Écoquartier, topos d’une écopolitique ?

Mis en ligne le 07 février 2010

A propos de Ca­the­rine Charlot-Valdieu et Phi­lippe Ou­tre­quin, L’Urbanisme du­rable. Conce­voir un éco­quar­tier, Pierre Le­fèvre et Mi­chel Sa­bard, Les Éco­quar­tiers : l’avenir de la ville du­rable, Taoufik Souami, Éco­quar­tiers, se­crets de fa­bri­ca­tion : ana­lyse cri­tique d’exemples eu­ro­péens, et Phi­lippe Bovet, Eco­quar­tiers en Europe

Par Alice Le Roy

Signe de la prise de conscience de l’urgence éco­lo­gique, et de la vo­lonté d’y ré­pondre par des so­lu­tions concrètes, les éco­quar­tiers sont à la mode, comme en té­moignent les nom­breux ou­vrages parus ré­cem­ment sur la ques­tion. Malgré leur in­térêt in­con­tes­table, ces réa­li­sa­tions posent pro­blème : les éco­quar­tiers ne sont-ils pas voués à n’être que des « îlots éco­lo­giques » in­ca­pables d’amorcer une trans­for­ma­tion glo­bale de l’habitat ur­bain ? Plus fon­da­men­ta­le­ment, la « mo­destie » de ces pro­jets ne manifeste-t-elle pas l’abandon de pers­pec­tives vé­ri­ta­ble­ment po­li­tiques, au profit de « so­lu­tions » pu­re­ment techniques ?

Qui sait à quoi res­sem­blera la so­ciété de l’après-pétrole ? On peine à ima­giner l’aggiornamento global que va sus­citer une pla­nète de sept, puis neuf mil­liards d’individus dont l’accès aux res­sources vi­tales est déjà com­promis par le gas­pillage ti­ta­nesque de la so­ciété in­dus­trielle. Le dé­sastre, an­noncé, jus­tifie déjà son ad­mi­nis­tra­tion et l’embrigadement dans la so­ciété de consom­ma­tion s’accompagne dé­sor­mais de la sou­mis­sion schi­zo­phrène à ce que René Riesel et Jaime Sem­prun nomment « l’écologisme de ca­serne ». Les com­man­de­ments pleuvent : tu trieras ton kilo quo­ti­dien de dé­chets, tu fer­meras le ro­binet en te bros­sant les dents, tu conduiras avec sou­plesse ton 4x4 les jours d’alerte à la pol­lu­tion… Y a-t-il ima­gi­naire plus pauvre que celui des ma­nuels d’écogestes ?

La pro­duc­tion édi­to­riale ré­cente sur les éco­quar­tiers a le mé­rite de rendre compte d’expériences qui cherchent à dé­passer cette éco­logie ré­duite à des ré­flexes de Pavlov. Plu­sieurs ou­vrages sortis en France en 2009 dé­crivent des pro­jets qui veulent ap­porter à la crise éco­lo­gique une ré­ponse à l’échelle de la polis. « Avec l’écoquartier, un pas im­por­tant est franchi : la ques­tion du dé­ve­lop­pe­ment du­rable se dé­place du bâ­ti­ment au mor­ceau de ville »,écrivent l’architecte Pierre Le­fèvre et l’urbaniste Mi­chel Sabard.Si l’échelle des in­ter­ven­tions n’est ef­fec­ti­ve­ment plus le bâ­ti­ment la­bel­lisé « Haute Qua­lité En­vi­ron­ne­men­tale (HQE) » et ses « qua­torze cibles » – du chan­tier à faibles nui­sances à une meilleure ges­tion de l’énergie –, l’on ne peut s’empêcher de com­parer la très grande mo­destie du pé­ri­mètre d’intervention des éco­quar­tiers du début du XXIe siècle – qui se contentent d’un «mor­ceau de ville» – aux plans di­rec­teurs d’envergure des pen­seurs du mou­ve­ment de l’architecture mo­derne : les amé­na­ge­ments du­rables pré­sentés ici sont des­tinés à 100, voire 300 per­sonnes, et jusqu’à 25 000 pour le quar­tier de Ham­marby Sjöstad à Stock­holm, alors qu’en 1925 Le Cor­bu­sier conçoit le Plan Voisin pour tout le centre de Paris et qu’en 1957 Lucio Costa pré­voit, avec son Plan Pi­lote, de mo­deler la vie des 500 000 ha­bi­tants de la nou­velle ca­pi­tale, Brasilia .

Les éco­quar­tiers se si­tuent clai­re­ment aux an­ti­podes d’une re­cherche for­melle de la cité idéale – celle qui est à l’oeuvre dans la construc­tion du Havre, Chan­di­garh ou Tel Aviv. Ur­ba­nistes et ar­chi­tectes par­ta­geaient alors la convic­tion que le plan des villes et les ca­rac­té­ris­tiques no­va­trices des bâ­ti­ments au­raient une in­fluence di­recte sur la façon de vivre et de tra­vailler des gens, et per­met­traient de mo­deler une so­ciété nou­velle. De­puis ces réa­li­sa­tions, et les contes­ta­tions qu’elles ont sus­ci­tées, les concep­teurs des villes ont revu leurs pré­ten­tions à la baisse : avec les éco­quar­tiers, ils adoptent une po­si­tion de repli. L’innovation, mo­deste, sans flam­boyance, se veut avant tout ré­pa­ra­trice des er­reurs du passé. Pour Pierre Le­fèvre et Mi­chel Sa­bard, de­vant l’urbanisation, « phé­no­mène pla­né­taire in­évi­table à long terme », « le moindre mal est de la ca­na­liser et de l’inscrire dans un amé­na­ge­ment co­hé­rent du territoire ».

Une dé­fi­ni­tion problématique

Re­poussé à la marge des villes, où se si­tuent les ter­rains à bâtir, l’écoquartier re­pré­sente une por­tion in­fime de la pro­duc­tion ar­chi­tec­tu­rale. C’est aussi une no­tion ré­cente, dif­fi­cile à dé­finir : s’agit-il avant tout de ré­duire la consom­ma­tion éner­gé­tique pour lutter contre les gaz à effet de serre sur un pé­ri­mètre donné, ou de créer des lieux de vie où la même qua­lité de vie est of­ferte à tous ? Les éco­quar­tiers permettent-ils de re­mé­dier aux in­éga­lités éco­lo­giques – dont on sait main­te­nant qu’elles re­coupent gé­né­ra­le­ment les in­éga­lités so­ciales ? Le lec­teur ne trou­vera pas de ré­ponse à cette ques­tion. Une idée reçue est pour­tant ici battue en brèche : aux scep­tiques qui ne voient dans les éco­quar­tiers fran­çais que des « ré­serves à bobos », il ap­pa­raît que la mixité so­ciale est une pré­oc­cu­pa­tion constante des amé­na­geurs pu­blics. Pierre Le­fèvre et Mi­chel Sa­bard, qui y voient «pro­ba­ble­ment l’un des ef­fets de la par­ti­ci­pa­tion des Verts à l’union de la gauche au début des an­nées deux mille», re­lèvent dans les pro­jets des ra­tios de lo­ge­ments so­ciaux qui ex­cèdent tou­jours 20% – 25 % dans le quar­tier de La Cour­rouze, à Rennes, 33 % aux rives de la Haute Deûle, à Lille, 41 % à Seine Arche, à Nan­terre, 50 % dans le quar­tier des Ba­ti­gnolles, à Paris. Cette re­cherche de mixité so­ciale est loin d’être par­tagée à tra­vers le monde : dans un ar­ticle de la revue Mou­ve­ments consacré aux « éco­villes » de Chine po­pu­laire , Fré­déric Obringer prédit que les lo­ge­ments de Dongtan, près de Shan­ghai, prévus dans le cadre de l’Exposition uni­ver­selle de 2010, ne se­ront ac­ces­sibles qu’à de riches ci­ta­dins. Le­fèvre et Sa­bard re­con­naissent eux-mêmes que l’écoquartier-vitrine pi­loté par des col­lec­ti­vités lo­cales peut en ca­cher bien d’autres, à ca­rac­tère sé­gré­gatif. « On sait avec quelle ha­bi­leté le sec­teur privé a ten­dance à uti­liser l’affichage éco­lo­gique d’une opé­ra­tion pour en ac­croître le prix d’acquisition », concèdent-ils.

Des « îlots écologiques » ?

Faute de pou­voir pré­tendre à un ur­ba­nisme à va­leur uni­ver­selle, l’écoquartier est dé­fini par une série de per­for­mances éner­gé­tiques. Un « bon » éco­quar­tier prend en compte l’énergie grise – celle qui est liée à la fa­bri­ca­tion et au trans­port des ma­té­riaux de construc­tion –, l’énergie pri­maire – la quan­tité d’énergie pré­levée dans la na­ture pour le faire fonc­tionner –, et enfin l’énergie fi­nale, consommée et payée par l’utilisateur. Le lec­teur devra donc d’abord faire sienne une ter­mi­no­logie en­tiè­re­ment cen­trée sur la per­for­mance éner­gé­tique pour com­prendre les en­jeux tech­niques, nom­breux, des amé­na­ge­ments sous contrainte en­vi­ron­ne­men­tale. La mul­ti­pli­ca­tion des la­bels – Ef­fi­nergie, Mi­nergie, Pas­siv­haus, bâ­ti­ment basse consom­ma­tion … – ren­force l’impression d’une re­cherche ef­frénée d’innovation tech­no­lo­gique qui ne concerne que le pé­ri­mètre de l’intervention, au dé­tri­ment d’une ap­proche plus glo­bale. Dans L’Urbanisme du­rable, conce­voir un éco­quar­tier, Ca­the­rine Charlot-Valdieu et Phi­lippe Ou­tre­quin dé­noncent le manque d’approche sys­té­mique dans les pro­jets et la « concep­tion d’îlots éco­lo­giques», où est né­gligé le rap­port au reste de la ville. « Ce lien avec la to­ta­lité de la ville, ses po­li­tiques, ses ini­tia­tives, ses autres pro­blèmes, est ra­re­ment pensé, prévu, an­ti­cipé […] et construit comme tel », écrit Taoufik Souami . « Il est au mieux consi­déré comme une ré­sul­tante na­tu­relle, une consé­quence pro­bable : la réa­li­sa­tion d’un éco­quar­tier qui dé­teint po­si­ti­ve­ment sur le reste de l’urbain dans un pro­cessus ver­tueux». Si cette conver­sion par conta­gion du reste des villes aux prin­cipes de ces pro­jets de dé­mons­tra­tion ne semble ef­fec­ti­ve­ment pas ac­quise, aucun au­teur ne pa­raît vou­loir les re­mettre en ques­tion. À l’accusation selon la­quelle ces ex­pé­riences servent de cache-misère de la réa­lité, écra­sante au plan mon­dial, d’un éta­le­ment ur­bain in­con­trôlé et de la pri­va­ti­sa­tion de biens com­muns en voie de ra­ré­fac­tion – ac­cu­sa­tion qui fait écho à la for­mule, restée cé­lèbre, de Marx, qui avait qua­lifié avec ironie les réa­li­sa­tions des so­cia­listes uto­piques de « ro­bin­son­nades », où la ré­vo­lu­tion se dé­roule sur cin­quante ki­lo­mètres carrés –, Pierre Le­fèvre et Mi­chel Sa­bard n’entendent pas ap­porter de ré­ponse, tant ce soupçon leur semble peu fondé : « Il est de bonne guerre (éco­no­mique) de soup­çonner les villes et com­mu­nautés ur­baines fran­çaises concer­nées de vou­loir […] mettre en vi­trine un mo­dèle ré­duit d’urbanité du­rable qu’elles se­raient, pour le mo­ment, in­ca­pables de dé­ve­lopper à l’échelle de l’ensemble de leur ter­ri­toire ur­ba­nisé. Il n’y a qu’un pas de plus à faire pour pré­tendre que ces éco­quar­tiers n’ont été mis en place que pour mieux oc­culter une in­ca­pa­cité à mo­di­fier l’ensemble des po­li­tiques ur­baines en fa­veur du dé­ve­lop­pe­ment durable » .

On ne trou­vera donc pas dans ces ou­vrages de cri­tique de l’écologie sous in­fluence tech­no­cra­tique : il faudra se contenter d’un trai­te­ment des­criptif des quar­tiers « du­rables ». En cela, ces livres ne sont pas sans in­térêt, puisqu’ils an­noncent peut-être le début d’une pro­duc­tion édi­to­riale cen­trée sur des ex­pé­riences d’écologie concrète, suc­cé­dant à des cen­taines de livres qui se contentent d’administrer au lec­teur un diag­nostic alar­miste, sans es­quisser de projet alternatif.

Phi­lippe Bovet, jour­na­liste in­dé­pen­dant, ci­toyen en­gagé dans une as­so­cia­tion qui a lutté pour la créa­tion d’un éco­quar­tier au­tour de la place de Rungis, dans le 13e ar­ron­dis­se­ment de Paris, est sans doute mieux placé que des ur­ba­nistes et des ar­chi­tectes, gens « du mé­tier » épris de tech­niques construc­tives in­no­vantes et de mon­tages juridico-financiers au­da­cieux, pour donner un vi­sage concret aux ex­pé­riences d’aménagement du­rable. Au fil de 140 pages abon­dam­ment illus­trées, les pro­jets prennent l’apparence ai­mable de pe­tits quar­tiers du Nord et de l’Est de l’Europe – tou­jours à l’ouest de l’ancien ri­deau de fer –, dont les fa­çades en bar­deaux de bois, les coeurs d’îlots verts, les toits re­cou­verts de pan­neaux so­laires et les grandes baies vi­trées orien­tées plein sud des­sinent le mo­dèle de l’écoquartier. Une vi­site guidée, comme dans la maison-témoin d’une ré­si­dence, donne les « re­pères », sou­ligne les « points re­mar­quables» de chaque réa­li­sa­tion : consom­ma­tion fi­nale d’énergie, cal­culée en ki­lo­watt­heure par mètre carré par an, ven­ti­la­tion mé­ca­nique contrôlée double flux, triple vi­trage, puits ca­na­dien, re­cours aux éner­gies re­nou­ve­lables, toits et murs vé­gé­ta­lisés fa­vo­ri­sant l’inertie ther­mique com­posent une sorte de pa­no­plie obli­ga­toire de l’aménagement durable.

Ici, comme dans Éco­quar­tiers, se­crets de fa­bri­ca­tion, le quar­tier Vauban à Fri­bourg en Brisgau, BedZED (Bed­dington Zero Energy De­ve­lop­ment), près de Londres, ou Cu­lem­bourg, aux Pays-Bas, sont pré­sentés comme les ré­fé­rences d’un mou­ve­ment d’urbanisme sous contrainte en­vi­ron­ne­men­tale. Le « pè­le­ri­nage » dans une de ces Mecques de l’éco-construction est d’ailleurs de­venu un pas­sage obligé pour l’élu ou le tech­ni­cien dé­si­reux de lancer un projet ur­bain exem­plaire, et des tour ope­ra­tors­pro­posent une vi­site guidée dans ce qui se pré­sente comme les quartiers-témoins de la ville de de­main. À BedZED, une maison (« BedZED show­home »), une ex­po­si­tion et une vi­site guidée à tra­vers le quar­tier montrent aux vi­si­teurs com­ment mo­di­fier son mode de vie pour avoir une em­preinte éco­lo­gique li­mitée à une pla­nète («one-planet li­fe­style») . À Fri­bourg, les éco-touristes peuvent re­courir aux ser­vices d’une agence de voyages spé­cia­lisée dans les éner­gies re­nou­ve­lables. Selon Taoufik Souami, la place cen­trale du mo­dèle nord-européen, qui s’appuie es­sen­tiel­le­ment sur des com­po­santes « technico-environnementales » im­pose un «en­semble de prin­cipes, de tech­niques et de modes de faire à re­pro­duire et à prendre en exemple». La dif­fi­culté à suivre ce mo­dèle dans le sud de l’Europe est sou­li­gnée : si la dé­non­cia­tion du re­tard d’un pays permet par­fois de sti­muler des res­pon­sables lo­caux pour y ini­tier des pro­jets d’aménagements du­rables, dans de nom­breux cas, « l’identité faite entre ac­tions de dé­ve­lop­pe­ment ur­bain du­rable et de per­for­mance en­vi­ron­ne­men­tale exige des moyens fi­nan­ciers et en ex­per­tises que les col­lec­ti­vités lo­cales pos­sèdent ra­re­ment dans ces pays ». L’inaction s’en trouve par­fois ainsi jus­ti­fiée, et la ma­jo­rité des chan­tiers de construc­tion à tra­vers le monde per­siste dans l’archaïsme du par­paing, du chauf­fage élec­trique et de la fe­nêtre PVC.

Même dans les pays in­dus­tria­lisés du Nord, l’effet le­vier des pre­mières ex­pé­ri­men­ta­tions n’est pas évident. « Ces pro­jets ex­cep­tion­nels ont été pensés comme des es­paces de dé­mons­tra­tion, des mo­ments pour convaincre et prouver la fai­sa­bi­lité de ces réa­li­sa­tions. Mais une fois ces pro­jets achevés, vi­sités en masse, portés en exemple, la dif­fi­culté de­meure quant à leur uti­li­sa­tion au-delà de leur cadre ex­pé­ri­mental très spé­ci­fique. Les res­pon­sables des villes de Malmö, de Ha­novre ou en­core de Berlin, fiers de ces réa­li­sa­tions, les mo­bi­lisent ra­re­ment pour dé­finir les ac­tions qui concernent l’ensemble de leur ter­ri­toire », ra­conte Taoufik Souami, qui se contente de dé­crire cette dif­fi­culté de pas­sage de l’expérimental à une vé­ri­table po­li­tique, sans en tirer de conclu­sions sur le fonc­tion­ne­ment des mu­ni­ci­pa­lités ou les choix élec­to­raux des ha­bi­tants qui élisent ces équipes de dirigeants.

Com­ment l’absence de pers­pec­tive glo­bale conduit à des contradictions

On touche là aux li­mites d’une ap­proche pu­re­ment des­crip­tive, confinée aux « bonnes pra­tiques » et cir­cons­crites à un ter­ri­toire. Ca­the­rine Charlot-Valdieu et Phi­lippe Ou­tre­quin pointent le risque de voir des zones pa­villon­naires en­trer dans le pan­théon des éco­quar­tiers au pré­texte de quelques per­for­mances en­vi­ron­ne­men­tales, alors que les lo­tis­se­ments ag­gravent l’étalement ur­bain, prin­cipal obs­tacle à un amé­na­ge­ment du­rable. Ce pa­ra­doxe est pointé par Phi­lippe Bovet dans le cadre du projet de Wol­furt, en Au­triche, où un petit en­semble éco-conçu pour sept fa­milles prend place sur un champ, dans une ré­gion où la pres­sion ur­baine s’exerce au dé­tri­ment de sur­faces agri­coles qui risquent de man­quer cruel­le­ment quand il ne sera plus pos­sible de faire voyager comme aujourd’hui les ali­ments sur de très longues dis­tances. Com­ment conci­lier la né­ces­sité de den­si­fier les éta­blis­se­ments hu­mains sur une pla­nète dont la po­pu­la­tion est de­venue ma­jo­ri­tai­re­ment ur­baine avec le sou­hait de la ma­jo­rité des Oc­ci­den­taux et des classes moyennes émer­gentes des pays du Sud de vivre dans des zones pa­villon­naires, « villes à la cam­pagne », dé­vo­reuses d’espaces ? Les livres sur les éco­quar­tiers re­lèvent le pa­ra­doxe, sans donner de ré­ponse à la ques­tion : les photos d’écoquartiers déjà réa­lisés, sur­tout les lo­tis­se­ments de Wol­furt, de Ba­zouges, près de Rennes, et de Bishop’s Castle, en An­gle­terre, ren­forcent la sen­sa­tion de « l’inexorable mou­ve­ment de di­la­ta­tion et de dis­per­sion, d’étalement et de des­ser­re­ment si­mul­tané des ag­glo­mé­ra­tions ur­baines », mo­dèle d’une ur­ba­ni­sa­tion « insoutenable ».

Changer la ville, changer la so­ciété ? Une ques­tion en suspens

Reste la ques­tion du dé­ve­lop­pe­ment d’une « nou­velle ur­ba­nité ». Pierre Le­fèvre et Mi­chel Sa­bard, pour qui « la créa­tion des éco­quar­tiers in­tègre deux ten­dances ap­pa­rem­ment contra­dic­toires : la com­pa­cité du bâti et le dé­ve­lop­pe­ment d’espaces libres », la for­mulent ainsi : « Dans les éco­quar­tiers, pro­jetés pour la moitié d’entre eux à l’interface de la ville construite et de sa cam­pagne proche, de nou­velles formes d’urbanité vont-elles se dé­ve­lopper, no­tam­ment dans les jar­dins par­tagés, les bases de loi­sirs et les clubs de sports ? » Elle ap­pa­raît par touches dans les pho­to­gra­phies de Phi­lippe Bovet : on y voit des bam­bins jouer dans des rues sans voi­tures, une jeune femme, ac­com­pa­gnée de deux en­fants assis dans une bicyclette-remorque, venue cher­cher ses lé­gumes dans la ferme ur­baine de son quar­tier, un verger col­lectif planté par les ha­bi­tants, des poules en li­berté, et un groupe de jeunes adultes se te­nant par la main dans une cui­sine trans­formée en bi­blio­thèque, puisque leur fonc­tion­ne­ment com­mu­nau­taire, à cheval sur deux ap­par­te­ments, permet de la ré­af­fecter à d’autres usages. On est cu­rieux de sa­voir ce que les éco­quar­tiers per­mettent de créer comme nou­veaux rap­ports so­ciaux. Taoufik Souami nous ap­prend par exemple qu’à Eva Lan­x­meer (à Cu­lem­borg, aux Pays-Bas), une « dé­cla­ra­tion d’engagement », si­gnée par chaque nou­veau ré­sident pré­cise les obli­ga­tions en ma­tière de res­pect des fonc­tion­ne­ments en­vi­ron­ne­men­taux du site.

Mais le lec­teur qui voudra en sa­voir plus res­tera sur sa faim : l’idée que la ville est la trace vi­sible, ter­ri­to­ria­lisée, « cris­tal­lisée », des rap­ports so­ciaux, idée qui fi­gu­rait ex­pli­ci­te­ment dans les mo­dèles d’urbanisme pro­gres­siste et cultu­ra­liste du siècle der­nier – selon la dé­fi­ni­tion re­tenue par Fran­çoise Choay dans sa cé­lèbre an­tho­logie L’Urbanisme, uto­pies et réa­lités – est ici édul­corée. Est-ce le filtre im­posé par des édi­teurs, sou­cieux d’éviter tout dis­sensus et, sur­tout, conscients, à l’heure de la nou­velle in­jonc­tion à la « crois­sance verte », de la portée com­mer­ciale d’un ou­vrage d’urbanisme sous forme de « re­tours d’expériences », de « bonnes pra­tiques », voire d’un livre de re­cettes ? Tou­jours est-il que l’idée d’une trans­for­ma­tion de la so­ciété par une nou­velle ma­nière d’habiter y est pra­ti­que­ment gommée. Dans le mi­lieu – très conser­va­teur – de la pro­mo­tion im­mo­bi­lière et, plus lar­ge­ment, dans une so­ciété où les ex­pé­riences col­lec­ti­vistes du passé servent de re­pous­soir, la ques­tion du projet, d’une ville qui « fait so­ciété » est abordée de ma­nière dé­tournée, sous l’angle de so­lu­tions tech­niques des­ti­nées à ré­pondre à l’urgence de la crise cli­ma­tique, comme la dé­cli­naison concrète d’une éco­logie eu­phé­misée, passée à la mou­li­nette du Gre­nelle de l’environnement .

Les éco­quar­tiers ici pré­sentés sont sur­tout des cités-dortoirs, quar­tiers presque en­tiè­re­ment ré­si­den­tiels qui donnent le sen­ti­ment d’une ab­sence du monde du tra­vail et de la pro­duc­tion ma­té­rielle. Le re­gistre es­thé­tique des éco­quar­tiers est la tra­duc­tion vi­sible de cette ap­proche : dans la gram­maire ar­chi­tec­tu­rale de ces pro­jets, on est frappé par la re­la­tive confor­mité avec le mo­dèle ur­bain conven­tionnel, lisse et ho­mo­gène. Mis à part le quar­tier de BedZED, à qui ses che­mi­nées co­lo­rées des ven­ti­la­tions double-flux a valu le surnom de « pays des Te­le­tub­bies » (Te­le­tub­bies Land), c’est l’invisibilité de la dif­fé­rence qui sur­prend. Les au­teurs portent d’ailleurs peu de ju­ge­ments sur la qua­lité ar­chi­tec­tu­rale des bâ­ti­ments. L’invention for­melle semble ou­bliée et, pour cer­tains exemples an­glais et fran­çais, le choix semble se porter vers une es­thé­tique anti-urbaine. Phi­lippe Bovet ra­conte qu’un quar­tier construit à Pound­bury, dans le Dorset, ins­piré de ma­nière quelque peu folk­lo­rique de l’architecture vil­la­geoise tra­di­tion­nelle, pro­cède di­rec­te­ment des pré­ceptes ar­chi­tec­tu­raux énoncés par le prince Charles d’Angleterre dans A Vi­sion of Bri­tain ‚brûlot anti-moderniste. On est bien loin de la créa­ti­vité foi­son­nante de Frie­dens­reich Hun­dert­wasser, pion­nier de l’architecture éco­lo­gique, qui, pre­nant po­si­tion contre les mai­sons « sans émo­tions ni sen­ti­ments», avait théo­risé le « droit à la fe­nêtre » et placé les « arbres-locataires» sous la pro­tec­tion des habitants.

La place des ha­bi­tants dans la ge­nèse même des éco­quar­tiers – place qui est una­ni­me­ment re­connue comme cen­trale – n’est pas ana­lysée ici en pro­fon­deur. Si on ap­prend le rôle im­por­tant joué par les Bau­gruppen al­le­mands – ces groupes de fu­turs ré­si­dents qui se fé­dèrent pour construire eux-mêmes leur lo­ge­ment, sans l’aide d’un pro­mo­teur –, ce n’est qu’au dé­tour d’un pa­ra­graphe que l’on dé­couvre que l’écoquartier Vauban, à Fri­bourg, pour­tant de­venu LA ré­fé­rence eu­ro­péenne, est né d’un mou­ve­ment de mo­bi­li­sa­tion po­pu­laire contre la construc­tion d’une cen­trale nu­cléaire. L’abandon de l’écoquartier du Théâtre à Nar­bonne, après la dé­faite aux élec­tions mu­ni­ci­pales de l’élu à l’origine du projet, n’est abordé qu’en pas­sant : Pierre Le­fèvre et Mi­chel Sa­bard se contentent de constater que le projet, pour­tant cou­ronné de nom­breux prix avant même sa réa­li­sa­tion, n’était pas bien perçu par les Nar­bon­nais qui le sup­po­saient plutôt des­tiné « à de nou­velles po­pu­la­tions aisées ».

Au terme de ce voyage au pays de l’urbanisme « du­rable », on se prend à rêver d’une ap­proche moins cen­trée sur l’innovation tech­nique et les mon­tages ju­ri­diques, moins éprise de « neuf » et plus sou­cieuse de ce qui est là, des ha­bi­tants et de leurs dé­sirs. Dans la pré­face à La Pou­belle et l’Architecte de Jean-Marc Huygen , l’architecte Pa­trick Bou­chain af­firme qu’il faut aujourd’hui « conserver pour être ré­vo­lu­tion­naire ». La des­truc­tion, plutôt que la ré­no­va­tion, des 440 lo­ge­ments so­ciaux de la cité des Poètes, à Pier­re­fitte, en ré­gion pa­ri­sienne, construits voilà seule­ment vingt-cinq ans, laisse de ce point de vue par­ti­cu­liè­re­ment son­geur. DansLa Convi­via­lité , Ivan Illich avait re­péré ce « souci de tou­jours re­nou­veler mo­dèles et mar­chan­dises – usure ron­geuse du tissu so­cial », qui « pro­duit une ac­cé­lé­ra­tion du chan­ge­ment qui ruine le re­cours au pré­cé­dent comme guide de l’action ». On se prend à rêver d’une pensée ur­baine moins myope et moins amné­sique, qui re­vi­si­te­rait les ex­pé­riences des ré­for­ma­teurs so­ciaux du XIXe siècle (est-ce que le fa­mi­lis­tère de Guise est un éco­quar­tier ?), qui pui­se­rait aussi son ins­pi­ra­tion dans les en­sei­gne­ments des com­mu­nautés soixante-huitardes et hippie ainsi que du mou­ve­ment de l’habitat au­to­géré, qui s’était formé il y a trente ans en ré­ac­tion à la pro­mo­tion im­mo­bi­lière spé­cu­la­tive. On y dé­couvre une pos­ture plus im­per­ti­nente : dans un livre in­ti­tulé Ha­bi­tats au­to­gérés , l’architecte Phi­lippe Bonnin af­fir­mait en in­tro­duc­tion le droit de re­prendre en mains son es­pace de vie, et écri­vait qu’il n’avait « rien du lapin que l’on dé­mé­nage des cages de la re­cons­truc­tion aux cages de l’innovation ». Enfin, on se prend à rêver d’une pensée ur­baine qui pui­se­rait dans Le Projet local d’Alberto Ma­gnaghi , projet ancré dans un ter­ri­toire et dans une his­toire, mais ou­vert sur le monde, qui pro­pose, pour at­teindre un ob­jectif de « sou­te­na­bi­lité po­li­tique » de rem­placer « les contraintes exo­gènes » par « des règles d’auto-gouvernement, concer­tées et fon­dées sur l’intérêt commun », bref, à des éco­quar­tiers réa­li­sant la maxime lu­mi­neuse de l’écrivain Mi­guel Torga : « L’universel, c’est le local moins les murs ». Pour les construc­teurs ac­tuels de quar­tiers du­rables, il semble au contraire que la ré­vo­lu­tion éco­lo­gique soit avant tout une af­faire de murs bien isolés.

Alice Le Roy

Alice Le Roy, chargée de cours d’écologie ur­baine à l’IUT de Bobigny-Paris XIII, conseillère sur les ques­tions d’environnement à la mairie de Paris, co-auteure de Jar­dins par­tagés, utopie, éco­logie, conseils pra­tiques et du do­cu­men­taire Éco­logie, ces ca­tas­trophes qui chan­gèrent le monde.

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