La guerre contre le terrorisme est destinée à faire peur aux gens, pas à les protéger (The Guardian)

Par Mis en ligne le 08 janvier 2010

Ainsi donc, il n’y avait au­cune bombe à re­tar­de­ment qui fai­sait tic-tac. Au­cune né­ces­sité d’infliger des tor­tures pour sou­tirer des in­for­ma­tions qui au­raient permis de sauver in ex­tremis la ci­vi­li­sa­tion tout en­tière. Au­cune né­ces­sité de pro­céder à des écoutes té­lé­pho­niques, de construire des pri­sons spé­ciales ou de violer le droit in­ter­na­tional. Aucun in­no­cent à faire en­lever chez lui et à ex­pé­dier vers l’autre côté de la pla­nète et à sou­mettre à la tor­ture de la noyade. Il s’avère que les drones, les bombes d’une demi-tonne, les in­va­sions et les oc­cu­pa­tions n’étaient pas nécessaires.

En fait, lorsque le mo­ment est ar­rivé, pour éviter une atro­cité ter­ro­riste les au­to­rités amé­ri­caines n’ont même pas eu be­soin d’aller cher­cher l’information. Le père du ter­ro­riste s’est pré­senté lui-même à l’ambassade des Etats-Unis au Ni­geria pour les avertir que son fils, Umar Fa­rouk Ab­dul­mu­tallab, avait dis­paru et qu’il pou­vait se trouver en com­pa­gnie de ter­ro­ristes yéménites.

En­tre­temps, l’Agence de Sé­cu­rité Na­tio­nale US sa­vait qu’Al Qaeda au Yémen pré­pa­rait un Ni­gé­rian non iden­tifié pour une at­taque contre les Etats-Unis. Et pour cou­ronner le tout, voilà Ab­dul­mu­tallab lui-même, un Ni­gé­rian de 23 ans à des­ti­na­tion de Dé­troit qui achète son billet en es­pèces, n’enregistre pas de ba­gages et ne fournit au­cune adresse de contact. Pen­dant sept ans le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain a ma­ni­pulé l’opinion pu­blique avec ses ni­veaux d’alertes ter­ro­ristes mul­ti­co­lores. Mais lorsque tous les voyants étaient au rouge, il n’a rien fait.

Qua­li­fier cette ten­ta­tive « d’échec sys­té­mique », comme Ba­rack Obama vient de le faire, est à la fois vrai et in­cor­rect. Car une telle qua­li­fi­ca­tion ne fait que ra­mener toute l’étendue de l’amoralité, de la mal­veillance po­li­tique et de l’inconscience stra­té­gique constante qui ca­rac­té­rise la ré­ac­tion amé­ri­caine aux at­ten­tats du 11/9 à une simple er­reur de gestion.

« Le ter­ro­risme est avant tout la peur du pro­chain at­tentat, » ex­plique Arjun Ap­pa­durai dans “Fear of small num­bers”. Pen­dant les an­nées Bush, le ter­ro­risme était cou­ram­ment em­ployé à des fins de contrôle so­cial, de mo­bi­li­sa­tions mi­li­taires et élec­to­rales. Dans le même temps, les moyens ad­mi­nis­tra­tifs qui au­raient pu per­mettre d’empêcher la pro­chaine at­taque fai­saient cruel­le­ment dé­faut. En un mot comme en cent, la stra­tégie anti-terroriste de Bush n’était pas des­tinée à pro­téger les gens mais à les effrayer.

Afin de gal­va­niser la na­tion en pré­vi­sion d’une guerre à l’étranger et d’endormir la po­pu­la­tion en pré­vi­sion d’une ré­pres­sion à do­mi­cile, l’administration pré­cé­dente a monté une me­nace ter­ro­riste qui était de­venue om­ni­pré­sente dans le temps, apo­ca­lyp­tique par son am­pleur et im­mi­nente par na­ture. Ce n’est qu’à partir de là qu’ils ont pu op­poser les droits de l’homme et la sé­cu­rité, comme s’ils étaient non seule­ment contra­dic­toires mais mu­tuel­le­ment incompatibles.

Al Qaeda ne s’est pas fait prier. Dans un tel état de crise per­ma­nente, ce sont les ter­ro­ristes et les ré­ac­tion­naires qui pros­pèrent. Les ter­ro­ristes ar­rivent à créer un climat de peur ; les gou­ver­ne­ments réus­sissent à ex­ploiter cette peur et étendre leurs pouvoirs.

« Je suis ab­so­lu­ment convaincu que la me­nace à la­quelle nous sommes ac­tuel­le­ment confrontée, celle d’un ter­ro­riste au mi­lieu d’une ville avec une arme nu­cléaire, est très réel et que nous de­vons em­ployer des me­sures ex­cep­tion­nelles pour la gérer, » a dit l’ancien vice-président Dick Cheney.

Le pro­blème c’est que, même selon leurs propres cri­tères dou­teux, au­cune de ces « me­sures ex­cep­tion­nelles » n’a ja­mais marché. Au­cune nou­velle loi n’était né­ces­saire pour em­pê­cher le 11/9. Si les ser­vices d’immigration, le FBI et la CIA avaient fait cor­rec­te­ment leur tra­vail, les at­taques au­raient pu être évitées.

Néan­moins, au len­de­main du 11/9, le gou­ver­ne­ment US s’est lancé dans la « dé­ten­tion pré­ven­tive » d’environ 5000 hommes sur foi de leur lieu de nais­sance et a pro­cédé en­suite à 19000 « in­ter­views vo­lon­taires ». Au cours de l’année sui­vante, plus de 170.000 hommes de 24 pays à ma­jo­rité mu­sul­mane et de la Corée du Nord ont eu leurs em­preintes di­gi­tales re­le­vées et ont été in­ter­rogés dans le cadre d’un pro­gramme « d’enregistrement spé­cial ». Il n’en est sorti pas une seule condam­na­tion pour terrorisme.

Mais le pli était pris pour les an­nées à venir : écoutes té­lé­pho­niques, en­lè­ve­ments ex­tra­or­di­naires, tor­tures, opé­ra­tions clan­des­tines. Ceux qui d’habitude cri­tiquent le gou­ver­ne­ment se sont mis à exiger plus de pou­voirs pour le gou­ver­ne­ment, même lorsque les ré­sul­tats étaient pour ainsi dire nuls. Lorsqu’on les confron­tait à ce ré­sultat la­men­table, leur seule ré­ponse était la me­nace de la pro­chaine at­taque. « La pro­chaine fois, la preuve pour­rait sur­venir sous la forme d’un cham­pi­gnon nu­cléaire » a dé­claré Condo­leezza Rice, qui a ajouté : « Eux, il leur suffit de réussir une seule fois. Nous, nous sommes obligés de réussir à chaque fois. » Cette der­nière se­maine, même une réus­site « de temps en temps » au­rait été déjà pas mal.

Il n’y a pas grand-chose à dé­fendre ici. La res­pon­sa­bi­lité pour Ab­dul­mu­tallab re­vient à Obama. Il a été au pou­voir de­puis plus long­temps que Bush lorsque ce der­nier a reçu le rap­port du FBI in­ti­tulé « Ben Laden est dé­ter­miné à at­ta­quer les Etats-Unis sur leur ter­ri­toire ». L’administration Bush était peut-être plus alar­miste et agres­sive, mais malgré ses tons ras­su­rants, Obama n’a pas touché à l’appareil de ré­pres­sion que Bush a mis en place. Obama s’est ex­primé en fa­veur de procès de­vant des com­mis­sions mi­li­taires pour les pri­son­niers de Guan­ta­namo tandis que son chef de la CIA a ex­primé sa vo­lonté de main­tenir les en­lè­ve­ments ex­tra­or­di­naires. Pen­dant ce temps, les photos des tor­tures et les do­cu­ments dé­cri­vant ces « in­ter­ro­ga­toires poussés » res­tent sous scellés.

« Leon Pa­netta a été en­rôlé de force par ceux qui ont mené la croi­sade en fa­veur de la mise en place du pro­gramme d’interrogatoires, » a dé­claré un an­cien of­fi­cier de la CIA au Wa­shington Post. Pré­senter la guerre en Af­gha­nistan comme la ligne de front de la guerre contre le ter­ro­risme est un bon exemple de dé­lire. Al Qaeda est dé­sor­mais plus pré­sent au Pa­kistan, un pays allié des Etats-Unis, qu’en Af­gha­nistan et la der­nière me­nace est venue du Yémen. Le ter­ro­risme est une stra­tégie, pas un lieu – les bom­bar­de­ments mas­sifs et les oc­cu­pa­tions ou conquêtes échoue­ront, inévitablement.

Etant donné la na­ture du ter­ro­risme, on peut pré­dire avec une ma­cabre cer­ti­tude qu’une autre at­taque aura lieu. Avant le 11/9, il y a eu l’attentat d’Oklahoma City et avant cela un autre at­tentat au World Trade Center. Dans un pays où le fait de tirer sur des in­no­cents dans une école, uni­ver­sité, église ou café est un acte re­la­ti­ve­ment cou­rant, il va sans dire qu’un seul in­di­vidu per­turbé et armé, avec ou sans ob­jectif précis, peut réa­liser un bon petit car­nage. Si plu­sieurs forment une équipe et ont des moyens, les dé­gâts peuvent être énormes. Tout ce que les au­to­rités peuvent rai­son­na­ble­ment es­pérer, c’est de li­miter les risques.

Les Etats-Unis ont fait le contraire. Grâce à la guerre et la tor­ture, ils ont fait gon­fler le nombre de per­sonnes qui ai­me­raient leur faire du mal. On a beau­coup parlé de la ra­di­ca­li­sa­tion d’Abdulmutallab lors de son sé­jour à Londres. Mais il a bien fallu le ra­di­ca­liser avec quelque chose. A Abou Gh­raib, Ha­ditha, Fal­lujah et ailleurs, les Etats-Unis ont fourni de nom­breuses raisons.

Pen­dant ce temps, il ap­pa­rait que dans les ser­vices de ren­sei­gne­ment qui sont censés com­battre le ter­ro­risme, lorsqu’un ter­ro­riste po­ten­tiel at­tire l’attention, il est re­péré par tous les ra­dars. Et pour­tant, étran­ge­ment, trop sou­vent, il ar­rive à passer inaperçu.

Alors au lieu de ré­duire le risque, les po­li­ti­ciens l’invoque. « S’il y a 1 % de chances que des scien­ti­fiques Pa­kis­ta­nais aident Al Qaeda à construire une arme nu­cléaire, » a dé­claré Cheney un jour, « nous de­vons agir comme s’il s’agissait d’une cer­ti­tude. Ce n’est pas une ques­tion d’analyse, mais de ri­poste. » Mais c’est jus­te­ment parce que leurs ana­lyses sont tel­le­ment fausses que leurs ri­postes sont si in­adap­tées. Si les choses ne s’améliorent pas, il y a un gros risque que la cam­pagne US contre le ter­ro­risme se ré­pète : d’abord comme une farce, en­suite comme une tragédie.

Gary Younge

http://www.guardian.co.uk/global/20

Tra­duc­tion le Grand Soir

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