À Copenhague, c’est de nous-mêmes dont il est question

Par Mis en ligne le 20 décembre 2009

Les dis­cus­sions à Co­pen­hague ne tournent pas qu’autour du chan­ge­ment cli­ma­tique ; il s’agit avant tout de sa­voir quel genre de per­sonnes nous vou­lons être.

cet ar­ticle a été ini­tia­le­ment pu­blié sur monbiot.com et dans le guar­dian)

Il est temps de nous re­tourner et de nous re­garder en face. Ici, dans les cou­loirs en plas­tique et les ca­bines bon­dées, entre les textes im­pé­né­trables et les pro­cé­dures qui s’étiolent, l’humanité dé­cide de ce qu’elle est et de ce qu’elle de­viendra. Elle doit choisir entre conti­nuer à vivre comme elle l’a fait, jusqu’à ce que sa maison ne soit plus qu’un ter­rain vague, et s’arrêter et trouver sa nou­velle dé­fi­ni­tion. Il ne s’agit pas sim­ple­ment de chan­ge­ment cli­ma­tique. C’est de nous qu’il s’agit.

La réunion de Co­pen­hague nous met face à notre tra­gédie pri­mi­tive. Nous sommes le grand singe uni­versel, doué de l’ingéniosité et de l’agressivité né­ces­saires pour abattre des proies beau­coup plus grandes que nous, pour conquérir de nou­velles terres et pour rugir de défi face aux contraintes na­tu­relles. Nous nous trou­vons main­te­nant en­cer­clés par les consé­quences de notre na­ture, vi­vant gen­ti­ment sur cette pla­nète sur­peu­plée, par crainte de faire mal aux autres ou de les pro­vo­quer. Nous avons des cœurs de lions et nous vi­vons des vies d’employés de bureau.

L’hypothèse de ce sommet est que l’âge de l’héroïsme est bel et bien fini. Nous sommes en­trés dans l’ère de l’accommodation/adaptation. Nous ne pour­rons plus ja­mais vivre sans mo­dé­ra­tion. Nous ne pour­rons plus ja­mais vivre en ba­lan­çant nos poings sans nous de­mander sur la gueule de qui ils vont at­terrir. Tout ce que nous fai­sons, nous de­vons main­te­nant le faire en te­nant compte de la vie des autres, en étant pru­dents, pré­cau­tion­neux, mé­ti­cu­leux. Nous ne pour­rons plus ja­mais vivre dans l’instant, comme s’il n’y avait pas de lendemain.

Cette ren­contre a pour thème les sub­stances chi­miques : les gaz à effet de serre qui isole l’atmosphère. Mais il s’agit aussi d’une ba­taille entre deux vi­sions du monde. Les hommes en co­lère qui cherchent à faire dé­railler cet ac­cord, et em­pê­cher que soit posée une li­mite à leur am­bi­tion per­son­nelle, ont com­pris cela bien mieux que nous. Un mou­ve­ment nou­veau, plus vi­sible en Amé­rique du Nord et en Aus­tralie mais aujourd’hui pré­sent par­tout dans le monde, ré­clame le droit de fouler aux pieds la vie d’autrui comme s’il s’agissait là d’un droit hu­main. Il ne sera ni li­mité par des im­pôts, ou par des lois sur les armes, des rè­gle­ments, pas plus que par des me­sures sa­ni­taires ou de sé­cu­rité, ni par une quel­conque contrainte, en­core moins si elle est en­vi­ron­ne­men­tale. Il sait que les com­bus­tibles fos­siles ont rendu pos­sible l’expansion de ce grand singe uni­versel bien au-delà de ses rêves du Pa­léo­li­thique. Pen­dant un mo­ment, un mer­veilleux moment-frontière [1], ils nous ont permis de vivre dans une in­sou­ciance toute béate.

Les hommes en co­lère savent que cet âge d’or s’en est allé, mais ils n’arrivent pas à trouver les mots pour les contraintes qu’ils haïssent. S’accrochant à leurs exem­plaires de La Ré­volte d’Atlas [2], ils mal­mènent tous ceux qui vou­draient les brider en les ac­cu­sant de com­mu­nisme, de fas­cisme, de re­li­gio­sité, de mi­san­thropie, tout en sa­chant au fond d’eux-mêmes que ces res­tric­tions sont dic­tées par quelque chose d’encore plus ré­pu­gnant pour ces hommes ef­frénés : la dé­cence que nous de­vons aux autres êtres hu­mains. J’ai peur de ce chœur de brutes, mais je le com­prends aussi. Je mène une vie plutôt pai­sible, mais mes rêves sont hantés par des au­rochs géants. Tous ceux d’entre nous dont le sang court en­core dans les veines sommes obligés de su­blimer, de fan­tasmer. Nous trou­vons dans nos rê­ve­ries et les jeux vidéo la vie que les li­mites éco­lo­giques et les in­té­rêts des autres nous in­ter­disent de vivre.

L’humanité n’est plus di­visée entre conser­va­teurs et li­bé­raux, ré­ac­tion­naires et pro­gres­sistes, bien que la vieille po­li­tique nous in­forme sur ces deux bords. Aujourd’hui, la ligne de front se situe entre les chantres de l’expansionnisme et ceux de la mo­dé­ra­tion ; ceux qui croient qu’il ne de­vrait y avoir aucun obs­tacle, et ceux qui croient que nous de­vons vivre avec des li­mites. Les ba­tailles mal­saines aux­quelles nous avons jusqu’à pré­sent as­sisté, entre verts et né­ga­tion­nistes du chan­ge­ment cli­ma­tique, mi­li­tants de la sé­cu­rité rou­tière et dingues de vi­tesse, groupes de base au­then­tiques et as­tro­tur­fers [3] par­rainés par des en­tre­prises, ne sont qu’un début. Cette guerre va s’enlaidir en­core à me­sure que les gens re­pous­se­ront les res­tric­tions qu’impose la décence.

Nous y voilà donc, au pays des héros Beo­wulf, perdus dans le brouillard des sigles et des eu­phé­mismes, des pa­ren­thèses et des exemp­tions que re­quiert la di­plo­matie mor­ti­fère pour sa­tis­faire les de­mandes de tous. Ici, il n’y a pas de place pour l’héroïsme, toutes les pas­sions et les forces se heurtent aux be­soins des autres. Les choses sont telles qu’elles de­vraient être, même si chacun de nos neu­rones se ré­volte contre cette réalité.

Bien que les dé­lé­gués aient pris conscience de l’ampleur de leur res­pon­sa­bi­lité, je per­siste à croire qu’ils vont nous vendre. Tout le monde veut vivre sa der­nière aven­ture. Presque per­sonne parmi les par­ties of­fi­cielles ne peut ac­cepter ce qu’impliquerait de vivre selon nos moyens, de vivre en pen­sant à de­main. Ils se disent qu’il y aura tou­jours une autre fron­tière, un autre moyen d’échapper à nos contraintes et de se dé­bar­rasser de nos in­sa­tis­fac­tions ailleurs et sur d’autres. Ce qui plane au-dessus de tout ce qui est ici en dis­cus­sion n’ose pas dire son nom, tou­jours pré­sent mais ja­mais men­tionné. La crois­sance éco­no­mique est la for­mule ma­gique qui permet à nos conflits de rester en suspens.

En si­tua­tion de crois­sance éco­no­mique, il n’y a pas be­soin de jus­tice so­ciale, car l’amélioration des condi­tions de vie se fait sans re­dis­tri­bu­tion. Tout pen­dant qu’il y a de la crois­sance éco­no­mique, les gens n’ont pas à af­fronter leurs élites. En si­tua­tion de crois­sance éco­no­mique, nous pou­vons conti­nuer à acheter notre vie sans trop de soucis. Mais, comme les ban­quiers, nous évi­tons les en­nuis d’aujourd’hui en mul­ti­pliant ceux de de­main. Grâce à la crois­sance éco­no­mique, nous em­prun­tons du temps à des taux d’intérêts punitifs.

Il est as­suré que toute ré­duc­tion fixée par un ac­cord à Co­pen­hague se verra fi­na­le­ment dé­passée. Même si nous par­ve­nons à pré­venir la rup­ture cli­ma­tique, la crois­sance si­gnifie que ce n’est qu’une ques­tion de temps avant que nous bu­tions sur une nou­velle contrainte, qui exi­gera une nou­velle ré­ponse mon­diale : que ce soit le pé­trole, l’eau, les phos­phates ou les sols. Nous al­lons aller va­cillants d’une crise à une crise exis­ten­tielle si nous n’abordons pas la cause sous-jacente : la crois­sance per­pé­tuelle ne peut s’accommoder d’une pla­nète finie.

Malgré leur sin­cère désir d’autolimitation, les né­go­cia­teurs de la ville en plas­tique ne sont pas sé­rieux, pas même sur le chan­ge­ment cli­ma­tique. Et là en­core, se joue autre chose qui ne dit pas son nom : la ques­tion de l’approvisionnement. La plu­part des États-nations qui se dis­putent à Co­pen­hague mènent deux po­li­tiques concer­nant les com­bus­tibles fos­siles. La pre­mière consiste à mi­ni­miser la de­mande, en nous en­cou­ra­geant à ré­duire notre consom­ma­tion. L’autre consiste à maxi­miser l’approvisionnement, en en­cou­ra­geant les en­tre­prises à ex­traire tout ce qu’elles peuvent du sous-sol.

Nous sa­vons, grâce aux ar­ticles pu­bliés dans Na­ture en avril, que nous pou­vons uti­liser au maximum 60% des ré­serves ac­tuelles de charbon, de pé­trole et de gaz, pour que la tem­pé­ra­ture glo­bale moyenne n’augmente pas de plus de deux de­grés [4]. Nous pou­vons en brûler en­core moins si, comme de nom­breux pays pauvres le ré­clament main­te­nant, nous cher­chons à éviter que la tem­pé­ra­ture ne s’élève de plus de 1.5°C. Nous sa­vons que l’extraction et le sto­ckage ne re­jet­te­ront qu’une pe­tite pro­por­tion du car­bone pré­sent dans ces com­bus­tibles. D’où deux conclu­sions évi­dentes : les gou­ver­ne­ments doivent dé­cider quelles ré­serves exis­tantes de com­bus­tibles fos­siles on doit laisser dans le sol, et ils doivent in­tro­duire un mo­ra­toire mon­dial sur la pros­pec­tion de nou­veaux gi­se­ments. Au­cune de ces pro­po­si­tions n’a été men­tionnée du­rant la discussion.

Mais il faut bien quelque part que cette pre­mière grande ba­taille mon­diale entre les ex­pan­sion­nistes et les dé­crois­sants soit ga­gnée ; par la suite, les ba­tailles qui en dé­coulent – aug­men­ta­tion de la consom­ma­tion, pou­voir des en­tre­prises, crois­sance éco­no­mique – de­vront être li­vrées. Si les gou­ver­ne­ments ne montrent pas de vo­lonté concer­nant le chan­ge­ment cli­ma­tique, les ex­pan­sion­nistes se sai­si­ront de la fai­blesse des dé­crois­sants. Ils s’attaqueront aux autres me­sures qui pro­tègent les gens les uns des autres, ou qui em­pêchent la des­truc­tion des éco­sys­tèmes de la pla­nète, en uti­li­sant les mêmes tac­tiques de dé­né­ga­tion, de dis­si­mu­la­tion et de re­cours à l’intérêt per­sonnel. Il n’existe pas de fin à cette ba­taille, car il n’est pas de ligne que ces gens ne fran­chi­ront pas. Ils ne savent que trop bien que cette ba­taille a pour objet une re­dé­fi­ni­tion de l’humanité, et ils veulent que notre es­pèce soit en­core plus ra­pace qu’elle ne l’est déjà.

(tra­duc­tion Mor­gane Iserte, ré­vi­sion Ni­colas Hae­ringer, dans le cadre du projet www.m-e-dium.net)

Notes

[1] NdT : en ré­fé­rence à la Fron­tière (the Fron­tier), ligne mar­quant la zone li­mite de l’implantation des po­pu­la­tions d’origine eu­ro­péenne dans le contexte de la conquête de l’Ouest aux Etats-Unis.

[2] NdT : La Ré­volte d’Atlas, ou Atlas Shrugged (lit­té­ra­le­ment : Atlas haussa les épaules) est le plus im­por­tant roman de la phi­lo­sophe et ro­man­cière amé­ri­caine Ayn Rand. Il a été pu­blié en 1957 aux États-Unis. Elle y dé­ve­loppe sa pensée cri­tique de la dé­mo­cratie so­ciale in­ter­ven­tion­niste en en­vi­sa­geant ce que de­vien­drait le monde si ceux qui le font avancer, les « hommes de l’esprit », dé­ci­daient de se re­tirer : en l’absence de ceux qui sup­portent le monde (tel le lé­gen­daire titan grec Atlas), la so­ciété s’écroule. Source : Wikipédia

[3] NdT : L’astroturfing en an­glais amé­ri­cain est un néo­lo­gisme pour les cam­pagnes de re­la­tion pu­bliques for­melles en po­li­tique et pu­bli­cité qui cherchent à créer l’impression d’un com­por­te­ment « grass­roots » spon­tané. Source : Wikipedia.

[4]http://www.monbiot.com/archives/ 200

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