Lorsque l’Histoire ne fait rien ou l’Idéologie allemande

Mis en ligne le 17 février 2010

par Mi­chel PEYRET

Karl Marx, comme sou­vent en col­la­bo­ra­tion avec En­gels, a ré­digé « l’Idéologie al­le­mande » au­tour de avril-mai 1846.

Cette ap­proxi­ma­tion s’explique par le fait qu’ils n’avaient pu, à l’époque trouver un éditeur.

Ce­pen­dant, cette im­por­tante éla­bo­ra­tion, un tra­vail qui compte dans l’oeuvre de Marx et En­gels, fut re­trouvé et pu­blié pour la pre­mière fois de façon post­hume en 1932 par David Ria­zanov, le­quel fut res­pon­sable de l’institut Marx-Engels de Moscou et qui, d’ailleurs, ne tar­dera pas à dis­pa­raître comme nombre de com­mu­nistes sin­cères, mais lui parce qu’il avait ac­quis le dé­faut ma­jeur de trop bien connaître l’oeuvre de Marx pour laisser cau­tionner des faux.

Comme bien d’autres oeuvres de Marx-Engels, celle –ci a éga­le­ment été connue tar­di­ve­ment bien qu’elle soit d’une grande vi­gueur et qu’elle soit cer­tai­ne­ment l’exposition de la théorie de l’histoire selon Marx la plus longue, la plus dé­taillée et, comme telle, la plus com­pré­hen­sible et accessible !

Est-ce bien utile de la connaître ?

L’HISTOIRE NE FAIT RIEN

Le ques­tion­ne­ment ap­pa­raîtra étrange à plus d’une, à plus d’un, Marx n’est-il pas sou­vent pré­senté comme le « père », voire comme « l’inventeur » du ma­té­ria­lisme historique !

Pour­tant, c’était le thème d’une in­ter­ven­tion de Da­niel Ben­saïd à l’occasion du col­loque « Pen­sare con Marx, ri­pen­sare Marx » qui s’est tenu à Rome le 26 jan­vier 2007 et mise à jour le 7 fé­vrier 2010.

Il l’avait in­ti­tulée : « L’histoire ne fait rien. »

Il s’en ex­pli­quait ainsi : « Contrai­re­ment à une idée bien ré­pandue, Marx n’est pas un phi­lo­sophe de l’histoire…Il est plutôt l’un des pre­miers à avoir rompu ca­té­go­ri­que­ment avec les phi­lo­so­phies spé­cu­la­tives de l’histoire uni­ver­selle : pro­vi­dence di­vine, té­léo­logie na­tu­relle, ou odyssée de l’Esprit.

« Cette rup­ture en­vers « les concep­tions vrai­ment re­li­gieuses de l’histoire » est scellée par la for­mule dé­fi­ni­tive de En­gels dans la « Sainte Fa­mille » : « L’histoire ne fait rien ! »

« Ce constat la­pi­daire, ajoute Da­niel Ben­saïd, écarte toute pré­sen­ta­tion an­thro­po­mor­phique de l’histoire en per­son­nage tout puis­sant ti­rant les fi­celles de la co­médie hu­maine dans le dos des êtres hu­mains réels.

« Il est dé­ve­loppé et dé­cliné à de mul­tiples re­prises dans « L’Idéologie allemande ».

TOUT CE QUI AR­RIVE DEVAIT-IL OBLI­GA­TOI­RE­MENT SE PRODUIRE ?

Marx et En­gels y ré­cusent une vi­sion apo­lo­gé­tique de l’histoire selon la­quelle tout ce qui ar­rive de­vait né­ces­sai­re­ment se pro­duire pour que le monde soit aujourd’hui ce qu’il est, et pour que nous de­ve­nions ce que nous sommes : « Grâce à des ar­ti­fices spé­cu­la­tifs, on peut nous faire croire que l’histoire en­trera une se­conde fois « les pos­sibles la­té­raux » ( selon l’expression de Pierre Bour­dieu ) qui ne sont pour­tant pas moins réels…que le fait ac­compli ré­sul­tant d’une lutte incertaine… »

Et Da­niel Ben­saïd de citer Blanqui : « Parce que les choses ont suivi ce cours, il semble qu’elles n’auraient pu en suivre un autre. Le fait ac­compli a une puis­sance ir­ré­sis­tible. Il est le destin même. L’esprit en est ac­cablé et n’ose se ré­volter. Ter­rible force pour les fa­ta­listes de l’histoire, ado­ra­teurs du fait ac­compli ! Toutes les atro­cités du vain­queur, la longue série de ses at­ten­tats sont froi­de­ment trans­for­mées en évo­lu­tion ré­gu­lière iné­luc­table, comme celle de la nature. »

Mais, ajoute Blanqui, « l’engrenage des choses hu­maines n’est point fatal comme celui de l’univers : il est mo­di­fiable à toute minute. »

« Car, ajoute Ben­ja­main éga­le­ment sol­li­cité pour la dé­mons­tra­tion, « chaque mi­nute est une porte étroite par où peut surgir Le Messie. »

Cu­rieuse cette façon de ré­in­tro­duire le fait religieux !

LE DOUBLE CA­RAC­TERE DU FAIT RELIGIEUX

Certes, la cé­lèbre phrase qui veut que « la re­li­gion soit l’opium du peuple » n’est cer­tai­ne­ment pas la quin­tes­sence de la concep­tion mar­xiste du phé­no­mène religieux.

Pour sa part, Mi­chael Löwy montre que l’expression, à quelques nuances près, peut être trouvée chez Kant, Herder, Fuer­bach, Bruno Bauer et beau­coup d’autres… »

Chez Marx, elle ap­pa­raît dans l’article « Contri­bu­tion à la Cri­tique de la Phi­lo­so­phie du Droit de Hegel ( 1844 ) et Mi­chael Löwy sou­ligne qu’une lec­ture du pa­ra­graphe en­tier montre que la pensée de Marx est plus com­plexe qu’on ne le pense habituellement.

« En réa­lité, dit-il, tout en re­je­tant la re­li­gion, Marx ne prend pas moins en compte son double ca­rac­tère : « La dé­tresse re­li­gieuse et en même temps l’expression de la vraie dé­tresse. La re­li­gion est le soupir de la créa­ture op­primée, le coeur d’un monde sans coeur, tout comme elle est l’esprit d’une si­tua­tion sans spi­ri­tua­lité. Elle est l’opium du peuple.

« Ce n’est que plus tard, pour­suit Mi­chael Löwy, en par­ti­cu­lier dans « L’Idéologie al­le­mande » de 1846, que l’étude mar­xiste de la re­li­gion comme réa­lité so­ciale et his­to­rique a commencé.

« L’élément cen­tral de cette nou­velle mé­thode d’analyse des faits re­li­gieux, c’est de les consi­dérer – en­semble avec le droit, la mo­rale, la mé­ta­phy­sique, les idées po­li­tiques, …comme une des mul­tiples formes de l’idéologie, c’est-à-dire de la pro­duc­tion spi­ri­tuelle d’un peuple, la pro­duc­tion d’idées, re­pré­sen­ta­tions et formes de conscience né­ces­sai­re­ment condi­tionné par la pro­duc­tion ma­té­rielle et les re­la­tions so­ciales correspondantes.

L’HISTOIRE ET LES ETRES HUMAINS

« Aussi, ob­serve Mi­chael Löwy, à partir de 1846, Marx ne prêta plus qu’une at­ten­tion dis­traite à la re­li­gion en tant que telle, comme uni­vers culturel-idéologique spécifique. »

Il nous convient en consé­quence, et sans plus ter­gi­verser, d’en ar­river à cette nou­velle mé­thode d’analyse qui re­la­ti­vise le fait re­li­gieux en l’incluant dans une ap­pré­hen­sion plus gé­né­rale, plus élargie, de l’apparition et de l’existence des idées, des représentations.

« La condi­tion pre­mière de toute his­toire hu­maine, écrit donc Marx dans « L’Idéologie al­le­mande », est na­tu­rel­le­ment l’existence des êtres hu­mains vi­vants. Le pre­mier état de fait à constater est donc la com­plexion cor­po­relle de ces in­di­vidus et les rap­ports qu’elle leur crée avec le reste de la na­ture. Nous ne pou­vons pas faire ici une étude ap­pro­fondie de la consti­tu­tion phy­sique de l’homme elle-même, ni des condi­tions na­tu­relles que les hommes ont trouvé toutes prêtes, condi­tions géo­lo­giques, oro­gra­phiques, hy­dro­gra­phiques, cli­ma­tiques et autres.

« Toute his­toire doit partir de ces bases na­tu­relles et de leur mo­di­fi­ca­tion par l’action des hommes au cours de l’histoire. On peut dis­tin­guer les hommes des ani­maux par la conscience, par la re­li­gion et par tout ce que l’on voudra. Eux-mêmes com­mencent à se dis­tin­guer des ani­maux dès qu’ils com­mencent à pro­duire leurs moyens d’existences, pas en avant qui est la consé­quence même de leur or­ga­ni­sa­tion cor­po­relle. En pro­dui­sant leurs moyens d’existence, les hommes pro­duisent in­di­rec­te­ment leur vie ma­té­rielle elle-même.

LE MODE DE PRO­DUC­TION ET LE MODE DE VIE

« La façon dont les hommes pro­duisent leurs moyens d’existence dé­pend d’abord de la na­ture, des moyens d’existence déjà donnés et qu’il leur faut re­pro­duire. Il ne faut pas consi­dérer ce mode de pro­duc­tion de ce seul point de vue, à sa­voir qu’il est la re­pro­duc­tion de l’existence phy­sique des in­di­vidus. Il re­pré­sente au contraire déjà un mode dé­ter­miné de l’activité des in­di­vidus, une façon dé­ter­minée de ma­ni­fester leur vie, un mode de vie déterminé.

« La façon dont les in­di­vidus ma­ni­festent leur vie re­flète très exac­te­ment ce qu’ils sont. Ce qu’ils sont coïn­cide donc avec leur pro­duc­tion, aussi bien avec ce qu’ils pro­duisent qu’avec la façon dont ils pro­duisent. Ce que sont les in­di­vidus dé­pend donc des condi­tions ma­té­rielles de leur production. »

Après avoir montré que la pre­mière forme de pro­priété est la pro­priété de la tribu, que la se­conde est la pro­priété com­mu­nale et la pro­priété d’Etat, que la troi­sième est féo­dale ou celle de dif­fé­rents ordres, que la réunion de pays d’une cer­taine étendue en royaumes féo­daux était un be­soin pour la no­blesse ter­rienne comme pour les villes et que, de ce fait, l’organisation de la classe do­mi­nante, c’est-à-dire de la no­blesse, eut par­tout un mo­narque à sa tête, Marx poursuit :

« Voici donc des faits : des in­di­vidus dé­ter­minés qui ont une ac­ti­vité pro­duc­tive selon un mode dé­ter­miné entrent dans des rap­ports so­ciaux et po­li­tiques dé­ter­minés. Il faut que dans chaque cas isolé, l’observation em­pi­rique montre dans les faits, et sans au­cune spé­cu­la­tion ni mys­ti­fi­ca­tion, le lien entre la struc­ture so­ciale et po­li­tique et la production.

DES RAP­PORTS SO­CIAUX ET PO­LI­TIQUES, ET L’ETAT

« La struc­ture so­ciale et l’Etat ré­sultent constam­ment du pro­cessus vital d’individus dé­ter­minés ; mais de ces in­di­vidus non point tels qu’ils peuvent ap­pa­raître dans leur propre re­pré­sen­ta­tion ou ap­pa­raître dans celle d’autrui, mais tels qu’ils sont en réa­lité, c’est-à-dire tels qu’ils oeuvrent et pro­duisent ma­té­riel­le­ment ; donc tels qu’ils agissent sur des bases et dans des condi­tions et li­mites ma­té­rielles dé­ter­mi­nées et in­dé­pen­dantes de leur volonté.

« La pro­duc­tion des idées, des re­pré­sen­ta­tions et de la conscience est d’abord di­rec­te­ment et in­ti­me­ment mêlée à l’activité ma­té­rielle et au com­merce ma­té­riel des hommes, elle est le lan­gage de la vie réelle.

« Les re­pré­sen­ta­tions, la pensée, le com­merce in­tel­lec­tuel des hommes ap­pa­raissent ici en­core comme l’émanation di­recte de leur com­por­te­ment ma­té­riel. Il en va de même de la pro­duc­tion in­tel­lec­tuelle telle qu’elle se pré­sente dans la langue de la po­li­tique, celle des lois, de la mo­rale, de la re­li­gion, de la mé­ta­phy­sique, etc…de tout un peuple.

ET LA CONSCIENCE

« Ce sont les hommes qui sont les pro­duc­teurs de leurs re­pré­sen­ta­tions, de leurs idées, etc…mais les hommes réels, agis­sants, tels qu’ils sont condi­tionnés par un dé­ve­lop­pe­ment dé­ter­miné de leurs forces pro­duc­tives et des rap­ports qui y cor­res­pondent, y com­pris les formes les plus larges que ceux-ci peuvent prendre.

« La conscience ne peut ja­mais être autre chose que l’être conscient et l’être des hommes est leur pro­cessus de vie réel. Et si, dans toute idéo­logie, les hommes et leurs rap­ports nous ap­pa­raissent placés la tête en bas comme dans une ca­méra obs­cure, ce phé­no­mène dé­coule de leur pro­cessus his­to­rique, ab­so­lu­ment comme le ren­ver­se­ment des ob­jets sur la ré­tine dé­coule de son pro­cessus de vie di­rec­te­ment physique.

A l’encontre de la phi­lo­so­phie al­le­mande qui des­cend du ciel sur la terre, c’est de la terre au ciel que l’on monte ici. Au­tre­ment dit, on ne part pas de ce que les hommes disent, s’imaginent, se re­pré­sentent, ni non plus de ce qu’ils sont dans les pa­roles, la pensée, l’imagination et la re­pré­sen­ta­tion d’autrui, pour aboutir en­suite aux hommes en chair et en os ; non, on part des hommes dans leur ac­ti­vité réelle, c’est à partir de leur pro­cessus de vie réel que l’on re­pré­sente aussi le dé­ve­lop­pe­ment des re­flets et des échos de ce pro­cessus vital. Et même les fan­tas­ma­go­ries dans le cer­veau hu­main sont des su­bli­ma­tions ré­sul­tant né­ces­sai­re­ment du pro­cessus de leur vie ma­té­rielle que l’on peut constater em­pi­ri­que­ment et qui re­pose sur des bases matérielles.

LES FORMES DE LA CONSCIENCE N’ONT PAS D’HISTOIRE

« De ce fait, la mo­rale, la re­li­gion, la mé­ta­phy­sique et tout le reste de l’idéologie, ainsi que les formes de conscience qui leur cor­res­pondent, perdent aus­sitôt toute ap­pa­rence d’autonomie. Elles n’ont pas d’histoire, elles n’ont pas de dé­ve­lop­pe­ment ; ce sont au contraire les hommes qui, en dé­ve­lop­pant leur pro­duc­tion ma­té­rielle et leurs rap­ports ma­té­riels, trans­forment, avec cette réa­lité qui leur est propre, et leurs pen­sées et le pro­duit de leur pensée. Ce n’est pas la conscience qui dé­ter­mine la vie, mais la vie qui dé­ter­mine la conscience. Dans la pre­mière façon de consi­dérer les choses, on part de la conscience comme étant l’individu vi­vant, dans la se­conde façon, qui cor­res­pond à la vie réelle, on part des in­di­vidus réels et vi­vants eux-mêmes et l’on consi­dère la conscience uni­que­ment comme leur conscience… »

Dans le pro­lon­ge­ment, Marx met en évi­dence quatre constatations.

LES QUATRE CONSTA­TA­TIONS DE MARX

D’abord que la pré­sup­po­si­tion pre­mière de toute exis­tence hu­maine, par­tant de toute l’histoire, est que les hommes doivent être à même de vivre pour pou­voir « faire l’histoire ».

« Mais pour vivre, il faut avant tout boire, manger, se loger, s’habiller et quelques autres choses en­core. Le pre­mier fait his­to­rique est donc la pro­duc­tion des moyens per­met­tant de sa­tis­faire ces be­soins, la pro­duc­tion de la vie ma­té­rielle elle-même, et c’est même là un fait his­to­rique, une condi­tion fon­da­men­tale de toute his­toire que l’on doit, aujourd’hui en­core comme il y a des mil­liers d’années, rem­plir jour par jour, heure par heure, sim­ple­ment pour main­tenir les hommes en vie… »

« Le se­cond point est que le pre­mier be­soin une fois sa­tis­fait lui-même, l’action de le sa­tis­faire et l’instrument déjà ac­quis de cette sa­tis­fac­tion poussent à de nou­veaux be­soins – et cette pro­duc­tion de nou­veaux be­soins est le pre­mier fait historique… »

« Le troi­sième rap­port, qui in­ter­vient ici d’emblée dans le dé­ve­lop­pe­ment his­to­rique, est que les hommes qui re­nou­vellent chaque jour leur propre vie, se mettent à créer d’autres hommes, à se re­pro­duire ; c’est le rap­port entre hommes et femmes, pa­rents et en­fants, c’est la fa­mille »…la­quelle est au début le seul rap­port social.

« Pro­duire la vie, aussi bien la sienne propre par le tra­vail que la vie d’autrui en pro­créant, nous ap­pa­raît comme un rap­port double : d’une part comme rap­port na­turel, d’autre part comme un rap­port social…

« Il s’ensuit qu’un mode pro­duc­tion ou un stade in­dus­triel dé­ter­miné sont constam­ment liés à un mode de co­opé­ra­tion ou à un stade so­cial dé­ter­miné, et que ce mode de co­opé­ra­tion est lui-même une « force pro­duc­tive » ; il s’ensuit éga­le­ment que la masse des forces pro­duc­tives ac­ces­sibles aux hommes dé­ter­mine l’état so­cial, et que l’on doit par consé­quent étu­dier et éla­borer sans cesse « l’histoire des hommes » en liaison avec l’histoire de l’industrie et des échanges… »

LE LAN­GAGE ET LA CONSCIENCE

Pour Marx, c’est à ce mo­ment seule­ment que l’on trouve que l’homme a aussi de la « conscience ». Il ne s’agit pas d’une conscience qui soit d’emblée conscience « pure ». Dès le début une ma­lé­dic­tion pèse sur « l’esprit », celle d’être « en­taché » d’une ma­tière qui se pré­sente ici sous forme de couches d’air agi­tées, de sons, en un mot sous forme de lan­gage. Le lan­gage est aussi vieux que la conscience, — le lan­gage est la conscience réelle, pra­tique, exis­tant aussi pour d’autres hommes, exis­tant donc alors seule­ment pour moi-même aussi et, tout comme la conscience, le lan­gage n’apparaît qu’avec le be­soin, la né­ces­sité du com­merce avec d’autres hommes.

« Là où existe un rap­port, il existe pour moi…La conscience est donc d’emblée un pro­duit so­cial et le de­meure aussi long­temps qu’il existe des hommes. Bien en­tendu, la conscience n’est d’abord que la conscience du mi­lieu sen­sible le plus proche et celle d’une in­ter­dé­pen­dance li­mitée avec d’autres per­sonnes et d’autres choses si­tuées en de­hors de l’individu qui prend conscience ; c’est en même temps la conscience de la na­ture qui se dresse d’abord en face des hommes comme une puis­sance fon­ciè­re­ment étran­gère, toute puis­sante et in­at­ta­quable, en­vers la­quelle les hommes se com­portent d’une façon pu­re­ment ani­male et qui leur en im­pose au­tant qu’au bé­tail ; par consé­quent une conscience de la na­ture pu­re­ment ani­male ( re­li­gion de la nature ).

LA NA­TURE ET LA CONSCIENCE

On voit im­mé­dia­te­ment que cette re­li­gion de la na­ture, ou ces rap­ports dé­ter­minés avec la na­ture, sont condi­tionnés par la forme de la so­ciété et vice versa… »

Pour Marx, après la conscience gré­gaire et tri­bale qui se dé­ve­loppe et se per­fec­tionne en fonc­tion de l’accroissement de la pro­duc­ti­vité, de l’augmentation des be­soins et de l’accroissement de la po­pu­la­tion, la di­vi­sion du tra­vail ne de­vient ef­fec­ti­ve­ment di­vi­sion du tra­vail qu’à partir du mo­ment où s’opère une di­vi­sion du tra­vail ma­té­riel et intellectuel.

« A partir de ce mo­ment, la conscience est en état de s’émanciper du monde et de passer à la for­ma­tion de la théorie « pure », théo­logie, phi­lo­so­phie, mo­rale, etc…Mais même lorsque cette théorie, cette théo­logie, cette phi­lo­so­phie, cette mo­rale, etc…entrent en contra­dic­tion avec les rap­ports exis­tants, cela ne peut se pro­duire que du fait que les rap­ports so­ciaux exis­tants sont en­trés en contra­dic­tion avec la force pro­duc­tive exis­tante ; d’ailleurs , dans une sphère na­tio­nale dé­ter­minée, cela peut ar­river aussi parce que, dans ce cas, la contra­dic­tion se pro­duit, non pas à l’intérieur de cette sphère na­tio­nale, mais entre cette sphère na­tio­nale et la pra­tique des autres na­tions, c’est-à-dire entre la conscience na­tio­nale d’une na­tion et sa conscience universelle.

« Peu im­porte du reste ce que la conscience en­tre­prend iso­lé­ment ; toute cette pour­ri­ture ne nous donne que ce ré­sultat : ces trois mo­ments, la force pro­duc­tive, l’état so­cial et la conscience peuvent et doivent en­trer en conflit entre eux car, par la di­vi­sion du tra­vail, il de­vient pos­sible, bien mieux il ar­rive ef­fec­ti­ve­ment que l’activité ma­té­rielle et intellectuelle, — la jouis­sance et le tra­vail, la pro­duc­tion et la com­mu­ni­ca­tion échoient en par­tage à des in­di­vidus dif­fé­rents ;et alors la pos­si­bi­lité que ces élé­ments n’entrent pas en conflit ré­side uni­que­ment dans le fait qu’on abolit de nou­veau la di­vi­sion du travail… »

LA DI­VI­SION DU TRAVAIL

« Du reste, di­vi­sion du tra­vail et pro­priété privée sont des ex­pres­sions iden­tiques – on énonce dans la pre­mière, par rap­port à l’activité, ce que l’on énonce dans la se­conde par rap­port au pro­duit de cette activité… »

« Enfin la di­vi­sion du tra­vail nous offre im­mé­dia­te­ment le pre­mier exemple du fait sui­vant : aussi long­temps qu’il y a scis­sion entre l’intérêt par­ti­cu­lier et l’intérêt commun, aussi long­temps donc que l’activité n’est pas di­visée vo­lon­tai­re­ment, mais du fait de la na­ture, l’action propre de l’homme se trans­forme pour lui en puis­sance étran­gère qui s’oppose à lui et l’asservit, au lieu qu’il ne la domine.

« En effet, dès que le tra­vail com­mence à être ré­parti, chacun a une sphère d’activité ex­clu­sive et dé­ter­minée qui lui est im­posée et dont il ne peut sortir ; il est chas­seur, pê­cheur ou berger, ou cri­tique, et il doit le de­meurer s’il ne veut pas perdre des moyens d’existence ; tandis que dans la so­ciété com­mu­niste, où chacun n’a pas une sphère d’activité ex­clu­sive, mais peut se per­fec­tionner dans la branche qu’il lui plait, la so­ciété ré­gle­mente la pro­duc­tion gé­né­rale ce qui créée pour moi la pos­si­bi­lité de faire aujourd’hui telle chose, de­main telle autre, de chasser le matin, de pê­cher l’après-midi, de pra­ti­quer l’élevage le soir, de faire de la cri­tique après le repas, selon mon bon plaisir, sans ja­mais de­venir chas­seur, pê­cheur et critique.

L’INTERET PAR­TI­CU­LIER ET L’INTERET COLLECTIF

« Cette fixa­tion de l’activité so­ciale, cette pé­tri­fi­ca­tion de notre propre pro­duit en une puis­sance ob­jec­tive qui nous do­mine, échap­pant à notre contrôle, contre­car­rant nos at­tentes, ré­dui­sant à néant nos cal­culs, est un des mo­ments ca­pi­taux du dé­ve­lop­pe­ment his­to­rique jusqu’à nos jours.

« C’est jus­te­ment cette contra­dic­tion entre l’intérêt par­ti­cu­lier et l’intérêt col­lectif qui amène à prendre, en qua­lité d’Etat, une force in­dé­pen­dante sé­parée des in­té­rêts réels de l’individu et de l’ensemble et à faire en même temps fi­gure de com­mu­nauté illu­soire, mais tou­jours sur la base concrète des liens exis­tants dans chaque conglo­mérat de fa­mille et de tribu, tels que les liens du sang, lan­gage, di­vi­sion du tra­vail à une vaste échelle et autres in­té­rêts ; et parmi ces in­té­rêts nous trou­vons en par­ti­cu­lier, comme nous le dé­ve­lop­pe­rons plus loin, les in­té­rêts de classe déjà condi­tionnés par la di­vi­sion du tra­vail, qui se dif­fé­ren­cient dans tout grou­pe­ment de ce genre et dont l’une do­mine toutes les autres.

« Il s’ensuit que toutes les luttes à l’intérieur de l’Etat, la lutte entre la dé­mo­cratie, l’aristocratie, et la mo­nar­chie, la lutte pour le droit de vote, etc…ne sont que des formes illu­soires sous les­quelles sont me­nées des luttes ef­fec­tives des dif­fé­rentes classes entre elles… ; et il s’ensuit éga­le­ment que toute classe qui as­pire à la do­mi­na­tion, même si sa do­mi­na­tion dé­ter­mine l’abolition de toute l’ancienne forme so­ciale et de la do­mi­na­tion en gé­néral, comme c’est le cas pour le pro­lé­ta­riat, il s’ensuit donc que cette classe doit conquérir d’abord le pou­voir po­li­tique pour re­pré­senter à son tour son in­térêt propre comme étant l’intérêt gé­néral, ce à quoi elle est contrainte dans les pre­miers temps… »

LA MAIN IN­VI­SIBLE DE L’OFFRE ET DE LA DEMANDE

Ainsi Marx poursuit-il sa « geste » d’un nou­veau mode et in­ter­roge : « Ou bien com­ment se fait-il en­core que le com­merce, qui pour­tant re­pré­sente l’échange des pro­duits d’individus et de na­tions dif­fé­rentes et rien d’autre, do­mine le monde en­tier par le rap­port de l’offre et de la de­mande – rap­port qui, selon un éco­no­miste an­glais, plane au-dessus de la terre comme la fa­ta­lité an­tique et dis­tribue, d’une main in­vi­sible, le bon­heur et le mal­heur parmi les hommes, fonde des em­pires, anéantit des em­pires, fait naître et dis­pa­raître des peuples – tandis qu’une fois abolie la base, la pro­priété privée, et ins­taurée la ré­gle­men­ta­tion com­mu­niste de la pro­duc­tion, qui abolit chez l’homme le sen­ti­ment d’être de­vant son propre pro­duit comme de­vant une chose étran­gère, la puis­sance du rap­port de l’offre et de la de­mande est ré­duite à néant et les hommes re­prennent en leur pou­voir l’échange, la pro­duc­tion, leur mode de com­por­te­ment réciproque… »

Et vient là, et là seule­ment, dans l’ensemble du pro­cessus contra­dic­toire dé­crit, la fa­meuse phrase citée ha­bi­tuel­le­ment en de­hors de son contexte, ce qui lui fait perdre toute si­gni­fi­ca­tion réelle : « Le com­mu­nisme n’est pas pour nous ni un état qui doit être créé, ni un idéal sur le­quel la réa­lité de­vrait se ré­gler. Nous ap­pe­lons com­mu­nisme le mou­ve­ment réel qui abolit l’état ac­tuel. Les condi­tions de ce mou­ve­ment ré­sultent des pré­misses ac­tuel­le­ment existantes. »

Par­venu là, je ne vou­drais pas laisser croire que se ter­mine aussi « L’Idéologie al­le­mande », ni au sens propre, ni au sens figuré.

Ce n’est pour­tant qu’un li­vret de 70 pages que j’ai es­sayé de donner à voir en le ci­tant lon­gue­ment, et dont la lec­ture est à la portée de tous, fa­ci­litée par l’exceptionnelle pé­da­gogie de son auteur.

Mi­chel PEYRET

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