La révolution par la gratuité

Mis en ligne le 05 février 2010

La pers­pec­tive ré­vo­lu­tion­naire est-elle morte avec l’effondrement du mo­dèle so­vié­tique ? Ne peut-on penser pour­tant que la crise éco­lo­gique rend plus ac­tuelles et ur­gentes que ja­mais les grandes ques­tions que po­saient jadis les dif­fé­rentes fa­milles socialistes ?

Le mo­ment est in­con­tes­ta­ble­ment venu d’en finir avec une cer­taine gauche c’est-à-dire avec sa vi­sion de l’histoire, sa concep­tion du po­li­tique, son rêve d’un gâ­teau tou­jours crois­sant. En finir avec cette gauche-là est né­ces­saire pour re­trouver, sous ses sé­di­ments so­li­di­fiés, le sang qui vi­vi­fiait au­tre­fois ses rêves, ses va­leurs, ses pro­jets, ses com­bats, ses conquêtes. Tout se passe comme si nous avions perdu la ca­pa­cité d’imaginer un autre monde en raison de ce « trop plein de réa­lité » qui nous broie et in­terdit toute éva­sion. Com­ment croire qu’être «ré­vo­lu­tion­naire » puisse être de re­ven­di­quer le SMIC à 1500 euros « tout de suite » face à une gauche ré­for­miste qui le promet pour un peu plus tard ? Si cette iden­tité doit être conservée, être de gauche n’est-ce pas d’abord dé­fendre les di­men­sions non éco­no­miques de nos exis­tences et de la so­ciété, va­lo­riser les cultures po­pu­laires, c’est-à-dire se re­fuser (in­di­vi­duel­le­ment et col­lec­ti­ve­ment) comme for­çats du tra­vail et de la consom­ma­tion ? Certes, si on ne croit plus en la pos­si­bi­lité de construire une so­ciété plus fra­ter­nelle, le SMIC à 1500 euros de­vient une re­ven­di­ca­tion confor­table et même juste so­cia­le­ment, car com­ment pourrions-nous ac­cepter de ren­voyer dos à dos ex­ploités et ex­ploi­teurs, do­mi­nants et do­minés, sa­lauds et pauvres types. Mais si nous croyons tou­jours en la pos­si­bi­lité de rou­vrir le champ des pos­sibles, faut-il ac­cepter ce cor­po­ra­tisme qui en­tre­tient le sys­tème qui nous aliène plus qu’il ne le combat ?

Nous ne pour­rons re­nouer avec l’espérance que si nous re­je­tons à la fois l’idée qu’un autre monde ne se­rait pas pos­sible et celle qu’un autre monde se­rait iné­luc­table. En finir avec le dogme de la fin de l’histoire ne sera pas né­ces­sai­re­ment si simple lorsqu’on constate avec quelle fa­ci­lité cette gauche s’abreuve aux « glo­ba­li­vernes » de l’époque : après avoir ré­ha­bi­lité l’entreprise et le marché, il nous fau­drait épouser leur im­mon­dia­li­sa­tion. En finir avec l’autre dogme sup­pose de ré­gler nos comptes avec la thèse mar­xienne d’un en­chaî­ne­ment in­évi­table des so­ciétés : le ca­pi­ta­lisme comme ac­cou­cheur du so­cia­lisme. J’ai bien peur en effet que la so­ciété ca­pi­ta­liste en dé­trui­sant tout ce qui res­tait des so­ciétés tra­di­tion­nelles ait fini par in­venter les hu­mains qui vont avec ses pro­duits. Nous se­rions dans ce cas bien plus étran­gers au so­cia­lisme que nos grands-parents purent l’être. Ce ne se­rait donc pas par ha­sard que la nou­velle fron­tière du so­cia­lisme pas­se­rait quelque part en Amé­rique la­tine et cen­trale au contact des peuples au­toch­tones les moins dé­ra­cinés. Ce constat se­rait déses­pé­rant, sauf si nous ac­cep­tons de changer de re­gard et d’admettre que l’anticapitalisme a tou­jours son siège au coeur même de nos existences

Quel pour­rait être le nou­veau pa­ra­digme révolutionnaire ?

Je suis fon­da­men­ta­le­ment d’accord avec Jean Zin : la no­tion de « dé­co­lo­ni­sa­tion de l’imaginaire » (Serge La­touche) ou de « ré­veil des consciences » (Pierre Rahbi) est to­ta­le­ment in­suf­fi­sante, car le grand pro­blème est d’abord celui des ins­ti­tu­tions. Nous avons be­soin d’un prin­cipe qui guide nos pas et qui soit ca­pable de fé­dérer notre ac­tion. Les ob­jec­teurs de crois­sance re­ven­diquent « plus de liens et moins de biens » mais com­ment y par­venir ? Beau­coup de nos amis ne croient pas en la pos­si­bi­lité de faire rêver et de dé­fendre des in­té­rêts, c’est pour­quoi ils s’en re­mettent à la pé­da­gogie des ca­tas­trophes. Ces adeptes de « la dé­crois­sance faute de mieux » se condamnent à l’impuissance. Je fais, au contraire, le pari op­posé : celui du ca­rac­tère dé­si­rable de notre projet. Ce qui sup­pose de partir de ce qui constitue l’angle mort de tout sys­tème car la so­lu­tion est tou­jours du côté de la béance… en­tendue comme ce qui su­ture la struc­ture. Toute so­ciété est en effet fondée sur un In­terdit struc­turel : la mo­nar­chie a ainsi fait du ré­gi­cide le crime ab­solu ; la bour­geoisie a en­suite élevé le res­pect de la pro­priété privée au rang de tabou ; l’interdit de la gra­tuité est dé­sor­mais ce qui fait sys­tème et su­ture la so­ciété de l’hyper-capitalisme. C’est pour­quoi contrai­re­ment aux autres so­ciétés mar­chandes qui ont tou­jours to­léré un sec­teur gra­tuit (re­li­gieux ou laïc), l’hyper-capitalisme, fondé sur la vé­na­li­sa­tion du mar­chand, ne peut que sa­cri­fier la gra­tuité. Nos an­ciens ont dû guillo­tiner Louis XVI, Prou­dhon a mar­telé que « la pro­priété, c’est le vol », c’est dé­sor­mais de la dé­fense de la (quasi)gratuité que nous de­vons partir pour es­pérer fis­surer l’édifice et élargir, peu à peu, cette fis­sure au point d’en faire so­ciété : de la dé­fense des gra­tuités exis­tantes à l’extension constante de la sphère de la gratuité.

« Gra­tuité de l’usage, ren­ché­ris­se­ment du mésusage ».

Cette ré­vo­lu­tion que nous pro­po­sons est donc celle de la « gra­tuité du bon usage ».

Cette no­tion ne re­lève pas d’une dé­fi­ni­tion ob­jec­tive et en­core moins mo­ra­liste. L’usage est sim­ple­ment ce que la so­ciété re­con­naît comme tel à un mo­ment donné face au més­usage. La dé­fi­ni­tion est donc af­faire de mœurs, de rap­ports de force, d’état des lieux. Le pre­mier grand in­térêt de ce pa­ra­digme est de ré­soudre la contra­dic­tion entre les contraintes en­vi­ron­ne­men­tales et le souci so­cial car il ne sup­pose plus de faire croître la gâ­teau (PIB) avant de pro­céder à sa re­dis­tri­bu­tion, mais d’en changer la re­cette. L’autre grand avan­tage est de re­con­ci­lier le temps de la dé­mo­cratie et celui des éco-systèmes, car ce sera aux ci­toyens de dé­finir ce qui est bon usage (gra­tuit) et ce qui est més­usage (ren­chéri). Il fait donc dis­pa­raître toute contra­dic­tion entre le but et le chemin. Il exige à chaque étape que le po­li­tique, la dé­li­bé­ra­tion, soit pre­mière. Le lé­gis­la­teur saura trouver les so­lu­tions tech­niques adap­tées : sys­tème de prix va­riables par ni­veaux de consom­ma­tion ou par type d’usage, etc. Pour­quoi payer au même tarif le mètre cube d’eau pour faire son mé­nage et rem­plir sa pis­cine privée ? Pour­quoi payer les mêmes im­pôts fon­ciers pour une ré­si­dence prin­ci­pale et se­con­daire ? Pour­quoi payer son es­sence, son élec­tri­cité, son gaz le même prix pour un usage normal et un més­usage ? L’eau va man­quer : raison de plus pour en rendre gra­tuit le bon usage et ren­chérir ou in­ter­dire le més­usage. Ce pa­ra­digme s’oppose à celui de la so­ciété do­mi­nante : que si­gni­fie­rait en effet l’adoption pro­grammée d’une taxe sur le car­bone si ce n’est le fait de vider les rues des voi­tures des plus pauvres pour que les riches puissent rouler plus vite ?

Ce prin­cipe de gra­tuité gé­né­ra­li­sable (sous di­verses formes) à l’ensemble des biens com­muns est sus­cep­tible de sus­citer un fort cou­rant de mo­bi­li­sa­tions po­pu­laires donc de créer un débat qui obli­gera, droite et gauche, à se po­si­tionner sur ce ter­rain. Ce prin­cipe a aussi le grand mé­rite de lier la cause de la li­berté (de l’autonomie) à celle de la res­pon­sa­bi­lité. Contrai­re­ment à ce que pour­rait être un ma­riage rouge-vert qui cu­mu­le­rait les in­ter­dits, nous osons la li­berté mais nous rap­pe­lons qu’elle doit être en­ca­drée et qu’elle a né­ces­sai­re­ment un prix. Chacun reste libre de s’offrir du més­usage (dans la me­sure où la loi ne l’interdit pas ex­cep­tion­nel­le­ment) : par exemple en pos­sé­dant une maison de cam­pagne mais en sup­por­tant les sur­coûts de ce mésusage.

Le danger se­rait bien sûr que cette po­li­tique ren­force les in­éga­lités en per­met­tant l’accès aux més­usages à une pe­tite mi­no­rité for­tunée. Le pire se­rait de can­tonner le peuple au né­ces­saire (au sé­rieux) et de li­bérer, moyen­nant fi­nances, le fu­tile, le fri­vole, aux classes ai­sées. C’est pour­quoi ce pa­ra­digme de « la gra­tuité de l’usage » et du « ren­ché­ris­se­ment du més­usage » ne peut aller sans une di­mi­nu­tion im­por­tante de la hié­rar­chie des re­venus et sans une ré­flexion sur l’adoption d’un re­venu uni­versel d’existence, RUE, (au­tour du SMIC) ac­couplé à un « re­venu maximal au­to­risé », RMA, (au-dessus d’un seuil on prend tout).

Pour un re­venu uni­versel in­con­di­tionnel lié à un re­venu maximum autorisé

Cette vieille idée du 18e siècle d’un re­venu uni­versel, qui fi­gure dans l’article 25 – 1 de la Dé­cla­ra­tion uni­ver­selle des droits de l’Homme de 1948, est tou­jours restée lettre morte : « Toute per­sonne a droit à un ni­veau de vie suf­fi­sant pour as­surer sa santé, son bien-être et ceux de sa fa­mille, no­tam­ment pour l’alimentation, le lo­ge­ment, les soins mé­di­caux ainsi que pour les ser­vices so­ciaux nécessaires ».

La gauche pro­duc­ti­viste n’a ja­mais voulu en­gager ce combat sous pré­texte que l’introduction d’un re­venu uni­versel in­con­di­tionnel ser­vi­rait de pré­texte à la droite li­bé­rale pour sup­primer le sa­laire mi­nimum. Fai­sons re­mar­quer à nos amis que le pa­tronat et l’Etat n’ont pas at­tendu l’adoption d’un RUE pour dé­man­teler le droit du tra­vail.… Les in­éga­lités so­ciales ont même ex­plosé lorsque cette gauche-là était au pou­voir. Consé­quence : la so­ciété s’est mons­trueu­se­ment ha­bi­tuée aux in­éga­lités de re­venus : qui pro­po­se­rait aujourd’hui un écart maximal de sa­laires de un à quatre pas­se­rait pour un af­freux ex­tré­miste, alors qu’il s’agissait d’une me­sure phare du Pro­gramme commun de gou­ver­ne­ment de la gauche du­rant les an­nées soixante-dix. En 1974, le re­venu moyen des dix pa­trons amé­ri­cains les mieux payés était 47 fois plus élevé que le sa­laire moyen d’un ou­vrier de l’industrie de l’automobile ; en 1999, il équi­va­lait à 2381 fois le sa­laire moyen. Je pro­pose donc d’opposer à l’insécurité gé­nérée par l’hyper-capitalisme le prin­cipe d’un re­venu uni­versel d’existence (RUE) versé, sans condi­tion, à l’ensemble des ci­toyens : ce RUE est sim­ple­ment la contre­partie de la re­con­nais­sance du droit de chacun à l’existence puisque nous hé­ri­tons tous, en tant que membres de l’humanité, de la civilisation.

L’indépendance fi­nan­cière est in­dis­pen­sable pour passer des droits for­mels aux droits réels et pour­suivre le mou­ve­ment d’émancipation no­tam­ment des femmes et des jeunes. Elle est en outre la condi­tion même de la dé­crois­sance, car aucun in­di­vidu n’acceptera de di­mi­nuer ses ac­ti­vités ré­mu­né­ra­trices si la so­ciété ne lui as­sure pas une cer­taine sé­cu­rité. Ce choix du re­venu d’existence est donc celui de la pour­suite de la so­cia­li­sa­tion face au re­cours aux tribus, chers à la Nou­velle droite qui pré­fè­rera tou­jours ses « pe­tites pa­tries » à celui d’une so­ciété fondée sur l’auto-limitation des be­soins comme condi­tion de l’autonomie. Cette me­sure en des­ser­rant l’emprise de l’économie al­lé­ge­rait l’obligation de tra­vailler. Cette li­bé­ra­tion de l’idéologie du tra­vail est sans doute ce qui gène le plus le co-Président d’ATTAC, l’économiste Jean-Marie Har­ribey puisqu’il qua­lifie ce projet de « re­venu d’existence mo­né­taire et d’inexistence so­ciale ». Com­ment peut-on croire en­core au mythe du tra­vail li­bé­ra­teur ? Pour­quoi pas « Mou­linex li­bère la femme » ?

Disons-le tout de suite : l’argent ne manque pas pour fi­nancer ce RUE. Des pays moins riches no­tam­ment l’Alaska et le Brésil l’expérimentent à un ni­veau fi­nan­cier trop faible. La France a consacré en 2005 un budget de 505 mil­liards pour ses or­ga­nismes so­ciaux. Les mé­nages en ont reçu 438 mil­liards au titre des dif­fé­rentes al­lo­ca­tions. Le reste est consacré aux ser­vices pu­blics (écoles, hô­pi­taux, etc.). L’affectation di­recte de tout ou partie de ces 438 mil­liards aux 60 mil­lions de Fran­çais ne pose donc pas un pro­blème comp­table mais une ques­tion de choix de so­ciété : com­ment voulons-nous vivre ? Ce re­venu d’existence est en outre in­sé­pa­rable d’un re­venu maximal au­to­risé (RMA). Là où Sar­kozy prône, avec la no­tion de bou­clier fiscal, de ne pas re­dis­tri­buer une partie des re­venus au-dessus d’un cer­tain pla­fond, nous di­sons l’inverse : au-delà d’un cer­tain re­venu, l’Etat prend tout. L’adoption de ce RMA (par le biais de la pres­sion fis­cale) per­met­trait de fi­nancer le re­venu uni­versel et l’extension de la gratuité.

Ce RUE pour­rait être versé en partie en mon­naie lo­cale pour fa­vo­riser la re­lo­ca­li­sa­tion des ac­ti­vités (pas seule­ment éco­no­miques), en partie en mon­naie fon­dante pour éviter la ca­pi­ta­li­sa­tion voire sous forme de droits de ti­rage sur des biens com­muns (al­lo­ca­tions en nature).

Quelle culture de la gratuité ?

Il ne peut y avoir de so­ciété de la gra­tuité sans culture de la gra­tuité comme il n’existe pas de so­ciété mar­chande sans culture mar­chande. Les ad­ver­saires de la gra­tuité le disent beau­coup mieux que nous. John H. Ex­clu­sive est de­venu aux Etats-Unis un des gou­rous de la pensée « anti-gratuité » en pu­bliant Fuck them, they’re pi­rates (« Qu’ils aillent se faire foutre, se sont des pi­rates »). Il y ex­plique que le pi­ra­tage existe parce que les en­fants sont ha­bi­tués à l’école à re­co­pier des ci­ta­tions d’auteurs, à se prêter des disques, à re­garder des vi­déos en­semble, à em­prunter gra­tui­te­ment des livres dans les bi­blio­thèques, etc. L’école (même amé­ri­caine) fe­rait donc l’éducation à la gra­tuité. Les mi­lieux néo-conservateurs pro­posent donc de dé­ve­lopper une po­li­tique dite de la « gratuité-zéro » qui se­rait la ré­ponse du pou­voir aux dif­fi­cultés des in­dus­tries « cultu­relles » confron­tées au dé­ve­lop­pe­ment des échanges gra­tuits, via les sys­tèmes « peer-to-peer ». La po­li­tique à pro­mou­voir sera to­ta­le­ment à l’opposé et pas­sera par la gé­né­ra­li­sa­tion d’une culture de la (quasi)gratuité. Nous au­rons be­soin pour cela de nou­velles va­leurs, de nou­veaux rites, de nou­veaux sym­boles, de nou­velles com­mu­ni­ca­tions et tech­no­lo­gies, etc. Puisque les ob­jets sont ce qui mé­dia­tisent le rap­port des hu­mains à la na­ture quels de­vront être le nou­veau type d’objets de la gra­tuité ? L’invention d’une culture de la gra­tuité est donc un chan­tier consi­dé­rable pour le­quel nous avons be­soin d’expérimenter des for­mules dif­fé­rentes mais on peut penser que l’école sera un re­lais es­sen­tiel pour dé­ve­lopper une culture de la gra­tuité et ap­prendre le mé­tier d’humain, et non plus celui de bon pro­duc­teur et consom­ma­teur. Pa­rions que la gra­tuité ayant des ra­cines col­lec­tives et in­di­vi­duelles beau­coup plus pro­fondes que la vé­na­lité en cours, il ne fau­drait pas très long­temps pour que raison et pas­sion suivent…

Com­ment avancer vers la gratuité ?

Jean-Louis Sagot-Duvauroux (Pour la gra­tuité, DDB, 1995) a dé­fini toute une dé­marche pour avancer vers la gra­tuité qui pour­rait nous servir de mo­dèle. Il pro­pose de « ré­per­to­rier tous les es­paces de gra­tuité qui sub­sistent et que la no­men­cla­ture ha­bi­tuelle de nos re­pré­sen­ta­tions épar­pille sous des ru­briques dif­fé­rentes. Cela per­met­trait de faire ap­pa­raître un ter­ri­toire beau­coup plus grand qu’on ne l’imagine au pre­mier abord, un rap­port de force beau­coup plus dis­puté entre le gra­tuit et le mar­chand, prise de conscience qui constitue en elle-même un puis­sant en­cou­ra­ge­ment à com­battre le règne de l’argent. »

A côté des gra­tuités construites (l’école, les bi­blio­thèques) existent des gra­tuités pre­mières (la lu­mière du so­leil, l’air), et des îlots de gra­tuité no­tam­ment dans le cadre fa­mi­lial, amical, co­opé­ratif. Ce re­pé­rage permet déjà de constater que, malgré ce que vou­drait nous faire croire le sys­tème, la gra­tuité n’est pas morte : « Tracer la géo­gra­phie du conti­nent gra­tuité fait surgir à la conscience des images et des pers­pec­tives in­at­ten­dues : l’argent et ses lois n’ont pas pris le pou­voir par­tout ; la vie hu­maine n’est pas for­cé­ment vouée au culte de la mar­chan­dise ; même si elle reste un parti pris, la gra­tuité n’est pas une illusion. »

La no­tion de la gra­tuité constitue un ex­cellent le­vier de chan­ge­ment, parce qu’elle est en­ra­cinée au plus pro­fond de l’histoire et de la conscience hu­maine : du mythe du pa­radis ter­restre au sou­venir fan­tasmé du sein ma­ternel (Mau­rice Bellet, Plai­doyer pour la gra­tuité et l’abstinence, Bayard). Marcel Mauss puis l’équipe d’Alain Caillé ont montré en quoi on est in­tel­lec­tuel­le­ment et on­to­lo­gi­que­ment obligé de poser l’idée d’une gra­tuité ini­tiale pour fonder la so­ciété. C’est donc cette do­na­tion pre­mière qui fait tenir les hommes en­semble. La loi du don en­gendre une triple obli­ga­tion : celle de donner, celle de re­ce­voir et celle de rendre. Le don constitue donc une vé­ri­table ins­ti­tu­tion. Cette uni­ver­sa­lité du don en­gendre l’universalité de la lutte pour pou­voir donner.

Notre so­ciété, pour avoir trop évacué le don, s’en trouve for­te­ment fra­gi­lisée : seule la gra­tuité pour­rait re­mé­dier au ma­laise dans la ci­vi­li­sa­tion. Jean-Louis Sagot-Duvauroux ajoute que « Ce combat pour amé­liorer la part gra­tuite de la vie » peut servir de « bous­sole pour des com­bats ap­pa­rem­ment dé­pa­reillés » comme le mou­ve­ment pour la gra­tuité des trans­ports col­lec­tifs ur­bains, du lo­ge­ment so­cial, du droit au sol, etc.

L’extension de la sphère de la gra­tuité est la meilleure façon de contrer la ten­dance ac­tuelle à la pri­va­ti­sa­tion gé­né­ra­lisée (du vi­vant, des es­paces ur­bains, aé­riens, ma­ri­times, des plages, des fo­rêts, etc.) et donc au més­usage : avec la dé­fense de la (quasi)gratuité, nous pour­rions conquérir de nou­veaux bas­tions, au lieu de nous can­tonner à une at­ti­tude dé­fen­sive des ser­vices pu­blics exis­tants, et créer ainsi un rap­port de force plus favorable.

Face au ca­pi­ta­lisme qui est une ma­chine à in­sé­cu­riser, nous de­vons sécuriser.

Face au ca­pi­ta­lisme qui est une ma­chine à tout vé­na­liser : nous de­vons dé­vé­na­liser. Face au ca­pi­ta­lisme qui dé­ter­ri­to­ria­lise, nous de­vons dé­fendre l’usager maître de ses usages.

Tout ce qui permet de re­trouver l’usager (né­ces­sai­re­ment mul­tiple) der­rière la fi­gure trom­peuse du consom­ma­teur est po­sitif. Mais ne nous leur­rons pas : il ne suffit pas de re­nouer avec un autre vo­ca­bu­laire pour mé­ta­mor­phoser les concep­tions et les pra­tiques. Il ne s’agit pas da­van­tage de fan­tasmer sur un re­tour des an­ciens usages : non seule­ment c’est im­pos­sible mais pas sou­hai­table. Serait-il pro­fi­table de re­venir à des ob­jets sexués ? Nous pou­vons rompre avec la so­ciété pro­duc­ti­viste et de consom­ma­tion sans faire de nou­veau des ser­pillières et des ba­lais les biens propres des usa­gères (des femmes).

Il s’agit bien de ré­in­venter un autre man­geur der­rière le consom­ma­teur de pro­duits ali­men­taires, de ré­in­venter un nou­veau pa­tient der­rière le consom­ma­teur de soins (para)médicaux, de ré­in­venter un nouvel élève der­rière le consom­ma­teur de cours, etc. Tous ces com­bats sont pa­ral­lèles mais dis­sem­blables puisqu’il s’agit jus­te­ment de faire (re)naître des usages spé­ci­fiques : nous sommes du côté de la dé-liaison de ce que la consom­ma­tion a lié. Nous de­vons désap­prendre à penser que manger et lire se­rait com­pa­rable donc au­cune alter-consommation ne peut les réunir. Cette ré­in­ven­tion de l’usage passe par une an­thro­po­logie sen­sua­liste. Le bon usage est tou­jours du do­maine du voir, de l’entendre, du tou­cher, du goûter, du contem­pler, du penser, de l’aimer, de l’agir alors que le més­usage est du re­gistre de l’avoir, du pa­raître, du vénal.

J’insiste : la culture de l’usage n’est pas celle du né­ces­saire. Elle ne s’oppose pas à la fri­vo­lité, bien au contraire, contrai­re­ment à toute une tra­di­tion de l’extrême gauche qui ré­dui­sait sa pensée aux « vrais » be­soins. Le bon usage, c’est aussi la fête c’est-à-dire faire bom­bance, faire du bruit, mé­langer le po­li­tique et le com­mer­cial, le livre et les merguez.

« Gra­tuité de l’usage » et « ren­ché­ris­se­ment du més­usage » : voilà qui ai­de­rait ce­pen­dant à re­nou­veler la pensé d’une gauche dé­bous­solée et d’une éco­logie ex­sangue, voilà qui pour­rait re­nou­veler les formes de notre combat.

Ces ques­tions sont dé­ve­lop­pées dans Paul Ariès, Le Més­usage, Essai sur l’hypercapitalisme, Pa­rangon, 2007.

Paul Ariès est po­li­to­logue, di­rec­teur de la ré­dac­tion du Sar­ko­phage http://www.lesarkophage.com/

Ou­vrage à pa­raître : La sim­pli­cité contre le mythe de l’opulence (La Dé­cou­verte, 2010).

Laisser un commentaire