RÉPLIQUE À LA LETTRE DES CONSERVATEURS DU CA

La crise à Droits et Démocratie ou les dérives du lobby pro-israélien au Canada

Mis en ligne le 27 janvier 2010

Ré­plique à la lettre des Conser­va­teurs du CA

Les dé­rives de l’engagement uni­la­téral pro-israélien du gou­ver­ne­ment Harper viennent de faire une autre vic­time : l’organisme Droits et Dé­mo­cratie dont on peut rai­son­na­ble­ment craindre pour la survie à plus ou moins long terme. Après les cou­pures de sub­ven­tion aux or­ga­nismes Kairos et Al­ter­na­tives, après le re­trait de l’aide ca­na­dienne à l’Agence des Na­tions unies pour les ré­fu­giés pa­les­ti­niens (UNRWA), après les votes contre le Rap­port du juge Gold­stone et le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU, après les at­taques contre l’Association par­le­men­taire Canada-Palestine, c’est au tour d’un or­ga­nisme de dé­fense des droits hu­mains de subir les tac­tiques du lobby pro-israélien ca­na­dien. Le dé­no­mi­na­teur commun de ces or­ga­nismes pris pour cible est leur dé­non­cia­tion des graves vio­la­tions du droit in­ter­na­tional et des droits hu­mains des Pa­les­ti­niens et Pa­les­ti­niennes par l’État d’Israël : oc­cu­pa­tion, co­lo­ni­sa­tion, blocus et agres­sion mi­li­taire contre la po­pu­la­tion de Gaza, etc. Ces crimes sont lar­ge­ment do­cu­mentés par un nombre consi­dé­rable d’organismes ré­putés à tra­vers le monde, l’ONU en tête avec quelques 400 ré­so­lu­tions de l’Assemblée gé­né­rale et du Conseil de sé­cu­rité condam­nant l’État d’Israël pour ses agis­se­ments en­vers le peuple palestinien.

In­vo­quant leur res­pon­sa­bi­lité « de sur­veillance de l’administration des fonds pu­blics en­vers les contri­buables ca­na­diens », dans leur lettre au De­voir du 22 jan­vier der­nier (En­gagé pour la res­pon­sa­bi­li­sa­tion et la sur­veillance ), nous pen­sons que c’est plutôt la vi­gi­lance en­vers les in­té­rêts du gou­ver­ne­ment is­raé­lien qui pré­oc­cupent cer­tains membres du CA connus pour leur proxi­mité avec le lobby pro-israélien. Qu’on en juge : Droits et Dé­mo­cratie se se­rait en effet rendu cou­pable d’avoir oc­troyé un maigre 10,000 $ chacun en sub­ven­tion à trois or­ga­nismes dits « dou­teux » par des membres de ce CA. Étran­ge­ment ce sont tous des or­ga­nismes oeu­vrant pour la dé­fense des droits du peuple pa­les­ti­nien en Is­raël même et en Ter­ri­toires pa­les­ti­niens oc­cupés. Bet­selem est un centre is­raé­lien d’information qui, de­puis 1989, do­cu­mente l’état des droits hu­mains dans les ter­ri­toires oc­cupés. Ce centre a déjà reçu le pres­ti­gieux prix Carter-Menil pour les droits hu­mains. La cré­di­bi­lité des rap­ports de Bet­selem est re­connue par les au­to­rités is­raé­liennes. Al Haq jouit sen­si­ble­ment de la même re­con­nais­sance du côté pa­les­ti­nien. Cet or­ga­nisme, établi en 1979, re­cense les vio­la­tions com­mises par la force oc­cu­pante is­raé­lienne (90 % des cas) et par les au­to­rités pa­les­ti­niennes (10 % des cas). Al Haq jouit d’un statut consul­tatif au­près de l’ECOSOC (Conseil éco­no­mique et so­cial des Na­tions unies), est af­filié à la Com­mis­sion in­ter­na­tio­nale des ju­ristes de Ge­nève et est membre de plu­sieurs re­grou­pe­ments internationaux.

Les si­gna­taires font éga­le­ment état d’un lien pré­sumé entre le di­rec­teur d’Al Haq et le Front po­pu­laire de li­bé­ra­tion de Pa­les­tine (FPLP), un parti po­li­tique qui fi­gure sur la liste des or­ga­ni­sa­tions ter­ro­ristes du gou­ver­ne­ment ca­na­dien. Human Rights Watch rap­porte qu’en 2009 « les au­to­rités is­raé­liennes ont pré­senté une preuve se­crète, que Shawan Ja­barin et son avocat n’ont pas été au­to­risés à voir, et qui au­rait montré qu’il était un membre actif du FPLP, mais ne l’ont ac­cusé d’aucun crime ». En fait, M. Jabarin de­vait se rendre aux Pays-Bas pour y re­ce­voir un pres­ti­gieux prix en dé­fense des droits hu­mains, mais l’État d’Israël lui a in­terdit de quitter le pays.

Que le di­rec­teur gé­néral d’Al Haq se soit vu re­fuser un visa de sortie par Is­raël est un fait tout à fait banal, puisque bon nombre de per­sonnes pa­les­ti­niennes se voient confronter à cette si­tua­tion. Jouer le refus de visa afin de dis­cré­diter un or­ga­nisme re­connu, c’est dé­nier la réa­lité : Is­raël exige des per­sonnes d’origine pa­les­ti­nienne de mul­tiples permis qui sont en réa­lité ra­re­ment dé­li­vrés. C’est aussi ou­blier que les ac­ti­vistes is­raé­liens sont éga­le­ment vic­times de ré­pres­sion par les au­to­rités is­raé­liennes. Tout ré­cem­ment, des Is­raé­liens ont été ar­rêtés alors qu’ils ma­ni­fes­taient lé­ga­le­ment et pa­ci­fi­que­ment contre les stra­té­gies d’évictions de fa­milles pa­les­ti­niennes de Jérusalem-Est.

Shawan Ja­barin dé­clare n’avoir aucun lien avec le FPLP. Glis­sons néan­moins un mot ou deux sur la ques­tion du ter­ro­risme. Le FPLP est un parti po­li­tique mar­xiste qui sou­haite un seul État et l’égalité entre les ci­toyens, peu im­porte leurs ori­gines ou re­li­gions. Pour les na­tio­na­listes is­raé­liens, vou­loir une telle chose est être « contre Is­raël ». Le FPLP a d’ailleurs fait élire la pre­mière femme à la mairie d’une grande ville pa­les­ti­nienne (Ra­mallah). Faut-il rap­peler que le peuple pa­les­ti­nien est sous oc­cu­pa­tion mi­li­taire ou blocus et, malgré des an­nées de ré­sis­tance non vio­lente, il y a par­fois des gestes vio­lents lorsque des gens su­bissent une telle op­pres­sion ? Toute or­ga­ni­sa­tion re­fu­sant de se sou­mettre gen­ti­ment à l’occupation, à la co­lo­ni­sa­tion ou au blocus, est consi­dérée comme une or­ga­ni­sa­tion ter­ro­riste. Il en a été ainsi pour Ben Gou­rion, le fon­da­teur d’Israël consi­déré comme un dan­ge­reux ter­ro­riste par le pro­tec­torat an­glais de l’époque. C’était le cas aussi de l’OLP du­rant long­temps, alors qu’aujourd’hui Is­raël, les États-Unis et la plu­part des pays oc­ci­den­taux le consi­dèrent comme l’interlocuteur diplomatique.

La nou­velle orien­ta­tion du groupe ma­jo­ri­taire au CA s’est fait sentir jusque chez nous. En oc­tobre der­nier, la sec­tion Uni­ver­sité Laval de Droits et dé­mo­cratie or­ga­ni­sait la vi­site du groupe DAM, des rap­peurs pa­les­ti­niens, ci­toyens d’Israël, et du pro­fes­seur éta­su­nien Dr. Norman Fin­kel­stein, né de pa­rents juifs ayant sur­vécu à l’holocauste. Le nou­veau CA a sou­dai­ne­ment an­nulé le fi­nan­ce­ment de ces ac­ti­vités. Leur « péché » ? Leur dé­non­cia­tion à haute voix de l’occupation, de la dis­cri­mi­na­tion et des vio­la­tions des droits et du ra­cisme en Is­raël et en Pa­les­tine. Heu­reu­se­ment, leur venue a été rendue pos­sible grâce à des as­so­cia­tions à Québec qui ont réussi, de jus­tesse, à rem­placer le re­trait sou­dain du financement.

Bien au-delà des dé­bats entre membres de CA qui ne par­tagent pas tou­jours, et heu­reu­se­ment, les mêmes opi­nions, nous as­sis­tons ici à une crise qui risque d’éloigner Droits et Dé­mo­cratie de sa mis­sion fon­da­men­tale : la dé­fense des droits de tous les êtes hu­mains, y com­pris ceux des Pa­les­ti­niens et Pa­les­ti­niennes. Comme le rap­pe­lait au jour­na­liste du To­ronto Star le 24 jan­vier der­nier, une membre dis­si­dente et dé­mis­sion­naire du CA, Mme Sima Samar, res­pon­sable de la Com­mis­sion des Droits hu­mains en Af­gha­nistan : La mis­sion de Droits et Dé­mo­cratie est la pro­mo­tion des droits hu­mains et la dé­fense des vic­times des vio­la­tions de ces droits et non pas de ceux qui les com­mettent. Ces­sons d’accepter l’impunité de l’État d’Israël face au droit in­ter­na­tional et la com­plai­sance des gou­ver­ne­ments qué­bé­cois et ca­na­dien en­vers le lobby pro-israélien.

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Les auteurs-signataires de cette lettre ont sé­journé en Pa­les­tine et en Is­raël en 2009 au nom de di­vers or­ga­nismes qué­bé­cois.

-Be­noît Da­mours, en­sei­gnant de phi­lo­so­phie au cégep Lévis-Lauzon

-Chris­tian Martel, Di­rec­teur Na­tional Ré­gion du Québec du Syn­dicat des tra­vailleurs et tra­vailleuses des postes (STTP)

-Denis Bar­rette, avocat, dé­légué de la Ligue des droits et libertés

-Ehab Lo­tayef (Montréal)

-Guillaume Dorval (Lévis)

-Lor­raine Guay, dé­lé­guée FFQ/Marche Mon­diale des Femmes

-Marie Auer-Labonte (Montréal)

-Mi­chaël Les­sard, dé­légué du Col­lectif de Québec pour paix

-My­riam Beau­lieu (Québec)

-Odette Le­fran­çois, dé­lé­guée à la co­or­di­na­tion du re­grou­pe­ment privé FNEEQ-CSN.

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