le livre part de ce concept, conçu comme un projet hé­gé­mo­nique ar­ti­culé au­tour des in­té­rêts prin­ci­pa­le­ment du ca­pital fi­nan­cier trans­na­tional mais in­cor­po­rant aussi, au moins ver­ba­le­ment, les in­té­rêts du ca­pital in­dus­triel et d’une partie du mou­ve­ment ou­vrier. Ces trois forces so­ciales forment le bloc his­to­rique qui porte le projet de ‘‘néo­li­bé­ra­lisme en­châssé’’. Celui-ci est un projet hé­gé­mo­nique trans­na­tional, c’est-à-dire éla­boré par des forces so­ciales qui dé­passent les li­mites étroites de l’Etat-nation, et il trouve son ex­pres­sion idéo­lo­gique dans la stra­tégie de Lis­bonne qui cherche à com­biner les ré­fé­rences aux ob­jec­tifs de com­pé­ti­ti­vité et la co­hé­sion so­ciale. Mais la gou­ver­nance eu­ro­péenne qui en ré­sulte est ‘‘asy­mé­trique’’. Au ni­veau su­pra­na­tional – c’est-à-dire la Com­mis­sion – do­mine le néo­li­bé­ra­lisme alors qu’au ni­veau na­tional des élé­ments de pro­tec­tion so­ciale per­sistent. Mais dans ce projet hé­gé­mo­nique, il est donné prio­rité à tout ce qui re­lève de la ré­or­ga­ni­sa­tion néo­li­bé­rale du ca­pi­ta­lisme eu­ro­péen, et donc pro­gres­si­ve­ment les élé­ments de pro­tec­tion so­ciale au ni­veau na­tional sont sapés. C’est ce qui fait que pro­gres­si­ve­ment le mou­ve­ment ou­vrier se dé­tache de la stra­tégie de Lisbonne.

Bien sûr, comme le montre An­dreas Bieler dans le der­nier cha­pitre du livre[8] [8], le mou­ve­ment ou­vrier n’est pas ho­mo­gène dans son at­ti­tude en­vers le ‘‘néo­li­bé­ra­lisme en­châssé’’. En même temps que les confé­dé­ra­tions prin­ci­pales – re­grou­pées dans la CES – com­mencent petit à petit à changer de dis­cours sur le projet eu­ro­péen, il y a une aile ra­di­cale dans le mou­ve­ment ou­vrier eu­ro­péen qui s’oppose clai­re­ment à la re­struc­tu­ra­tion néo­li­bé­rale des ca­pi­ta­lismes eu­ro­péens, le syn­dicat fran­çais So­li­daires en étant l’exemple le plus im­por­tant. Cette di­vi­sion s’est clai­re­ment af­firmée par rap­port au projet de consti­tu­tion eu­ro­péenne. Alors que plu­sieurs syn­di­cats en France ont fait cam­pagne contre la consti­tu­tion (So­li­daires, FO et après une ré­volte in­terne, la CGT), les confé­dé­ra­tions syn­di­cales en Grande Bre­tagne et en Al­le­magne ont sou­tenu le projet.

Cette hé­té­ro­gé­néité dans le mou­ve­ment ou­vrier concerne aussi les pra­tiques vi­sant à dé­fendre les in­té­rêts des tra­vailleurs. Alors que contre la di­rec­tive Bol­ke­stein par exemple, la Fé­dé­ra­tion Eu­ro­péenne des Syn­di­cats des Ser­vices Pu­blics (Eu­ro­pean Fe­de­ra­tion of Pu­blic Ser­vice Unions — EPSU) a par­ti­cipé à plu­sieurs ma­ni­fes­ta­tions et a noué des al­liances avec d’autres mou­ve­ments so­ciaux dans le Forum So­cial Eu­ro­péen, la CES et en par­ti­cu­lier les confé­dé­ra­tions syn­di­cales al­le­mande et au­tri­chienne ont exigé que pen­dant une pé­riode al­lant jusqu’à sept ans, des res­tric­tions à la libre cir­cu­la­tion des tra­vailleurs ve­nant des pays de l’Europe Cen­trale et Orien­tale (ECO) se­raient mises en place, op­tant pour le pro­tec­tion­nisme contre la so­li­da­rité in­ter­na­tio­nale des travailleurs.

Pour van Apel­doorn, il n’y a pas que le mou­ve­ment ou­vrier qui com­mence à grincer des dents. L’auteur consi­dère que les re­pré­sen­tants du ca­pital in­dus­triel com­mencent à se dé­so­li­da­riser de la ten­ta­tive de la Com­mis­sion d’unifier les mar­chés fi­nan­ciers eu­ro­péens et de fa­vo­riser le pro­cessus de fu­sions et acquisitions[9] [9]. Pour les néo-gramsciens, il existe deux pers­pec­tives dis­tinctes au sein de la classe ca­pi­ta­liste. D’un côté, la pers­pec­tive du ca­pital pro­ductif (in­dus­triel), plus at­ta­chée à la né­ces­sité de ré­gu­la­tion du ca­pi­ta­lisme et à la for­ma­tion d’une main d’œuvre pro­duc­tive, et donc sen­sible à la né­ces­sité de me­sures de pro­tec­tion so­ciale, et de l’autre la pers­pec­tive du capital-argent (fi­nan­cier), dont la mo­bi­lité le rend in­dif­fé­rent à la ré­gu­la­tion du ca­pi­ta­lisme et clai­re­ment hos­tile à toute ten­ta­tive d’entraver le libre fonc­tion­ne­ment du marché ca­pi­ta­liste et donc au prin­cipe de pro­tec­tion so­ciale. Alors que la pé­riode d’avant l’Acte Unique était une pé­riode fondée sur un com­promis entre ces deux pers­pec­tives (et aussi sur un com­promis de classe entre le ca­pital in­dus­triel et le mou­ve­ment ou­vrier), la pé­riode du ‘‘néo­li­bé­ra­lisme en­châssé’’ voit la rup­ture de ces com­promis et le re­tour à la pré­émi­nence du ca­pital fi­nan­cier (et du ca­pital dans son en­semble sur le tra­vail). Mais plus cette ten­dance se réa­lise, plus elle sape les bases du nou­veau bloc his­to­rique ar­ti­culé au­tour du ca­pital financier.

De ma­nière gé­né­rale, les contri­bu­teurs à ce livre rap­prochent le concept de mo­dèle ca­pi­ta­liste néo­li­béral à l’idée d’un mo­dèle anglo-saxon, où les élé­ments de pro­tec­tion so­ciale se­raient in­exis­tants, où do­mi­ne­raient le ca­pital fi­nan­cier et la dis­tri­bu­tion des di­vi­dendes aux ac­tion­naires plutôt que la pla­ni­fi­ca­tion de long-terme des ac­ti­vités des en­tre­prises (la sha­re­hold value et le court-termisme plutôt que la ré­ten­tion et le ré­in­ves­tis­se­ment des pro­fits). Vu l’évolution des ca­pi­ta­lismes eu­ro­péens vers des mo­dèles ré­gulés selon ces principes-là, les au­teurs tirent comme conclu­sion que les an­ta­go­nismes at­lan­tiques sont en train de s’atténuer puisque l’autonomie de l’Europe vis-à-vis des Etats-Unis s’effrite. Alan Ca­fruny par exemple, dans sa contri­bu­tion sur les as­pects géo­po­li­tiques de la re­la­tion entre Eu­rope et Amérique[10] [10], af­firme que l’ « on peut sou­tenir que les puis­sances eu­ro­péennes ont at­teint la plus grande – bien que li­mitée – au­to­nomie vis-à-vis des Etats-Unis du­rant l’époque éta­tiste et du li­bé­ra­lisme enchâssé[11] [11], bien avant l’avènement du su­pra­na­tio­na­lisme, de la gou­ver­nance à plu­sieurs ni­veaux et de l’euro.« [12] [12]

Cette ana­lyse est plus ou moins nuancée selon les au­teurs. Vlie­gen­thart et Overbeek[13] [13] ana­lysent l’élargissement à l’Est comme un évé­ne­ment qui ren­force la dy­na­mique néo­li­bé­rale et du coup le camp néo­li­béral et pro-américain (Grande Bre­tagne et Ir­lande par exemple). Mais ils voient aussi les signes d’une ré­ac­tion à cette dy­na­mique au sein des pays de l’ECO, tout comme ils iden­ti­fient les contours d’une nou­velle confi­gu­ra­tion émer­gente, que nous avons ap­pelée – faute de mieux – le bloc ‘Euro-libéral’. Sou­te­nues par un en­semble de grands groupes in­dus­triels (dont plu­sieurs membres de l’ERT) qui sont in­ter­na­tio­na­le­ment com­pé­ti­tifs (mais dont la base est l’Europe). Avec comme fers de lance po­li­tique la Com­mis­sion eu­ro­péenne et les nou­veaux gou­ver­ne­ments al­le­mands et fran­çais, ces forces cherchent à uti­liser l’espace éco­no­mique eu­ro­péen élargi pour dé­fendre et dé­ve­lopper un com­plexe technologico-industriel eu­ro­péen le­quel de­vrait à terme pou­voir concur­rencer les Etats-Unis (ainsi que les grandes puis­sances in­dus­trielles d’Asie).[14] [14]

Forces et fai­blesses de l’approche néo-gramscienne

La force de l’approche néo-gramscienne est d’avoir mis en re­lief le degré au­quel le projet eu­ro­péen a été et continue d’être struc­turé au­tour des be­soins et des stra­té­gies du grand ca­pital eu­ro­péen. Cette ques­tion est assez im­por­tante et a déjà fait débat en France. Yves Sa­lesse, par exemple, a sou­tenu que le grand ca­pital est resté in­dif­fé­rent à la construc­tion eu­ro­péenne et qu’il cherche à li­miter cette construc­tion à une zone de libre échange[15] [15]. Et même s’il re­con­naît que le pro­cessus fait l’objet d’une lutte et qu’il existe des vi­sions concur­rentes de ce que doit de­venir l’Europe (es­sen­tiel­le­ment entre la France, la Grande Bre­tagne et l’Allemagne), il af­firme que le ca­pital n’est pas la force so­ciale qui pro­pulse le projet européen.

Or, les tra­vaux de van Apel­doorn en par­ti­cu­lier montrent que le grand ca­pital dans son en­semble vou­lait l’Europe telle qu’elle s’est construite jusqu’ici et qu’en plus cer­taines frac­tions du ca­pital eu­ro­péen in­ter­na­tio­na­lisé au­raient bien voulu voir un pro­cessus de construc­tion de l’Europe po­li­tique beau­coup plus poussé. Sa­lesse concède que l’UEM et la Banque Cen­trale Eu­ro­péenne (BCE) sont des élé­ments qui vont dans le sens de la construc­tion de l’Europe politique[16] [16] mais né­glige le sou­tien actif qu’a reçu l’euro de la part de la frac­tion ‘‘eu­ro­péa­niste’’ dans l’ERT, sans que cela si­gnifie de sur­croît que la frac­tion ‘‘glo­ba­liste’’ ait été op­posée à l’euro

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La deuxième grande force de cette ap­proche est de do­cu­menter la crise de lé­gi­ti­mité du projet eu­ro­péen telle qu’elle se dé­ve­loppe ces quinze der­nières an­nées. Cette crise de lé­gi­ti­mité se dé­ve­loppe sur la base d’une po­la­ri­sa­tion so­ciale qui va s’approfondissant, ce que les néo-gramsciens conçoivent à tra­vers le prisme du ‘‘néo­li­bé­ra­lisme en­châssé’’ et de l’érosion continue des élé­ments de pro­tec­tion so­ciale dans les ca­pi­ta­lismes eu­ro­péens. Ce fai­sant, ils montrent que l’hégémonie du groupe qui do­mine le projet eu­ro­péen ac­tuel s’affaiblit de plus en plus. Cela crée des es­paces pour l’émergence de ce qu’ils ap­pellent un bloc ‘‘contre-hégémonique’’ por­tant un projet alternatif.

Mais il y a un as­pect qui me pa­raît pro­blé­ma­tique dans l’approche néo-gramscienne. Alors qu’elle met en re­lief le rôle du grand ca­pital, elle n’explique pas très clai­re­ment les rai­sons qui ont poussé celui-ci à cher­cher la so­lu­tion à ses pro­blèmes à l’échelle eu­ro­péenne, par l’achèvement du marché in­té­rieur, et non plus à l’échelle na­tio­nale. Ce pro­blème a en partie à voir avec l’utilisation du concept de ‘‘classes trans­na­tio­nales’’. L’idée der­rière ce concept est qu’il peut se consti­tuer des classes so­ciales par delà les fron­tières na­tio­nales et qui peuvent éla­borer col­lec­ti­ve­ment des stra­té­gies pour dé­fendre et pro­mou­voir leurs in­té­rêts. Les néo-gramsciens ont de­puis long­temps porté leur at­ten­tion à l’étude de fo­rums comme la Tri­la­teral Com­mis­sion ou le Bil­der­berg Group dans les­quels des re­pré­sen­tants des classes di­ri­geantes oc­ci­den­tales se réunissent ré­gu­liè­re­ment. L’un des pre­miers livres de Kees van der Pijl s’intitule La créa­tion d’une classe di­ri­geante atlantique[17] [17].

Mais que des ca­pi­ta­listes, des bu­reau­crates ou autres membres des classes di­ri­geantes oc­ci­den­tales se réunissent pour dis­cuter ne si­gnifie pas qu’ils par­tagent les mêmes in­té­rêts, ou ont les mêmes liens avec les dif­fé­rents Etats na­tio­naux qui com­posent le monde oc­ci­dental. Ainsi, tant que les grands groupes ca­pi­ta­listes pou­vaient se sa­tis­faire des ap­puis qu’ils pou­vaient trouver dans leurs états na­tio­naux, il n’y avait pas be­soin de cher­cher des so­lu­tions à leurs pro­blèmes qui dé­passent ce cadre. Or, l’objectif de l’ERT dans les an­nées 1980 était non seule­ment d’impulser une of­fen­sive contre les ac­quis du mou­ve­ment ou­vrier, mais aussi et de ma­nière tout aussi im­por­tante, de re­lancer la construc­tion eu­ro­péenne et le marché in­té­rieur. D’ailleurs, van Apel­doorn men­tionne que la re­lance de la construc­tion eu­ro­péenne a suivi l’échec des ten­ta­tives d’apporter des so­lu­tions na­tio­nales aux pro­blèmes gé­nérés par la crise des an­nées 1970[18] [18].

La ques­tion qui se pose donc est pour­quoi à partir des an­nées 1970 il fal­lait que le grand ca­pital eu­ro­péen se mette à rai­sonner à l’échelle eu­ro­péenne. Comme Er­nest Mandel et Chris Harman l’ont montré dès le début des an­nées 70s[19] [19], la pres­sion concur­ren­tielle exercée par le ca­pital amé­ri­cain sur le ca­pital eu­ro­péen obli­geait ce der­nier à se re­grouper afin de pou­voir mo­bi­liser les res­sources né­ces­saires pour pou­voir rester com­pé­titif. La construc­tion du marché in­té­rieur était une me­sure qui per­met­trait aux groupes eu­ro­péens les plus in­ter­na­tio­na­lisés à avoir accès à un marché dé­sor­mais de taille conti­nen­tale, com­pa­rable au marché in­té­rieur amé­ri­cain. Mais aussi, abattre les bar­rières pro­tec­tion­nistes ren­force l’intensité de la concur­rence intra-européenne et ac­cé­lère le pro­cessus de re­struc­tu­ra­tion et de cen­tra­li­sa­tion du ca­pital eu­ro­péen, chose qui est ef­fec­ti­ve­ment ar­rivée. A l’échelle des mille plus grandes en­tre­prises eu­ro­péennes, il y a eu 117 fu­sions ou ac­qui­si­tions en 1982/3. Ce chiffre était de 303 en 1986/7, année de l’Acte Unique, et de 662 en 1988/9. En 1983/4 la pro­por­tion d’opérations na­tio­nales était de 65.2% et d’opérations intra-européennes de 18.7%. En 1988/9, les pour­cen­tages res­pec­tifs étaient de 47.4% et de 40%[20] [20]. Une étude des ré­seaux fi­nan­ciers eu­ro­péens conclut que « tout se passe comme si pen­dant cette pé­riode les en­tre­prises cher­chaient à at­teindre la taille cri­tique d’abord à l’intérieur des fron­tières na­tio­nales, ou à dé­faut en­suite, à l’échelle communautaire.« [21] [21]

Na­tu­rel­le­ment, ceux qui vou­laient que ces me­sures soient prises étaient ceux qui sor­ti­raient vain­queurs de ce pro­cessus, les groupes les plus com­pé­ti­tifs et les plus internationalisés.

Cette ob­ser­va­tion en amène une autre. L’idée néo-gramscienne selon la­quelle le ca­pital in­dus­triel et le ca­pital fi­nan­cier au­raient des pers­pec­tives dif­fé­rentes en raison de leur na­ture (ca­pital pro­ductif et capital-argent, chacun cor­res­pon­dant à un mo­ment dif­fé­rent dans le pro­cessus de re­pro­duc­tion du ca­pital) pa­raît in­jus­ti­fiée. Pour les néo-gramsciens, c’est la do­mi­na­tion du ca­pital fi­nan­cier sur le ca­pital in­dus­triel qui ex­pli­que­rait la vo­lonté de la Com­mis­sion d’aller vers un marché fi­nan­cier eu­ro­péen unifié. Or, et comme d’ailleurs le montrent Bie­ling et Jäger dans leur contribution[22] [22], les me­sures fa­vo­ri­sant la re­struc­tu­ra­tion du sec­teur ban­caire et fi­nan­cier en Eu­rope, dans le sens de l’unification des mar­chés na­tio­naux qui de fait au­rait les mêmes ef­fets que ceux dé­crits dans le pré­cé­dent pa­ra­graphe à propos de la construc­tion du marché in­té­rieur, ont di­visé les banques eu­ro­péennes. Celles de taille moyenne – es­sen­tiel­le­ment les banques al­le­mandes – étaient ré­ti­centes alors que les grandes banques in­ter­na­tio­na­li­sées, no­tam­ment bri­tan­niques, y étaient favorables.

La vo­lonté de la Com­mis­sion d’aller vers un marché fi­nan­cier eu­ro­péen unifié re­lève de la même dy­na­mique dé­crite par Mandel et Harman. La frag­men­ta­tion des mar­chés fi­nan­ciers eu­ro­péens confère un avan­tage aux mar­chés fi­nan­ciers amé­ri­cains. Puisque ceux-ci sont uni­fiés, ils sont plus pro­fonds (un plus grand nombre d’actifs fi­nan­ciers y cir­cule), plus li­quides (un actif fi­nan­cier peut fa­ci­le­ment s’y échanger à sa va­leur de marché) et plus cen­tra­lisés (un plus petit nombre d’institutions fi­nan­cières y opère). Tout cela veut dire qu’ils sont beau­coup plus at­trac­tifs pour les in­ves­tis­seurs fi­nan­ciers et que les ins­ti­tu­tions fi­nan­cières amé­ri­caines opèrent à des coûts plus bas. L’objectif de la Com­mis­sion est de pal­lier à cela en ac­cé­lé­rant la re­struc­tu­ra­tion du sec­teur fi­nan­cier eu­ro­péen et ren­forcer le degré de cen­tra­li­sa­tion dans le sec­teur. Ce qui se fait aujourd’hui au ni­veau eu­ro­péen s’est déjà fait au ni­veau na­tional dans les an­nées 1980. En France par exemple, à partir de 1984 le gou­ver­ne­ment so­cia­liste a pris une série de me­sures vi­sant à unifié les mar­chés fi­nan­ciers et à pro­mou­voir la cen­tra­li­sa­tion du sec­teur (avec comme ré­sultat l’émergence de trois grandes banques uni­ver­selles dès la fin des an­nées 1980).

De ma­nière gé­né­rale donc, on peut dire que la réa­li­sa­tion du grand marché in­té­rieur (de­puis l’Acte Unique de 1986 aux ten­ta­tives toutes ré­centes de créa­tion d’un marché unique des ac­qui­si­tions pu­bliques d’armements en pas­sant par la créa­tion d’un marché fi­nan­cier unique) était une stra­tégie dont le but prin­cipal était et reste de pro­mou­voir la conso­li­da­tion ré­gio­nale du ca­pital eu­ro­péen, une né­ces­sité qui dé­coule de la concur­rence avec le ca­pital amé­ri­cain. Le prin­cipal cli­vage donc n’est pas entre le ca­pital fi­nan­cier et le ca­pital in­dus­triel mais entre le grand ca­pital in­ter­na­tio­na­lisé et les ca­pi­taux d’une plus pe­tite taille qui ont be­soin de la pro­tec­tion que leur fournit leur état na­tional contre les ef­fets de la concur­rence internationale.

S’il n’existe pas de cli­vage entre le ca­pital fi­nan­cier et le ca­pital in­dus­triel, et que ce der­nier peut aussi sou­tenir le néo­li­bé­ra­lisme as­sumé de la Com­mis­sion (le ni­veau su­pra­na­tional de la gou­ver­nance eu­ro­péenne ‘‘à plu­sieurs ni­veaux’’), l’offensive contre le mou­ve­ment ou­vrier ne peut pas non plus s’expliquer par un sup­posé re­tour de la pré­émi­nence du ca­pital fi­nan­cier. Il se­rait donc er­roné de sou­tenir que la pé­riode du ‘‘li­bé­ra­lisme en­châssé’’ était fondée sur un double com­promis, entre le ca­pital fi­nan­cier et le ca­pital in­dus­triel et entre le ca­pital in­dus­triel et le mou­ve­ment ou­vrier. Ce qui ex­plique l’offensive néo­li­bé­rale se trouve ailleurs, es­sen­tiel­le­ment dans la baisse du taux de profit des an­nées 1970 et la ten­ta­tive de le res­taurer en aug­men­tant le taux d’exploitation.

Un troi­sième as­pect qui me semble pro­blé­ma­tique dans cet ou­vrage est le trai­te­ment de la re­la­tion at­lan­tique. Comme j’ai es­sayé de le mon­trer plus haut, on ne peut com­prendre le pro­cessus de construc­tion eu­ro­péenne qu’en se ré­fé­rant aux im­pé­ra­tifs im­posés aux ca­pi­ta­lismes eu­ro­péens par la concur­rence at­lan­tique. Cela de­vrait en soi suf­fire pour com­prendre la re­la­tion at­lan­tique comme étant d’abord et avant tout an­ta­go­nique, malgré le re­grou­pe­ment des oc­ci­den­taux dans l’Otan. Et bien sûr, les néo-gramsciens re­con­naissent cet as­pect des choses, même s’ils ne lui ac­cordent pas la place qu’il mé­rite dans leur ana­lyse. Mais ils tendent à in­ter­préter l’approfondissement du néo­li­bé­ra­lisme en Eu­rope comme le signe d’un ali­gne­ment at­lan­tiste, no­tam­ment Cafruny.

Cet avis n’est pas par­tagé par Gu­glielmo Car­chedi, un éco­no­miste mar­xiste qui lui aussi tra­vaille sys­té­ma­ti­que­ment sur la ‘‘ques­tion eu­ro­péenne’’ de­puis quelques an­nées maintenant[23] [23]. Il voit dans l’euro un ins­tru­ment forgé par les ca­pi­ta­listes eu­ro­péens dans la pers­pec­tive de pou­voir un jour dé­fier la pré­émi­nence du dollar comme mon­naie de ré­serve in­ter­na­tio­nale et les avan­tages que cela confère aux Etats-Unis. Ainsi, la po­li­tique de l’euro fort vise à prouver aux in­ves­tis­seurs in­ter­na­tio­naux la su­pé­rio­rité de cette mon­naie comme ré­serve de va­leur. La dé­grin­go­lade du dollar des der­nières an­nées et les craintes quant à la pos­si­bi­lité d’un ef­fon­dre­ment de cette mon­naie ren­force l’euro. Plu­sieurs banques cen­trales di­ver­si­fient leurs ré­serves de de­vises in­ter­na­tio­nales et se tournent vers l’euro. Il ne fait pas de doute pour Car­chedi que l’euro est un défi sé­rieux pour le dollar.

Mais là où les choses de­viennent en­core plus sé­rieuses, c’est que de­puis trois ou quatre ans, une force mi­li­taire eu­ro­péenne au­to­nome, s’appuyant sur une in­dus­trie eu­ro­péenne de l’armement, est en voie de consti­tu­tion. Ca­fruny re­con­naît que la créa­tion de l’Agence de Dé­fense Eu­ro­péenne (Eu­ro­pean De­fence Agency – EDA) en 2006 était un pas en avant consi­dé­rable dans cette di­rec­tion. Mais il consi­dère que la créa­tion de la Force de Ré­ac­tion Ra­pide (FRR)[24] [24] ou des Battle Groups[25] [25] ne va pas dans le sens d’une au­to­no­mi­sa­tion des ca­pa­cités mi­li­taires des pays eu­ro­péens. Pour­tant, ces deux struc­tures sont in­dé­pen­dantes de l’Otan et leur quar­tier gé­néral est sé­paré de celui de l’Otan, ce à quoi les Etats-Unis ont été fa­rou­che­ment op­posés. Ce qui amène Car­chedi à conclure que « la FRR et les Battle Groups sont la pre­mière vé­ri­table ma­ni­fes­ta­tion d’une armée eu­ro­péenne, bien que quan­ti­ta­ti­ve­ment faible.« [26] [26]

Si l’on suit Car­chedi, l’émergence de l’euro, l’achèvement du marché in­té­rieur et de­puis peu l’émergence d’une ca­pa­cité militaro-industrielle au­to­nome en Eu­rope (même à l’état em­bryon­naire) sont des ja­lons dans une longue tra­jec­toire de consti­tu­tion d’un bloc im­pé­ria­liste au­to­nome des Etats-Unis. Ce bloc reste en­core in­suf­fi­sam­ment unifié au ni­veau po­li­tique et tra­versé par des contra­dic­tions. Mais si de­puis une tren­taine d’années (di­sons de­puis la mise en place du pré­cur­seur de l’euro, l’écu, en 1978) la ten­dance est celle-ci, il semble dif­fi­cile d’affirmer, en sui­vant Ca­fruny, que l’Europe a at­teint le plus grand degré d’autonomie vis-à-vis l’Amérique du­rant les trente an­nées précédentes.

Pro­blèmes po­li­tiques du néo-gramscisme

L’analyse qu’on peut faire du pro­cessus d’intégration eu­ro­péenne a son im­por­tance po­li­tique. Selon qu’on iden­tifie des fai­blesses ou non dans le pro­cessus, on met en place les stra­té­gies ap­pro­priées pour dé­ve­lopper un projet eu­ro­péen alternatif.

De ce point de vue, le néo-gramscisme nous fournit un bon point de dé­part puisqu’il part du constat que le bloc hé­gé­mo­nique qui porte le projet eu­ro­péen ac­tuel est en perte de vi­tesse. Même si les contri­bu­teurs à ce livre sont re­la­ti­ve­ment pes­si­mistes par rap­port au po­ten­tiel d’émergence d’un bloc ‘‘contre-hégémonique’’ (à plu­sieurs re­prises ils af­firment qu’il n’en existe pas en­core un), leurs ana­lyses pointent les pos­si­bi­lités of­fertes par la situation.

Mais leur ana­lyse du bloc hé­gé­mo­nique ac­tuel pose pro­blème. Dans leur concep­tion, il exis­te­rait la pos­si­bi­lité d’un re­tour en ar­rière en quelque sorte, un re­tour à l’époque du ‘‘li­bé­ra­lisme en­châssé’’ mais qui pour­rait voir le jour à l’échelle eu­ro­péenne cette fois-ci. Ce qui rend pos­sible ce scé­nario est l’idée que le ca­pital in­dus­triel constitue une force so­ciale dont les in­té­rêts ne sont que par­tiel­le­ment pris en compte dans le projet hé­gé­mo­nique du ca­pital fi­nan­cier eu­ro­péen. Cela laisse en­tre­voir la pos­si­bi­lité que le ca­pital in­dus­triel s’en dé­tache et ré­crée une al­liance de classe avec le mou­ve­ment ouvrier.

J’ai es­sayé de mon­trer que la dis­tinc­tion entre ca­pital fi­nan­cier et ca­pital in­dus­triel n’était pas opé­ra­tion­nelle à ce niveau-là et que la prin­ci­pale di­vi­sion au sein du ca­pital eu­ro­péen aujourd’hui est celle qui sé­pare les frac­tions les plus in­ter­na­tio­na­li­sées, forces mo­trices du pro­cessus, et les frac­tions qui dé­pendent en­core de la pro­tec­tion que peut leur fournir leur at­ta­che­ment à un état na­tional. Mais l’âpreté de la concur­rence in­ter­na­tio­nale si­gnifie que tôt ou tard ces frac­tions dis­pa­raî­tront, lais­sant la place à ceux qui peuvent sur­vivre sur le marché mon­dial. En­tre­temps, le ca­pital eu­ro­péen dans son en­semble a in­térêt à pour­suivre le seul as­pect du projet néo­li­béral qui unisse toutes ses frac­tions, à sa­voir l’offensive contre le ni­veau de vie et les ac­quis des tra­vailleurs européens.

La crise éco­no­mique ac­tuelle pousse les états eu­ro­péens à aller en­core plus loin dans l’érosion des as­pects de pro­tec­tion so­ciale. L’accumulation des dé­fi­cits pu­blics due aux sau­ve­tages des banques et aux gi­gan­tesques plans de re­lance in­quiète les in­ves­tis­seurs in­ter­na­tio­naux et fait monter la pres­sion sur les gou­ver­ne­ments eu­ro­péens pour qu’ils ré­duisent ces dé­fi­cits au plus vite. Les dé­fi­cits font aussi planer le doute sur la so­li­dité de l’euro ; l’impact qu’aurait la faillite d’un état comme la Grèce sur le cours de l’euro ne peut laisser in­dif­fé­rents ni les bu­reau­crates bruxel­lois, ni les res­pon­sables de la BCE, ni les di­ri­geants des grands groupes capitalistes.

C’est pour­quoi construire un projet ‘‘contre-hégémonique’’ com­mence par le ren­for­ce­ment de la ré­sis­tance aux me­sures d’austérité qui soit tombent déjà soit ne vont pas tarder à tomber. La crise de lé­gi­ti­mité du projet eu­ro­péen et l’émergence d’une série de forces de gauche ra­di­cale comme le NPA en France ou Die Linke en Al­le­magne sont les élé­ments à partir des­quels une contre-hégémonie à l’Europe néo­li­bé­rale pourra se construire.

[1] [27] ‘The Contra­dic­tions of ‘Em­bedded Neo­li­be­ra­lism’ and Europe’s Multi-level Le­gi­ti­macy Crisis: The Eu­ro­pean Pro­ject and its Li­mits’, pp. 21 – 43.

[2] [28] Pour une in­tro­duc­tion à la pensée de Gramsci, voir l’article en deux par­ties de Sarah Bé­ni­chou ‘An­tonio Gramsci, penser la ré­vo­lu­tion au pré­sent’ et ‘An­tonio Gramsci, l’hégémonie comme stra­tégie’, dis­po­nibles res­pec­ti­ve­ment en ligne : http://quefaire.lautre.net/que-faire/que-faire-lcr-no08-mai-juillet/Antonio-Gramsci-penser-la [29] et http://quefaire.lautre.net/que-faire/que-faire-lcr-no09-aout-octobre/article/antonio-gramsci-l-hegemonie-comme [30].

[3] [31] Leur texte fon­da­teur est l’article de Ro­bert Cox, da­tant de 1983, ‘Gramsci, He­ge­mony and In­ter­na­tional Re­la­tions : An Essay in Me­thod’ Mil­len­nium Journal of In­ter­na­tional Stu­dies, 1983, 12: 162 – 175.

[4] [32] Voir son Trans­na­tional Classes and In­ter­na­tional Re­la­tions, London, Rout­ledge, 1998, pour une in­tro­duc­tion à sa ver­sion du néo-gramscisme.

[5] [33] Voir no­tam­ment Bieler, A. and Morton, A. D. (eds) So­cial Forces in the Ma­king of the New Eu­rope. The Re­struc­tu­ring of Eu­ro­pean So­cial Re­la­tions in the Global Po­li­tical Eco­nomy, Ba­sing­stoke, Pal­grave Mac­millan, 2001 et Ca­fruny, A. and Ryner, M. (eds) A Ruined For­tress? Neo­li­beral He­ge­mony and Trans­for­ma­tion in Eu­rope, Lanham, MD: Rowman and Lit­tle­field, 2003.

[6] [34] Trans­na­tional Ca­pi­ta­lism and the Struggle over Eu­ro­pean In­te­gra­tion, London, Rout­ledge, 2002.

[7] [35] ‘‘Em­bedded neo­li­be­ra­lism’’. La tra­duc­tion ne rend pas très bien compte du sens du mot ‘‘em­bedded’’. Le terme est ins­piré par les tra­vaux de Karl Po­lanyi, sur­tout son livre La Grande Trans­for­ma­tion, Paris, Gal­li­mard, 1983.

[8] [36] ‘Glo­ba­li­za­tion and Re­gional In­te­gra­tion: The Pos­si­bi­li­ties and Pro­blems for Trade Unions to Re­sist Neo­li­beral Re­struc­tu­ring in Eu­rope’, pp. 232 – 249.

[9] [37] Voir la sec­tion ‘Li­mits to the In­cor­po­ra­tion of In­dus­trial Ca­pital’, pp. 33 – 35. La créa­tion d’un marché fi­nan­cier unique en Eu­rope avait une place d’honneur dans la stra­tégie de Lis­bonne. En 1999 la Com­mis­sion a mis en place le Fi­nan­cial Ser­vices Ac­tion Plan et par la suite a tenté de fa­vo­riser les OPAs par le biais de directives.

[10] [38] ‘Geo­po­li­tics and Neo­li­be­ra­lism: US Power and the Li­mits of Eu­ro­pean Au­to­nomy’, pp. 64 – 83.

[11] [39] Il s’agit de la pé­riode entre la fin de la deuxième guerre mon­diale et la fin des an­nées 70s.

[12] [40] p. 82. La deuxième pé­riode est celle qui com­mence avec l’Acte Unique en 1986 et qui voit le ren­for­ce­ment des as­pects su­pra­na­tio­naux de la construc­tion eu­ro­péenne : ex­ten­sion des dé­ci­sions prises à la ma­jo­rité qua­li­fiée au sein du Conseil et ren­for­ce­ment du rôle de la Commission.

[13] [41] ‘Cor­po­rate Tax Re­form in Neo­li­beral Eu­rope: Cen­tral and Eas­tern Eu­rope as a Tem­plate for Dee­pe­ning the Neo­li­beral Eu­ro­pean In­te­gra­tion Pro­ject?’, pp. 143 – 162?

[14] [42] p. 158.

[15] [43] Voir son ar­ticle ‘Le point sur le débat eu­ro­péen’, Contre­temps (an­cienne for­mule), nu­méro 9, fé­vrier 2004.

[16] [44] Ibid, p.77.

[17] [45] Kees van der Pijl The Ma­king of an At­lantic Ru­ling Class, London, Verso, 1984, dis­po­nible en ligne ici http://www.theglobalsite.ac.uk/atlanticrulingclass/ [46].

[18] [47] Trans­na­tional Ca­pi­ta­lism, p.69.

[19] [48] Er­nest Mandel Eu­rope versus Ame­rica : Contra­dic­tions of Im­pe­ria­lism, New York, Monthly Re­view Press, 1970 et Chris Harman ‘The Common market’, In­ter­na­tional So­cia­lism, 1/48, pp. 6 – 16.

[20] [49] Chiffres tires de Cox, An­drew and Glyn Watson (1995) ‘The Eu­ro­pean Com­mu­nity and the Re­struc­tu­ring of Europe’s Na­tional Cham­pions’, in J. Hay­ward (ed) In­dus­trial En­ter­prise and Eu­ro­pean In­te­gra­tion: From Na­tional to In­ter­na­tional Cham­pions in Eu­rope (Ox­ford: Ox­ford UP), pp304-333.

[21] [50] Dupuy, Claude et Morin, Fran­çois Le Cœur Fi­nan­cier Eu­ro­péen, Paris, Eco­no­mica, 1993.

[22] [51] ‘Global Fi­nance and the Eu­ro­pean Eco­nomy: The Struggle over Ban­king Re­gu­la­tion’, pp. 87 – 105.

[23] [52] Voir no­tam­ment son livre For Ano­ther Eu­rope: A Class Ana­lysis of Eu­ro­pean Eco­nomic In­te­gra­tion, London, Verso, 2001, mais aussi l’article ‘The Mi­li­tary Arm of the Eu­ro­pean Union’, Re­thin­king Mar­xism, vol. 18, no. 22006.

[24] [53] Une force mi­li­taire ca­pable de dé­ployer en un mois et pen­dant un an une force de 60000 troupes, in­dé­pen­dam­ment de l’Otan et donc des Etats-Unis.

[25] [54] Grou­pe­ments tac­tiques du vo­lume d’une bri­gade (en­viron 1500 hommes), dé­ployables en dix jours. Leur im­por­tance ré­side dans le fait qu’ils peuvent être com­posés et dé­ployés par les pays qui le sou­haitent, ce qui permet à la France et à l’Allemagne de contourner les ré­ti­cences des pays pro-américains, no­tam­ment de la Grande Bretagne.

[26] [55] ‘The Mi­li­tary Arm of the Eu­ro­pean Union’, pp. 329 – 330.

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[19] http://www.contretemps.eu/lectures/leurope-ses-crises#_ftn19

[20] http://www.contretemps.eu/lectures/leurope-ses-crises#_ftn20

[21] http://www.contretemps.eu/lectures/leurope-ses-crises#_ftn21

[22] http://www.contretemps.eu/lectures/leurope-ses-crises#_ftn22

[23] http://www.contretemps.eu/lectures/leurope-ses-crises#_ftn23

[24] http://www.contretemps.eu/lectures/leurope-ses-crises#_ftn24

[25] http://www.contretemps.eu/lectures/leurope-ses-crises#_ftn25

[26] http://www.contretemps.eu/lectures/leurope-ses-crises#_ftn26

[27] http://www.contretemps.eu/lectures/leurope-ses-crises#_ftnref1

[28] http://www.contretemps.eu/lectures/leurope-ses-crises#_ftnref2

[29] http://quefaire.lautre.net/que-faire/que-faire-lcr-no08-mai-juillet/Antonio-Gramsci-penser-la

[30] http://quefaire.lautre.net/que-faire/que-faire-lcr-no09-aout-octobre/article/antonio-gramsci-l-hegemonie-comme

[31] http://www.contretemps.eu/lectures/leurope-ses-crises#_ftnref3

[32] http://www.contretemps.eu/lectures/leurope-ses-crises#_ftnref4

[33] http://www.contretemps.eu/lectures/leurope-ses-crises#_ftnref5

[34] http://www.contretemps.eu/lectures/leurope-ses-crises#_ftnref6

[35] http://www.contretemps.eu/lectures/leurope-ses-crises#_ftnref7

[36] http://www.contretemps.eu/lectures/leurope-ses-crises#_ftnref8

[37] http://www.contretemps.eu/lectures/leurope-ses-crises#_ftnref9

[38] http://www.contretemps.eu/lectures/leurope-ses-crises#_ftnref10

[39] http://www.contretemps.eu/lectures/leurope-ses-crises#_ftnref11

[40] http://www.contretemps.eu/lectures/leurope-ses-crises#_ftnref12

[41] http://www.contretemps.eu/lectures/leurope-ses-crises#_ftnref13

[42] http://www.contretemps.eu/lectures/leurope-ses-crises#_ftnref14

[43] http://www.contretemps.eu/lectures/leurope-ses-crises#_ftnref15

[44] http://www.contretemps.eu/lectures/leurope-ses-crises#_ftnref16

[45] http://www.contretemps.eu/lectures/leurope-ses-crises#_ftnref17

[46] http://www.theglobalsite.ac.uk/atlanticrulingclass/

[47] http://www.contretemps.eu/lectures/leurope-ses-crises#_ftnref18

[48] http://www.contretemps.eu/lectures/leurope-ses-crises#_ftnref19

[49] http://www.contretemps.eu/lectures/leurope-ses-crises#_ftnref20

[50] http://www.contretemps.eu/lectures/leurope-ses-crises#_ftnref21

[51] http://www.contretemps.eu/lectures/leurope-ses-crises#_ftnref22

[52] http://www.contretemps.eu/lectures/leurope-ses-crises#_ftnref23

[53] http://www.contretemps.eu/lectures/leurope-ses-crises#_ftnref24

[54] http://www.contretemps.eu/lectures/leurope-ses-crises#_ftnref25

[55] http://www.contretemps.eu/lectures/leurope-ses-crises#_ftnref26

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