Femmes, féminismes : notes de lecture (2)

Mis en ligne le 05 février 2010

Vio­lences, cli­chés et do­mi­na­tion masculine

Di­dier Epsztajn

* ATTAC : Mon­dia­li­sa­tion de la pros­ti­tu­tion, at­teinte glo­bale à la di­gnité hu­maine, Mille et une nuits, Paris 2008, 3 euros

Dans ce petit livre très clair est abordé l’ensemble des pro­blé­ma­tiques et des dé­bats ac­tuels au­tour de la pros­ti­tu­tion : mar­chan­di­sa­tion des corps, traite, tou­risme sexuel, rap­port de do­mi­na­tion, vio­lences, abo­li­tion­nisme et ré­gle­men­ta­tion, etc.

Les auteur-e-s nous rap­pellent « que le sys­tème de la pros­ti­tu­tion n’est pas seule­ment fondé sur les in­éga­lités entre hommes et femmes. Il est aussi struc­turé par les in­éga­lités entre ca­té­go­ries so­ciales et par les in­éga­lités d’origine ethnique. »

La place des clients de prostitué-e-s n’est pas contournée et l’expérience de la Suède (cri­mi­na­li­sa­tion des clients) est va­lo­risée sans pour au­tant clore le né­ces­saire débat.

Un cha­pitre « ni mé­tier, ni offre de ser­vice » très ar­gu­menté, po­lé­mique sur les thèses ha­sar­deuses d’un lien entre le combat des fé­mi­nistes pour la maî­trise du corps, de la contra­cep­tion et de la sexua­lité et le droit de se prostituer.

Les nou­velles ré­gle­men­ta­tions et leurs consé­quences sont aussi ana­ly­sées, sans ou­blier les re­mises en cause des cli­chés liant pros­ti­tu­tion et dé­sirs ir­ré­pres­sibles ou la mi­sère sexuelle des hommes.

Parmi de nom­breuses me­sures pro­po­sées, les auteur-e-s sou­lignent la né­ces­sité de sup­primer toutes les lois ten­dant à pé­na­liser, voire à cri­mi­na­liser les prostituées.

Une lec­ture très abor­dable à com­pléter éven­tuel­le­ment par La condi­tion pros­ti­tuée (Li­lian Ma­thieu, Tex­tuel 2007) ; La mon­dia­li­sa­tion des in­dus­tries du sexe (Ri­chard Poulin, Imago 2005) et le nu­méro d’Alternatives Sud (Centre tri­con­ti­nental et Édi­tions Syl­lepse 2005) déjà chroniqués.

IVG : Les femmes ont de tout temps avorté

* Col­lectif IVP : avorter, His­toires des luttes et des condi­tions d’avortement des an­nées 1960 à aujourd’hui, Édi­tions tahin party, Lyon 2009, 131 pages, 6 euros

Dans la chro­no­logie des dates qui semblent faire his­toire de l’avortement, loi de 1920, loi Veil, loi Neiertz, etc. « nous ne re­trou­vons pas les femmes et leurs luttes, in­di­vi­duelles quand elles avor­taient en ris­quant leur vie et la prison, puis col­lec­tives avec le mou­ve­ment des femmes. »

Illustré par des af­fiches, des exemples et té­moi­gnages si­tués à Gre­noble, ce livre re­vient sur les luttes des femmes, des fé­mi­nistes, sur leur oc­cul­ta­tion dans l’institutionnalisation pré­caire des an­nées 1980. « Nous al­lons parler de ce que nous, femmes d’âges, de classes, de sexua­lités, de cultures et d’origines dif­fé­rentes, nous avons subi, conquis, vécu, dans nos vies et dans nos corps quand il s’agit de choisir d’enfanter ou non. »

Y com­pris dans l’usage du vo­ca­bu­laire, le point de vue ne peut être neutre. « Les femmes sont réel­le­ment in­vi­si­bi­li­sées puisque l’on parle au mas­culin d’hommes et de femmes » Pour­quoi ne pas gé­né­ra­liser l’utilisation, comme pro­posé, d’un illes pour les pluriel-le-s.

Avant 1961, les his­toires de « fai­seuses d’anges » pu­nies, guillo­ti­nées, ou­blient et dé­nient le rôle cen­tral des po­li­tiques éta­tiques et des ins­ti­tu­tions médico-religieuses. « En réa­lités, les ter­ribles condi­tions d’avortement sont le fruit d’un sys­tème po­li­tique qui condamne les femmes à faire ce choix dans les plus mau­vaises conditions. »

L’ouvrage est di­visée en plu­sieurs chapitres.

« Avant 1961 : la ré­pres­sion de l’avortement » ana­lyse l’unité des pou­voirs po­li­tiques, mé­di­caux et re­li­gieux contre la mai­trise de la fé­con­dité par les femmes et les pre­miers actes pu­blics de résistance.

« De 1961 à 1974 : Les luttes pour l’avortement libre et gra­tuit » et le rôle du plan­ning fa­mi­lial, sans omettre la place des groupes non-mixtes, « le privé est po­li­tique », le « ma­ni­feste des 373 sa­lopes », les co­mités MLAC, la mé­thode Karman (avor­te­ment par as­pi­ra­tion), le tout abon­dam­ment illustré.

« De 1975 à 1979 : la lé­ga­li­sa­tion de l’avortement », « De 1980 à 2000 : L’institutionnalisation des luttes » mais aussi les centres au­to­nomes d’IVG, et « De 2000 à 2008 : Pro­grès et dé­té­rio­ra­tion du droit à l’avortement ».

La conclu­sion « Com­ment voulons-nous avorter et dans quelles condi­tions ? » est suivie de la re­pro­duc­tion par­tielle d’un beau texte de Chris­tine Delphy, paru dans Le Monde.

« En tant que femmes, nous ne nous sa­tis­fe­rons dé­sor­mais de rien de moins que tout. » Cette phrase donne le ton de cet ou­vrage à dif­fuser très largement.

Sur le même sujet : CADAC, Une conquête in­achevée : le droit des femmes à dis­poser de leur corps, co­or­donné par Va­lérie Hau­di­quet, Maya Sur­duts, Nora Te­nen­baum (Édi­tions Syl­lepse 2008).

* In­precor, no­vembre 2009 n°555.

Et en­core — sur d’autres questions…

PUL­SION DE MORT : Pou­voir être

* Nicole-Édith Thé­venin, Le prince et l’hypocrite — Éthique, po­li­tique et pul­sion de mort, Édi­tions Syl­lepse, Paris 2008, 229 pages, 20,00

Il convient de lire at­ten­ti­ve­ment le livre de Nicole-Édith Thé­venin, au-delà des ap­proches di­ver­gentes que chacun pourra avoir avec les théo­ries de Freud ou l’analyse de l’idéologie.

Le cœur de cet ou­vrage est l’impact de la pre­mière guerre mon­diale sur les théo­ri­sa­tions de Freud, et en par­ti­cu­lier sur la pul­sion de mort. « Freud dé­passe l’analyse de la sta­bi­lité des groupes hu­mains, des règles de fi­lia­tion, d’alliances et re­pro­duc­tion de struc­ture, pour en­tre­prendre d’approcher ce qui dis­sout et sub­vertit tout lien so­cial, ce qui oblige toute or­ga­ni­sa­tion hu­maine à se confronter à un ir­re­pré­sen­table, sur le­quel se construisent les formes de l’illusion et en même temps qui va venir à chaque fois les re­mettre en ques­tion, les dés­in­té­grer au profit d’un re­nou­vel­le­ment de l’histoire et de l’investissement de la libido. »

En dés­illu­sion­nant la vio­lence éta­tique, la ques­tion du pou­voir peut être posée au­tre­ment, de même que les mo­da­lités des pro­cessus d’assujettissement des individus.

L’auteure sou­ligne que « l’individu ne fait pas que subir, mais il contribue ac­ti­ve­ment à re­pro­duire ce qui l’asservit, cou­rant après une re­con­nais­sance qui le lé­gi­time dans son exis­tence. » Elle nous rap­pelle aussi que « Se li­bérer de cette em­prise et de cette ap­pro­pria­tion de­mande, non seule­ment une créa­ti­vité qui ouvre l’espace à une dé­si­den­ti­fi­ca­tion, mais la consti­tu­tion d’une puis­sance qui par les luttes me­nées au sein des rap­ports de force, ac­tive les contra­dic­tions et sub­ver­tisse aussi bien les condi­tions so­ciales et le pro­cessus éco­no­mique que les struc­tures sym­bo­liques et ima­gi­naires qui les soutiennent. »

Agir en po­li­tique c’est s’opposer à « Ap­par­tenir une fois pour toutes pour ne plus avoir à se poser de ques­tions, ne plus avoir à se confronter à la mort », c’est aussi « re­com­poser le nar­cis­sisme in­di­vi­duel éclaté et dilué », « pou­voir penser par soi-même » ou « prendre le temps quel que soit le temps qui presse. »

La ri­chesse de cet ou­vrage ne dé­coule pas seule­ment des pro­blé­ma­tiques ra­pi­de­ment pré­sen­tées ici. Il in­siste sur les di­men­sions sub­ver­sives de la psy­cha­na­lyse. Contre l’ordre du temps, mais avec le réel in­com­pres­sible, une in­vi­ta­tion à in­venter et non se soumettre.

« L’issue est im­pro­bable dé­sor­mais, il nous re­vient de le sa­voir. Seul ce sa­voir de la chose peut en­core peser sur l’inéluctable. »

Pa­ro­dies et ver­tige littéraire

Ro­berto Bo­lano, La lit­té­ra­ture nazie en Amé­rique (Tra­duit de l’espagnol), Chris­tian Bour­gois, col­lec­tion de poche Titres, Paris 2006, 278 pages, 7 euros.

Au tra­vers d’une tren­taine de « bio­gra­phies », l’auteur traite de la fas­ci­na­tion pour le fas­cisme ou le na­zisme. Ces pa­ro­dies, ins­crites dans les réa­lités sud-américaines des an­nées 1980, ne sont pas que des exer­cices de styles.

Elles par­courent ou uti­lisent une bonne partie des pos­si­bi­lités de la lit­té­ra­ture. Je ne cite que quelques re­grou­pe­ments évo­ca­teurs : « Héros mo­biles ou la fra­gi­lité des mi­roirs », « Pré­cur­seurs et ad­ver­saires des Lu­mières », « Poètes mau­dits », « Vi­sion, science fic­tion », « Mages, mer­ce­naires, mi­sé­rables », « La fra­ter­nité aryenne » ou « Épi­logue pour des monstres ».

Au lec­teur, à la lec­trice, de passer de la re­cons­truc­tion de passés plus ou moins ima­gi­naires, aux pré­sents plus ou moins réels, de suivre les in­ven­tions sé­rieuses, co­miques ou grin­çantes de Ro­berto Bolano.

EPSZ­TAJN Didier

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