Cette semaine avec Bookforum

Mis en ligne le 19 février 2010

par Joan Richardson

À propos de Morris Dick­stein, A Cultural His­tory of the Great Depression

Crash Course

L’ouvrage de Morris Dick­stein, Dan­cing in the Dark: A Cultural His­tory of the Great De­pres­sion, est le compte rendu pas­sion­nant, ra­dical, per­tur­bant, et, disons-le, plus d’une fois exal­tant, d’une pé­riode qui évoque la nôtre de ma­nière trou­blante. Ci­tant le deuxième dis­cours d’investiture de Franklin De­lanoe Roo­se­velt, en 1937, alors que la na­tion en était selon lui venue à com­prendre «le be­soin de trouver à tra­vers l’État les ins­tru­ments à même de servir notre but commun : ré­soudre les pro­blèmes tou­jours nou­veaux que doivent af­fronter les in­di­vidus au sein d’une so­ciété com­plexe», Dick­stein ob­serve : «Voilà en quoi consiste le mes­sage du New Deal qui fut re­dé­cou­vert lors de la crise fi­nan­cière de 2008, après des dé­cen­nies de règne de l’idéologie du libre marché.» Il pour­suit en ci­tant un pas­sage de ce dis­cours qui pour­rait tout aussi bien illus­trer la ten­ta­tive de Ba­rack Obama de changer «non seule­ment le rôle du gou­ver­ne­ment, mais aussi la na­ture des re­la­tions qu’entretiennent les in­di­vidus avec la so­ciété à la­quelle ils ap­par­tiennent»: «De vieilles vé­rités ont été ré­ap­prises, et des contre-vérités ont été désap­prises. Nous avons tou­jours su que l’intérêt per­sonnel aveugle était né­faste pour la mo­rale ; nous sa­vons aujourd’hui qu’il l’est éga­le­ment pour l’économie. […] Cette nou­velle lu­mière sape notre vieille ad­mi­ra­tion pour la réus­site ma­té­rielle en tant que telle. Nous sommes en train de re­venir sur la to­lé­rance que nous avions jusqu’ici ac­cordée aux abus de pou­voir de ceux qui, pour le profit, tra­hissent la dé­cence la plus élé­men­taire de la vie.»

Avec ses ana­lo­gies constantes entre cette époque et notre pré­sent, le livre vi­vi­fiant de Dick­stein est un conte moral pour l’ici et le main­te­nant, pour cette «nou­velle Amé­rique en­core in­ap­pro­chable», comme l’écrit Ralph Waldo Emerson, qui as­pire tou­jours, avec cette«audace de l’espoir», à une «union plus parfaite» – pour re­prendre cette fois les ex­pres­sions d’Obama. Le livre de Dick­stein n’est pas un compte rendu or­di­naire, jouant sur la «plate échelle his­to­rique», comme le di­rait Wal­lace Ste­vens. Il n’est pas plus, comme il l’affirme lui-même dans son cha­pitre in­tro­ductif, un livre d’histoire cultu­relle, com­prise comme une «his­toi­re­soft, l’exploration de ce qui passe nor­ma­le­ment entre les mailles du filet his­to­rique : la sen­si­bi­lité, les sen­ti­ments mo­raux, les rêves, les re­la­tions hu­maines, toutes choses dif­fi­ciles à ob­jec­tiver ». «Mon objet ici est à la fois concret – les livres et les films de cette époque, les his­toires qu’ils ra­content, les craintes et les es­poirs qu’ils ex­priment – et tou­jours in­tan­gible : l’aspect, l’humeur, le sen­ti­ment d’un mo­ment his­to­rique.» Par son ex­pan­si­vité, Dan­cing in the Dark évoque un opéra de Wagner, le motif du titre étant joué sym­pho­ni­que­ment à tra­vers dix-sept cha­pitres, re­groupés en quatre grandes par­ties se dé­ve­lop­pant thé­ma­ti­que­ment sur une même toile de fond chro­no­lo­gique leur confé­rant leur unité : «Dé­cou­vrir la pau­vreté», «Succès et échec», «La culture de l’élégance» et «La quête de la communauté».

Bien que son his­toire concerne en pre­mier lieu les an­nées 1930, elle s’autorise des in­cur­sions en amont et en aval de cette pé­riode, ré­vé­lant ainsi les ori­gines et les consé­quences de cette dé­cennie. Comme le re­marque Dick­stein, «la Grande Dé­pres­sion n’a pas com­mencé su­bi­te­ment avec le Crash de 1929, mais s’est bien plutôt dé­ve­loppée comme une lame de fond, sur une longue pé­riode.» Des «ar­tistes aux stylos, à la brosse et à la ca­méra» s’attachant à rendre compte et à tra­duire l’humeur des an­nées 1930, il écrit : «Ils nous ont donné une leçon exem­plaire quant à la na­ture de la re­la­tion que doit en­tre­tenir l’expression ar­tis­tique avec les ob­jec­tifs so­ciaux. Les ré­ponses qu’ils ont ap­por­tées à ce pro­blème de­vraient aujourd’hui trouver un nouvel écho à nos oreilles.» Au cours de son ana­lyse du po­pu­lisme de l’époque, qui s’illustre à la fois, par exemple, dans les pa­ro­dies mor­dantes de contes de fées de Frank Capra et dans les chan­sons po­pu­laires pro­lé­ta­riennes de Woody Gu­thrie, Dick­stein re­vient sur les ori­gines du po­pu­lisme amé­ri­cain dans les an­nées 1890 – How the Other Half Lives de Jacob Rii et A Ha­zard of New For­tunes de Dean Ho­wells, par exemple – et nous em­mène jusqu’aux an­nées 1960, quand la voix de Bob Dylan res­sus­ci­tait l’esprit de Gu­thrie et que le «Sha­kes­peare en sa­lo­pette» in­ter­pré­tait des chan­sons du «peuple» et pour le «peuple».

Dans ses ana­lyses in­ci­sives d’un nombre in­cal­cu­lable d’oeuvres et de ré­seaux so­ciaux de l’époque (le Group Theatre, l’équipe du Par­tisan Re­view, le Fe­deral Wri­ters’ Pro­ject et le Fe­deral Art Pro­ject, pour n’en nommer que quelques-uns), Dick­stein en­ri­chit ses des­crip­tions à l’aide des ob­ser­va­tions d’autres cri­tiques, bio­graphes et his­to­riens, qu’ils soient de l’époque ou non, amé­ri­cains ou eu­ro­péens. La va­riété des points de vue pro­posés et l’amplitude du champ de ré­fé­rence en font une lec­ture sti­mu­lante. Par exemple, lorsqu’il ré­flé­chit au po­pu­lisme, Dick­stein cite les ré­flexions de Ri­chard Hof­stadter, en 1955, à propos du théo­ri­cien de la cri­tique lit­té­raire Ken­neth Burke, qui s’attira des en­nuis lors du «pre­mier Congrès des écri­vains, en 1935, do­miné par les com­mu­nistes» en in­sis­tant «sur la né­ces­sité de sub­sti­tuer au terme plus large de «peuple» des ex­pres­sions fac­teurs de di­vi­sion comme «les masses», «les tra­vailleurs» ou «le pro­lé­ta­riat »». Dick­stein dé­crit alors toute la toile de fond du ren­ver­se­ment tac­tique qu’opéra le mou­ve­ment com­mu­niste, qui passa d’un mar­xisme doc­tri­naire à un ali­gne­ment sur les po­si­tions du Po­pular Front, si bien qu’en 1936, «la ter­mi­no­logie dé­fendue par Burke était de­venue à la mode», et que les «ré­dac­teurs en chef du­Par­tisan Re­view, qui étaient en­core mar­xistes, furent ra­broués pour conti­nuer à éprouver de l’intérêt pour une chose aussi po­lé­mique que le «roman pro­lé­ta­rien» plutôt que de s’intéresser à des oeuvres po­pu­laires aux ré­so­nances plus pro­gres­sistes ou li­bé­rales». Dick­stein ob­serve avec fi­nesse, alors qu’il parle du ta­lent de Gu­thrie – rap­pe­lons qu’il com­mença sa car­rière en étu­diant les ro­man­tiques – qu’«il pos­sé­dait ce que le grand poète al­le­mand Schiller a ap­pelé (dans son es­saiSur la poésie naïve et sen­ti­men­tale) une ima­gi­na­tion spon­tanée plutôt que consciente d’elle-même ; ce fut l’une des rai­sons pour les­quelles il fut si prolifique.»

En y ex­po­sant la re­la­tion pro­fonde qu’il en­tre­tient avec cette pé­riode, l’auteur donne vie à Dan­cing in the Dark : les écrits de John Stein­beck, par exemple, «[l]’enchantèrent très tôt» grâce à leur «sim­pli­cité sen­suelle […] et élé­men­taire» –, une émo­tion ra­vivée «avec nos­talgie» lorsque, alors qu’il sé­jour­nait en Ca­li­fornie pen­dant l’été 1973, il vi­sita Mon­terey et Can­nery Row. Les apartés per­son­nels ne sont tou­te­fois ja­mais in­dis­crets, et, contrai­re­ment à Star­ting Out in the Thir­ties d’Alfred Kazin, ce n’est pas une au­to­bio­gra­phie. (Dick­stein est né le 23 fé­vrier 1940, le jour où, note-t-il, Gu­thrie com­posa à toute vi­tesse «This Land» pour ré­pondre avec co­lère à la rhé­to­rique pa­trio­tique du «God Bless Ame­rica» d’Irving Berlin. Il est au pas­sage si­gni­fi­catif que le concert qui eut lieu au Lin­coln Me­mo­rial le di­manche pré­cé­dant l’investiture d’Obama ait in­clus cette chanson de Gu­thrie.) Ces ré­mi­nis­cences pé­rio­diques im­posent au contraire un cer­tain rythme à l’enquête, rythme qui ren­force le thème prin­cipal : notre pré­sent est formé d’innombrables ma­nières par le tra­vail culturel de la Grande Dé­pres­sion. Si, comme le re­marque Dick­stein, «la re­la­tion de l’observateur et de la chose ob­servée» est pour beau­coup dans la ri­chesse de style d’un James Agee, elle in­forme éga­le­ment sa propre pra­tique. Sa sen­si­bi­lité cri­tique s’est formée au contact des oeuvres qu’elle dis­cute. Par exemple, sa ré­ha­bi­li­ta­tion, à l’égal d’un Stein­beck ou d’un Na­tha­nael West, de ro­man­ciers émi­grés comme Mi­chael Gold et Henry Roth (Dick­stein in­ter­viewa ce der­nier il y a plus de vingt ans, à l’automne 1987, alors qu’il ras­sem­blait le ma­té­riau qui don­ne­rait forme à ce livre) est clai­re­ment, et de ma­nière poi­gnante, in­fluencée par les rap­ports ré­ci­proques qu’entretiennent son his­toire fa­mi­liale telle qu’il nous la ra­conte et les fic­tions tres­sées par Gold et Roth.

Des in­tui­tions ful­gu­rantes ponc­tuent l’ouvrage, ar­ri­vant par­fois à cap­turer en une ou deux phrases l’essence de la contri­bu­tion d’un ar­tiste. À propos de Gold, dont l’expérience fa­mi­liale de la pau­vreté et de la mi­sère as­so­ciées à l’immigration fut non seule­ment le ma­té­riau dont il tira son roman de 1930, Juifs sans ar­gent, mais qui fournit éga­le­ment les élé­ments de sa cri­tique cultu­relle jusqu’à la fin des an­nées 1950, Dick­stein re­marque que «son en­fance dura toute sa vie ; les bi­don­villes de New York au tour­nant du siècle de­vinrent sa ca­pi­tale ima­gi­naire, son ob­ses­sion, le fon­de­ment de son at­ta­che­ment re­li­gieux à la ré­vo­lu­tion.» Il in­dique plus loin que «Gold était le chaînon man­quant entre le plé­béien Whitman, qu’il ido­lâ­trait, et Allen Gins­berg, poète plein de jeu­nesse qui avait dû le lire alors qu’il ap­par­te­nait aux Jeu­nesses com­mu­nistes, dans les an­nées 1930 ou au début des an­nées 1940

Des ana­lyses plus éla­bo­rées per­mettent à Dick­stein de tirer des élé­ments de com­pa­raison d’autres cadres cultu­rels de ré­fé­rence, contex­tua­li­sant ainsi l’expérience amé­ri­caine et la pla­çant dans un champ his­to­rique étendu. Un bon exemple de cet ef­fort est la des­crip­tion qu’il fait du héros du roman de West, Miss Lo­ne­ly­hearts (1963) : «Ayant perdu son cy­nisme, il avait du même coup perdu son at­ten­tion à la vie. Les cha­pitres dis­con­tinus du livre sont au­tant de sta­tions du chemin de croix. Après avoir en­tre­pris son voyage dan­tesque et re­gardé au fond du puits de la mi­sère hu­maine, il a perdu toute ca­pa­cité à éprouver du plaisir dans le monde or­di­naire.» Les cri­tiques de Dick­stein nous poussent à re­venir à ces oeuvres, mais en adop­tant cette fois son angle per­ti­nent de lec­ture. Ses des­crip­tions brillantes de scènes de film (ti­rées des Rai­sins de la co­lère, de John Ford, de Ci­tizen Kane, d’Orson Welles, et deL’Impossible Mon­sieur Bébé, de Ho­ward Hawks), de pièces de théâtre (Awake and Sing!, de Clif­ford Odets) et de pho­to­gra­phies (de Mar­garet Bourke-White, Walker Evans ou Edwin Rosskam, entre autres), leur confèrent une ac­tua­lité sai­sis­sante. Dick­stein écrit par exemple, à propos de la fa­meuse «Mi­grant Mo­ther» de 1936 de Do­ro­thea Lange : «comme les mi­grants des autres pho­to­gra­phies de Lange, elle est tout en angles, un zigzag d’intersections de lignes.»

Dick­stein par­vient à nous faire res­sentir la peur, la co­lère et le déses­poir qui vinrent trou­bler le rêve amé­ri­cain, tout en dé­mon­trant grâce à d’abondants exemples com­ment le tra­vail de l’imagination peut trans­former ces tri­bu­la­tions en au­tant de sources d’enseignement. Mais l’histoire que nous ra­conte Dan­cing in the Dark n’est pas seule­ment ins­truc­tive : elle est fascinante.

Joan Ri­chardson est pro­fes­seur d’anglais, de lit­té­ra­ture com­parée et d’american stu­dies au Gra­duate Center, à la City Uni­ver­sity de New York.

Pour citer cet ar­ticle : , Cette se­maine avec Bookforum

Joan Ri­chardson, in La Revue In­ter­na­tio­nale des Livres et des Idées, 21/10/2009, url:http:www.revuedeslivres.net/articles.php?idArt=458&page=actu

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