La grande mascarade des OGM, des crédits carbones et du sommet de Copenhague sur le réchauffement climatique !

Par Mis en ligne le 12 décembre 2009

Des mil­liers de mi­li­tants d’Europe et du monde en­tier conver­ge­ront vers Co­pen­hague à l’occasion du sommet mon­dial sur le climat. Alors que les mé­dias donnent la pa­role ex­clu­si­ve­ment à ceux qui, parmi les gou­ver­nants, les en­tre­prises et les grandes ONG, ap­pellent à un «ac­cord am­bi­tieux», nous se­rons nom­breux dans les rues de la ca­pi­tale da­noise à agir contre la si­gna­ture d’un nou­veau pro­to­cole. Et nous avons de bonnes raisons !

Kyoto 2, la bouée de sau­ve­tage du capitalisme

Le sommet de Co­pen­hague vise à trouver un ac­cord entre les États sur la suite à donner au pro­to­cole de Kyoto, qui ex­pire en 2012. Le projet sur la table des di­ri­geants est très sem­blable à celui de Kyoto, c’est-à-dire qu’il est basé sur le com­merce du car­bone et même étend les sphères aux­quelles le marché des émis­sions pourra être appliqué.

Au pré­texte de ré­duire les émis­sions de gaz à effet de serre, on a com­mencé de­puis 2005, date d’entrée en ap­pli­ca­tion de Kyoto, à faire du car­bone, l’élément le plus ba­sique de la vie sur terre, une mar­chan­dise. L’accord de Kyoto n’est que cela. Toutes les ré­duc­tions d’émissions aux­quelles se sont en­gagés les pays riches de­puis 1997 peuvent se mon­nayer en échange de la construc­tion d’une cen­trale hy­drau­lique ici, d’une plan­ta­tion de pal­miers à huile là-bas.

Cet ac­cord a-t-il permis de ré­duire les émis­sions ? Non, puisque de­puis 1990, le vo­lume d’émission a aug­menté de 40%, et cela malgré la dé­grin­go­lade des éco­no­mies de l’ex-URSS et des «dé­mo­cra­ties po­pu­laires» qui ont lar­ge­ment par­ti­cipé à baisser le ni­veau des émis­sions en Eu­rope. Ja­mais la crois­sance des émis­sions n’a été aussi ra­pide que de­puis que Kyoto est entré en vi­gueur. Mais à quoi sert ce pro­to­cole alors ? A faire de l’argent pardi ! Et, pour être plus précis, à sauver le ca­pi­ta­lisme mondial.

La guerre pour les res­sources a commencé

Notre sys­tème éco­no­mique a be­soin, pour sur­vivre, de pro­duire tou­jours plus. C’est le prin­cipe même de la crois­sance et de l’accumulation du ca­pital. Pour cela, il uti­lise tou­jours plus de res­sources na­tu­relles, des res­sources tou­jours plus rares, qu’il doit ar­ra­cher aux com­mu­nautés ru­rales qui en dépendent.

Ces vingt der­nières an­nées, on a donc vu un ac­ca­pa­re­ment ex­cep­tionnel des ri­chesses du monde par quelques di­zaines de trans­na­tio­nales qui, pour prendre pos­ses­sion des terres, des ré­serves d’eau, des mi­ne­rais et des res­sources gé­né­tiques (se­mences et races ani­males) de la pla­nète, n’hésitent pas à as­sas­siner, à jeter en prison, à ter­ro­riser et à af­famer des cen­taines de mil­lions de personnes.

Le pro­to­cole de Kyoto par­ti­cipe à cet élan d’expropriation en lui of­frant une lé­gi­ti­mité mo­rale et un appui fi­nan­cier. Les grandes en­tre­prises ont un be­soin par­ti­cu­liè­re­ment im­por­tant d’énergie pour pou­voir conti­nuer à pro­duire en masse et à trans­porter les biens de consom­ma­tion d’un bout à l’autre de la pla­nète. Le pro­to­cole de Kyoto permet aux pays riches d’éviter de ré­duire leurs émis­sions en fi­nan­çant le dé­ve­lop­pe­ment d’énergies soi-disant «propres» dans le Sud. Mo­no­cul­tures d’agro car­bu­rants, bar­rages géants et mé­ga­pro­jets éoliens sont ainsi mis en place. L’énergie est en­suite ache­minée vers les centres in­dus­triels ou les pays riches.

De façon quasi-systématique, les po­pu­la­tions lo­cales sont chas­sées de leur ter­ri­toire et n’ont aucun accès à l’énergie pro­duite. L’aspect du­rable de ces pro­duc­tions est plus que dou­teux: les plan­ta­tions de maïs ou de pal­miers à huile pour l’éthanol, par exemple, dé­truisent la bio­di­ver­sité, consomment des quan­tités gi­gan­tesques d’eau, sont as­pergés d’engrais et de pes­ti­cides et s’étendent le plus sou­vent au dé­tri­ment de la forêt pri­maire. Mais sur­tout, ces éner­gies re­nou­ve­lables ne per­mettent en rien une ré­duc­tion des émis­sions de gaz à effet de serre, puisque la consom­ma­tion d’énergies fos­siles, loin d’être rem­placée, continue, elle aussi, de progresser.

Il est prévu que la consom­ma­tion éner­gé­tique mon­diale aug­mente de 50% d’ici à 2030, es­sen­tiel­le­ment grâce à la pro­gres­sion de la pro­duc­tion de charbon, de gaz et de pé­trole. Malgré des in­ves­tis­se­ments mas­sifs, les éner­gies re­nou­ve­lables ne consti­tue­raient alors que 2% de la consom­ma­tion to­tale. [1]

Cette pers­pec­tive, prise comme ré­fé­rence par l’Agence In­ter­na­tio­nale de l’Énergie, est apo­ca­lyp­tique. Elle a néan­moins le mé­rite de mon­trer que les beaux dis­cours sur les éner­gies re­nou­ve­lables servent plus à lé­gi­timer une crois­sance gé­né­ra­lisée de la pro­duc­tion d’énergie qu’à sauver le climat.

A Bali et à Poznan, les né­go­cia­tions ont visé à in­tro­duire de nou­veaux sec­teurs dans le com­merce du car­bone: les fo­rêts (via le mé­ca­nisme in­ti­tulé REDD) et les terres agri­coles. Une en­tre­prise pol­luante en Eu­rope pourra choisir de ne pas ré­duire ses émis­sions et com­penser en ache­tant des crédits-carbone à une en­tre­prise en In­do­nésie qui pos­sède une forêt.

D’ores et déjà et alors même que l’accord n’est pas en­core signé, des in­ves­tis­seurs en re­cherche d’un pla­ce­ment «du­rable» com­mencent à acheter des ter­ri­toires en­tiers au dé­tri­ment des po­pu­la­tions qui les ha­bi­taient. [2]

Ils vendent en­suite les crédits-carbone sur des mar­chés vo­lon­taires et ob­tiennent un double profit en com­mer­cia­li­sant le bois. La pro­tec­tion de l’environnement est en quelques an­nées de­venue l’alibi le plus commun pour ex­pulser des com­mu­nautés et laisser la place libre aux mul­ti­na­tio­nales. Alors qu’en 2008 40 mil­liards d’ha de terres ont déjà été ac­ca­pa­rées par les mul­ti­na­tio­nales et cer­tains pays [3], Kyoto va en­core ac­cé­lérer l’expropriation des ter­ri­toires des po­pu­la­tions rurales.

Pauvres et coupables

Le chan­ge­ment cli­ma­tique et le com­merce du car­bone n’offrent pas seule­ment la pos­si­bi­lité pour les grandes en­tre­prises de s’emparer des ri­chesses du monde, ils per­mettent aussi de jus­ti­fier au­près des tra­vailleurs le re­tour de la rigueur.

À Poznan, lors du sommet sur le climat de 2008, de grandes pan­cartes af­fi­chées dans la gare cen­trale pré­sen­taient les 10 Com­man­de­ments du 21e siècle. On pou­vait lire «Ne prends pas l’avion. Re­cycle. Uti­lise le vélo plutôt que la voi­ture. Évite tous les pro­duits avec em­bal­lage plas­tique. Évite tous les pro­duits ve­nant de loin. N’achète pas à moins d’être sûr que tu as be­soin de ce pro­duit. Ne pro­duis pas plus de deux en­fants. Ne fais rien qui né­ces­site des terres ou de l’eau jusqu’ici non-utilisées. Suis tous ces com­man­de­ments de façon fa­cile et éco­no­mique, pour toi et les autres.»

Chacun sait que les grands de ce monde ne fré­quentent pas les gares, ce mes­sage ne leur était donc évi­dem­ment pas des­tiné. Pen­dant qu’on s’évertue à convaincre la po­pu­la­tion de changer ses am­poules et de fermer le ro­binet pour se brosser les dents, d’autres peuvent tran­quille­ment conti­nuer leur tra­vail de pillage de la pla­nète. Et nous faire la leçon pour ac­cepter une pe­tite ré­duc­tion sa­la­riale, quelques heures de tra­vail en plus, au nom de la sim­pli­cité vo­lon­taire et de la so­li­da­rité avec les ours polaires.

Cet ac­ca­pa­re­ment massif des ri­chesses et le dé­man­tè­le­ment des po­li­tiques so­ciales ont conduit à une ex­plo­sion de la mi­sère dans le monde. Un tiers des ur­bains ha­bitent main­te­nant dans des bi­don­villes et un mil­liard de per­sonnes ont faim (un mil­liard !). Ja­mais le fossé entre les plus riches et les plus pauvres n’a été si gi­gan­tesque. Le terme «pays en voie de dé­ve­lop­pe­ment» cache pu­di­que­ment une vé­rité au­tre­ment plus crue: la pau­vreté s’accroît. Dans le Sud, mais aussi dans nos pays soi-disant prospères.

Tou­jours plus de pro­fits pour une ca­tas­trophe tou­jours plus proche

Pour une fois, soyons clairs: la crise cli­ma­tique n’est qu’un as­pect de la crise en­vi­ron­ne­men­tale glo­bale, qui elle-même n’est que le ré­sultat de l’accaparement et de la sur­ex­ploi­ta­tion des ri­chesses na­tu­relles par une poi­gnée d’entreprises mul­ti­na­tio­nales dans le seul but de faire du profit.

La sur­con­som­ma­tion des res­sources na­tu­relles, et no­tam­ment des éner­gies fos­siles, ne vise pas à ali­menter, chauffer, abriter les gens, bref, à ré­pondre aux be­soins des po­pu­la­tions, mais à pro­duire des voi­tures, des gad­gets, du soja trans­gé­nique, des voyages aux îles Ba­léares, pour nourrir la crois­sance mon­diale. Nous pillons la pla­nète pour pro­duire de l’inutile ! Et cela alors même qu’une per­sonne sur six ne mange pas à sa faim ! Le monde re­gorge d’assez de ri­chesses pour as­surer à 9 mil­liards d’êtres hu­mains une vie digne, mais pas pour pro­duire tou­jours plus de biens su­per­flus dans le seul but de ga­rantir la pé­ren­nité d’un sys­tème éco­no­mique et fi­nan­cier basé sur la ré­mu­né­ra­tion du ca­pital (les taux d’intérêt sont le pre­mier maillon qui jus­tifie la crois­sance économique).

La ques­tion posée par le chan­ge­ment cli­ma­tique est donc celle du par­tage des ri­chesses. Kyoto, de même que l’accord pro­posé à la si­gna­ture à Co­pen­hague, ac­croissent l’inégalité de l’accès aux ri­chesses na­tu­relles en ac­cé­lé­rant la pri­va­ti­sa­tion du monde. C’est pour cela que ces ac­cords sont pour nous inacceptables.

Chan­geons le sys­tème, pas le climat !

C’est sous ce slogan que ma­ni­fes­te­ront le 12 dé­cembre les par­ti­sans de la «jus­tice cli­ma­tique». Une ma­ni­fes­ta­tion pour dire NON aux fausses so­lu­tions pré­sen­tées dans le sommet of­fi­ciel – non au com­merce du car­bone, non aux agro car­bu­rants, non au nu­cléaire… –, mais aussi et sur­tout pour pro­poser de vraies solutions.

Le 16 dé­cembre, Cli­mate Jus­tice Ac­tion ten­tera de s’emparer de la confé­rence pour y donner la pa­role à celles et ceux, peuples au­toch­tones, paysan-ne-s, femmes ru­rales, pê­cheurs ar­ti­sa­naux, qui de­puis des mil­lé­naires contri­buent par leur tra­vail à sto­cker du car­bone dans les sols, à re­nou­veler la bio­di­ver­sité, à prendre soin de l’eau, tout en pro­dui­sant ce dont les com­mu­nautés ont be­soin pour bien vivre. Les so­lu­tions face à la crise cli­ma­tique ne re­quièrent ni de haute-technologie ni des sommes d’argent co­los­sales; elles de­mandent de la vo­lonté et du cou­rage po­li­tique. En lieu et place du com­merce du car­bone, quatre prio­rités de­vraient s’imposer pour faire face à la grave crise actuelle:

• La ré­forme agraire, c’est à dire la re­dis­tri­bu­tion des res­sources na­tu­relles telles que la terre, l’eau et les se­mences, au bé­né­fice des po­pu­la­tions. En 2006, lors de la Confé­rence In­ter­na­tio­nale sur la Ré­forme Agraire et le Dé­ve­lop­pe­ment Rural, 92 pays se sont mis d’accord sur la né­ces­sité de re­lancer le pro­cessus de ré­forme agraire dans le monde. Ce­pen­dant, l’opposition fa­rouche de l’Union Eu­ro­péenne et des États-Unis a bloqué tout pro­grès dans ce sens de­puis lors.

• La re­lo­ca­li­sa­tion de la pro­duc­tion, et no­tam­ment de la pro­duc­tion ali­men­taire, en ap­pli­quant la sou­ve­rai­neté ali­men­taire et éner­gé­tique. Le trans­port des mar­chan­dises tient une place im­por­tante dans les émis­sions de gaz à effet de serre; il faut donc sou­tenir les pro­duc­tions lo­cales, na­tio­nales et ré­gio­nales et au­to­riser la pro­tec­tion des mar­chés. L’OMC doit être dé­man­telé et les ac­cords bi­la­té­raux de libre-échange stoppés.

• L’annulation de la dette des pays pauvres, qui les contraint à fa­vo­riser les pro­duc­tions d’exportation au dé­tri­ment du bien-être de leurs populations.

• La ré­forme to­tale du sys­tème fi­nan­cier avec no­tam­ment l’interdiction pour les banques de créer de la mon­naie via le crédit.

Nos gou­ver­ne­ments ac­tuels, en­glués dans la cor­rup­tion, ne sont pas ceux par qui le chan­ge­ment aura lieu. Ils jouent tout juste le rôle de ma­rion­nettes do­ciles aux mains du pou­voir éco­no­mique et fi­nan­cier. L’enjeu ma­jeur des mo­bi­li­sa­tions de Co­pen­hague est de bou­le­verser le rap­port de force entre les mul­ti­na­tio­nales et les po­pu­la­tions, de re­prendre le pou­voir (Le nom de l’action du 16 dé­cembre est «Re­claim Power !»), de mettre en lu­mière la du­perie mons­trueuse que re­pré­sente Kyoto et le marché du car­bone pour que des mil­liers, des mil­lions de per­sonnes, re­joignent les luttes pour la ré­ap­pro­pria­tion des ter­ri­toires, des sa­voirs, pour des vies dignes et solidaires.

Dé­cembre 2009 n’est qu’une étape dans le pro­cessus de ren­for­ce­ment de ce mou­ve­ment. Qu’un ac­cord soit signé ou non à Co­pen­hague, nous sommes main­te­nant en marche.

* Morgan Ody, agri­cul­trice, cri­tique vi­ve­ment la lo­gique des né­go­cia­tions de Co­pen­hague, qu’elle per­çoit comme hy­po­crite. Elle a tra­vaillé à Bruxelles pour le bu­reau eu­ro­péen du syn­dicat agri­cole in­ter­na­tional Via Cam­pe­sina. Elle est membre de Re­claim The Fields, un ré­seau de jeunes pay­sans eu­ro­péens qui veulent re­trouver le contrôle de la pro­duc­tion ali­men­taire. Elle vient de s’installer comme agri­cul­trice en Bre­tagne, en ma­raî­chage avec un projet d’AMAP (As­so­cia­tion pour le Main­tien d’une Agri­cul­ture Pay­sanne). Elle col­la­bore au site Altermonde-sans-frontières.

1. World Energy Out­look 2009, no­vembre 2009, http://www.worldenergyoutlook.org

2. Des pay­sans vic­times du com­merce de car­bone sur les fo­rêts, 11 dé­cembre 2008, com­mu­niqué de la Via Campesina.

3. Main basse sur les terres agri­coles en pleine crise ali­men­taire et fi­nan­cière, rap­port de GRAIN, Oc­tobre 2008.

(9 dé­cembre 2009)


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