Altermondialisme ou barbarie ?

Mis en ligne le 04 février 2010

Dans quelques se­maines, le slogan « Un autre monde est pos­sible » souf­flera ses 10 bou­gies. Mais l’heure n’est pas aux ré­jouis­sances : ce mou­ve­ment se voit dans l’obligation de se poser les bonnes ques­tions, afin de trouver les ré­ponses adé­quates à la crise ca­pi­ta­liste ac­tuelle, qui nous éloigne en­core un peu plus de cette so­ciété tant at­tendue, où la jus­tice so­ciale sera ga­rantie et la na­ture respectée.

Dé­mas­quer le mythe ne suffit pas à le désarmer

Même si on ne peut en aucun cas s’en ré­jouir, la crise ca­pi­ta­liste ac­tuelle, mais aussi et sur­tout la ges­tion de celle-ci, a fait tomber les masques. Les gou­ver­ne­ments ont montré leur vrai vi­sage : quand les mou­ve­ments so­ciaux ré­clament la sa­tis­fac­tion de leurs droits so­ciaux, les caisses sont vides, mais quand les dé­ten­teurs de ca­pi­taux sont en dé­tresse, il de­vient pos­sible de trouver – et de leur donner – plu­sieurs cen­taines de mil­liards de dol­lars en quelques se­maines. Un nombre crois­sant de ci­toyens prend conscience que quelque chose ne va pas et qu’il faut faire « au­tre­ment ». Par exemple, selon une étude de l’Institut Globscan réa­lisée dans 20 pays, le nombre de per­sonnes qui pensent que le sys­tème ca­pi­ta­liste reste le meilleur sys­tème pos­sible est passé de 63% en 2005 à 36% en 2009 . Par ailleurs, le mou­ve­ment al­ter­mon­dia­liste qui s’est dé­ve­loppé au cours des an­nées 1990 et 2000 a sus­cité beau­coup d’espoirs. Il a entre autres choses permis de contester le néo­li­bé­ra­lisme à l’échelle in­ter­na­tio­nale et de ré­ha­bi­liter la né­ces­sité et la pos­si­bi­lité d’une al­ter­na­tive glo­bale (« Un autre monde est pos­sible »). Enfin, dif­fé­rentes luttes so­ciales à dif­fé­rents en­droits, en par­ti­cu­lier en Amé­rique la­tine mais pas seule­ment, nous ont montré qu’il est pos­sible de « ga­gner » et que le mot al­ter­na­tive n’est pas un vain mot.

Pour­tant, il faut être réa­liste. Cette ten­dance po­si­tive est loin de suf­fire. L’offensive néo­li­bé­rale, après une courte « pause », plus au ni­veau du dis­cours que des actes, est re­partie de plus belle. A Co­pen­hague à la mi-décembre 2009, malgré une mo­bi­li­sa­tion im­por­tante sur la ques­tion du climat, les di­ri­geants nous ont rap­pelé une fois de plus que ce n’est pas la rue qui gou­verne. Après avoir or­ga­nisé le « hold-up du siècle », au vu et au su de tout le monde, sans pour au­tant que cela ne pro­voque de ré­voltes po­pu­laires qui au­raient été plus que lé­gi­times, les puis­sances fi­nan­cières et in­dus­trielles ne comptent pas s’arrêter en si bon chemin… Fa­mine, ex­clu­sion, pré­ca­rité, in­éga­lités, des­truc­tion de la pla­nète, gas­pillage, dé­rè­gle­ment cli­ma­tique, tous ces « scan­dales » vont conti­nuer, faute de vo­lonté po­li­tique, à se pro­pager sur l’ensemble de la pla­nète. L’humanité reste donc sur le chemin de la barbarie.

Quelle place pour le mou­ve­ment al­ter­mon­dia­liste et le pro­cessus Forum so­cial mon­dial (FSM) dans cette dia­lec­tique ? Est-il pos­sible que le FSM continue de jouer un rôle po­sitif, voire dé­ter­mi­nant, dans la construc­tion d’un monde so­cia­le­ment juste et res­pec­tueux de la na­ture ? Quelle place pour les mou­ve­ments so­ciaux dans ce combat ? Voici quelques ques­tions et ré­flexions afin de nourrir le débat.

Com­ment élargir le pro­cessus FSM ?

En grande partie grâce au pro­cessus FSM, de nom­breuses or­ga­ni­sa­tions se sont ren­con­trées, ont ap­pris à se connaître et à tra­vailler en­semble. La créa­tion et le ren­for­ce­ment de dif­fé­rents ré­seaux in­ter­na­tio­naux, ainsi que leur co­or­di­na­tion, ont for­te­ment pro­gressé ces der­nières an­nées et cela constitue sans doute un des as­pects les plus po­si­tifs de cette dy­na­mique. Ce­pen­dant, com­pa­ra­ti­ve­ment à l’organisation et à la so­li­da­rité des puis­sants de ce monde, nous sommes en­core loin du compte. De nom­breuses luttes très im­por­tantes par­tout dans le monde ne se re­con­naissent pas dans le pro­cessus FSM et/ou n’y prennent pas part. Par exemple, les za­pa­tistes du Mexique, que cer­tains consi­dèrent comme les ini­tia­teurs du mou­ve­ment al­ter­mon­dia­liste, n’en font pas partie. Le chemin qu’il reste à par­courir est donc en­core long pour, non seule­ment in­té­grer plus de mou­ve­ments so­ciaux dans le pro­cessus, mais aussi et sur­tout faire en sorte que cette in­té­gra­tion et cette im­pli­ca­tion aient un im­pact réel sur la dy­na­mique des mou­ve­ments so­ciaux et leurs luttes.

En 2010, avec une tren­taine d’activités in­ter­na­tio­nales se re­ven­di­quant du FSM, une des prio­rités devra être de faire en sorte qu’un maximum de mou­ve­ments so­ciaux de­viennent des ac­teurs du pro­cessus, en l’intégrant et en se l’appropriant. Dans cette op­tique, l’idée pro­posée par le Conseil in­ter­na­tional du FSM est d’avoir un thème commun à toutes les ac­ti­vités de 2010 : « les ré­ponses des mou­ve­ments so­ciaux face à la crise ». Cette stra­tégie a l’objectif d’accumuler les ex­pé­riences et les pro­po­si­tions, et de les cen­tra­liser lors du pro­chain FSM qui se tiendra à Dakar au Sé­négal en 2011, avec l’espoir que cette édi­tion constitue un nou­veau dé­part pour le mou­ve­ment et ses ac­tions. A suivre…

Com­ment rendre le pro­cessus plus attractif ?

Contrai­re­ment à ce que res­sasse le dis­cours do­mi­nant à son sujet, le FSM reste un pro­cessus in­té­res­sant et a des as­pects po­si­tifs in­dé­niables. Ce­pen­dant, sous peine de perdre en lé­gi­ti­mité et de s’enliser dans la ré­pé­ti­tion de ren­contres, agréables mais sté­riles, le FSM va de­voir ré­soudre une série de fai­blesses et de contra­dic­tions im­por­tantes. Pre­miè­re­ment, il reste fon­da­mental de po­pu­la­riser et de vi­si­bi­liser les al­ter­na­tives. Le slogan « Un autre monde est pos­sible » a main­te­nant 10 ans et pour­tant, aujourd’hui en­core, la ma­jo­rité de la po­pu­la­tion mon­diale reste im­pré­gnée de la lo­gique de la fa­ta­lité et de la peur. Les rai­sons à cela sont nom­breuses, et beau­coup sont d’ailleurs ex­té­rieures au pro­cessus lui-même, mais quoi qu’il en soit, l’objectif de mon­trer qu’il n’est ni ir­réa­liste ni uto­pique de vou­loir construire un monde meilleur n’est pas en­core at­teint. Il faut donc conti­nuer le tra­vail de sen­si­bi­li­sa­tion et les ef­forts pour que les fo­rums soient réel­le­ment po­pu­laires et ren­contrent les pré­oc­cu­pa­tions et les luttes réelles des tra­vailleurs et tra­vailleuses. Deuxiè­me­ment, il faut ab­so­lu­ment aug­menter la co­hé­rence des évé­ne­ments FSM en tant que tels. Les graves er­reurs com­mises lors du FSM de Nai­robi ont eu un im­pact très né­gatif sur bon nombre de ci­toyens et d’organisations qui ont perdu confiance dans le mou­ve­ment al­ter­mon­dia­liste. Bien sûr, on pourra tou­jours trouver des er­reurs, des fai­blesses et des contra­dic­tions dans chaque forum so­cial, mais l’important est d’apprendre des er­reurs pas­sées et de tout faire pour li­miter au maximum ces er­reurs et pour que le FSM soit un exemple de co­hé­rence, une source d’inspiration, un lieu où l’on voit et où l’on vit l’alternative. A ce ni­veau, les ci­toyens, les ONG, les mou­ve­ments so­ciaux qui se re­ven­diquent du chan­ge­ment doivent in­té­grer l’alternative dans leurs ana­lyses bien sûr, mais aussi dans leurs pra­tiques et leurs actes. Belém a clai­re­ment marqué un saut qua­li­tatif par rap­port à Nai­robi, et la pré­pa­ra­tion du FSM 2011 de Dakar semble sur une bonne voie, mais rien n’est ja­mais ac­quis et, sans de­venir mé­fiant, il s’agit de rester vi­gi­lant. Beau­coup de per­sonnes pensent qu’un échec en 2011 sera fatal pour les mou­ve­ments so­ciaux afri­cains et pour le mou­ve­ment dans son en­semble. Ils n’ont peut-être pas tort… Enfin, il faudra faire en sorte que le FSM se tourne beau­coup plus vers l’action. Le débat, l’analyse et l’élaboration des al­ter­na­tives sont des étapes né­ces­saires, mais elles doivent aboutir à des ac­tions concrètes. Le FSM doit être ca­pable de ré­pondre à cette cri­tique et se si­tuer beau­coup plus dans la construc­tion que dans la « vi­trine » de l’alternative. Rap­pe­lons ici que ce que les puis­sants craignent avant tout, ce n’est pas tel­le­ment de com­battre des idées qui « flottent dans l’air », mais les ac­tions or­ga­ni­sées et les ten­ta­tives de réa­liser ces idées.

Com­ment faire en sorte que le pro­cessus continue à se radicaliser ?

De­puis la crise qui a ex­plosé en 2008, et en par­ti­cu­lier de­puis le der­nier FSM de Belém en jan­vier 2009, il est très clair que le pro­cessus se ra­di­ca­lise. Cer­taines po­si­tions, mi­no­ri­taires, voire com­bat­tues il y a en­core quelques mois, sont main­te­nant ac­cep­tées par de plus en plus de monde, comme par exemple le fait que le FSM doit avant tout être un es­pace utile pour les mou­ve­ments so­ciaux et fa­vo­riser l’action. Cela a des im­pli­ca­tions concrètes, no­tam­ment au ni­veau du Conseil in­ter­na­tional, qui dé­cide d’avoir une ré­flexion de fond sur la na­ture et les ob­jec­tifs du pro­cessus . Par ailleurs, pour la pre­mière fois de­puis le début du pro­cessus du Forum so­cial mon­dial, toute une série de mou­ve­ments so­ciaux se sont ex­primés clai­re­ment sur la ques­tion du ca­pi­ta­lisme. Dif­fé­rentes dé­cla­ra­tions le montrent très clai­re­ment, par exemple celle de l’Assemblée des mou­ve­ments so­ciaux (AMS) à l’occasion du FSM de Belém : « Pour faire face à la crise, il est né­ces­saire d’aller à la ra­cine du pro­blème et d’avancer le plus ra­pi­de­ment pos­sible vers la construc­tion d’une al­ter­na­tive ra­di­cale qui en fi­nisse avec le sys­tème ca­pi­ta­liste et la do­mi­na­tion pa­triar­cale » . Cette ra­di­ca­li­sa­tion est très po­si­tive, no­tam­ment pour l’AMS, qui s’est dé­ve­loppée en lien avec le Forum so­cial mon­dial et a comme ca­rac­té­ris­tique d’être un es­pace ou­vert pour la construc­tion d’agendas com­muns et a pour ob­jectif de lutter conjoin­te­ment contre le ca­pi­ta­lisme dans sa phase néo­li­bé­rale, im­pé­ria­liste et mi­li­taire (de guerre glo­bale et per­ma­nente), et contre le ra­cisme et le pa­triarcat. Si, pour l’AMS, des al­ter­na­tives so­cia­le­ment justes et res­pec­tueuses de la na­ture ne pour­ront se mettre en place que dans le cadre d’une rup­ture avec le sys­tème ca­pi­ta­liste, cela ne doit pas em­pê­cher de col­la­borer po­si­ti­ve­ment avec des ONG qui, en fa­vo­ri­sant le dia­logue avec les ins­ti­tu­tions fi­nan­cières in­ter­na­tio­nales ou en prô­nant un ca­pi­ta­lisme à vi­sage hu­main, se placent dans une autre pers­pec­tive. L’absence de consensus sur l’alternative à construire n’est pas né­ces­sai­re­ment signe de blo­cages. Il est en effet pos­sible de col­la­borer de ma­nière large et uni­taire sur des re­ven­di­ca­tions pré­cises comme la taxe Tobin ou en­core la ré­gu­la­tion du sys­tème fi­nan­cier. Mais il faut rester vi­gi­lant : la « dia­lec­tique de la conquête par­tielle » n’est ja­mais loin. L’histoire nous a montré à de nom­breuses re­prises que la ca­pa­cité d’adaptation et de ré­cu­pé­ra­tion du sys­tème ca­pi­ta­liste est im­mense. Ce qui est im­por­tant dans ce contexte, c’est d’inscrire ces re­ven­di­ca­tions par­tielles dans une pers­pec­tive de trans­for­ma­tion ra­di­cale de la so­ciété et non dans une op­tique d’aménagement du sys­tème ac­tuel, qui a suf­fi­sam­ment prouvé son ca­rac­tère des­truc­teur, hu­mai­ne­ment et éco­lo­gi­que­ment. Pour le CADTM comme pour d’autres mou­ve­ments so­ciaux, c’est aussi cela être cohérent.

Per­sonne ne peut pré­dire l’avenir, tout comme per­sonne ne peut pré­dire l’avenir de l’humanité. Mais nous pou­vons être sûrs de deux choses. D’une part, l’élargissement, la co­hé­rence et le ni­veau de ra­di­ca­lité du pro­cessus dé­ci­de­ront en grande partie du rôle que pourra jouer le FSM. D’autre part, FSM ou pas, les mou­ve­ments so­ciaux, les op­primés, les ex­ploités, les ex­clus conti­nue­ront de lutter pour leurs droits et leur di­gnité. Et ce qui compte vrai­ment, c’est de rendre ces luttes vic­to­rieuses. Le FSM ne pourra au mieux qu’être un outil au ser­vice de ces luttes.

Notes :

1. Mi­chael R. Krätke, « La iglesia ca­pi­ta­lista pierde fieles », http://www.sinpermiso.info/textos/i…

2. Une pre­mière étape im­por­tante sera Porto Alegre en jan­vier 2010, où un débat stra­té­gique de trois jours sera or­ga­nisé sur le bilan et les pers­pec­tives du pro­cessus dans son en­semble. Pour plus d’infos sur cette ac­ti­vité : http://www.forumsocialmundial.org.b…

3. Pour lire la dé­cla­ra­tion de l’AMS : : http://www.cadtm.org/Nous-ne-payero… et pour une ana­lyse des autres dé­cla­ra­tions et du FSM de Belém, lire l’article « Le re­bond du FSM », in­ter­view d’Éric Tous­saint par Pau­line Im­bach, http://www.cadtm.org/Le-rebond-du-F…

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