Le « retour » de Marx

Par Mis en ligne le 08 janvier 2010

Le coût de la pro­duc­tion des biens ma­té­riels, des mar­chan­dises, c’est-à-dire le ni­veau d’exploitation du tra­vail, reste l’élément cen­tral dans le fonc­tion­ne­ment et les dif­fi­cultés du sys­tème capitaliste.

« Karl Marx is back », c’est le titre d’un bref ar­ticle de Pa­trick Artus paru dans une feuille fi­nan­cière, Flash CDC Ixis Ca­pital Mar­kets, et re­pro­duit dans Pro­blèmes éco­no­miques n° 2756 du 10 avril 2002.

En quelques mots, cet ar­ticle, des­tiné aux ca­pi­ta­listes, sur­tout ceux qui se pré­oc­cupent di­rec­te­ment de la ren­ta­bi­lité de leur ca­pital, montre que le coût de la pro­duc­tion des biens ma­té­riels, des mar­chan­dises, c’est-à-dire le ni­veau d’exploitation du tra­vail, reste l’élément cen­tral dans le fonc­tion­ne­ment et les dif­fi­cultés du sys­tème capitaliste.

Les dis­cus­sions sur l’ensemble de ces ques­tions sont sou­vent obs­cur­cies et in­uti­le­ment com­pli­quées tant dans les sphères fi­nan­cières du sys­tème que dans les cercles de la gauche et de l’ultra-gauche par des consi­dé­ra­tions ou bien élu­dant les ques­tions de base ou bien s’embarquant dans des dé­bats théo­riques plus basés sur l’exégèse des textes sa­crés du mar­xisme que sur ce qu’on peut sa­voir des réa­lités de l’économie ca­pi­ta­liste actuelle.

Pour sim­pli­fier :

en pé­riode de « pros­pé­rité » (par exemple les « trente glo­rieuses » en gros de la pé­riode 1945 – 1975) les en­tre­prises ca­pi­ta­listes ont ac­cu­mulé une masse énorme de capital ;

ce ca­pital doit, pour tout ca­pi­ta­liste, être ren­table c’est-à-dire être placé de ma­nière à rap­porter un in­térêt maximum. Quelle qu’en soit l’origine (di­recte, par l’exploitation du tra­vail dans le sec­teur pro­ductif de mar­chan­dises, ou in­di­recte, par ce qui vient des sec­teurs non-productifs de mar­chan­dises mais œuvrant avec une partie de ce qui est ex­trait dans l’exploitation du tra­vail dans le sec­teur pro­ductif), les pro­fits ex­traits de l’ensemble de ces ac­ti­vités éco­no­miques doivent s’accroître au même rythme que le ca­pital. En d’autres termes, plus il y a de ca­pital, plus il est né­ces­saire de tirer du profit de l’ensemble ca­pi­ta­liste mon­dial, sinon le ca­pital ac­cu­mulé di­minue en valeur ;

pour que l’augmentation des pro­fits se fasse dans la même pro­por­tion que l’augmentation de la masse de ca­pital, il faut que, glo­ba­le­ment, l’exploitation du tra­vail gé­nère un sup­plé­ment de plus-value (la part ex­tor­quée par le ca­pital sur la va­leur pro­duite par le tra­vailleur). Ce sup­plé­ment de plus-value ne peut être ex­torqué que par un ac­crois­se­ment de la pro­duc­ti­vité du travail ;

quelle que soit la cause de l’accroissement de la pro­duc­ti­vité du tra­vail (di­vers fac­teurs peuvent in­ter­venir no­tam­ment de nou­velles tech­niques de pro­duc­tion), un élé­ment es­sen­tiel de cette pro­duc­ti­vité (c’est-à-dire des coûts de pro­duc­tion) reste les sa­laires : leur taux (mon­tant ac­tuel et aug­men­ta­tion éven­tuelle) doit ou rester équi­va­lent ou di­mi­nuer ou, s’il aug­mente, que ce soit moins que le taux d’augmentation de pro­duc­ti­vité (cette aug­men­ta­tion pou­vant n’être due qu’à un blo­cage ou à une di­mi­nu­tion de la masse des salaires) ;

la pres­sion sur les sa­laires peut se faire par de mul­tiples ca­naux, dont un des plus im­por­tants est un taux de chô­mage élevé (ac­crois­se­ment de l’armée de ré­serve des tra­vailleurs). Chacun pourra voir dans la pé­riode ac­tuelle maints exemples de ces ca­naux vi­sant à ré­duire le coût du tra­vail et, aussi, ana­lyser sous cet angle ce que l’on nous promet (par exemple aussi pour re­prendre d’une main ce qu’on a dû concéder de l’autre aux travailleurs) ;

si le ca­pital ne par­vient pas à ob­tenir, d’une ma­nière ou d’une autre, que le taux des sa­laires reste in­fé­rieur au taux d’augmentation de la pro­duc­ti­vité, sa ren­ta­bi­lité di­minue. Si le phé­no­mène, à l’échelle mon­diale, sub­siste, alors que tous les ef­forts sont pour­suivis en ce sens, on se trouve de­vant ce que l’on ap­pelle la « baisse du taux de profit ». C’est la crise, avec des ten­ta­tives plus sé­rieuses et éven­tuel­le­ment plus graves de des­truc­tion de ca­pital par tous moyens (y com­pris la guerre) pour que la ren­ta­bi­lité se ré­ta­blisse, en sup­po­sant que le taux d’exploitation du tra­vail, sa pro­duc­ti­vité ne di­minue pas en même temps. Cette baisse est « ten­dan­cielle », c’est-à-dire que le cours des choses tend, dans l’histoire, à tou­jours la faire pré­va­loir, les pé­riodes de vic­toire du ca­pital n’étant que transitoires ;

la lutte de classe, évi­dem­ment, qui tend à main­tenir et/ou à aug­menter les sa­laires, et/ou à ré­sister à tous les moyens mis en œuvre pour mo­di­fier les condi­tions d’exploitation, joue un rôle es­sen­tiel dans tout ce pro­cessus : c’est fi­na­le­ment de cette lutte que dé­pendent les pos­si­bi­lités pour le ca­pital de faire face, les ré­sis­tances pou­vant s’exercer soit di­rec­te­ment (contre les pres­sions pour ac­croître la pro­duc­ti­vité en bais­sant les sa­laires et/ou en met­tant en œuvre des in­no­va­tions tech­niques), soit in­di­rec­te­ment (contre toutes les formes pos­sibles de des­truc­tion de capital) ;

l’ensemble re­lève d’ailleurs de la qua­dra­ture du cercle car le succès du ca­pital dans la sphère de l’exploitation du tra­vail si­gnifie plus de ca­pital, qui ne peut être « ré­mu­néré » va­la­ble­ment que par un nouvel ac­crois­se­ment de la pro­duc­ti­vité, dont le taux doit im­pé­ra­ti­ve­ment rester au-dessous du taux de crois­sance des sa­laires, ce qui si­gnifie une ex­ploi­ta­tion du tra­vail accrue.

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D’après l’article, la pro­fi­ta­bi­lité aux Etats-Unis s’est ac­crue de 1992 à 1997 puis a di­minué de 1997 à 2000, de sorte qu’en 2000, ré­ces­sion ai­dant, on re­trouve le ni­veau de pro­fi­ta­bi­lité de 1994. A partir d’une cer­taine étape du pro­cessus d’accumulation du ca­pital, il y a baisse de la ren­ta­bi­lité du ca­pital et de la pro­fi­ta­bi­lité. La seule ma­nière pour le ca­pital d’éviter cette évo­lu­tion est de freiner le coût sa­la­rial. C’est pré­ci­sé­ment ce que l’on constate ac­tuel­le­ment, pas seule­ment aux Etats-Unis. Ce que l’on ap­pelle dans cer­tains cercles « mon­dia­li­sa­tion » ou « glo­ba­li­sa­tion » est plus dans cette at­taque gé­né­rale, par tous ca­naux, sur la condi­tion ou­vrière. Il n’y a même plus les pal­lia­tifs qui pou­vaient plus ou moins mas­quer cette at­taque ; il de­vient de plus en plus clair, pour tous les ex­ploités, qu’il n’y a plus de pos­si­bi­lités (po­li­tiques et/ou syn­di­cales) d’aménagement mais seule­ment que deux classes sont face à face :le tra­vail et le ca­pital, et que seule la lutte di­recte — et glo­bale — peut avoir un sens.

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