par Gus­tave Mas­siah*

In­ter­view par Wilson Ma­chado Tosta Junior

1. Ce Forum sera la 10ème édi­tion du Forum So­cial Mon­dial. Qu’est-ce qui a changé au cours de ces dix ans ?

En dix ans, le monde a beau­coup changé et le pro­cessus des Fo­rums a contribué à une partie de ce chan­ge­ment. Trois cycles ont convergé dans la crise struc­tu­relle of­fi­ciel­le­ment ou­verte en 2008. Un cycle de l’économie mon­diale qui a été marqué par une sé­quence des crises im­mo­bi­lières, ali­men­taires, éner­gé­tiques, mo­né­taires, ban­caires et qui a dé­bouché sur un vé­ri­table crash fi­nan­cier, une dé­pres­sion éco­no­mique et un dé­sastre so­cial at­testé par l’explosion du chô­mage, de la pau­vreté et des in­éga­lités. Un cycle de la géo­po­li­tique qui a été marqué par la crise de l’hégémonie des Etats-Unis, une re­mise en cause de l’impérialisme amé­ri­cain et l’irruption de nou­velles puis­sances qu’on ap­pelle les pays émer­gents. Un cycle de l’écologie qui in­tro­duit un nou­veau pa­ra­digme dans la vi­sion du monde et qui ouvre une dis­con­ti­nuité dans la ma­nière de penser l’évolution et les trans­for­ma­tions éco­no­miques et sociales.

Le pro­cessus des FSM (Fo­rums so­ciaux mon­diaux) s’est ins­crit dans un cycle des mo­bi­li­sa­tions qui a été consi­dé­rable au cours des dix der­nières an­nées. Le pre­mier FSM à Porto Alegre, en 2001, a suivi la mo­bi­li­sa­tion contre le sommet de l’OMC (Or­ga­ni­sa­tion mon­diale du com­merce) à Seattle en 1999. Il a mis en évi­dence les orien­ta­tions et les contra­dic­tions du néo­lo­bé­ra­lisme et l’importance des ré­sis­tances contre les po­li­tiques d’accroissement des in­éga­lités. Le deuxième FSM, à Porto Alegre en 2002, a donné la pos­si­bi­lité d’organiser des ma­ni­fes­ta­tions mon­diales contre la guerre en Irak. Ainsi, dès le début, les FSM ont été des es­paces ou­verts sur les mo­bi­li­sa­tions par rap­port à l’évolution éco­no­mique et géopolitique.

Dès le début des FSM, les mou­ve­ments éco­lo­gistes ont été pré­sents et la mo­bi­li­sa­tion sur l’écologie est montée en puis­sance. Les FSM ont joué un rôle ma­jeur dans la prise de conscience des di­men­sions éco­lo­giques de la crise et dans la vo­lonté de lier chan­ge­ment éco­lo­gique et jus­tice so­ciale. Cette mo­bi­li­sa­tion a été vi­sible à Co­pen­hague à l’occasion de la Confé­rence sur les chan­ge­ments cli­ma­tiques. Co­pen­hague est une des mo­bi­li­sa­tions al­ter­mon­dia­listes la plus im­por­tante de­puis Seattle. Elle ouvre pro­ba­ble­ment un nou­veau cycle des mobilisations.

2. Le Forum a-t-il en­re­gistré une vic­toire au cours de ces 10 ans ? Laquelle ?

Le pro­cessus des fo­rums a déjà connu de grands succès. Des succès d’abord dans la ba­taille des idées. Les Fo­rums ont permis de ren­verser l’évidence néo­li­bé­rale, de dé­mon­trer son ca­rac­tère mor­ti­fère. Rap­pe­lons nous que, au début, le FSM avait été créé pour s’opposer aux idées dé­fendue par le Forum éco­no­mique mon­dial de Davos qui en­ten­dait su­bor­donner les po­li­tiques et les di­ri­geants des Etats au marché mon­dial des ca­pi­taux et cher­chait à convaincre l’opinion pu­blique mon­diale du bien-fondé de ses po­si­tions. Re­gardez aujourd’hui qui est le plus cré­dible du point de vue des idées et des va­leurs, Davos ou Porto Alegre ?

Quand le FSM a af­fiché son mot d’ordre « un autre monde est pos­sible ! », il s’opposait aux idéo­lo­gies néo­li­bé­rales qui pré­ten­daient « le ca­pi­ta­lisme, c’est la fin de l’Histoire » et met­tait en avant « la guerre des ci­vi­li­sa­tions ». Il s’opposait sur­tout à la dé­cla­ra­tion de Mme Tat­cher, sur­nommée Mme TINA (There Is No Al­ter­na­tive ). Le FSM a re­donné l’espoir aux mobilisations.

Les ré­sul­tats sont très im­por­tants dans le ren­for­ce­ment des mou­ve­ments et des pro­po­si­tions por­tées par les mou­ve­ments. Toutes les ques­tions dis­cu­tées par les ins­ti­tu­tions in­ter­na­tio­nales et les gou­ver­ne­ments ont été iden­ti­fiées et mises en avant par les plate-formes de mo­bi­li­sa­tion du FSM. Pensez aux pa­radis fis­caux, aux taxes in­ter­na­tio­nales, au contrôle des banques, aux ré­duc­tions des émis­sions de gaz à effet de serre, à la dette, aux in­éga­lités so­ciales, aux in­éga­lités éco­lo­giques, à la res­pon­sa­bi­lité so­ciale des en­tre­prises, etc. Evi­dem­ment, elles sont ré­cu­pé­rées, vi­dées de leur contenu, dé­cla­rées puis ou­bliées. Mais elles struc­turent l’espace des pro­po­si­tions sou­hai­tables et ouvrent des pers­pec­tives pos­sibles. Elles se tra­duisent aussi dans les pra­tiques concrètes d’émancipation qui sont por­tées par les mou­ve­ments et qui, même si elles sont contrées et dé­viées, ir­riguent toutes les sociétés.

Les ré­sul­tats sont aussi im­por­tants dans l’évolution des sys­tèmes po­li­tiques, dans la culture des nou­velles gé­né­ra­tions po­li­tiques. Plus en­core, au FSM de Belém, cinq chefs d’Etat d’Amérique La­tine (Lula, Chavez, Mo­rales, Correa, Lugo) sont venus dire que leurs gou­ver­ne­ments s’inscrivaient dans les pers­pec­tives dé­fi­nies par l’altermondialisme.

3. De­puis ses ori­gines, le Forum So­cial Mon­dial est cri­tiqué par cer­taines per­sonnes qui disent que le FSM est seule­ment un ras­sem­ble­ment, une sorte d’événement so­cial au cours du­quel au­cune dé­ci­sion n’est prise. Que pensez-vous de cette critique ?

Les cri­tiques sont tou­jours bonnes à prendre, d’où qu’elles viennent. Le Forum So­cial Mon­dial n’est pas un Etat-major. Il y a énor­mé­ment de dé­ci­sions qui sont prises dans les Fo­rums par tous ceux qui dé­cident des ac­tions com­munes ; elles sont prises par ceux qui vont les réa­liser, qui s’organisent pour le faire et qui en in­forment tous les autres. Mais, il est vrai que le FSM ne prend pas de dé­ci­sions au nom de tous. Mais, c’est une des condi­tions de la di­ver­sité des fo­rums, un des ar­ticles de la Charte in­dique : nul ne peut parler au nom de tous ! C’est certes frus­trant pour ceux qui sont convaincus de cer­taines prio­rités. Pour ré­pondre aux at­tentes ex­pri­mées, nous avons dé­cidé d’organiser la pa­role pour que ceux qui veulent parler en­semble, à partir des fo­rums puissent le faire. C’est ainsi que de­puis Nai­robi en 2007 et sur­tout Belém en 2009, il y a des as­sem­blées thé­ma­tiques pos­sibles et auto-organisées pour fa­ci­liter des es­paces de dé­ci­sions et d’actions com­munes aux par­ti­ci­pants à ces assemblées.

Mais la ré­ponse aux cri­tiques ne peut pas se li­miter aux ques­tions de forme. Il faut re­venir à la ques­tion des vic­toires. J’avais ré­pondu en par­lant des succès, peut-on pour au­tant parler de vic­toires ? Pour ma part je pense que oui. Mais, nous sommes sou­vent confrontés à cette ques­tion des vic­toires et aux in­sa­tis­fac­tions qu’elles re­flètent. C’est que le terme de vic­toire est com­plexe dans la me­sure où, pour beau­coup de gens, il tra­duit une concep­tion de la po­li­tique qui em­prunte aux concep­tions mi­li­taires. On at­tend donc des vic­toires des chan­ge­ments im­mé­diats et ir­ré­ver­sibles. Mais les chan­ge­ments des so­ciétés se font dans les temps longs. Il y a évi­dem­ment des rap­ports de forces et des rup­tures, des chan­ge­ments po­li­tiques et de pou­voir. Les Fo­rums per­mettent de construire des forces à tra­vers les ba­tailles des idées, dont on sait à quel point elles peuvent être mor­telles, et l’accumulation des mo­bi­li­sa­tions. C’est là que se si­tuent leurs victoires.

Pour mieux com­prendre ce qui se joue, il faut re­venir à la na­ture des Fo­rums. Les fo­rums sont des es­paces construits par la conver­gence des mou­ve­ments so­ciaux et ci­toyens qui mettent en avant la so­li­da­rité, les li­bertés et la paix. Dans l’espace des Fo­rums So­ciaux Mon­diaux, ils confrontent leurs luttes, leurs pra­tiques, leurs ré­flexions et leurs pro­po­si­tions. Ils construisent aussi une nou­velle culture po­li­tique fondée sur la di­ver­sité, les ac­ti­vités au­to­gé­rées, la mu­tua­li­sa­tion, « l’horizontalité » par rap­port à la hié­rar­chie. Les trans­for­ma­tions po­li­tiques concrètes dé­pendent des si­tua­tions, elles ré­sultent des forces so­ciales et ci­toyennes qui sont di­rec­te­ment concer­nées. Elles peuvent être dis­cu­tées et confron­tées dans les fo­rums, mais non dé­ci­dées. Ceci ré­sulte en grande partie du fait qu’il n’existe pas de stra­tégie de trans­for­ma­tion po­li­tique di­rect à l’échelle des formes du pou­voir mondial.

Pour com­prendre l’enjeu des Fo­rums So­ciaux mon­diaux, il faut les re­si­tuer dans le mou­ve­ment al­ter­mon­dia­liste et les en­jeux de la pé­riode. Le mou­ve­ment al­ter­mon­dia­liste se dé­finit comme un mou­ve­ment his­to­rique qui s’inscrit dans la durée. Il pro­longe et re­nou­velle les trois mou­ve­ments his­to­riques pré­cé­dents. Le mou­ve­ment his­to­rique de la dé­co­lo­ni­sa­tion ; et de ce point de vue, l’altermondialisme a mo­difié en pro­fon­deur les re­pré­sen­ta­tions Nord-Sud en les ré­af­fir­mant pour les re­si­tuer dans un projet mon­dial commun. Le mou­ve­ment his­to­rique des luttes ou­vrières ; et de ce point de vue, est en­gagée la mu­ta­tion vers un mou­ve­ment so­cial et ci­toyen mon­dial. Le mou­ve­ment des luttes pour les li­bertés à partir des an­nées 1960 – 70 ; et de ce point de vue il porte le re­nou­vel­le­ment de l’impératif dé­mo­cra­tique après l’implosion du so­vié­tisme en 1989 et les ré­gres­sions por­tées par les idéo­lo­gies sé­cu­ri­taires. La dé­co­lo­ni­sa­tion, les luttes so­ciales, l’impératif des li­bertés consti­tuent la culture de ré­fé­rence his­to­rique du mou­ve­ment al­ter­mon­dia­liste. Il s’agit de dé­finir un nou­veau projet d’émancipation. Après le projet na­tional et la sou­ve­rai­neté po­pu­laire des Lu­mières, après le projet de li­bé­ra­tion so­ciale du com­mu­nisme, il faut dé­finir un projet qui as­socie la li­bé­ra­tion so­ciale, éco­lo­gique, des li­bertés et de la paix dans le res­pect de la di­ver­sité et le refus de l’hégémonisme.

4. Pensez-vous qu’il soit né­ces­saire d’apporter des chan­ge­ments au Forum So­cial Mondial ?

Cer­tai­ne­ment ! La re­pro­duc­tion n’est pas l’avenir du Forum So­cial Mon­dial. Il doit conti­nuer à évo­luer ; le jour où il ne sera plus ca­pable d’innover et d’être à la hau­teur des en­jeux, il s’arrêtera de lui-même.

Les pre­miers chan­ge­ments à ap­pro­fondir ré­sultent de la dy­na­mique d’élargissement du pro­cessus des fo­rums. Elar­gis­se­ment géo­gra­phique qui né­ces­site des trans­for­ma­tions pro­fondes, no­tam­ment en Asie et par­ti­cu­liè­re­ment en Chine, et dans la ré­gion du Moyen-Orient au-delà du Maghreb. Elar­gis­se­ment so­cial avec la montée en puis­sance des nou­veaux mou­ve­ments, le mou­ve­ment des No-Vox (les « sans »), les mou­ve­ments des dis­cri­minés, etc. On a vu les bou­le­ver­se­ments qu’apporte l’arrivée des mou­ve­ments des peuples in­di­gènes. Elar­gis­se­ment thé­ma­tique comme on a pu le voir avec les chan­ge­ments cli­ma­tiques, les lo­gi­ciels libres, etc. L’élargissement porte en lui-même des chan­ge­ments qualitatifs.

Il y a en­suite la ques­tion des al­liances qui com­binent des thèmes et des ca­té­go­ries et dont nous n’avons pas pris toute la me­sure. Il suffit de voir les Fo­rums de au­to­rités lo­cales, le forum des juges, le forum des par­le­men­taires, le forum science et dé­mo­cratie, etc. Les mo­bi­li­sa­tions de Co­pen­hague ont montré l’importance de la per­méa­bi­lité avec les scien­ti­fiques, les ins­ti­tu­tions in­ter­na­tio­nales, les dé­lé­ga­tions gou­ver­ne­men­tales et de groupes de pays, etc. De ce point de vue deux ques­tions sont ré­cur­rentes, celle de l’expertise ci­toyenne et celle de l’opinion pu­blique mon­diale. C’est là que s’inscrit la ques­tion des mé­dias qui a été très peu réfléchie.

Il y a enfin la ques­tion du rap­port entre les mou­ve­ments et le po­li­tique. Elle im­plique une ré­flexion et des confron­ta­tions sur les ni­veaux des pou­voirs en fonc­tion des échelles. Com­ment en­gager les trans­for­ma­tions, et leur ar­ti­cu­la­tion, à l’échelle lo­cale, na­tio­nale, des grandes ré­gions, mon­diale et pla­né­taire. Sans ou­blier l’échelle des en­tre­prises. Il s’agit de mettre en œuvre une ré­in­ven­tion du po­li­tique et de la pensée stra­té­gique de la trans­for­ma­tion sociale.

5. Par­lons un peu de la crise mon­diale. Au Brésil, il y a un sen­ti­ment (de la part du gou­ver­ne­ment et de la so­ciété) que la crise est passée. Il y a aussi un sen­ti­ment que l’année 2010 sera très bonne sur le plan éco­no­mique, avec une crois­sance de l’économie et de l’emploi. Sommes-nous trop op­ti­mistes ? Pourquoi ?

Les dis­cours sur la sortie de crise im­mi­nente se­ront bientôt in­firmés. La re­prise bour­sière cache mal la crise éco­no­mique et le chô­mage. Elle montre au contraire que malgré les dis­cours (sur la dis­pa­ri­tion des pa­radis fis­caux, sur plus de mo­rale dans le ca­pi­ta­lisme, etc…), rien n’a changé. Le temps des crises struc­tu­relles est long. En 1929, après la crise ou­verte et la Grande dé­pres­sion de 1930, c’est en 1933 que le pro­gramme du New-Deal a été dé­fini et adopté. Et il a fallu at­tendre 1945, après une guerre mon­diale, pour qu’il soit appliqué.

Dans toutes les crises, il y a des pé­riodes de re­prise et des pé­riodes de chute. Les com­por­te­ments spé­cu­la­tifs font monter les ac­tifs bour­siers, mais on peut déjà voir se pro­filer un krach des com­par­ti­ments obligataires.

6. Cer­taines per­sonnes disent que la crise a été “la chute du mur de Berlin” du li­bé­ra­lisme. Etes-vous d’accord avec cette formule ?

C’est une for­mule très adaptée. La faillite de l’évidence néo-libérale est at­testée par plu­sieurs élé­ments. L’intervention de l’Etat pour sauver les banques dé­montre que le re­cours au tout-marché est un leurre qui ne ré­siste pas à la réalité.

Après la chute du mur de Berlin, on a vécu le mé­lange du ca­pi­ta­lisme le plus sau­vage, les guerres et les dé­sta­bi­li­sa­tions, l’augmentation de la pau­vreté, l’accroissement des inégalités.

Par rap­port à la crise du néo­li­bé­ra­lisme, les ave­nirs ne sont pas pré­dé­ter­minés. Une des is­sues pos­sibles à un dur­cis­se­ment de la crise est celui du conser­va­tisme de guerre. Pour l’instant, les di­ri­geants du monde pro­posent un re­plâ­trage, de re­peindre les fa­çades et de re­prendre comme avant les spé­cu­la­tions. Ils savent bien qu’il y a peu de chances que ça marche mais ça leur permet de ga­gner du temps.

Trois scé­na­rios sont en­vi­sa­geables au­tre­ment. Un amé­na­ge­ment par­tiel du ca­pi­ta­lisme avec une crois­sance et un ca­pi­ta­lisme vert. Une re­fon­da­tion du ca­pi­ta­lisme au­tour de l’idée du Green New Deal qui pro­pose, sans sortir du cadre du ca­pi­ta­lisme, de com­pléter le ca­pi­ta­lisme vert par plus de ré­gu­la­tion pu­blique et de la re­dis­tri­bu­tion des re­venus. Une autre op­tion se dis­cute dans les Fo­rums so­ciaux, celle de la re­cherche d’alternatives qui pour­rait en­gager un dé­pas­se­ment du ca­pi­ta­lisme. Dans tous les cas le mou­ve­ment al­ter­mon­dia­liste, par ses ré­sis­tances, ses pro­po­si­tions et ses in­no­va­tions, pè­sera sur les is­sues de la crise.

7. Croyez-vous que nous vi­vons une crise struc­tu­relle du ca­pi­ta­lisme ? Pourquoi ?

L’hypothèse d’une crise struc­tu­relle du ca­pi­ta­lisme est la plus pro­bable. La crise ac­tuelle, celle du néo­li­bé­ra­lisme est celle d’une phase de la mon­dia­li­sa­tion ca­pi­ta­liste. De ce point de vue, une nou­velle phase est en ges­ta­tion sans que ses contours et sa lo­gique soit dé­ter­minés. C’est dans les cinq à dix ans que se for­ma­li­sera la nou­velle ra­tio­na­lité éco­no­mique, comme le néo­li­bé­ra­lisme s’est im­posé, à partir de ten­dances exis­tantes, entre 1979 et 1985. Il reste une dis­cus­sion sur la suite de ce cycle à venir. Im­ma­nuel Wal­ler­stein fait l’hypothèse d’un re­tour­ne­ment du cycle sé­cu­laire, voire même mul­ti­sé­cu­laire, po­sant pour les trente ou qua­rante pro­chaines an­nées, la ques­tion his­to­rique d’un dé­pas­se­ment du ca­pi­ta­lisme et don­nant ainsi une portée nou­velle à l’altermondialisme. L’altermondialisme est aujourd’hui un mou­ve­ment anti-systémique, qui s’oppose à la lo­gique do­mi­nante du sys­tème néo-libéral. Mais, la pro­fon­deur de la crise met en cause, au-delà de la lo­gique néo­li­bé­rale, la lo­gique ca­pi­ta­liste elle-même.

Une des rai­sons de la pro­fon­deur de la crise tient au ni­veau pa­ra­digme éco­lo­gique. Dans un pre­mier temps, la crise éco­lo­gique a mis en cause la co­hé­rence entre les mo­dèles pro­duc­ti­vistes et les li­mites de l’écosystème pla­né­taire. Par là, elle a ac­centué la crise éco­no­mique en in­tro­dui­sant une li­mite à l’expansion du marché mon­dial né­ces­saire au fonc­tion­ne­ment du ca­pi­ta­lisme. Aujourd’hui, la re­mise en cause du pro­duc­ti­visme ouvre de nou­velles pos­si­bi­lités. Elle amène à trouver des nou­veaux modes de pro­duc­tion, de consom­ma­tion, de com­por­te­ments. Par rap­port aux dan­gers de fer­me­ture et les dan­gers sur les in­éga­lités so­ciales, éco­lo­giques et sur les li­bertés et la paix, le mou­ve­ment al­ter­mon­dia­liste pro­pose de construire des ré­ponses com­pa­tibles avec des va­leurs, celles de li­berté et de dé­mo­cratie, d’égalité et de solidarité.

8. Le Brésil a joué un rôle im­por­tant au sein du G20. Vous avez émis des cri­tiques à propos du G20. Pouvez-vous nous en parler ?

Le G20 est plus pré­sen­table que le G8. Les gou­ver­ne­ments qui y sont re­pré­sentent une part non né­gli­geable de la po­pu­la­tion et de la ri­chesse mon­diale. Il n’est pas plus lé­gi­time. Il reste un di­rec­toire qui s’arroge le droit de di­riger le monde et de ré­genter les 192 pays. La seule ins­ti­tu­tion lé­gi­time à l’échelle mon­diale reste les Na­tions Unies, quelles que soient les cri­tiques qui peuvent lui être faites. D’abord, tous les pays y sont et en­suite, elle est fondée sur une Charte et sur la Dé­cla­ra­tion Uni­ver­selle des droits de l’Homme. Aucun di­rec­toire, G8, G20, OTAN, OCDE, ne peut lui être pré­féré. Et les ten­ta­tives de mar­gi­na­li­sa­tion des Na­tions Unies par le G8 ont eu des ré­sul­tats dra­ma­tiques. Il faut par ailleurs lutter pour une ré­forme ra­di­cale des Na­tions Unies qui in­tro­duise une plus grande dé­mo­cratie (Conseil de sé­cu­rité et droit de veto), ren­force le droit in­ter­na­tional et in­ter­dise les sys­tèmes des « deux poids, deux me­sures », su­bor­donne la Banque Mon­diale, le FMI et l’OMC à la Charte et à la Dé­cla­ra­tion Uni­ver­selle, dé­fi­nisse les mis­sions de main­tien de la paix, de ré­gu­la­tion mon­diale et des normes environnementales.

9. Et que pensez-vous du rôle joué par le Brésil au sein du G20 ?

Le Brésil joue dans le G20 un rôle contra­dic­toire et am­bigu. Il s’affiche comme dé­fen­seur des voix des pays du Sud dans le G20. Mais il est là en tant que dé­ten­teur d’une puis­sance re­connue, celle des pays émer­gents. Il est cour­tisé par les grandes puis­sances qui lui de­mandent de cau­tionner le di­rec­toire. Il est lui-même tenté par la vo­lonté de re­con­nais­sance du Brésil en tant que puissance.

Saura-t-il faire en­tendre les voix du Sud ou utilisera-t-il sa si­tua­tion pour va­lo­riser sa po­si­tion ? Dif­fi­cile de sa­voir ce qui l’emportera. D’autant que l’expérience est in­quié­tante. En 1977, le G5 a pro­posé le re­cy­clage des pé­tro­dol­lars pour faire face à la hausse des prix des ma­tières pre­mières. Il a di­visé les pays du Sud, entre pé­tro­liers et non-pétroliers, or­ga­nisé la crise de la dette et a remis au pas tous les pays du Sud.

10. Les ré­ponses du gou­ver­ne­ment Obama à la crise sont-elles suf­fi­santes ? Pourquoi ?

Obama a déjà ap­porté quelque chose par le seul fait de son élec­tion. C’est l’indice d’une ré­vo­lu­tion cultu­relle dans la jeu­nesse des Etats-Unis. Pour le reste, il ne faut pas se faire trop d’illusions. L’establishement des Etats Unis, ga­rant des in­té­rêts du ca­pital des Etats Unis est tou­jours aussi pré­sent. Le fond de la ques­tion, c’est qu’un do­mi­nant ne peut pas li­bérer les do­minés. Seules les luttes et les ré­sis­tances des do­minés per­mettent leur éman­ci­pa­tion. C’est à partir de là que des contra­dic­tions peuvent jouer et des pos­si­bi­lités s’ouvrir.

11. Est-il juste de dire que les pays émer­gents (Brésil, Russie, Inde, Chine) sont res­pon­sables de la sortie de crise ? Ces pays se remettent-ils réel­le­ment plus vite de la crise que les Etats-Unis et l’Europe ? Pourquoi ?

Oui, c’est tout à fait vé­rifié. Je met­trai un bémol sur l’idée de la fin de la crise. Mais la si­tua­tion des émer­gents sera bien plus fa­vo­rable. Le risque est qu’il se laisse en­traîner dans un ef­fon­dre­ment et aussi que la né­go­cia­tion sur les sor­ties de crise, compte tenu de la puis­sance des Etats-Unis, de l’Europe et du Japon, ne les obligent à de trop grandes conces­sions. Le risque est aussi que la ca­pa­cité de ces pays émer­gents à mieux af­fronter la crise n’est pas liée à des chan­ge­ments pro­fonds sur leur mo­dèle de dé­ve­lop­pe­ment ; si l’on prend l’exemple du Brésil, on sait par exemple que sa crois­sance re­pose sur un mo­dèle agro-exportateur, par ailleurs des­truc­teur de terres, et source d’appauvrissement pour les cen­taines de fa­milles de pay­sans expulsés.

La crise ouvre des pos­si­bi­lités pour les émer­gents. L’épuisement du mo­dèle au centre du ca­pi­ta­lisme ré­sulte en grande partie de la guerre so­ciale et du trans­fert des re­venus des sa­la­riés vers les ac­tion­naires. Les sub­primes im­mo­bi­liers ont tenté de com­penser la baisse de la consom­ma­tion des sa­la­riés. Les pays émer­gents ont des pos­si­bi­lités de mo­der­ni­sa­tion so­ciale et peuvent dé­ve­lopper leur marché in­té­rieur. A condi­tion de mettre en place une re­dis­tri­bu­tion des re­venus et de s’adapter aux contraintes écologiques.

12. Qu’en est-il du Brésil ? Le Brésil a-t-il trop fait confiance aux ins­ti­tu­tions in­ter­na­tio­nales, comme le Fond Mo­né­taire In­ter­na­tional (nous y avons consacré de l’argent…)

Le Brésil n’a pas mal joué ses cartes avec les ins­ti­tu­tions in­ter­na­tio­nales. Il ne faut pas ou­blier que les rem­bour­se­ments des dettes des émer­gents ont af­faibli le FMI. En fait, les ques­tions qui se posent sont les pro­blèmes d’alliances in­ternes. Le rem­bour­se­ment de la dette et ses consé­quences ont été, au­tant qu’une ré­ponse aux dik­tats du FMI, une ma­nière de ras­surer les classes d’affaires et moyennes. Le prix a été élevé comme on a pu le voir avec la dis­cus­sion rude avec le MST sur les avan­tages aux agro-exportateurs, pré­sentés comme une des condi­tions pour payer la dette, et la ré­forme agraire pour les pay­sans pauvres.

Par rap­port aux ins­ti­tu­tions in­ter­na­tio­nales et par­ti­cu­liè­re­ment au FMI, le Brésil a de grandes pos­si­bi­lités. Il peut jouer un rôle dé­ter­mi­nant dans la construc­tion, en Amé­rique La­tine, des grandes ré­gions et de leurs ins­ti­tu­tions, comme par exemple la Banco Sur. Les mar­chés ré­gio­naux, les mon­naies ré­gio­nales, les ins­ti­tu­tions ré­gio­nales peuvent faire partie des ré­ponses à la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale. Il peut aussi re­fuser de se laisser en­traîner dans une ré­forme de fa­çade du FMI et de la Banque Mon­diale en pré­fé­rant l’intégration dans les Na­tions Unies à de meilleures places.

13. La presse in­ter­na­tio­nale (The Eco­no­mist par exemple) a fait les éloges du Brésil en sou­li­gnant son succès éco­no­mique. Ce succès est-il réel ? La presse se réfère-t-elle au mi­lieu des affaires ?

La presse éco­no­mique in­ter­na­tio­nale est in­té­ressée par le ca­pi­ta­lisme bré­si­lien. Elle est prête à le fêter avec faste. Elle y voit une sortie de crise comme elle en rêve : de la crois­sance, des in­ves­tis­se­ments, des mar­chés, des af­faires. C’est une vue à court terme mais qui ne manque pas d’attraits. Elle consi­dère que le Brésil a donné des gages de sé­rieux en res­pec­tant ses ac­cords avec ses classes d’affaires, y com­pris au prix d’un af­fai­blis­se­ment de ses al­liances avec une partie des couches po­pu­laires. Elle trouve que le Brésil, celui qu’on ap­pe­lait, il y a trente ans, « le géant ma­lade de l’Amérique La­tine » est une « suc­cess story » très pré­sen­table. Elle at­tend de lui qu’il lé­gi­time, avec le G20, le di­rec­toire des puis­sants et des riches.

14. Les cher­cheurs uni­ver­si­taires bré­si­liens disent que la pau­vreté a di­minué au Brésil au cours de la pré­si­dence ac­tuelle. Ils disent que presque 30 mil­lions de bré­si­liens sont passés de la classe D (pauvre) à la classe C (classe moyenne in­fé­rieure). A votre avis, cette ten­dance va-t-elle per­durer ? Ou est-elle en danger ?

Ces ré­sul­tats sont très loin d’être né­gli­geables. Ils vont être dif­fi­ciles à pro­longer car la re­dis­tri­bu­tion vers les couches les plus pauvres est tou­jours plus com­plexe à as­surer. Une po­li­tique de cette am­pleur né­ces­site une grande confiance entre les ins­ti­tu­tions et les po­pu­la­tions les plus pauvres. Une rup­ture avec une partie des mou­ve­ments so­ciaux com­pro­met­trait gran­de­ment cette politique.

Ce que les Fo­rums so­ciaux ont montré en Amé­rique La­tine, c’est la vi­gueur du mou­ve­ment so­cial et ci­toyen, sa di­ver­sité et sa ca­pa­cité de mo­bi­li­sa­tion. C’est le fac­teur dé­ter­mi­nant des succès des pays de la Ré­gion, de la dé­mo­cra­ti­sa­tion, des per­cées éco­no­miques, des avan­cées so­ciales. C’est dans la confiance de ce mou­ve­ment que se jouera l’avenir.

15. Lors des ren­contres in­ter­na­tio­nales, le pré­sident Lula a été très bien ac­cueilli. Le pré­sident Obama a dit de lui qu’il était « the guy ». Est-ce vrai ? Joue-t-il un rôle si im­por­tant dans les ques­tions internationales ?

Lula est un grand sé­duc­teur. Chacun trouve dans Lula le « guy » dont il rêve et qui lui convient. Lula a beau­coup ap­porté dans sa vie. Il joue un rôle très im­por­tant dans la vie in­ter­na­tio­nale. Mais la partie prin­ci­pale n’est pas en­core jouée. Se contentera-t-il d’être ac­cepté dans le club des grands au nom d’un Brésil qui comp­tera parmi les puis­sants du monde ou prendra-t-il le risque de par­ti­ciper à une in­ven­tion et une re­fonte du monde qui laisse à tous les peuples la place qui leur revient ?

* Gus­tave Mas­siah est le re­pré­sen­tant du CRID au Conseil In­ter­na­tional du Forum So­cial Mon­dial. Il est éga­le­ment membre fon­da­teur de IPAM (Ini­tia­tives Pour un Autre Monde, France) et an­cien Vice-Président de ATTAC.

Source: CRID

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