Opium du peuple ? Marxisme critique et religion

Mis en ligne le 10 février 2010

par Mi­chael Löwy *

Par­ti­sans et ad­ver­saires du mar­xisme semblent s’accorder sur un point: la cé­lèbre phrase «La re­li­gion est l’opium du peuple» re­pré­sente la quin­tes­sence de la concep­tion mar­xiste du phé­no­mène re­li­gieux. Or, cette for­mule n’a rien de spé­ci­fi­que­ment marxiste.

On peut la trouver, avant Marx, à quelques nuances près, chez Kant, Herder, Feuer­bach, Bruno Bauer et beau­coup d’autres. Pre­nons deux exemples d’auteurs proches de Marx.

Dans son livre sur Ludwig Börne, de 1840, Heine se ré­fère au rôle nar­co­tique de la re­li­gion plutôt de façon po­si­tive — avec un brin d’ironie: «Bénie soit une re­li­gion, qui verse dans l’amer ca­lice de l’humanité souf­frante quelques douces et so­po­ri­fiques goutte d’opium spi­ri­tuel, quelques gouttes d’amour, foi et es­pé­rance». Moses Hess, dans ses es­sais pu­bliés en Suisse en 1843, adopte une po­si­tion plus cri­tique – mais non dé­pourvue d’ambiguïté: «La re­li­gion peut rendre sup­por­table… la conscience mal­heu­reuse de la ser­vi­tude… de la même façon que l’opium est d’une grande aide dans les ma­la­dies dou­lou­reuses». [1]

L’expression ap­pa­raît peu après dans l’article de Marx Contri­bu­tion à la Cri­tique de la Phi­lo­so­phie du Droit de Hegel (1844). Une lec­ture at­ten­tive du pa­ra­graphe en­tier montre que sa pensée est plus com­plexe qu’on ne le pense ha­bi­tuel­le­ment. En réa­lité, tout en re­je­tant la re­li­gion, Marx ne prend pas moins en compte son double ca­rac­tère: «La dé­tresse re­li­gieuse et en même temps l’expression de la vraie dé­tresse et la pro­tes­ta­tion contre cette vraie dé­tresse. La re­li­gion est le soupir de la créa­ture op­primée, le cœur d’un monde sans cœur, tout comme elle est l’esprit d’une si­tua­tion sans spi­ri­tua­lité. Elle est l’opium du peuple». [2]

Une lec­ture de l’essai dans son en­semble montre clai­re­ment que le point de vue de Marx en 1844 re­lève plus du néo-hégélianisme de gauche, qui voit dans la re­li­gion l’aliénation de l’essence hu­maine, que de la phi­lo­so­phie des Lu­mières, qui la dé­nonce sim­ple­ment comme une conspi­ra­tion clé­ri­cale (le «mo­dèle égyp­tien»). En fait, lorsque Marx écrivit le pas­sage ci-dessus, il était en­core un dis­ciple de Feuer­bach, un néo-hégélien. Son ana­lyse de la re­li­gion était donc «pré-marxiste», sans ré­fé­rence aux classes so­ciales et plutôt a-historique. Mais elle n’était pas moins dia­lec­tique car elle ap­pré­hen­dait le ca­rac­tère contra­dic­toire de la «dé­tresse» re­li­gieuse: par­fois lé­gi­ti­ma­tion de la so­ciété exis­tante, par­fois pro­tes­ta­tion contre celle-ci.

Ce n’est que plus tard – en par­ti­cu­lier dans L’Idéologie al­le­mande (1846) – que l’étude pro­pre­ment mar­xiste de la re­li­gion comme réa­lité so­ciale et his­to­rique a com­mencé. L’élément cen­tral de cette nou­velle mé­thode d’analyse des faits re­li­gieux c’est de les consi­dérer – en­semble avec le droit, la mo­rale, la mé­ta­phy­sique, les idées po­li­tiques, etc. – comme une des mul­tiples formes de l’idéologie, c’est-à-dire de la pro­duc­tion spi­ri­tuelle (geis­tige Pro­duk­tion) d’un peuple, la pro­duc­tion d’idées, re­pré­sen­ta­tions et formes de conscience, né­ces­sai­re­ment condi­tionné par la pro­duc­tion ma­té­rielle et les re­la­tions so­ciales correspondantes.

On pour­rait ré­sumer cette dé­marche par un pas­sage «pro­gram­ma­tique» qui ap­pa­raît dans un ar­ticle ré­digé quelques an­nées plus tard: «Il est clair que tout bou­le­ver­se­ment his­to­rique des condi­tions so­ciales en­traîne en même temps le bou­le­ver­se­ment des concep­tions et des re­pré­sen­ta­tions des hommes et donc de leurs re­pré­sen­ta­tions re­li­gieuses». [3] Cette mé­thode d’analyse macro-sociale aura une in­fluence du­rable sur la so­cio­logie des re­li­gions, même au-delà de la mou­vance marxiste.

A partir de 1846, Marx ne prêta plus qu’une at­ten­tion dis­traite à la re­li­gion en tant que telle, comme uni­vers culturel/idéologique spé­ci­fique. On ne trouve dans son œuvre pra­ti­que­ment au­cune étude plus dé­ve­loppée d’un phé­no­mène re­li­gieux quel­conque. Convaincu que, comme il l’affirme dès l’article de 1844, la cri­tique de la re­li­gion doit se trans­former en cri­tique de cette vallée de larmes et la cri­tique de la théo­logie en cri­tique de la po­li­tique, il semble dé­tourner son at­ten­tion du do­maine religieux.

C’est peut-être à cause de son édu­ca­tion pié­tiste que Frie­drich En­gels a montré un in­térêt bien plus sou­tenu que Marx pour les phé­no­mènes re­li­gieux et leur rôle his­to­rique – tout en par­ta­geant, bien en­tendu, les op­tions dé­ci­dé­ment ma­té­ria­listes et athées de son ami. Sa prin­ci­pale contri­bu­tion à la so­cio­logie mar­xiste des re­li­gions est sans doute son ana­lyse du rap­port entre les re­pré­sen­ta­tions re­li­gieuses et les classes so­ciales. Le chris­tia­nisme, par exemple, n’apparaît plus dans ses écrits (comme chez Feuer­bach) en tant que «es­sence» a-historique, mais comme une forme cultu­relle («idéo­lo­gique») qui se trans­forme au cours de l’histoire et comme un es­pace sym­bo­lique, enjeu de forces so­ciales antagoniques.

Grâce à sa mé­thode fondée sur la lutte de classes, En­gels a com­pris –contrai­re­ment aux phi­lo­sophes des Lu­mières – que le conflit entre ma­té­ria­lisme et re­li­gion ne s’identifie pas tou­jours à celui entre ré­vo­lu­tion et ré­ac­tion. En An­gle­terre, par exemple, au XVIIe siècle, le ma­té­ria­lisme, en la per­sonne de Hobbes, dé­fendit la mo­nar­chie tandis que les sectes pro­tes­tantes firent de la re­li­gion leur ban­nière dans la lutte ré­vo­lu­tion­naire contre les Stuarts. De même, loin de conce­voir l’Eglise comme une en­tité so­ciale ho­mo­gène, il es­quisse une re­mar­quable ana­lyse mon­trant que dans cer­taines conjonc­tures his­to­riques, elle se di­vise selon ses com­po­santes de classe. C’est ainsi qu’à l’époque de la Ré­forme, on avait d’une part le haut clergé, sommet féodal de la hié­rar­chie, et de l’autre, le bas clergé, qui fournit les idéo­logues de la Ré­forme et du mou­ve­ment paysan ré­vo­lu­tion­naire. [4]

Tout en res­tant ma­té­ria­liste, athée et ad­ver­saire ir­ré­con­ci­liable de la re­li­gion, En­gels com­pre­nait, comme le jeune Marx, la dua­lité de na­ture de ce phé­no­mène: son rôle dans la lé­gi­ti­ma­tion de l’ordre éta­blie, aussi bien que, les cir­cons­tances so­ciales s’y prê­tant, son rôle cri­tique, contes­ta­taire et même ré­vo­lu­tion­naire. Plus même, c’est ce deuxième as­pect qui s’est trouvé au centre de la plu­part de ses études concrètes. En effet, il s’est penché d’abord sur le chris­tia­nisme pri­mitif, re­li­gion des pauvres, ex­clus, damnés, per­sé­cutés et op­primés. Les pre­miers chré­tiens étaient ori­gi­naires des der­niers rangs de la so­ciété: es­claves, af­fran­chis privés de leurs droits et pe­tits pay­sans ac­ca­blés de dettes. En­gels alla même jusqu’à éta­blir un pa­ral­lèle éton­nant entre ce chris­tia­nisme pri­mitif et le so­cia­lisme mo­derne. La dif­fé­rence es­sen­tielle entre les deux mou­ve­ments ré­si­dait en ce que les chré­tiens pri­mi­tifs re­pous­saient la dé­li­vrance à l’au-delà tandis que le so­cia­lisme la pla­çait dans ce monde. [5]

Mais cette dif­fé­rence est-elle aussi tran­chée qu’elle ap­pa­raît à pre­mière vue ? Dans son étude d’un deuxième grand mou­ve­ment chré­tien — la guerre des pay­sans en Al­le­magne — elle semble perdre de sa net­teté: Thomas Münzer, le théo­lo­gien et di­ri­geant des pay­sans ré­vo­lu­tion­naires et des plé­béiens hé­ré­tiques du XVIe siècle, vou­lait l’établissement im­mé­diat du Royaume de Dieu, ce royaume mil­lé­na­riste des pro­phètes, sur la terre. D’après En­gels, le Royaume de Dieu était pour Münzer une so­ciété sans dif­fé­rences de classe, sans pro­priété privée et sans au­to­rité de l’Etat in­dé­pen­dante ou étran­gère aux membres de cette so­ciété. [6]

Par son ana­lyse des phé­no­mènes re­li­gieux à la lu­mière de la lutte des classes, En­gels a ré­vélé le po­ten­tiel contes­ta­taire de la re­li­gion et ou­vert la voie à une nou­velle ap­proche des rap­ports entre re­li­gion et so­ciété – dis­tincte à la fois de celle de la phi­lo­so­phie des Lu­mières et de celle du néo-hégélianisme allemand.

La plu­part des études mar­xistes de la re­li­gion écrites au XXe siècle se sont li­mi­tées à com­menter ou à dé­ve­lopper les idées es­quis­sées par Marx et En­gels, ou à les ap­pli­quer à une réa­lité par­ti­cu­lière. Il en va ainsi, par exemple, des études his­to­riques de Karl Kautsky sur le chris­tia­nisme pri­mitif, les hé­ré­sies mé­dié­vales, Thomas More (1478 – 1535) et Thomas Münzer (1489 – 1525).

Dans le mou­ve­ment ou­vrier eu­ro­péen, nom­breux étaient les mar­xistes qui étaient ra­di­ca­le­ment hos­tiles à l’égard de la re­li­gion mais pen­saient en même temps que le combat de l’athéisme contre l’idéologie re­li­gieuse de­vait être su­bor­donné aux né­ces­sités concrètes de la lutte de classe, qui exige l’unité des tra­vailleurs qui croient en Dieu et de ceux qui n’y croient pas. Lé­nine lui-même – qui dé­non­çait sou­vent la re­li­gion comme «brouillard mystique» – insiste dans son ar­ticle de 1905, «Le so­cia­lisme et la re­li­gion» sur le fait que l’athéisme ne de­vait pas faire partie du pro­gramme du parti parce que «l’unité dans la lutte réel­le­ment ré­vo­lu­tion­naire de la classe op­primée pour la créa­tion d’un pa­radis sur terre est plus im­por­tante pour nous que l’unité de l’opinion pro­lé­ta­rienne sur le pa­radis aux cieux». [7]

Rosa Luxem­bourg était du même avis, mais elle éla­bora une dé­marche dif­fé­rente et plus souple. Bien qu’athée, elle s’attaqua moins, dans ses écrits, à la re­li­gion en tant que telle qu’à la po­li­tique ré­ac­tion­naire de l’Eglise, au nom même de la tra­di­tion propre de celle-ci. Dans un opus­cule de 1905, L’Eglise et le so­cia­lisme, elle af­firma que les so­cia­listes mo­dernes étaient plus fi­dèles aux pré­ceptes ori­gi­nels du chris­tia­nisme que le clergé conser­va­teur d’aujourd’hui. Puisque les so­cia­listes se battent pour un ordre so­cial d’égalité, de li­berté et de fra­ter­nité, les prêtres de­vraient ac­cueillir fa­vo­ra­ble­ment leur mou­ve­ment, s’ils vou­laient hon­nê­te­ment ap­pli­quer dans la vie de l’humanité le pré­cepte chré­tien «Aime ton pro­chain comme toi-même». Lorsque le clergé sou­tient les riches, qui ex­ploitent et op­priment les pauvres, ils sont en contra­dic­tion ex­pli­cite avec les en­sei­gne­ments chré­tiens: ils ne servent pas le Christ mais le Veau d’or. Les pre­miers Apôtres du chris­tia­nisme étaient des com­mu­nistes pas­sionnés et les Pères et pre­miers Doc­teurs de l’Eglise (comme Ba­sile le Grand et Jean Chry­so­stome) dé­non­çaient l’injustice so­ciale. Aujourd’hui cette cause a été prise en charge par le mou­ve­ment so­cia­liste qui ap­porte aux pauvres l’évangile de la fra­ter­nité et de l’égalité, et ap­pelle le peuple à éta­blir sur terre le Royaume de la li­berté et de l’amour du voisin. Plutôt que d’engager une ba­taille phi­lo­so­phique au nom du ma­té­ria­lisme, Rosa Luxem­bourg cherche à sauver la di­men­sion so­ciale de la tra­di­tion chré­tienne pour la trans­mettre au mou­ve­ment ou­vrier. [8]

Dans l’Internationale com­mu­niste, on ne prê­tait guère d’attention à la re­li­gion. Un nombre si­gni­fi­catif de chré­tiens re­joi­gnirent le mou­ve­ment, et un an­cien pas­teur pro­tes­tant suisse, Jules Humbert-Droz, de­vint même dans les an­nées 1920, un des prin­ci­paux di­ri­geants du Ko­min­tern. A l’époque, l’idée la plus ré­pandue chez les mar­xistes était qu’un chré­tien qui de­ve­nait so­cia­liste ou com­mu­niste aban­don­nait for­cé­ment ses croyances re­li­gieuses an­té­rieures «anti-scientifiques» et «idéalistes».

La mer­veilleuse pièce de théâtre de Ber­told Brecht, Sainte Jeanne des Abat­toirs (1932), est un bon exemple de ce type de dé­marche sim­pliste à l’égard de la conver­sion des chré­tiens à la lutte pour l’émancipation pro­lé­ta­rienne. Brecht dé­crit avec un grand ta­lent le pro­cessus qui amène Jeanne, di­ri­geante de l’Armée du Salut, à dé­cou­vrir la vé­rité sur l’exploitation et l’injustice so­ciale, et à dé­noncer ses an­ciennes croyances, au mo­ment de mourir. Mais, pour lui, il doit y avoir une rup­ture ab­solue et to­tale entre son an­cienne foi chré­tienne et son nou­veau credo de lutte ré­vo­lu­tion­naire. Juste avant de mourir, Jeanne dit à ses amis:

«Si ja­mais quelqu’un vient vous dire en bas

Qu’il existe un Dieu, in­vi­sible il est vrai

Dont vous pouvez pour­tant at­tendre le secours

Cognez-lui le crâne sur la pierre

Jusqu’à ce qu’il en crève.» [9]

L’intuition de Rosa Luxem­bourg selon la­quelle on pou­vait se battre pour le so­cia­lisme au nom des vraies va­leurs du chris­tia­nisme ori­ginel, s’est perdue dans ce type de pers­pec­tive «ma­té­ria­liste» gros­sière — et plutôt in­to­lé­rante. En fait, quelques an­nées après que Brecht a écrit cette pièce, il est ap­paru en France, entre 1936 et 1938, un mou­ve­ment de chré­tiens ré­vo­lu­tion­naires qui ras­sem­blait plu­sieurs mil­liers de mi­li­tants qui sou­te­naient ac­ti­ve­ment le mou­ve­ment ou­vrier, en par­ti­cu­lier son aile plus ra­di­cale (les so­cia­listes de gauche de Mar­ceau Pi­vert). Leur mot d’ordre prin­cipal était: «Nous sommes so­cia­listes parce que nous sommes chrétiens»…

Parmi les di­ri­geants et pen­seurs du mou­ve­ment com­mu­niste, Gramsci est pro­ba­ble­ment celui qui a ma­ni­festé le plus grand in­térêt pour les ques­tions re­li­gieuses. C’est aussi un des pre­miers mar­xistes à cher­cher à com­prendre le rôle contem­po­rain de l’Eglise ca­tho­lique et le poids de la culture re­li­gieuse dans les masses po­pu­laires. Ces re­marques sur la re­li­gion dans ses Ca­hiers de prison sont frag­men­taires, non-systématiques et al­lu­sives, mais néan­moins très pers­pi­caces. Sa cri­tique dé­ca­pante et iro­nique des formes conser­va­trices de la re­li­gion — no­tam­ment la ver­sion jé­sui­tique du ca­tho­li­cisme, qu’il dé­tes­tait al­lè­gre­ment — ne l’empêchait pas de per­ce­voir aussi la di­men­sion uto­pique des idées religieuses.

Les études de Gramsci sont riches et sti­mu­lantes, mais en der­nière ana­lyse, elles n’innovent pas dans leur mé­thode d’appréhender la re­li­gion. Ernst Bloch est le pre­mier au­teur mar­xiste à avoir changé ce cadre théo­rique — sans aban­donner la pers­pec­tive mar­xiste et ré­vo­lu­tion­naire. Dans une dé­marche si­mi­laire à celle d’Engels, il dis­tingue deux cou­rants so­ciaux op­posés: d’une part, la re­li­gion théo­cra­tique des églises of­fi­cielles, opium du peuple, ap­pa­reil de mys­ti­fi­ca­tion au ser­vice des puis­sants; de l’autre la re­li­gion clan­des­tine, sub­ver­sive et hé­ré­tique des Ca­thares, des Hus­sites, de Joa­chim de Flore, Thomas Münzer, Franz von Baader, Wil­helm Weit­ling et Léo Tol­stoï.. Dans ses formes pro­tes­ta­taires et re­belles, la re­li­gion est une des formes les plus si­gni­fi­ca­tives de la conscience uto­pique, une des plus riches ex­pres­sions du Prin­cipe d’espoir et une des plus puis­santes re­pré­sen­ta­tions ima­gi­naires du pas-encore-existant. [10]

Bloch, comme le jeune Marx de la fa­meuse ci­ta­tion de 1844, re­con­naît évi­dem­ment le ca­rac­tère double du phé­no­mène re­li­gieux, son as­pect op­pressif en même temps que son po­ten­tiel de ré­volte. Il faut, pour ap­pré­hender le pre­mier, ce qu’il ap­pelle «le cou­rant froid du mar­xisme»: l’analyse ma­té­ria­liste im­pi­toyable des idéo­lo­gies, des idoles et des ido­lâtres. Pour le se­cond, par contre, c’est «le cou­rant chaud du mar­xisme» qui est de mise, pour cher­cher à sau­ve­garder le sur­plus culturel uto­pique de la re­li­gion, sa force cri­tique et anticipatrice.

Marx et En­gels pen­saient que le rôle sub­versif de la re­li­gion était un phé­no­mène du passé, sans si­gni­fi­ca­tion pour l’époque de la lutte de classe mo­derne. Cette pré­vi­sion s’est avérée juste pen­dant un siècle — avec quelques im­por­tantes ex­cep­tions, no­tam­ment en France où l’on a connu les so­cia­listes chré­tiens des an­nées 1930, les prêtres ou­vriers des an­nées 1940, la gauche des syn­di­cats chré­tiens (CFTC) dans les an­nées 1950, etc. Mais pour com­prendre ce qui se passe de­puis trente ans en Amé­rique la­tine – la théo­logie de la li­bé­ra­tion, les chré­tiens pour le so­cia­lisme – il faut prendre en compte les in­tui­tions de Bloch sur le po­ten­tiel uto­pique de cer­taines tra­di­tions religieuses.

* Mi­chael Löwy a pu­blié cet ar­ticle dans la revue Contre­temps, n° 12, fé­vrier 2005.

1. Ces ré­fé­rences et autres si­mi­laires sont ci­tées par Helmut Goll­witzer dans son ar­ticle «Mar­xis­tische Re­li­gions­kritik und chris­ti­cher Glaube», Mar­xis­muss­tu­dien, Vierte Folge, J. C. Mohr, Tü­bingen, 1962, pp. 15 – 16.

2. In Karl Marx, Frie­drich Engles, Sur la re­li­gion (SR), Paris, Edi­tions so­ciales, 1960, pp. 42 – 77. Voir l’original Die Deutsche Ideo­logie, Berlin, Dietz Verlag, pp. 22 – 35. La tra­duc­tion fran­çaise dé­signe la Geis­tige Pro­duk­tion par «pro­duc­tion in­tel­lec­tuelle», mais cela est inexact.

3. K. Marx, F. En­gels, «Compte rendu du livre de G. F. Daumer, La re­li­gion de l’ère nou­velle…, 1850, SR, p. 94.

4. F. En­gels, In­tro­duc­tion à l’édition an­glaise de So­cia­lisme uto­pique ou scien­ti­fique, SR, p. 297 – 298 et La guerre des pay­sans, SR, p. 105.

5. F. En­gels, Contri­bu­tion à l’histoire du chris­tia­nisme pri­mitif in SR, pp. 311 – 312.

6. F. En­gels, La guerre des pay­sans, in SR, p. 114.

7. V. I. Lé­nine, So­cia­lism and Re­li­gion, 1905, in Col­lected Works, Moscou, Por­gress, 1972, vol. 10, p. 86.

8. R. Luxem­burg, Kirche und So­zia­lismus, 1905, in In­ter­na­tio­na­lismus und Klas­sen­kampf, Neu­wied, Luch­te­rhand, 1971, pp. 44 – 47, 67 – 75.

9. B. Brecht, Sainte Jeanne des aba­toires, Théâtre com­plet, L’Arche, Paris, 1972, p. 144.

10. Cf. E. Bloch, Le prin­cipe es­pé­rance (3 vol.), Gal­li­mard, Paris, 1977, et L’Athéisme dans le chris­tia­nisme, Gal­li­mard, Paris, 1978. L’œuvre de Lu­cien Goldman re­pré­sente une autre ten­ta­tive de frayer une voie au re­nou­veau de l’étude mar­xiste de la re­li­gion, d’inspiration très dif­fé­rente de Bloch. Dans son livre Le Dieu caché (1955), il es­saye de com­parer – sans pour cela as­si­miler l’une à l’autre – le pari pas­ca­lien sur l’existence de Dieu et le pari mar­xiste sur la li­bé­ra­tion de l’humanité… Tous deux sont fondés sur une foi, une croyance à des va­leurs tran­sin­di­vi­duelles, qui n’est pas dé­mon­trable au seul ni­veau des ju­ge­ments fac­tuels: Dieu en ce qui la re­li­gion, la com­mu­nauté hu­maine de l’avenir en ce qui concerne le so­cia­lisme. Ce qui les sé­pare est bien sûr le ca­rac­tère su­per­na­turel et su­pra­his­to­riques de la tran­cen­dance religieuse.

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