La bataille de l’Amazonie

Mis en ligne le 10 février 2010

Les ha­bi­tants du Gleba Nova Olinda se sou­lèvent contre les ex­ploi­tants fo­res­tiers et le gou­ver­ne­ment brésilien

Par An­tonio Sena , Brenda Ba­letti et Gilson Rego

À l’évidence, le chan­ge­ment cli­ma­tique est un pro­blème global, qui ap­pelle des ré­gu­la­tions in­ter­na­tio­nales, né­go­ciées dans un cadre mul­ti­la­téral. Mais il ne sau­rait s’y li­miter : en ne te­nant pas compte de sa di­men­sion lo­cale, la com­mu­nauté in­ter­na­tio­nale, et cer­taines ONG en­vi­ron­ne­men­tales, tendent à mas­quer des in­jus­tices d’autant plus mar­quées que les ré­ponses pro­po­sées font toutes appel au marché. Les peuples et tribus in­di­gènes d’Amérique du Sud et d’Amérique cen­trale sont parmi les pre­miers à en subir les consé­quences et leurs luttes sont vio­lem­ment ré­pri­mées, comme en Ama­zonie bré­si­lienne, dont les peuples s’opposent à des ex­ploi­tants fo­res­tiers sou­tenus par l’inaction du gou­ver­ne­ment local comme fé­déral. La lutte des ha­bi­tants du Gleba Nova Olinda en est un exemple.

Après une dé­cennie de plaintes igno­rées, de né­go­cia­tions in­fruc­tueuses avec le gou­ver­ne­ment et d’innombrables me­naces contre leurs me­neurs par les bû­che­rons et leurs hommes de main, les ha­bi­tants de la ré­gion d’Arapiuns en Ama­zonie bré­si­lienne ont lancé une pro­tes­ta­tion pu­blique contre l’exploitation fo­res­tière illé­gale sur leurs terres. Plus de 500 per­sonnes is­sues de 40 com­mu­nautés sont ve­nues dans leurs ra­betas (pi­rogues avec des mo­teurs hors-bord) pour blo­quer le fleuve Ara­piuns et em­pê­cher l’activité fo­res­tière dans le Gleba Nova Olinda. Les ma­ni­fes­tants ont alors saisi deux barges de bois.

Leur mo­bi­li­sa­tion a duré plus d’un mois ; les re­pré­sen­tants des gou­ver­ne­ments fé­déral et de l’Etat les ayant tour à tour ignorés ou leur ayant ré­pondu de ma­nière éva­sive. Fi­na­le­ment, les ma­ni­fes­tants ex­cédés ont dé­cidé d’envoyer un si­gnal fort. Le 12 no­vembre, suite à une deuxième réunion avec les re­pré­sen­tants des gou­ver­ne­ments fé­déral et de l’Etat qui n’a de nou­veau of­fert au­cune so­lu­tion à leurs pro­blèmes, ils ont mis le feu aux barges. Le Gleba Nova Olinda re­couvre 172.900 hec­tares entre le Maró et la ri­vière Aruá, à la source du fleuve Ara­piuns dans la mu­ni­ci­pa­lité de San­tarém. Ses res­sources na­tu­relles sont in­dis­pen­sables à la survie de la po­pu­la­tion de l’Arapiuns. La mo­bi­li­sa­tion réunit 14 com­mu­nautés de toute la ré­gion dans le « Mou­ve­ment pour la Dé­fense de la Vie et de la Culture de l’Arapiuns ». Les com­mu­nautés au­toch­tones et pay­sannes du Gleba Nova Olinda ont adressé une pé­ti­tion au gou­ver­ne­ment pour que soient lé­ga­le­ment re­connus leurs droits ter­ri­to­riaux de­puis la créa­tion de la Ré­serve Ex­trac­tive [1] du Tapajos-Arapiuns il y a 13 ans. Au cours de la der­nière dé­cennie, les pro­grammes d’échange de terres do­ma­niales et les in­ci­ta­tions au dé­ve­lop­pe­ment ont at­tiré les bû­che­rons et les po­ten­tiels culti­va­teurs de soja dans le Gleba Nova Olinda. Cet af­flux a pro­voqué des conflits re­la­tifs au fon­cier et aux droits aux res­sources avec les ha­bi­tants de la ré­gion qui ont ra­pi­de­ment tourné à la vio­lence. La vio­lence et les me­naces sont un moyen commun de ré­so­lu­tion des conflits dans l’État du Pará, où les res­sources pré­cieuses telles que le bois en­gendrent des conflits aux en­jeux élevés et où l’application de la loi par l’État est minime.

Les com­pa­gnies fo­res­tières ont di­visé les com­mu­nautés dans la ré­gion, mul­ti­pliant les conflits au-delà de la tra­di­tion­nelle confron­ta­tion entre bû­che­rons, spé­cu­la­teurs fon­ciers et com­mu­nautés. Les en­tre­prises ont co­opté cer­taines com­mu­nautés, ache­tant leur sou­tien à bon prix, en of­frant des in­fra­struc­tures que le gou­ver­ne­ment n’a ja­mais four­nies, telles que des gé­né­ra­teurs et des bâ­ti­ments com­mu­nau­taires, ou des em­plois qui trans­forment les ha­bi­tants de la ré­gion en agents de la dé­fo­res­ta­tion. La plu­part des ha­bi­tants, ce­pen­dant, conti­nuent de pro­tester contre la pré­sence des bûcherons.

Les com­mu­nautés du Gleba Nova Olinda, le syn­dicat des tra­vailleurs ru­raux et la Com­mis­sion fon­cière pas­to­rale ont tra­vaillé pen­dant trois mois pour éla­borer un plan d’occupation des sols qui ga­ran­tisse les droits des ha­bi­tants. Ce plan est le ré­sultat d’années de dis­cus­sions entre les com­mu­nautés du Gleba Nova Olinda, et plus lar­ge­ment de la ré­gion d’Arapiuns. Malgré tous leurs ef­forts, le gou­ver­ne­ment de l’État a choisi d’ignorer leur pro­po­si­tion et de re­tenir celle pré­sentée par les com­pa­gnies fo­res­tières et les co­opé­ra­tives qui ré­clament illé­ga­le­ment des terres et des res­sources dans la zone [2].

Le gou­ver­ne­ment de l’État du Pará a ef­fec­ti­ve­ment dé­cidé de ne pas ex­pulser les bû­che­rons et les spé­cu­la­teurs fon­ciers opé­rant dans les ter­ri­toires tra­di­tion­nels et au­toch­tones. Au contraire, la pro­po­si­tion a permis la mise en place de onze « plans de ges­tion du­rable » et ré­duit la taille du Projet de peu­ple­ment dans le cadre de la ré­forme agraire –et agro-extractive– de Vista Alegre (Vista Alegre Agro-extractive Agra­rian Re­form Set­tle­ment Pro­ject) de 25 000 à 5.000 hectares.

Pen­dant ce temps, le pro­cessus ju­ri­dique qui vise à re­con­naître et à dé­li­miter les ter­ri­toires au­toch­tones par la Fon­da­tion na­tio­nale des In­diens (FUNAI) est au point mort de­puis des an­nées [3]. La ré­ti­cence de la FUNAI à dé­li­miter la zone a permis aux bû­che­rons de la ré­gion et au gou­ver­ne­ment de l’Etat de conti­nuer à ignorer les droits des au­toch­tones Borari-Arapiun en construi­sant des routes fo­res­tières, en ava­li­sant des plans de ges­tion et en re­fu­sant d’appliquer les ré­gle­men­ta­tions en ma­tière d’exploitation fo­res­tière et de ré­gime fon­cier à l’intérieur du ter­ri­toire indigène.

Trans­former les terres et les res­sources en marchandises

Dans l’Etat du Pará, l’offre abon­dante de res­sources na­tu­relles a conduit à une cor­rup­tion ins­ti­tu­tion­na­lisée. En com­bi­nant ma­ni­pu­la­tions ju­ri­diques et vio­la­tions de la loi en toute im­pu­nité, le gou­ver­ne­ment en­cou­rage et fa­vo­rise sou­vent les crimes en­vi­ron­ne­men­taux dans la ré­gion. Comme le dit Leal Aluzio, uni­ver­si­taire ama­zo­nien : « En fin de compte, ce sont les au­to­rités qui ont le pou­voir de faire obs­tacle ou de per­mettre l’illégalité, ce sont elles qui sont in­ves­ties du pou­voir ins­ti­tu­tionnel. Et donc l’illégalité, lorsqu’elle est « li­bérée », s’exprime sous di­verses formes de trans­gres­sion al­lant du « clai­re­ment illégal » au « soi-disant légal » ; elles sont « pro­té­gées » par la loi. [4] »

Les ré­cents chan­ge­ments concer­nant l’usage des terres et la ré­par­ti­tion ter­ri­to­riale de l’Amazonie bré­si­lienne suivent en gros deux di­rec­tions. Il y a eu une forte poussée pour que les droits eth­niques et cultu­rels à la terre soient re­connus aux peuples in­di­gènes et au­toch­tones, suite à d’importants mou­ve­ments de base et à la si­gna­ture de conven­tions in­ter­na­tio­nales. Les po­pu­la­tions au­toch­tones, les qui­lom­bolas (des­cen­dants des com­mu­nautés d’esclaves fu­gi­tifs), les po­pu­la­tions « tra­di­tion­nelles », les pay­sans sans terre et la na­ture se sont vu gra­ti­fier de po­ly­gones [5] sur les car­to­gra­phies « éco­lo­giques et éco­no­miques » du plan ré­gional ama­zo­nien créé à l’initiative de la Banque mon­diale pour mettre en place « un dé­ve­lop­pe­ment du­rable et par­ti­ci­patif [6] » sur le territoire.

Le nou­veau mo­dèle ins­piré par la Banque est conçu pour fa­ci­liter un tout autre ob­jectif de re­dis­tri­bu­tion ter­ri­to­riale et de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique. Il vise plutôt le dé­ve­lop­pe­ment de grandes in­fra­struc­tures et l’ouverture de nou­velles zones pour l’exploitation fo­res­tière et l’extraction mi­nière, l’agriculture in­dus­trielle et l’élevage. Les plans de Zo­nage Eco­no­mique et Eco­lo­gique (ZEES en por­tu­gais) sont des­tinés à in­té­grer les pré­oc­cu­pa­tions en­vi­ron­ne­men­tales et so­ciales dans le schéma de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique de l’Amazonie. Ils sont de­venus un outil pour « verdir » le dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique du Brésil. Le der­nier schéma de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique du Brésil, le Pro­gramme de Crois­sance Ac­cé­lérée (PAC-Programa de Ace­le­ração ne Cres­ci­mento) al­loue 95 mil­liards de dol­lars sur quatre ans pour la construc­tion d’autoroutes, de voies na­vi­gables et de bar­rages en Amazonie.

Le plan de zo­nage éco­no­mique et éco­lo­gique pour l’Ouest du Pará (ZEE-Oeste do Pará) a été pensé pour ré­pondre aux pré­oc­cu­pa­tions en­vi­ron­ne­men­tales en­tou­rant le projet du PAC d’ouverture de la route Santarém-Cuiabá (BR 163). La route Santarém-Cuiaba est la seule qui tra­verse l’Amazonie du sud au nord et po­ten­tiel­le­ment, elle est la façon la plus ra­pide d’acheminer di­rec­te­ment les ré­coltes de soja du sud du Brésil jusqu’au fleuve Ama­zone pour partir en­suite vers l’exportation. Le plan de zo­nage éco­lo­gique et éco­no­mique di­vise la ré­gion en plu­sieurs zones avec des af­fec­ta­tions fort différentes.

En 2009, le gou­ver­ne­ments de l’État comme le gou­ver­ne­ment fé­déral ont ra­pi­de­ment adopté une série de lois et de po­li­tiques qui fa­ci­litent le chan­ge­ment d’affectations des terres dé­crites dans le ZEE. Ces lois or­ga­nisent le ter­ri­toire d’une nou­velle ma­nière et mo­di­fient les fonc­tions de l’Etat pour fa­ci­liter le dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique ré­gional, en créant no­tam­ment de nou­veaux types de dé­si­gna­tion des terres qui as­sou­plissent la ré­gle­men­ta­tion et fa­ci­litent l’obtention de conces­sions pour l’exploitation fo­res­tière, l’agriculture et l’extraction mi­nière. Cer­taines lois créent aussi des titres fon­ciers pour de nou­velles terres ou des conces­sions à usage col­lectif. D’autres lois ciblent le code fo­res­tier du Brésil. Le ZEE ré­duit ef­fi­ca­ce­ment la quan­tité de terres que les pro­prié­taires fon­ciers doivent main­tenir comme forêt au titre de la conser­va­tion, de 80% à 50% de leur pro­priété dans de nom­breux cas [7]. Une me­sure est ac­tuel­le­ment dé­battue pour per­mettre aux éle­veurs d’acheter des zones de ré­serve en de­hors (et loin) de leurs pro­priétés afin de dé­boiser da­van­tage leurs propres terres, y com­pris dans des zones qui sont pro­té­gées (cf. ce lien).

Les terres au­toch­tones et les aires de conser­va­tion sont pré­ten­du­ment pro­té­gées du dé­ve­lop­pe­ment, tandis que toutes les autres zones sont consa­crées à la « conso­li­da­tion » ou à l’ « ex­pan­sion » des ac­ti­vités pro­duc­tives pour les mar­chés in­ternes et ex­ternes, tels que de l’élevage, l’agriculture in­dus­trielle et l’exploitation fo­res­tière (Voir la loi Nº 7.243, déjà citée). Une fois ces aires dé­li­mi­tées, di­verses lois et po­li­tiques contraignent leur fonc­tion­ne­ment confor­mé­ment à leur dé­si­gna­tion de ZEE. Le Gleba Nova Olinda est dé­signé comme zone d’expansion, ce qui donne prio­rité au dé­ve­lop­pe­ment sur la conser­va­tion et permet aux dé­ve­lop­peurs d’obtenir des li­cences pour les ac­ti­vités pro­duc­tives men­tion­nées ci-dessus.

L’ambigüité du ré­gime de pro­priété fon­cière est consi­dérée comme un obs­tacle au dé­ve­lop­pe­ment dans l’État du Pará. Très peu de gens pos­sèdent des droits de pro­priété cer­ti­fiés, sous la forme de titres of­fi­ciels, et une grande partie de l’État est terra de­vo­luta, non af­fectée mais sou­vent oc­cupée, les terres étant aux mains du gou­ver­ne­ment fé­déral. Dans le Pará, en­viron 30 mil­lions d’hectares sont ainsi oc­cupés par des per­sonnes qui ont pris pos­ses­sion des terres illé­ga­le­ment [8]. Les pro­grammes d’attribution de titres fon­ciers, les pro­jets de peu­ple­ment dans le cadre de la ré­forme agraire et les zones de conser­va­tion ont pour but de pro­poser des so­lu­tions à ce problème.

Les lois telles que « Terra legal », adoptée en 2009, va lé­ga­liser toutes les re­ven­di­ca­tions ter­ri­to­riales jusqu’à 1.500 hec­tares sur les terres fé­dé­rales d’Amazonie bré­si­lienne. L’Etat du Pará a adopté une loi si­mi­laire re­la­tive aux terres de l’Etat. Ces lois ra­tio­na­lisent le trans­fert des terres pu­bliques vers la pro­priété privée.

Les mou­ve­ments so­ciaux, ainsi que des hommes po­li­tiques de gauche et cer­tains scien­ti­fiques, ont cri­tiqué cette loi car elle permet po­ten­tiel­le­ment de lé­ga­liser des terres ob­te­nues illé­ga­le­ment. Ces lois ont éga­le­ment été cri­ti­quées car elles fa­vo­risent la mar­chan­di­sa­tion à grande échelle des terres et sont dé­tour­nées pour le plus grand bé­né­fice des grands pro­prié­taires ter­riens et des vo­leurs de terre, connus sous le nom gri­leiros [9]. Le pré­sident Luiz Inácio da Silva a ac­com­pagné à Har­vard le pro­fes­seur Man­ga­beira Unger, nommé à l’occasion se­cré­taire par­ti­cu­lier pour les su­jets stra­té­giques, afin qu’il y mène les trac­ta­tions po­li­tiques né­ces­saires à l’adoption de cette loi –convaincre les lé­gis­la­teurs, passer des ac­cords, et faire bé­né­fi­cier ce projet du pres­tige de Har­vard. Unger a dé­mis­sionné et est re­tourné aux États-Unis deux jours après que la loi soit votée.

Les ter­ri­toires au­toch­tones et les aires de conser­va­tion sont sou­vent traités comme si elles étaient « en de­hors du marché » ; néan­moins les conflits sur l’utilisation des terres dans ces ré­gions montrent que pour peu qu’elles contiennent des res­sources viables, il est peu pro­bable qu’elles soient sau­vées de l’exploitation. Les longs dé­lais qui existent pour que ces zones soient lé­ga­le­ment pro­té­gées créent de grandes fe­nêtres d’opportunité pour ex­traire ra­pi­de­ment les res­sources avant que ne s’active le ré­gime de pro­tec­tion. Cette si­tua­tion est une pra­tique cou­rante [10]. La taille des pro­jets de peu­ple­ment dans le cadre de la ré­forme agraire et des nou­velles zones de conser­va­tion se ré­duit de plus en plus par rap­port à celle fi­gu­rant à l’origine dans la pé­ti­tion, et ce pour sa­tis­faire les be­soins de l’exploitation fo­res­tière et les in­té­rêts miniers.

Le cas de la Ré­serve Ex­trac­tive Renascer

La ré­serve ex­trac­tive Re­nascer a été créée comme zone de conser­va­tion dans le ZEE le 5 juin 2009, après une dé­cennie de luttes. Les com­mu­nautés de la ré­gion ont com­mencé à faire pres­sion pour la créa­tion d’une ré­serve lorsque de grandes so­ciétés d’exploitation fo­res­tière telles que Ma­de­norte se sont ins­tal­lées dans la ré­gion à la fin des an­nées 1990 et ont oc­cupé le ter­ri­toire et établi leurs fron­tières avec me­naces et vio­lence. Les or­ga­nismes fé­dé­raux de ré­gu­la­tion ont ignoré les in­nom­brables de­mandes pour dé­bar­rasser la ré­gion des bû­che­rons. En 2006, les ha­bi­tants de Santa Maria do Uruará ont pen­dant trois mois mis en place toute une série d’actions : fer­me­ture de la route vers le port, sé­ques­tra­tion des barges de bois, et fi­na­le­ment in­cendie d’une barge trans­por­tant 1.000 mètres carrés de bois.

Ce n’est qu’après l’incendie des barges que le gou­ver­ne­ment a enfin donné sa ré­ponse. En dé­cembre 2006, le gou­ver­ne­ment fé­déral a lancé l’ « Opé­ra­tion Re­nascer » contre l’abattage illégal, qui a permis d’arrêter neuf per­sonnes et de stopper l’exploitation fo­res­tière illé­gale dans la ré­gion pen­dant un cer­tain temps. Trois ans plus tard, la ré­serve n’a ce­pen­dant tou­jours pas été éta­blie et les mêmes bû­che­rons sont re­venus dans la ré­gion. Les com­pa­gnies fo­res­tières, leur per­sonnel et leurs in­fras­tr­cu­tures sont éga­le­ment tou­jours les mêmes. Elles ne font que changer de nom, tout en main­te­nant leurs pra­tiques. Par exemple, l’entreprise Ma­de­norte opère main­te­nant sous le nom de Jaurú, en uti­li­sant la même usine et les mêmes ins­tal­la­tions por­tuaires à l’intérieur de la réserve.

Suite à des né­go­cia­tions entre l’Etat, le gou­ver­ne­ment fé­déral, le WWF et des membres du syn­dicat des tra­vailleurs ru­raux et du syn­dicat des pê­cheurs, la Ré­serve Ex­trac­tive Re­nascer a été créée en juin ; sa su­per­ficie re­pré­sente la moitié de celle ini­tia­le­ment pro­posée. La por­tion de la ré­serve qui contient les res­sources mi­né­rales po­ten­tielles, la grande ma­jo­rité de la forêt pri­maire et les sources des trois ri­vières de la ré­gion a été ex­clue, selon les hauts fonc­tion­naires de l’Institut Chico Mendes pour la conser­va­tion de la bio­di­ver­sité (ICMBio), qui a en charge la ges­tion des unités de conser­va­tion au Brésil, sou­vent dans l’intérêt des bû­che­rons et des mi­neurs. Avec la créa­tion of­fi­cielle de la ré­serve, la vi­tesse à la­quelle le bois a été dé­bité et est sorti illé­ga­le­ment du ter­ri­toire a aug­menté de façon ex­po­nen­tielle. Les ré­si­dents du sec­teur si­gnalent que jusqu’à cinq barges conte­nant entre 1.000 et 2.000 mètres cubes de bois cha­cune quit­taient la zone chaque jour.

En ré­ponse aux dé­non­cia­tions ré­pé­tées des membres de la com­mu­nauté, l’Institut Chico Mendes et le SEMA, le se­cré­ta­riat d’État à l’environnement chargé de l’application des rè­gle­ments en ma­tière d’exploitation fo­res­tière sur les ter­rains fé­dé­raux et ceux de l’Etat dans l’État de Pará, as­surent qu’ils ne peuvent rien faire sans passer par de longs pro­cessus bu­reau­cra­tiques. Ils disent qu’ils ont be­soin d’informations plus spé­ci­fiques, telles que des don­nées GPS et des photos, moyens dont ne dis­posent pas les com­mu­nautés et qui sont dan­ge­reux pour elles d’obtenir. L’action et l’inaction du gou­ver­ne­ment ex­pé­dient des terres et des res­sources, en théorie pro­té­gées, di­rec­te­ment vers le marché.

Le 27 no­vembre, les ha­bi­tants de Re­nascer et de Santa Maria Uruará, qui se trouvent à la li­mite de la ré­serve, ont dé­cidé qu’ils ne pou­vaient plus at­tendre que le gou­ver­ne­ment agisse. Ils ont ins­tallé un cam­pe­ment à la li­mite de la ré­serve où les ri­vières Ta­mataí et Uruará se re­joignent. Ils ont in­formé les bû­che­rons et les au­to­rités mu­ni­ci­pales, éta­tiques et fé­dé­rales qu’ils ne per­met­traient plus à au­cune barge chargée de bois de passer. Une barge qui des­cen­dait la ri­vière s’en est im­mé­dia­te­ment re­tournée à son port de dé­part et au­cune pé­niche n’a passé le blocus de­puis plus d’un mois. Après plu­sieurs se­maines pen­dant les­quelles les com­mu­nautés ont campé au bord de la ri­vière, l’Institut Chico Mendes a pu­blié une or­don­nance de fer­me­ture du port. Un juge mu­ni­cipal a éga­le­ment or­donné que le port soit fermé jusqu’à ce que les lois contre l’exploitation fo­res­tière illé­gale au cœur de la ré­serve soient ap­pli­quées. Tou­te­fois, l’exploitation fo­res­tière dans la ré­serve ne s’est pas ar­rêtée, et les gou­ver­ne­ments mu­ni­cipal, éta­tique et fé­déral ont continué à pré­tendre que le manque de res­sources ren­dait l’exécution de la dé­ci­sion du juge pro­hi­bi­tive. Les membres de la com­mu­nauté conti­nuent à subir au quo­ti­dien des me­naces ve­nant des avions et des ba­teaux qui passent sur le ter­ri­toire, ainsi que des me­naces ver­bales. Plus de 200 per­sonnes ont campé à l’embouchure de la Ta­mataí, em­pê­chant toute sortie des barges et exi­geant l’intervention du gouvernement.

Suite à une ten­ta­tive avortée de sou­doyer les membres de la col­lec­ti­vité pour per­mettre la re­prise des ac­ti­vités fo­res­tières illé­gales, le 3 jan­vier der­nier, les ex­ploi­tants ont em­bauché des hommes armés pour ap­porter leur bois sur le marché. Quand ils sont ar­rivés au cam­pe­ment et que les membres de la com­mu­nauté ont bloqué le fleuve avec leurs ca­nots, les hommes armés ont ou­vert le feu. Deux membres de la com­mu­nauté ont été tués. Les barges de bois ont pu passer et être ache­mi­nées au marché.

In­ter­ven­tions

Les actes de déso­béis­sance ci­vile menés par les mou­ve­ments so­ciaux pour at­tirer l’attention sur les vio­la­tions de leurs droits sont cri­mi­na­lisés dans la presse, dé­lé­gi­timés par des ONG in­ter­na­tio­nales qui pré­tendent les avoir sou­tenus et font, de plus en plus, l’objet de pour­suites ju­di­ciaires [11]]. Les di­ri­geants des mou­ve­ments à la fois de l’Arapiuns et de Re­nascer ont été in­ter­pellés par la po­lice et me­nacés d’emprisonnement, tandis que les bû­che­rons conti­nuent à agir en toute im­pu­nité. Ces actes, semblent ce­pen­dant être les seules al­ter­na­tives qui en­traînent une ré­ponse de la part du gou­ver­ne­ment et contraignent ceux qui ont commis des crimes à re­culer. Les gou­ver­ne­ments du G20, la presse, la plu­part des grandes ONG in­ter­na­tio­nales en­vi­ron­ne­men­ta­listes et de nom­breux scien­ti­fiques ont salué les ac­tions de conser­va­tion en vue du dé­ve­lop­pe­ment, ré­gies par des mé­ca­nismes de marché, comme le meilleur moyen de sauver l’Amazonie. Mais ces po­li­tiques se ré­vèlent ra­pi­de­ment in­suf­fi­santes, conflic­tuelles et contre-productives, comme en té­moigne ce qui se passe dans les cas de la Gleba Nova et de Re­nascer. Les coûts so­ciaux et en­vi­ron­ne­men­taux de la mas­ca­rade éco­lo­gique de ce type de dé­ve­lop­pe­ment in­trin­sè­que­ment des­tructif sont énormes. Les pro­blèmes épi­neux des dé­bats post-Kyoto, l’actuelle crise éco­no­mique mon­diale et les mul­tiples crises du pa­ra­digme néo­li­béral créent un contexte d’accélération de l’exploitation au mo­ment même où les di­ri­geants du monde s’engagent à contre­cœur pour la conservation.

Si les pays et les or­ga­ni­sa­tions du Nord veulent vrai­ment ar­rêter la des­truc­tion des fo­rêts et la dis­pa­ri­tion des peuples des ré­gions tro­pi­cales, ils doivent re­con­naître, va­lo­riser et mettre en œuvre la my­riade d’approches al­ter­na­tives au marché, pour pro­mou­voir la conser­va­tion. Les peuples des fo­rêts sont ceux qui peuvent ga­rantir, par leurs connais­sances et leurs pra­tiques di­verses, la survie de ces forêts.

Les bu­reau­crates du G20 fe­raient bien d’apprendre de ces peuples. Com­mencer par re­con­naître que nos modes de consom­ma­tion et de gou­ver­nance in­ter­na­tio­nale sont di­rec­te­ment res­pon­sables d’une grande partie de la des­truc­tion de la pla­nète per­met­trait d’élaborer un pa­ra­digme plus réfléchi.

La com­mu­nauté in­ter­na­tio­nale peut servir plus ef­fi­ca­ce­ment la conser­va­tion de l’Amazonie en ac­cor­dant une at­ten­tion par­ti­cu­lière aux ques­tions sou­le­vées dans les dé­bats lo­caux, plutôt que d’appliquer par­tout le dis­cours gé­né­ra­lisé de la « gou­ver­nance » et de pro­poser des so­lu­tions fon­dées sur le marché aux pro­blèmes liés aux modes de consom­ma­tion mon­diale. Il se­rait plus rai­son­nable de faire pres­sion sur le gou­ver­ne­ment local et le gou­ver­ne­ment fé­déral, afin qu’ils re­con­naissent et res­pectent les droits des peuples à ad­mi­nis­trer leurs propres ter­ri­toires et res­sources en pra­tique, non pas seule­ment dans les discours.

Ce texte n’est pas un appel ro­man­tique au lo­ca­lisme, il sou­lève une im­por­tante ques­tion de sou­ve­rai­neté po­li­tique. Le peuple du Gleba Nova Olinda et de la ré­serve ex­trac­tive Re­nascer ne devrait-il pas dis­poser du droit de dé­ter­miner son iden­tité, de tracer les fron­tières de ses ter­ri­toires et de dé­cider com­ment les res­sources et les terres doivent y être gérées ?

Ar­ticle ini­tia­le­ment paru sur Counterpunch

Tra­duit par Mor­gane Iserte, dans le cadre du projet M-e-dium

Pu­blié par Mou­ve­ments, le 10 fé­vrier 2010. http://www.mouvements.info/La-bataille-de-l-Amazonie.html

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