Au Brésil, l’équitable sur l’avenir

Par Mis en ligne le 17 janvier 2010

RE­POR­TAGE

Des fa­velas à la grande dis­tri­bu­tion, l’économie so­li­daire est en plein boom.

Maria s’affaire sur sa ma­chine à coudre flam­bant neuve. Elle ter­mine un der­nier lot de né­ces­saires pour les ma­ga­sins Renner, une des prin­ci­pales chaînes d’habillement au Brésil. Le salon de Maria, où elle a ins­tallé son ate­lier de cou­ture, est sens dessus des­sous. Des piles de tissus s’entassent par­tout. Les trousses flo­quées de pa­pillons s’alignent sur le sofa. «Au total, j’en ai fait 125, plus 150 sacs», ra­conte fiè­re­ment cette femme de 49 ans.

Nous sommes à Vila Zumbi, une fa­vela des en­vi­rons de Cu­ri­tiba, ca­pi­tale du Pa­raná (Etat du sud du Brésil). De­puis dix jours, Maria et les autres membres de l’Association des en­tre­pre­neurs Zumbi dos Pal­mares (AEZP), spé­cia­lisée dans les ac­ces­soires et les ar­ticles de dé­co­ra­tion en tissu, tra­vaillent à la com­mande des ma­ga­sins Renner : deux mo­dèles de sacs et au­tant de né­ces­saires, dis­po­nibles de­puis cette se­maine dans 110 points de vente sur le ter­ri­toire na­tional. Les 45 «as­so­ciés» de l’AEZP sont pour la plu­part des gens du quar­tier. Comme Maria, an­cienne em­ployée de maison, ils étaient condamnés, faute de qua­li­fi­ca­tion, à des em­plois mal ré­mu­nérés, sinon au chô­mage. Aujourd’hui, les femmes sont cou­tu­rières et les hommes sé­ri­graphes. Ils ont été formés par l’association.

«L’AEZP a vu le jour il y a cinq ans, parce qu’on ne sa­vait pas où vendre ce qu’on pro­duit,ra­conte sa fon­da­trice, Diva Pa­ga­nardi. On s’est dit qu’ensemble, tout se­rait plus fa­cile.» Il y a en­core deux ans, néan­moins, l’association ne ven­dait pas grand-chose. «Aujourd’hui, la de­mande est telle que nous sommes à la re­cherche de nou­veaux ar­ti­sans», se ré­jouit Pa­ga­nardi. Les ventes ont bondi grâce à So­li­da­rium, une en­tre­prise de com­merce équi­table par le biais de la­quelle l’AEZP a trouvé des dé­bou­chés im­por­tants : les ma­ga­sins Renner, mais aussi la chaîne amé­ri­caine de grande dis­tri­bu­tion Wal-Mart et celle d’ameublement franco-brésilienne Tok&Stok. Les com­mandes sont consé­quentes : 4 500 pièces par mois pour Renner ; 3 000 pour Wal-Mart ; 350 pour Tok&Stok. L’AEZP en fournit en­viron 20%. Le reste est pro­duit par les 34 autres as­so­cia­tions ou co­opé­ra­tives d’artisans avec les­quelles traite Solidarium.

Prix juste. L’entreprise a été fondée en 2006 par des jeunes de Cu­ri­tiba. «Nous vou­lons faire du profit tout en contri­buant à l’inclusion so­ciale», ex­plique son jeune di­rec­teur, Tiago Dalvi, 23 ans. De­puis l’arrivée au pou­voir du leader de gauche Lula, en 2003, la pau­vreté a net­te­ment re­culé — no­tam­ment grâce aux aides ver­sées par l’Etat -, mais elle touche en­core des di­zaines de mil­lions de Bré­si­liens. Dans ce pays marqué par de pro­fondes in­éga­lités so­ciales, le com­merce équi­table, com­mu­né­ment admis comme un échange entre les pays du Nord et ceux du Sud, n’a pas be­soin de tra­verser les fron­tières et fait appel à la so­li­da­rité des couches ai­sées. «Au Brésil, ce type de com­merce est en­core très li­mité, re­prend Tiago Dalvi.Nous, nous vou­lons aider le plus grand nombre d’artisans à écouler leur pro­duc­tion dans la grande dis­tri­bu­tion, à la­quelle ils n’ont gé­né­ra­le­ment pas accès.» Beau­coup dé­pendent d’intermédiaires mal­hon­nêtes qui achètent à prix très bas et re­vendent beau­coup plus cher. So­li­da­rium tente, au contraire, de trouver un prix juste. «Le pro­duc­teur gagne bien plus que nous, pré­cise Dalvi. Son re­venu net re­pré­sente 28 à 35% du prix final payé par le consom­ma­teur — la moyenne est de 21% dans le com­merce équi­table — contre en­viron 5% pour So­li­da­rium. Nous pré­fé­rons ga­gner peu sur chaque unité, mais en vendre beau­coup.» Le tout dans le res­pect de l’environnement. Les sacs et trousses de Renner, par exemple, sont en plas­tique et en vi­nyle issus du re­cy­clage de bou­teilles et d’affiches pu­bli­ci­taires par les ra­mas­seurs d’ordures de Cu­ri­tiba. So­li­da­rium est cha­peautée par Aliança Em­preen­de­dora, une or­ga­ni­sa­tion d’intérêt pu­blic fondée par le même groupe de jeunes. Son ob­jectif : le sou­tien à la pe­tite en­tre­prise et à l’économie so­li­daire, base du com­merce équitable.

Gou­lots. Le gou­ver­ne­ment es­time à quelque 50 000 le nombre d’associations, co­opé­ra­tives et autres grou­pe­ments qui se ré­clament de ce type d’économie au Brésil. Les 22 000 re­censés jusqu’ici dé­gagent un chiffre d’affaires de plus de 2,35 mil­liards d’euros et oc­cupent deux mil­lions de per­sonnes. «Au dé­part, les gens se re­pliaient sur cette forme d’organisation pour faire face au chô­mage, ex­plique Fabio San­chez, en charge de l’économie so­li­daire au gou­ver­ne­ment. Aujourd’hui, ils le font sur­tout par choix.» Son se­cré­ta­riat, créé par Lula, a mis en place des po­li­tiques de sou­tien, mais les be­soins sont tels que toute contri­bu­tion est bienvenue.

L’Aliança agit sur les gou­lots d’étranglement du sec­teur : la com­mer­cia­li­sa­tion, mais aussi l’accès au crédit, dif­fi­cile pour un pu­blic pauvre qui n’a pas de ga­rantie à of­frir, et la for­ma­tion à la ges­tion d’entreprise. «Nous ap­pre­nons éga­le­ment aux ar­ti­sans à dé­ter­miner les prix et à né­go­cier, pour­suit Dalvi. Car l’objectif ul­time est de leur per­mettre de vendre di­rec­te­ment leur pro­duc­tion, sans passer par nous.» Selon lui, le re­venu moyen des ar­ti­sans par­te­naires de l’Aliança a triplé. Dans le cas de ceux de l’AEZP, il au­rait même dé­cuplé, pas­sant à en­viron 500 réaux (196 euros). Maria en a em­poché près de 3 000 cette année. C’est moins que l’an der­nier, car la crise est passée par là et les com­mandes ont été ré­duites (les ar­ti­sans sont payés à la pro­duc­tion), mais c’est un sacré coup de pouce pour elle, qui vi­vait jusqu’ici de la maigre pen­sion de son dé­funt mari. «Ma si­tua­tion s’est amé­liorée du tout au tout, té­moigne Maria. Dé­sor­mais, j’ai de bonnes choses à manger. J’ai même pu payer une fête d’anniversaire à mon petit-fils.»

In­dé­pen­dance. L’AEZP a dopé sa pro­duc­tion grâce au mi­cro­crédit fourni par l’Aliança, qui a permis l’acquisition de nou­veaux équi­pe­ments. Chaque cou­tu­rière a dé­sor­mais sa propre ma­chine à coudre. «Du coup, je peux tra­vailler chez moi, sans avoir à quitter mes en­fants»,se fé­li­cite Si­mone, 24 ans. Comme tant d’adolescentes pauvres, Si­mone a dû quitter l’école très tôt, pour cause de gros­sesse pré­coce, à 13 ans. Il y a deux ans, elle a dé­cidé de tra­vailler. Elle aime ça : «Je me sens utile», dit la jeune femme. Les bons mois, elle gagne l’équivalent de 240 euros. De quoi conforter le gou­ver­ne­ment de Lula, qui voit dans le com­merce équi­table un moyen de pro­longer ses po­li­tiques de lutte contre la pauvreté.

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