Haïti : Zones rouges, zones vertes — sécurité contre aide humanitaire ?

Mis en ligne le 05 février 2010

par Ni­cholas Laughlin

Haïti : Zones rouges, zones vertes — sé­cu­rité contre aide humanitaire ?

Ni­cholas Laughlin

2 fé­vrier 2010

Plus de deux se­maines après le trem­ble­ment de terre du 12 jan­vier en Haïti, des bi­lans avancent qu’il au­rait fait plus de 100000 vic­times et un mil­lion de sans abri (Haiti Vox a pu­blié une tra­duc­tion par­tielle d’un bul­letin d’information du gou­ver­ne­ment haï­tien dans ce sens, ainsi que d’autres sta­tis­tiques). L’avalanche d’aide en­voyée de nom­breux pays du monde en­tier, la pré­sence en Haïti de mil­liers de tra­vailleurs hu­ma­ni­taires, de casques bleus de l’ONU, de troupes amé­ri­caines, n’y font rien : selon des in­for­ma­tions li­vrées par les blo­gueurs sur place, un pour­cen­tage im­por­tant de res­capés haï­tiens, à Port-au-Prince ou alen­tour, re­çoivent peu ou pas d’aide du tout.

L’amplitude du dé­sastre lui-même est l’une des rai­sons de cette si­tua­tion, ag­gravée par des struc­tures gra­ve­ment en­dom­ma­gées et l’anéantissement des ser­vices de l’état haï­tien, dont beau­coup de hauts fonc­tion­naires sont dé­cédés. Ce­pen­dant, des Haï­tiens, que ce soit sur le ter­rain, ou en ligne, disent et écrivent que des pré­cau­tions exa­gé­rées contre la sé­cu­rité et la vio­lence freinent le dé­ploie­ment de l’aide.

Un de ces com­men­ta­teurs sans langue de bois est le mu­si­cien Ri­chard Morse, qui est éga­le­ment pro­prié­taire d’un hôtel à Port-au-Prince, l’Hôtel Oloffson, où beau­coup de jour­na­listes étran­gers sont logés. Juste après le trem­ble­ment de terre, Ri­chard Morse a com­mencé à chro­ni­quer et com­menter la si­tua­tion sur son compte Twitter ( @RAMhaiti), et il continue aujourd’hui à pu­blier des in­for­ma­tions. Le 18 jan­vier, il a an­noncé avec in­di­gna­tion que le per­sonnel des Na­tions Unies évi­taient cer­tains quar­tiers de Port-au-Prince.

Un jour­na­liste a été trans­porté par un vé­hi­cule des Na­tions Unies et a été dé­barqué à Ca­napé– Vert.”Nous n’avons pas la per­mis­sion de vous amener à l’hôtel Oloffson”!!!

L’oloffson est classé en “ZONE ROUGE” Com­ment l’ONU peut-il aider les gens de Car­re­four Feuille s’ils n’ont pas la per­mis­sion d’entrer dans le quartier!!

J’ai été dans la soit-disant Zone Rouge à pied avec l’équipe de la chaine CBS pour qu’ils puissent voir les dé­gâts, sentir l’odeur des corps

Si l’ONU ne peut pas aller là où LES GENS ont be­soin de leur aide, qu’est-ce qu’ils font ici ?

Il ajoute :

Le fait est que j’ai pas vu d’étrangers dans ce quar­tier et ça me fait dire que les autres suivent les ins­truc­tions de l’ONU

Il se ré­fère à un sys­tème qui date d’avant le séisme, dans le­quel la ville de Port-au-Prince était dé­coupée en zones “rouges” et “vertes” selon le ni­veau es­timé de risques pour la sé­cu­rité des per­son­nels de l’ONU et d’autres or­ga­ni­sa­tions. Beau­coup de quar­tiers du centre-ville sont classés en zone “rouge”, alors que la zone de Pe­tion­ville par exemple, plus riche, au sud-est, est en zone “verte”. Les per­son­nels de l’ONU doivent avoir une es­corte mi­li­taire pour en­trer dans les zones “rouges”, pour quelque raison que ce soit, même la dis­tri­bu­tion de l’aide (selon le Bu­reau de l’ONU pour la co­or­di­na­tion des opé­ra­tions hu­ma­ni­taires). Déjà, avant le trem­ble­ment de terre, des ha­bi­tants es­ti­maient déjà que ce zo­nage de la ville désa­van­ta­geait cer­tains quar­tiers, comme ex­posé dans un rap­port de l’Agence Ca­na­dienne de Dé­ve­lop­pe­ment In­ter­na­tional sur le quar­tier de Bel Air en sep­tembre 2009 .

Au cours des jours sui­vant, Ri­chard Morse a continué à com­menter les ef­fets du zo­nage en zones “rouges/vertes”, af­fir­mant qu’il était plus po­li­tiques que dû à des rai­sons de sé­cu­rité, et qu’il af­fec­tait les opé­ra­tions de secours :

ZONE ROUGE si­gnifie soit “pauvre”, soit “nous ne vou­lons pas que les gens de chez nous dé­pensent leur ar­gent là” ou “On vous aime pas”.

ZONE ROUGE/ ZONE VERTE semble tjrs être le pro­blème pour ache­miner l’aide vers les dif­fé­rents quartiers .

ZONE VERTE/ZONE ROUGE en Haïti va finir par de­venir scan­da­leux. ça fait partie des po­li­tiques de MO­NO­POLES en Haïti. Tout va à quelques uns .

Le 22 jan­vier, l’organisation basée aux États-Unis De­mo­cracy Now a pu­blié un reportage-vidéo sur son blog, fai­sant les mêmes constats. Le re­por­tage cite Sasha Kramer de l’ONG éco­lo­giste en Haïti Sus­tai­nable Or­ganic In­te­grated Li­ve­li­hoods (SOIL):

Ce dont nous avons été té­moins ici est que l’aide est ar­rivée re­la­ti­ve­ment vite…Si j’ai bien com­pris, il y a des mil­liers de tonnes d’aide dis­po­nibles. Mais le pro­blème qu’ils ont, c’est la dis­tri­bu­tion de l’aide.

L’un des pro­blèmes est que les grosses cen­trales hu­ma­ni­taires qui tra­vaillent en Haïti, parce que c’est une zone que le Dé­par­te­ment d’état [Amé­ri­cain] consi­dère à risques. Il y a beau­coup de zones à Haïti clas­sées “zones rouge”s, où ils ne peuvent pas aller, sauf sous condi­tions strictes de sé­cu­rité. Alors, quand les grandes agences d’aide cir­culent à Port-au-Prince, ils sont sou­vent dans des vé­hi­cules her­mé­ti­que­ment fermés, avec les vitres remontées….

La pho­to­graphe bri­tan­nique Leah Gordon, qui tra­vaille avec l’ONG Hel­pAge In­ter­na­tional, a pu­blié plu­sieurs photos de Haï­tiens âgés dans les “zones rouges” de Port-au-Prince dans la galerie-photos sur le site Flickr Hel­pAge (Aidez la vieillesse)

Ja­nine, 73, et Le­moine, 68, vivent près de la Grand Rue, dans une “zone rouge” de Port-au-Prince. Photo prise le 23 jan­vier 2010, par Leah Gordon, et pu­bliée sur Flickr. Photo re­pro­duite avec l’autorisation de la photographe.

D’autres sources avancent aussi que les in­quié­tudes pour la sé­cu­rité jouent aussi un rôle dans des zones si­tuées en-dehors de Port-au-Prince. Le site Haiti Ana­lysis a pu­blié un ar­ticle (daté du 26 jan­vier) de la jour­na­liste Kim Ives dans l’hebdomadaire Haïti Li­berté, dé­cri­vant un lar­gage aé­rien de nour­ri­ture à Léo­gane, près de l’épicentre du séisme.

Léo­gane … pro­ba­ble­ment les pires dé­gâts de toutes les villes haï­tiennes. Mais ce matin, les Na­tions Unies ont an­noncé qu’ils ne pour­raient pas ap­porter de l’aide à Léo­gane avant que la sé­cu­rité soit assurée.

“Je ne vois pas quelle sé­cu­rité ils doivent as­surer,” a ré­torqué Ro­land St. Fort, 32 ans, un des res­pon­sables de quar­tier de la ville. “Il n’y a pas eu d’émeutes ici. Les gens se sont com­portés de façon très dis­ci­plinée. Ils ont or­ga­nisé eux même la sé­cu­rité dans leurs camps en plein air.”

Le jour­na­liste in­dé­pen­dant Ansel Herz, qui vit à Port-au-Prince de­puis sep­tembre 2009, écrit sur son blog Me­dia­ha­cker (le 19 jan­vier) que les biais des re­por­tages dif­fusés par les mé­dias in­ter­na­tio­naux pour­raient être res­pon­sable de l’aggravation des craintes des hu­ma­ni­taires sur place :

Je n’ai pas as­sisté à un seul in­ci­dent violent. Les camps de tentes dans toute la ville, que ce soit à Chanmas ou près de Delmas, sont to­ta­le­ment privés de tout, mais to­ta­le­ment calme…. Dites à CNN à la BBC et aux autres mé­dias d’arrêter d’être des alar­mistes qui ré­pandent la peur.

Il a ré­pété cet appel sur Twitter (@mediahacker): “Stop à ces nou­velles de cri­mi­nels vio­lents. Parlez aux gens, pas à la po­lice” Le tra­vailleur hu­ma­ni­taire en Haïti Troy Li­vesay (@troylivesay) a éga­le­ment pu­blié à plu­sieurs re­prises qu’il avait été té­moin de très peu de vio­lences dans les rues.

Et le 26 jan­vier, deux té­moins ocu­laires ont té­moigné via Twitter qu’une dis­tri­bu­tion d’aliments près du Pa­lais na­tional en ruines de Port-au-Prince, sur­veillée par les casques Bleus de l’ONU, avait dé­gé­néré. “Sol­dats bré­si­liens ont tiré gaz la­cri­mo­gènes !” a écrit l’utilisateur de Twitter @karljeanjeune. Le jour­na­liste radio haï­tien Carel Pedre (@carelpedre) a commenté :

J’en ai plus que marre! ONU ar­rose de gaz les files d’attente pour l’aide !

ONU,si vous êtes ici pour aider, faites le bien, pour l’amour du ciel!

Oli­vier Du­poux (@olidups) est resté sep­tique. “Je ne pense pas que tu croies vrai­ment qu’il font ça parce qu’ils s’ennuient ou qu’ils testent de nou­veaux gaz ” a-t-il ré­pondu via Twitter.

Quelques heures plus tard, Carel Pedre met­tait en ligne sur You­tube une vidéo sem­blant confirmer que les Casques bleus uti­li­saient du gaz au poivre, alors que la file d’attente était dans l’ensemble plutôt calme. Il a éga­le­ment pu­blié cinq conseils aux lo­gis­ti­ciens de l’aide :

Conseil #1: De­mandez à chaque fa­mille res­capée de choisir quelqu’un pour ré­cep­tionner l’aide

Vous aurez moins de gens dans les files, et vous serez sûr que vous nour­rirez au moins une famille

Conseil 2: Pré­parez des kits (petit sac) de nour­ri­ture. Donner un gros sac de riz à une per­sonne est du gâchis.

Conseil 3: de­mandez à un groupe de bé­né­voles de se charger de l’emballage et de la distribution

Conseil 4: Dis­tri­bu­tion doit être faite dans lieux et à heures fixes

Conseil 5: Vous n’avez pas à dis­tri­buer tous les jours. Faites en sorte que ce que vous donnez nour­risse une fa­mille pen­dant au moins 2 jours.

La di­rec­trice de Global Voices, la Tri­ni­téenne Georgia Pop­ple­well, est sur place en Haïti avec deux autres membres de la com­mu­nauté Global Voices, et a pu­blié quelques ré­flexions sur son blog pour mettre ces in­for­ma­tions en perspective :

Comme le montre l’incident du gaz la­cry­mo­gène ci-dessus, il est dif­fi­cile de vé­ri­fier l’exactitude des in­for­ma­tions. On es­saie de cir­culer et s’informer au­tant qu’il est pos­sible, mais à la fin, on ne voit qu’une mi­nus­cule frac­tion de l’image glo­bale. Mais le pro­blème qui émerge est celui de la dis­tri­bu­tion de l’aide : à quel point ça va mal, que la nour­ri­ture n’arrive pas jusqu’à ceux qui en ont be­soin, et aussi, à quel point toute l’organisation est dif­fi­cile [à mettre en place].

Billet pu­blié par Ni­cholas Laughlin

http://fr.globalvoicesonline.org/2010/01/29/28764/

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