Consolider la gauche, gagner le centre

Mis en ligne le 02 février 2010

De­puis que des mou­ve­ments de gauche existent, un défi fon­da­mental reste constant. Ce défi est de ré­con­ci­lier deux pro­cessus com­plexes. À un pre­mier ni­veau, ces mou­ve­ments doivent dé­ve­lopper leur iden­tité, se re­grouper et se ren­forcer, construire un pôle contre-hégémonique contre les pou­voirs exis­tants. À un deuxième ni­veau, ils doivent éta­blir des al­liances, isoler l’adversaire «prin­cipal» et dé­placer le ter­rain po­li­tique d’une ma­nière pro­gres­sive (la «guerre de po­si­tion»). En gé­néral, cette «ré­con­ci­lia­tion» est très dif­fi­cile. On peut se perdre, s’isoler dans une pos­ture sec­taire, ou en­core se dis­soudre dans un ma­ré­cage d’alliances tem­po­raires où on finit par être ins­tru­men­ta­lisé. Éviter l’un ou l’autre piège, dé­ve­lopper un projet so­li­de­ment ancré à gauche et ca­pable de ral­lier une plus grande masse, voilà donc le défi, hier comme aujourd’hui.

Construire son identité

Cette iden­tité n’est ja­mais «donnée» une fois pour toutes, car elle est dé­finie par sa ca­pa­cité à of­frir de réelles al­ter­na­tives face au ca­pi­ta­lisme. Le ca­pi­ta­lisme change, le projet so­cia­liste change aussi, sinon il de­vient im­per­ti­nent. Aujourd’hui, le so­cia­lisme doit être éco (l’écosocialisme), fé­mi­niste, al­ter­mon­dia­liste. L’évolution des der­nières an­nées, no­tam­ment la fon­da­tion de Québec so­li­daire, a permis de conso­lider cet élan. Mais beau­coup reste à faire. Par exemple, il faut prendre d’emblée l’immense tâche de dé­finir l’«après ca­pi­ta­lisme». En effet, le ca­pi­ta­lisme n’est pas «éternel» (ce qui ne veut pas dire qu’il va im­ploser de­main). Dans un sens, il a fait ses preuves, en me­nant l’humanité là où elle est. Être an­ti­ca­pi­ta­liste donc ne re­lève pas d’une ob­ses­sion. Il y a déjà, dans les luttes et les ré­sis­tances qui se dé­ve­loppent un peu par­tout, des élé­ments concrets de cet «après-capitalisme», où des com­mu­nautés font, en pra­tique, la rup­ture avec la mar­chan­di­sa­tion de la vie. Cela se fait à de plus grandes échelles, en Amé­rique la­tine sur­tout. Cela se fait à des micro échelles où s’expérimentent d’autres rap­ports so­ciaux pour vivre et pro­duire «au­tre­ment» (dans des pro­jets de l’économie so­li­daire par exemple).

Des tem­po­ra­lités différentes

Certes, nous sommes tous confrontés à une grave crise, et il faut donc ap­porter des so­lu­tions im­mé­diates, et pas seule­ment pour les pro­chaines gé­né­ra­tions. Notre iden­tité donc ne peut pas se construire seule­ment sur l’utopie de la trans­for­ma­tion so­ciale, mais sur des pro­po­si­tions concrètes, pour stopper ou ra­lentir les as­sauts du pou­voir, pour res­caper ce qui est res­ca­pable du bien commun. Ap­pe­lons cela, pour sim­pli­fier, une pers­pec­tive «ré­for­miste». Mais ce «ré­for­misme» ne doit pas être hon­teux. Il est tout à fait rai­son­nable de mener (et sur­tout) de ga­gner des ba­tailles qui ne re­mettent pas en ques­tion le sys­tème. Mais notre iden­tité ne peut s’arrêter là. Nous avons un projet «fon­da­mental», nous vou­lons sortir de ce système.

Construire un pôle contre-hégémonique

Deuxième terme de l’équation, notre lutte doit ral­lier, consti­tuer un point de ras­sem­ble­ment, ce qu’on ap­pelé à d’autres époques, un grand «front uni». Beau­coup de monde ar­rive à la conclu­sion qu’il faut ré­sister, qu’on est dans une im­passe, que les ré­ponses ap­por­tées par les «op­po­si­tions» au sein du sys­tème sont au mieux in­adé­quates. Pré­sen­te­ment au Québec, une partie im­por­tante de l’électorat de sen­si­bi­lité social-démocrate et in­dé­pen­dan­tiste, tra­di­tion­nel­le­ment ac­quise au PQ, est désem­parée. Ce qui ex­plique entre autres, le succès mé­dia­tique d’Amir Khadir et la lente pro­gres­sion des in­ten­tions de vote en fa­veur de QS. Ne pas ga­gner ce ter­rain, c’est se condamner à l’impuissance. Ne pas faire de vastes al­liances, ne pas ral­lier et convaincre, se conforter dans une tour d’ivoire, se­rait une grave er­reur. En même temps, il faut éviter un autre piège. Le projet, notre projet, n’est pas fon­da­men­ta­le­ment de passer de 4% du vote à 10 ou 12% du vote, même si une telle pro­gres­sion est un ob­jectif va­lable et im­por­tant, qui peut nous aider à at­teindre nos ob­jec­tifs fon­da­men­taux. Si le court terme (ga­gner en po­pu­la­rité) entre en contra­dic­tion avec le long terme (construire nos forces), cela peut être dan­ge­reux. Par exemple, il faut faire échec aux as­sauts ac­tuels du pou­voir contre le sec­teur pu­blic et le syn­di­ca­lisme, ce n’est pas né­go­ciable. Il pour­rait être ten­tant, mais cela se­rait pé­rilleux, de se tenir à dis­tance de ce ter­rain sous pré­texte que cela pour­rait nuire à la pro­gres­sion électorale.

Pour un «ré­for­misme radical»

Le ter­rain est d’autant plus pro­pice pour construire l’identité de la gauche tout en de­ve­nant un pôle très large que la social-démocratie de­venue au fil des an­nées social-libéralisme est en dé­route. En effet, l’évolution ré­cente dé­montre l’impasse dans la­quelle ce projet se situe et qui aboutit aux vic­toires, po­li­tiques et élec­to­rales, de la droite. Ne pas faire de sur­en­chère ver­bale contre cette ca­pi­tu­la­tion est né­ces­saire, de ma­nière à éviter d’apparaître comme des re­quins qui s’arrachent le ca­davre. Ne pas se dé­mar­quer clai­re­ment et net­te­ment se­rait ce­pen­dant une mau­vaise pos­ture. En clair, il nous semble que la gauche peut mar­quer beau­coup de points, en res­tant non seule­ment ferme, mais créa­tive sur les prin­cipes (vrai­ment dé­ve­lopper la pers­pec­tive éco­so­cia­liste), en ou­vrant en même temps la porte à de plus vastes coa­li­tions, d’abord avec des mou­ve­ments so­ciaux, éven­tuel­le­ment avec des partis politiques.

Les dé­bats à venir

Dans les pro­chaines se­maines, Québec so­li­daire, ainsi que plu­sieurs mou­ve­ments et ré­seaux so­ciaux pro­gres­sistes, vont dé­finir ces lignes de dé­mar­ca­tion. Par exemple, penser un pro­gramme de ré­sis­tance à la crise et au néo­li­bé­ra­lisme, et amener des pro­po­si­tions ur­gentes, convain­cantes et ral­liantes pour dé­fendre les classes po­pu­laires et moyennes. Éga­le­ment, en­tre­prendre de grandes ba­tailles im­mé­diates, pour confronter les Pierre-Karl Pé­la­deau de ce monde qui veulent ac­cen­tuer la pré­da­tion, l’exploitation, le pillage. D’autre part, on devra trouver de nou­veaux moyens pour se faire connaître, pour ap­pa­raître comme un point de ral­lie­ment pour les couches po­pu­laires qui se dé­marquent des ap­proches de droite néo et so­cial li­bé­rales pré­va­lentes. Tout faire cela en même temps ? Mais oui c’est ce qu’il faut et plus en­core : on est capables.

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