La Stratégie du Choc — Documentaire de Michael Winterbottom (d’après le livre de Naomi Klein)

Mis en ligne le 09 février 2010

Naomi KLEIN, Mi­chael WINTERBOTTOM

« Seule une crise, réelle ou sup­posée, peut pro­duire des chan­ge­ments. Lorsqu’elle se pro­duit, les me­sures à prendre dé­pendent des idées en vi­gueur. Telle est, me semble-t-il, notre vé­ri­table fonc­tion : trouver des so­lu­tions de re­change aux po­li­tiques exis­tantes et les en­tre­tenir jusqu’à ce que des no­tions po­li­ti­que­ment im­pos­sibles de­viennent po­li­ti­que­ment inévitables. »

Milton Friedman

SY­NOPSIS

En 2007, Naomi Klein pu­bliait La Stra­tégie du Choc. Un trau­ma­tisme col­lectif, une guerre, un coup d’état, une ca­tas­trophe na­tu­relle, une at­taque ter­ro­riste plongent chaque in­di­vidu dans un état de choc. Après le choc, nous re­de­ve­nons des en­fants, dé­sor­mais plus en­clins à suivre les lea­ders qui pré­tendent nous pro­téger. S’il est une per­sonne à avoir com­pris très tôt ce phé­no­mène, c’est Milton Friedman, Prix Nobel d’économie en 1976.

Friedman sou­te­nant l’ultralibéralisme, conseilla aux hommes po­li­tiques d’imposer im­mé­dia­te­ment après une crise les ré­formes éco­no­miques dou­lou­reuses avant que les gens n’aient eu le temps de se res­saisir. Il qua­li­fiait cette mé­thode de « trai­te­ment de choc ». Naomi Klein la qua­lifie de « stra­tégie du choc ».

En uti­li­sant de nom­breuses images d’archives, Mi­chael Win­ter­bottom et Mat Whi­te­cross dé­montrent la puis­sance du texte de Naomi Klein et la né­ces­sité de résister.

J’ai dé­cou­vert La Stra­tégie du Choc grâce à Alan Hay­ling et Alex Cooke, mes pro­duc­teurs. Ce livre a été un vé­ri­table choc pour moi ! Et j’ai eu envie d’en faire un film. J’ai pro­posé cette aven­ture à Mat Whi­te­cross, avec qui j’ai co­réa­lisé The Road to Guantanamo.

Avec Mat nous sou­hai­tions res­pecter l’architecture du livre : en com­men­çant par les re­cherches de Ca­meron et les théo­ries de Friedman des an­nées 50, puis en sui­vant les mises en oeuvre concrètes de cette pensée à tra­vers l’Histoire. Les étapes du film étaient clai­re­ment dé­fi­nies dès le dé­part : le Chili de Pi­no­chet, les po­li­tiques de That­cher et Reagan, l’effondrement du bloc so­vié­tique, le 11 sep­tembre et l’essor de l’industrie sé­cu­ri­taire, Guan­ta­namo et la guerre en Irak. Nous avions éga­le­ment l’ambition de parler de la crise bour­sière asia­tique et du cha­pitre de Naomi sur Is­raël mais nous avons dû faire des choix. Par ailleurs, il nous sem­blait es­sen­tiel de parler de Ka­trina et du Tsu­nami. Enfin, l’élection d’Obama comme la crise fi­nan­cière sont sur­ve­nues pen­dant le mon­tage du film. Nous les avons donc in­té­grées à notre tra­vail. La crise fi­nan­cière est de toute évi­dence le ré­sultat de la dé­ré­gu­la­tion des mar­chés. Même les plus fer­vents dé­fen­seurs du libre échange ont com­mencé à se poser des ques­tions. D’une cer­taine façon, l’élection d’Obama était une ré­ponse à cela.

Ce qui nous a guidé tout au long du pro­cessus de créa­tion, c’est qu’avant tout, nous vou­lions réa­liser un do­cu­men­taire qui ait du sens pour la jeune gé­né­ra­tion. Ma fille vient d’avoir 18 ans et a donc dé­sor­mais le droit de vote. En adop­tant son re­gard, nous avons tenté de pro­poser un éclai­rage per­ti­nent sur la si­tua­tion ac­tuelle. Le film dans sa forme et dans son rythme est le ré­sultat d’un long pro­cessus de re­cherche d’archives d’une part et d’articulation entre une nar­ra­tion et les in­ter­ven­tions pu­bliques de Naomi d’autre part.

Elle n’a pas hé­sité à ré­agir sur le ma­té­riel que nous lui sou­met­tions. Bien qu’elle ait cau­tionné l’idée de dé­part, elle a ce­pen­dant émis quelques ré­serves sur l’absence de té­moi­gnages d’experts.

Mais comme le dit très jus­te­ment Naomi, ce film n’est pas son livre mais l’adaptation que Mat et moi en avons fait.

Nous vou­lions que le film s’achève sur l’encouragement de Naomi à ne pas laisser les po­li­tiques dé­cider seuls des chan­ge­ments. Si vous voulez que quelque chose change, vous devez contri­buer per­son­nel­le­ment à ce changement. ’

Mi­chael Winterbottom

PRESSE

Jé­rôme Jou­neaux et Isa­belle Duvoisin

10 rue d’Aumale 75009 Paris

Tél. 01 53 20 01 20

isabelle-duvoisin@moonfleet.fr

PRO­GRAM­MA­TION

Martin Bidou et Chris­telle Oscar

Tél. 01 55 31 27 63/24

Fax 01 55 31 27 26

martin.bidou@hautetcourt.com

christelle.oscar@hautetcourt.com

PAR­TE­NA­RIATS MEDIA ET HORS MEDIA

Ma­rion Tha­raud et Ca­rolyn Occelli

Tél. 01 55 31 27 32/44

marion.tharaud@hautetcourt.com

carolyn.occelli@hautetcourt.com

DIS­TRI­BU­TION

Haut et Court

Lau­rence Petit

Tel. 01 55 31 27 27

LISTE TECH­NIQUE

Réa­li­sa­tion Mi­chael Win­ter­bottom et Mat Whitecross

D’après le livre de Naomi Klein

Pro­duc­teurs An­drew Eaton, Alex Cooke, Avi Lewis

Pro­duc­teurs exé­cu­tifs Alan Hayling

Co­pro­duc­teur Me­lissa Parmenter

Mon­tage Paul Monaghan

Son Joakim Sundström

Mixage Ri­chard Davey

Post Pro­duc­tion Pepper

Do­cu­men­ta­liste Joon Gooh

Nar­ra­teur Kieran O’Brien

As­sis­tants réa­li­sa­teurs Clem Bla­ke­more & An­drew Eaton

Le film a été sou­tenu par le Sun­dance Ins­ti­tute Do­cu­men­tary Film Programme.

Une dis­tri­bu­tion Haut et Court.

LA STRA­TEGIE DU CHOC

La Montée d’un ca­pi­ta­lisme du désastre

Essai tra­duit de l’anglais (Ca­nada) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné. 672 PAGES / 25C LE­MÉAC / ACTES SUD, mai 2008

Qu’y a-t-il de commun entre le coup d’état de Pi­no­chet au Chili en 1973, le mas­sacre de la place Tia­nanmen en 1989, l’effondrement de l’Union so­vié­tique, le nau­frage de l’épopée So­li­darnösc en Po­logne, les dif­fi­cultés ren­con­trées par Man­dela dans l’Afrique du Sud post-apartheid, les at­ten­tats du 11 sep­tembre, la guerre en Irak, le tsu­nami de 2004 en Asie du Sud-est, le cy­clone Ka­trina l’année sui­vante, la pra­tique de la tor­ture par­tout et en tous lieux — Abou Gh­raib ou Guan­ta­namo, aujourd’hui ?

Tous ces mo­ments de notre his­toire ré­cente, ré­pond Naomi Klein, ont partie liée avec l’avènement d’un « ca­pi­ta­lisme du dé­sastre ». Elle dé­nonce, ici, do­cu­ments à l’appui, l’existence, de­puis plus d’un demi-siècle, de stra­té­gies concer­tées pour as­surer la prise de contrôle de la pla­nète par les mul­tiples te­nants d’un ul­tra­li­bé­ra­lisme qui a sys­té­ma­ti­que­ment mis à contri­bu­tion crises, dé­sastres ou at­ten­tats ter­ro­ristes — et qui n’a pas hé­sité, du Chili de Pi­no­chet à Guan­ta­namo — à re­courir à la tor­ture sous di­verses formes pour sub­sti­tuer aux ac­quis des ci­vi­li­sa­tions et aux va­leurs dé­mo­cra­tiques la seule loi du marché et la bar­barie de la spéculation.

Ré­digée dans une langue ef­fi­cace, tra­quant les zones d’ombre, iden­ti­fiant res­pon­sables et bé­né­fi­ciaires d’une mar­chan­di­sa­tion de la ter­reur dont les condi­tions peuvent, le cas échéant, se voir créées de toutes pièces, cette his­toire se­crète du libre marché sou­ligne l’inquiétant avè­ne­ment d’un « ca­pi­ta­lisme du désastre ».

Convaincue que seuls les en­sei­gne­ments dis­pensés par l’Histoire per­mettent à l’humanité de faire face au désarroi pro­voqué par les chocs, les crises et les trau­ma­tismes aux­quels le monde ne cesse de se trouver confronté, Naomi Klein pro­gresse dans son ré­qui­si­toire avec une dé­ter­mi­na­tion im­pres­sion­nante afin d’éveiller les consciences et de pro­di­guer à ses contem­po­rains d’authentiques ou­tils de ré­sis­tance pour faire pièce à la faillite pro­grammée du politique.

Tout en des­si­nant une nou­velle éthique de l’investigation jour­na­lis­tique, La Stra­tégie du Choc s’affirme comme une lec­ture in­dis­pen­sable pour ré­éva­luer les en­jeux des temps pré­sents et à venir, vis-à-vis des­quels les ci­toyens du monde portent, en­semble, une res­pon­sa­bi­lité im­pos­sible à déléguer.

EN­TRE­TIEN AVEC NAOMI KLEIN (2008)

Propos re­cueillis par Jean-Marie Du­rand et Anne Laffeter

Ex­traits d’un en­tre­tien paru dans Les In­ro­ckup­tibles le 17 juin 2008

à l’occasion de la sortie du livre.

Pouvez-vous pré­ciser ce qu’est la « stra­tégie du choc » et le fonc­tion­ne­ment de ce « ca­pi­ta­lisme du désastre » ?

La « stra­tégie du choc » est une phi­lo­so­phie du pou­voir, une tac­tique, qui vise à im­poser les théo­ries ul­tra­li­bé­rales dé­ve­lop­pées par les éco­no­mistes adeptes du libre marché dans le but de s’affranchir des bar­rières dé­mo­cra­tiques. Pour la « stra­tégie du choc », la crise est le mo­ment le plus adé­quat pour im­poser une trans­for­ma­tion ra­di­cale et ul­tra­li­bé­rale à un pays. Elle crée un état d’urgence qui va jus­ti­fier des me­sures jusqu’alors im­po­pu­laires. Le succès de cette stra­tégie dé­pend de l’importance de la crise. Plus elle est grave, plus les trans­for­ma­tions sont ra­di­cales. Le « ca­pi­ta­lisme du dé­sastre » ne se ré­fère pas qu’aux pro­fits que les en­tre­prises pri­vées tirent des dé­sastres, même si se dé­ve­loppe un bu­si­ness flo­ris­sant avec les nou­veaux do­maines de pri­va­ti­sa­tion comme la po­lice, l’armée ou les or­ga­ni­sa­tions hu­ma­ni­taires. Ce ca­pi­ta­lisme est une stra­tégie po­li­tique pla­ni­fiée par des dé­ci­deurs qui uti­lisent dé­li­bé­ré­ment les dé­sastres pour im­poser des changements.

Com­ment l’idée de tra­vailler sur les chocs et dé­sastres vous est-elle venue ?

Lors de mes re­cherches en Irak. L’invasion amé­ri­caine a clai­re­ment permis la thé­rapie de choc éco­no­mique menée par Paul Bremer (ad­mi­nis­tra­teur du pays de 2003 à 2005 — ndlr). C’est vrai aussi pour la Banque mon­diale après le tsu­nami, ou ’ad­mi­nis­tra­tion Bush après l’ouragan Ka­trina. Le titre ini­tial n’était pas The Shock Doc­trine mais « Blank is beau­tiful » (« Le vide est ma­gni­fique »), un jeu de mots au­tour de l’idée qu’un dé­sastre crée un re­tour à un état vierge qui per­met­trait la construc­tion d’une nou­velle société.

Vous ex­pli­quez que le Chili a joué un rôle im­por­tant pour la mise en place de ce ca­pi­ta­lisme du désastre…

C’est le pre­mier pays à avoir adopté une po­li­tique néo­li­bé­rale. Dans les an­nées 1970, au Chili comme en Ar­gen­tine, le prin­cipal outil uti­lisé pour im­poser une thé­rapie de choc fut la tor­ture. Il y a un lien entre l’installation de ré­gimes au­to­ri­taires de ces pays et la pre­mière étape du néo­li­bé­ra­lisme. Les idéo­logues de l’université de Chi­cago, Milton Friedman et ses « Chi­cago boys », conseillaient Pi­no­chet. Ils sont com­plices de la mise en place de la dic­ta­ture, dont ils ont tiré profit pour tester leurs théo­ries. Dans un pre­mier temps, les seuls pays à les avoir ac­cep­tées furent des dic­ta­tures qui se fai­saient ap­peler dé­mo­cra­ties. Cette pre­mière étape a permis la tran­si­tion de leurs théo­ries en pays dé­mo­cra­tiques. En 1985, la Bo­livie fut le pre­mier pays sud-américain à adopter la thé­rapie de choc éco­no­mique sans être une dictature.

Quelle in­fluence Milton Friedman garde-t-il dans les uni­ver­sités américaines ?

C’est une fi­gure très res­pectée. En ce mo­ment, ses fans sont sou­cieux de pro­téger son hé­ri­tage. Un étu­diant vient de me trans­férer un mail du pré­sident de l’université de Chi­cago dans le­quel il an­non­çait la créa­tion de l’institut Milton Friedman. Il y a deux se­maines, l’institut Cato, un think tank de Wa­shington, a dé­cerné le Milton Friedman Freedom Fighter Award, doté de 500 000 dol­lars, à un étu­diant vé­né­zué­lien de 23 ans qui est un des prin­ci­paux or­ga­ni­sa­teurs de la cam­pagne anti-Chavez.

Le ca­pi­ta­lisme mo­déré est-il in­ca­pable de pro­poser des al­ter­na­tives lors des crises ?

Dans ces moments-là, les pro­po­si­tions al­ter­na­tives manquent de convic­tion. Le poète Yeats écri­vait « the best lack all convic­tion, while the worst are full of pas­sion­nate in­ten­sity » (« les meilleurs manquent de toute convic­tion alors que les pires dé­bordent d’intensité pas­sionnée »). Ce fut le cas après l’ouragan Ka­trina. C’est tris­te­ment iro­nique car cette ca­tas­trophe est une consé­quence du ca­pi­ta­lisme : le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique aug­mente le nombre et l’intensité des ou­ra­gans ; les in­fra­struc­tures de mau­vaise qua­lité écrou­lées sont les ré­sul­tats de trente ans de guerre contre la sphère pu­blique. En Eu­rope no­tam­ment, cer­tains pen­saient que cela al­lait ré­veiller la gauche amé­ri­caine. Mais l’administration Bush et ses amis n’ont pas perdu une se­conde pour se saisir de l’opportunité et finir le job : éli­miner le sec­teur pu­blic de la Nouvelle-Orléans. Les pro­gres­sistes ont bien tenté de dé­noncer la re­la­tion entre l’ouragan et le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique mais ils se sont vu ré­tor­quer : « Ne po­li­tisez pas la tra­gédie ! ». Alors les pro­gres­sistes ont aban­donné la ville. Ba­rack Obama ne s’en est même pas approché.

Quels ef­fets pour­raient pro­duire sur la Chine le ré­cent trem­ble­ment de terre de la pro­vince du Sichuan ?

La Chine, c’est un peu comme le Chili. Ils n’ont pas be­soin de crises car ils ont déjà la ter­reur. Dans le livre, je ra­conte que le mas­sacre de Tia­nanmen a constitué un choc pour si­gni­fier à la po­pu­la­tion que les ré­sis­tants à la dic­ta­ture se­raient écrasés. Le gou­ver­ne­ment a peur des dé­sastres na­tu­rels car tout doit être sous contrôle, les dé­sastres comme les ma­ni­fes­ta­tions. C’est pour­quoi les au­to­rités sont in­ter­ve­nues ra­pi­de­ment après le trem­ble­ment de terre. Aujourd’hui, la Chine est le plus grand marché de la surveillance.

Avez-vous l’impression, comme nombre d’observateurs, que le mou­ve­ment al­ter­mon­dia­liste est en perte de vitesse ?

En 2000 – 2001, nous pou­vions parler d’un mou­ve­ment global. Ce mo­ment a changé les choses. En Amé­rique la­tine, il est plus fort que ja­mais. Aux Etats-Unis et au Ca­nada, le mou­ve­ment dé­non­çait l’économie, il est aujourd’hui centré sur la guerre. C’est pour cela que je fais le lien entre les deux dans mon livre. En France, la ré­sis­tance a tou­jours été spé­ci­fique, dans la conti­nuité de mou­ve­ments an­té­rieurs, alors qu’ailleurs le mou­ve­ment était mené par des plus jeunes. En même temps, il est vrai que vous avez des mou­ve­ments étu­diants in­croyables. Dans beau­coup de pays, la gauche est tel­le­ment faible que cela a permis la créa­tion de nou­veaux mou­ve­ments, ce qui a moins été le cas de la France où la gauche reste forte.

Vos ou­vrages font of­fice de ma­ni­festes. Assumez-vous ce statut ?

Je ne sais pas où les gens vont cher­cher cette idée que j’écris des ma­ni­festes. Je ra­conte de his­toires. La Stra­tégie du Choc s’attache à ra­conter l’histoire non of­fi­cielle. No Logo n’a rien à voir avec un ma­ni­feste qui di­rait : « Ceci est notre monde par­fait ». Ma façon d’être une ac­ti­viste est de faire du jour­na­lisme. Avec mon équipe de cher­cheurs, nous sommes par­ti­cu­liè­re­ment at­ten­tifs à ne pas faire d’erreur pour ne pas être pour­suivis. Le plus dur n’est pas de dé­voiler des do­cu­ments se­crets mais plutôt de passer du temps à lire des do­cu­ments ban­caires très en­nuyeux (rires) ! Je fais du jour­na­lisme à l’ancienne et je suis plus prag­ma­tique qu’utopiste. L’important est de pro­téger ce qui est bon — nos sys­tèmes pu­blics de santé, d’éducation, les mé­dias in­dé­pen­dants — d’en agrandir les es­paces et de faire une so­ciété plus hu­maine. Aujourd’hui, dans le contexte de la crise ali­men­taire, il faut se battre contre les grosses com­pa­gnies agroa­li­men­taires qui bre­vètent les se­mences de cé­réales adap­tées au chan­ge­ment cli­ma­tique. Sinon on se di­rige vers une issue ter­ri­fiante : à l’identique de celle de l’épidémie du sida en Afrique, où les gens sont morts parce que les com­pa­gnies phar­ma­ceu­tiques avaient bre­veté les mé­di­ca­ments. Ils les ont laissés mourir.

Cela vous inquiète-t-il que le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique soit source de profit ?

Il vient de se passer une chose im­por­tante en Equa­teur. Le pré­sident de gauche Ra­fael Correa ré­cla­mait une taxe sur les pro­fits des pi­pe­lines qui tra­versent l’Amazonie afin de fi­nancer la santé et l’éducation. Or il s’est heurté à l’opposition d’un mou­ve­ment in­di­gène très or­ga­nisé qui ré­clame le dé­part des com­pa­gnies pé­tro­lières et l’arrêt des ex­trac­tions. Ce groupe re­fuse un mo­dèle qui par­ti­cipe au ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique, quitte à faire une croix sur une po­li­tique re­dis­tri­bu­tive. Ce débat est ex­ci­tant car il va à l’encontre des ré­ponses ac­tuelles au ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique, comme la taxe car­bone ou le marché de la pollution.

Vos dé­trac­teurs ont cri­tiqué le lien fait entre tor­ture, psy­chia­trie et éco­nomie ainsi qu’une vi­sion com­plo­tiste. Que répondez-vous à ces critiques ?

Je n’ai pas in­venté ce lien. Ce sont les éco­no­mistes qui ap­pellent leurs tra­vaux « trai­te­ment de choc », « thé­rapie de choc ». Cela fait en­rager l’establishment éco­no­mique que je confronte leurs mé­ta­phores à la réa­lité, mais je ne dis pas que ce sont des tor­tion­naires. Cer­tains dé­forment mes dé­cla­ra­tions dans le but de me dis­cré­diter. Je me suis contentée de mettre en lu­mière des si­mi­la­rités de pensée entre des stra­té­gies éco­no­miques, mé­di­cales, psy­chia­triques et mi­li­taires. Sans cette partie, j’aurais subi moins de contro­verses, mais dé­mys­ti­fier les éco­no­mistes est un de mes buts. Dans mon essai, je cite un pas­sage d’une lettre écrite du Chili à Friedman par l’économiste André Gunder Frank, un de ses étu­diants : « Votre théorie, c’est un mas­sacre ». Il l’a ap­pelée « gé­no­cide éco­no­mique » et ils l’ont viré. Ceux qui dé­noncent la réa­lité sont traités avec dé­dain par les théo­ri­ciens. L’économiste Jo­seph Sti­glitz, qui a aussi cri­tiqué le lien avec la tor­ture, m’a beau­coup sou­tenu en di­sant que mon livre est avant tout un texte jour­na­lis­tique et politique.

(…)

Propos re­cueillis par Jean-Marie Du­rand et Anne Laffeter

Ex­traits d’un en­tre­tien paru dans Les In­ro­ckup­tibles le 17 juin 2008

à l’occasion de la sortie du livre.

Naomi KLEIN : Par­cours d’une activiste

Jour­na­liste, es­sayiste et réa­li­sa­trice, di­plômée de la pres­ti­gieuse London School of Eco­no­mics, Naomi Klein, née en 1970 au Ca­nada, fait partie des pen­seurs les plus in­fluents de la scène in­tel­lec­tuelle in­ter­na­tio­nale. Elle est l’auteur du best-seller No Logo, tra­duit dans 28 langues et de­venu une ré­fé­rence in­con­tour­nable dans le monde en­tier. Col­la­bo­ra­trice ré­gu­lière de The Na­tion et du Guar­dian, elle a réa­lisé en 2004 avec le réa­li­sa­teur Avi Lewis un film do­cu­men­taire, The Take, sur l’occupation des usines en Argentine.

Best-seller in­ter­na­tional, tra­duit en 27 langues, La Stra­tégie du choc a valu à Naomi Klein de re­ce­voir en fé­vrier 2009 le War­wick prize.

Pré­sente à la confé­rence de Co­pen­hague sur le chan­ge­ment cli­ma­tique en dé­cembre 2009, elle y a tenu un blog quo­ti­dien pour The Nation.

www.naomiklein.org

1970 Nais­sance à Mont­réal de pa­rents émi­grés au Ca­nada en signe de pro­tes­ta­tion contre la guerre du Vietnam. Son grand-père, mar­xiste, a or­ga­nisé la pre­mière grève des stu­dios Disney.

1999 Confé­rence de l’OMC à Seattle. Des échauf­fou­rées vio­lentes op­posent le mou­ve­ment al­ter­mon­dia­liste aux te­nants de l’ordre éco­no­mique mondial.

2000 No Logo, pre­mier livre et best-seller in­ter­na­tional, dé­nonce l’exploitation de la mi­sère et la ré­duc­tion de l’espace pu­blic par les mul­ti­na­tio­nales. Elle écrit en­suite dans The Guar­dian, The Na­tion, Harper’s Magazine…

2004 The Take, do­cu­men­taire sur les en­tre­prises au­to­gé­rées en Ar­gen­tine co­réa­lisé avec son mari, le jour­na­liste télé ca­na­dien Arvi Lewis.

2007 La Stra­tégie du Choc : quatre ans de tra­vail, sept col­la­bo­ra­teurs, et des ventes US plus im­por­tantes que No Logo.

MI­CHAEL WIN­TER­BOTTOM / REALISATEUR

Fil­mo­gra­phie sélective

2010 LA STRA­TEGIE DU CHOC (The Shock Doc­trine) | THE KILLER IN­SIDE ME | SEVEN DAYS | MURDER IN SAMARKAND

2009 UN ETE ITA­LIEN (Genova)

2007 UN COEUR IN­VAINCU (Mighty Heart)

2006 THE ROAD TO GUANTANAMO

2005 TOUR­NAGE DANS UN JARDIN AN­GLAIS (A Cock and Bull story)

2004 TOP SPOT | NINE SONGS

2003 CODE 46

2002 24 HOUR PARTY PEOPLE | IN THIS WORLD

2000 RE­DEMP­TION (The Claim)

1999 WON­DER­LAND | WITH OR WI­THOUT YOU

1998WANT YOU

1997 WEL­COME TO SARAJEVO

1996 JUDE

1995 BUT­TERFLY KISS | GO NOW

MAT WHI­TE­CROSS / REALISATEUR

2010 LA STRA­TEGIE DU CHOC (The Shock Doc­trine) | SEX & DRUGS & ROCK & ROLL

2009 MO­VING TO MARS

2006 THE ROAD TO GUANTANAMO

2005 JOB STREET

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