Crise du capitalisme et horizons post-capitalistes

Par Mis en ligne le 08 décembre 2009

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In­tro­duc­tion

Il y a un siècle, Rosa Luxem­bourg po­sait en ces termes le di­lemme his­to­rique de l’humanité : so­cia­lisme ou bar­barie. La crise mon­diale sou­ligne avec ur­gence la né­ces­sité de construire les condi­tions ob­jec­tives et sub­jec­tives qui ga­ran­tissent une so­lu­tion qui s’appuie, en l’enrichissant, sur le meilleur de l’expérience hu­maine de ces der­niers siècles. Cette res­pon­sa­bi­lité exige des forces pro­gres­sistes la construc­tion d’un pro­gramme im­mé­diat pour prendre et garder l’initiative, per­mettre une construc­tion po­li­tique, blo­quer les ten­ta­tives néo­fas­cistes en ges­ta­tion et ou­vrir la voie à des trans­for­ma­tions majeures.

Le pro­fond chan­ge­ment dans les pro­cessus éco­no­miques et les forces so­ciales pro­voqué par le cou­ron­ne­ment de la fi­nan­cia­ri­sa­tion dans la phase la plus ré­cente du ca­pi­ta­lisme in­duit une série de défis bien par­ti­cu­liers pour l’action po­li­tique des forces pro­gres­sistes dans la crise ac­tuelle. Malgré une cer­taine eu­phorie dans des sec­teurs cri­tiques du sys­tème, il est fon­da­mental de re­con­naître la force des ten­dances ré­ac­tion­naires par­tout dans le monde, forces unies par des loyautés idéo­lo­giques, po­li­tiques et pé­cu­niaires et me­nées par ceux qui ont été, bon an mal an, les prin­ci­paux bé­né­fi­ciaires de la crise : une étroite oli­gar­chie anglo-saxonne liée à des in­té­rêts spé­cu­la­tifs, mi­li­taires et éner­gé­tiques. Pa­ra­doxa­le­ment, ces ac­teurs so­ciaux, res­pon­sables cen­traux de la crise ac­tuelle, ont tiré les le­çons de l’histoire pour uti­liser à leur profit le mou­ve­ment des­truc­teur des pro­cessus ob­jec­tifs en cours.

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Crise glo­bale

Si une étude des mé­ca­nismes in­ternes au ca­pi­ta­lisme qui ont gé­néré cette crise ré­vèle que seules des trans­for­ma­tions sys­té­miques de grande am­pleur peuvent per­mettre de sortir des ten­dances dé­pres­sives, il faut voir que l’énorme pro­cessus de cen­tra­li­sa­tion du ca­pital et du pou­voir de ces der­nières dé­cen­nies, exa­cerbé ces der­niers mois, se donne des prio­rités de ren­ta­bi­lité bien dif­fé­rentes. Face à la crise, la guerre est la so­lu­tion la plus fa­cile, la moins coû­teuse et la plus ren­table pour ces ma­fias. Il faut donc ana­lyser non seule­ment la crise du ca­pi­ta­lisme mais éga­le­ment le ca­pi­ta­lisme de crise.

Pour ré­cu­pérer la dy­na­mique de la pro­duc­tion et de l’emploi, des chan­ge­ments struc­tu­raux des ins­ti­tu­tions et des po­li­tiques éco­no­miques (mode de ré­gu­la­tion) ou des chan­ge­ments dans les dy­na­miques de dis­tri­bu­tion des re­venus et l’orientation des in­ves­tis­se­ments (ré­gime d’accumulation) ne se­ront pas suf­fi­sants. Il faut avancer avec des lo­giques pro­duc­tives et des prio­rités so­ciales qui vont au-delà des lois du profit (mode de pro­duc­tion) et exigent des trans­for­ma­tions des mo­dèles de pro­duc­tion et de consom­ma­tion (mode de vie). Il n’y a aucun dé­ter­mi­nisme pour ar­river à ce type de ré­ponses. Toute avancée ne sera pos­sible qu’à partir d’un pro­cessus de co­or­di­na­tion souple des forces pro­gres­sistes au ni­veau pla­né­taire au­tour d’un pro­gramme réa­liste et viable de chan­ge­ment sus­cep­tible de réunir le spectre le plus large de forces pa­riant sur la paix et le développement.

Condi­tions ob­jec­tives et subjectives

Dans cette conjonc­ture longue, la ques­tion du sujet his­to­rique ac­quiert de nou­velles di­men­sions. La vio­lence du dé­ve­lop­pe­ment de la crise in­ter­roge en chaque être hu­main sa ca­pa­cité d’agir. La déshu­ma­ni­sa­tion des cir­cons­tances semble om­ni­pré­sente. La crise exa­cerbe le fé­ti­chisme du marché qui fait que l’on per­çoit le monde éco­no­mique comme ex­té­rieur et s’opposant à la vo­lonté hu­maine. Ce qui doit conduire à la construc­tion ef­fec­tive de ca­pa­cités d’action dans un tel cadre de crise, no­tam­ment pour les na­tions du Sud, vic­times ces der­nières dé­cen­nies d’un pro­cessus sys­té­ma­tique de dé­man­tè­le­ment ins­ti­tu­tionnel et de fra­gi­li­sa­tion macroéconomique.

La guerre fi­nan­cière ac­tuelle peut at­teindre des pro­por­tions dra­ma­tiques, dé­bor­dant les cadres ra­tion­nels et rai­son­nables construits au fil des siècles. Les dé­ci­sions prises par des élites de plus en plus res­treintes en nombre et puis­santes au­ront des consé­quences, de vie ou de mort même, pour des mil­lions d’êtres humains.

L’énorme pro­cessus de concen­tra­tion et de cen­tra­li­sa­tion du ca­pital des trois der­nières dé­cen­nies n’est rien face à ce qui s’est passé en ces mois de crise ou­verte. Aux états-Unis par exemple, il ne res­tait en 2004 que 47 % des banques en­re­gis­trées en 1982, alors qu’ont été mis en oeuvre des mé­ca­nismes de tri­an­gu­la­tion et de « py­ra­mi­di­sa­tion » qui dé­fi­nissent une struc­ture de

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Crise du ca­pi­ta­lisme et ho­ri­zons post-capitalistes

pro­priété et de contrôle plus res­serrée. Au sommet par exemple, il ne res­tait que trois des sept banques his­to­riques, res­pon­sables de ma­ni­pu­la­tions trans­na­tio­nales, de pa­niques fi­nan­cières, de guerres. Elles re­pré­sentent la struc­ture anglo-saxonne qui gou­verne l’actuelle or­ga­ni­sa­tion in­ter­na­tio­nale du crédit. Ce sont ces frac­tions du grand ca­pital fi­nan­cier qui ont créé les struc­tures fi­nan­cières du « shadow ban­king » qui ont fait ex­ploser la spé­cu­la­tion et fait dé­visser le sys­tème ban­caire. Selon le Contrô­leur de la mon­naie des États-Unis, cinq banques, dont celles que nous avons men­tion­nées, do­minent 97 % d’un marché de dé­rivés dont la va­leur re­pré­sen­te­rait pour 2008 des obli­ga­tions équi­va­lentes à vingt fois le PIB mondial !

Ces frac­tions op­po­sées pro­fitent des fra­gi­lités ac­cu­mu­lées du sys­tème, du contrôle qu’elles exercent sur les ins­tances gou­ver­ne­men­tales de plu­sieurs pays et d’informations ex­clu­sives pour pour­suivre leur main mise sur leurs an­ciens condis­ciples, agis­sant comme des ex­perts en dé­cons­truc­tion. Voilà des mois que l’on as­siste à une grande opé­ra­tion de soldes soi­gneu­se­ment orientée – si ce n’est pro­vo­quée – dont les ac­qui­si­tions sont en fait de gi­gan­tesques opé­ra­tions fi­nan­cées par les chèques en blanc, et ap­pa­rem­ment sans li­mites, des plans de sau­ve­tages gouvernementaux.

L’impuissance des mil­lions et des mil­lions d’êtres hu­mains qui voient se dé­té­riorer à grande vi­tesse leurs condi­tions de vie ouvre une pers­pec­tive de contes­ta­tion et de ré­bel­lion. Aux mil­lions de tra­vailleurs qui, sans motif, sont « vic­times de la vie » et perdent leur tra­vail s’ajoutent les mil­lions qui, sur­tout dans les pays du Sud, perdent éga­le­ment les faibles res­sources dont ils dis­po­saient pour faire vivre leur fa­mille. L’Organisation in­ter­na­tio­nale du tra­vail (OIT) es­time ce n’est là qu’un exemple d’un phé­no­mène plus com­plexe, que plus de 30 mil­lions ont perdu leur em­ploi en 2008 et qu’ils se­ront plus de 50 mil­lions en 2009. La FAO es­time que la po­pu­la­tion me­nacée de fa­mine est passée de 850 mil­lions en 2007 à 960 mil­lions fin 2008, pou­vant at­teindre un mil­liard fin 2009 !

Et ce alors qu’il est de no­to­riété pu­blique que l’humanité peut pro­duire suf­fi­sam­ment et qu’il ap­pa­raît de plus en plus clai­re­ment que cer­taines avan­cées scien­ti­fiques et tech­no­lo­giques ne sont pas ex­ploi­tées au pré­texte qu’elles ne ré­pon­draient pas aux cri­tères de ren­ta­bi­lité exigés par les ca­pi­taux qui contrôlent le processus.

La frus­tra­tion in­di­vi­duelle et col­lec­tive peut conduire à un refus d’engagement qui bé­né­fi­cie­rait à une construc­tion po­li­tique ré­ac­tion­naire de longue durée, com­pa­tible avec le main­tien d’un ca­pi­ta­lisme dé­ca­dent. On ne se place plus, là, dans le cadre de ce que Krugman ap­pe­lait, déjà dans les an­nées 1980, « l’âge de la ré­duc­tion des exi­gences » mais bien dans une si­tua­tion de stag­na­tion éco­no­mique et de dé­ca­dence sociale.

Ce sen­ti­ment d’injustice et d’indignation se heurte à la peur, réelle ou idéo­lo­gique, que rien, ou si peu, ne peut être fait pour changer les choses. Ceux qui 30 Crise glo­bale

sont maîtres des évé­ne­ments ali­mentent ces peurs pour dis­suader toute ac­tion col­lec­tive et en­fermer les gens dans l’individualisme du « sauve qui peut », au final dans l’impuissance et l’adaptation au pou­voir triomphant.

Comme ja­mais au­pa­ra­vant, cette crise touche la to­ta­lité de la pla­nète et la quasi-totalité de l’humanité. Ce n’est pas seule­ment une crise fi­nan­cière c’est éga­le­ment une crise de pro­duc­tion, une crise ali­men­taire, une crise éner­gé­tique, une crise en­vi­ron­ne­men­tale, et ce sera bientôt une crise de légitimité.

Le pro­cessus de pro­duc­tion des biens et des ser­vices est en lui-même un pro­cessus de pro­duc­tion de sens. La rup­ture su­bite de la conti­nuité de la pro­duc­tion im­plique une rup­ture de la chaîne du sens. Le non-sens du châ­ti­ment du chô­mage, de la faim, de l’exclusion, de l’insécurité, alors que « nous n’avons rien fait de mal » se gé­né­ra­lise géo­gra­phi­que­ment et so­cia­le­ment, lais­sant pré­voir une rup­ture de la ra­tio­na­lité et du sys­tème de va­leurs. Face à une crise de lé­gi­ti­mité la­tente, seule la ca­pa­cité des forces pro­gres­sistes à as­sumer un lea­der­ship moral peut ou­vrir la voie à la construc­tion d’un bloc his­to­rique al­ter­natif pour une nou­velle culture du vivre ensemble.

Im­pé­ria­lisme et macro-économie : le ca­pi­ta­lisme de crise et la vic­ti­mi­sa­tion des travailleurs

Dans ce pro­cessus massif et ac­cé­léré de confis­ca­tion du pou­voir de dé­ci­sion, la ges­tion de la macro-économie a été cen­trale. Le rôle de la macro-économie comme ins­tru­ment de do­mi­na­tion de na­tions en­tières a été peu étudié dans les écrits sur l’impérialisme. Dans la tra­di­tion qui met en avant les fac­teurs extra éco­no­miques de l’impérialisme mo­derne, dans une pers­pec­tive très liée à l’expérience his­to­rique des vieux em­pires co­lo­niaux (de pre­mière gé­né­ra­tion – du 16e au 18e siècles – ou de se­conde gé­né­ra­tion – 19e siècle) l’accent est mis sur la des­truc­tion forcée de cer­tains types de pro­duc­tion, l’obligation de mo­no­poles et l’interdiction du com­merce. En échange, dans les études plus éco­no­miques, comme chez Hobson, Hil­fer­ding, Bou­kha­rine, Luxem­bourg, Kautsky et Lé­nine puis chez des mar­xistes et néo-marxistes de dif­fé­rents ho­ri­zons et na­tio­na­lités, l’accent est mis sur le rôle des en­tre­prises et des sec­teurs privés. Le débat sur l’échange in­égal fournit bon nombre d’instruments théo­riques pour com­prendre ce sujet, mais il reste de nom­breuses lacunes.

La consti­tu­tion d’un champ épis­té­mo­lo­gique spé­ci­fique au sein des sciences éco­no­miques cor­res­pond – avec des re­tards – au dé­ve­lop­pe­ment on­to­lo­gique de ces pos­si­bi­lités de « ges­tion » de la loi de la va­leur dans le ca­pi­ta­lisme. Ce que cer­tains au­teurs ap­pellent le « ca­pi­ta­lisme mo­no­po­liste d’État », phase his­to­rique qui com­mence à prendre forme chez les puis­sances cen­trales en­ga­gées dans la Pre­mière guerre mon­diale, est à l’origine de ces phé­no­mènes dif­fé­ren­ciés qui avec le temps se­ront ap­pelés macro-économiques.31 Crise du ca­pi­ta­lisme et ho­ri­zons post-capitalistes

La trans­for­ma­tion des vieux em­pires co­lo­niaux et la re­dé­fi­ni­tion au ni­veau pla­né­taire du pou­voir néo­co­lo­nial im­posent à l’Amérique la­tine une double charge sous l’hégémonie du dollar après la se­conde guerre mon­diale, avec la créa­tion ta­cite d’une « zone dollar » dont les mé­ca­nismes de do­mi­na­tion se sont exa­cerbés avec la rup­ture uni­la­té­rale des ac­cords de Bretton Woods, la non conver­ti­bi­lité du dollar et la mise en oeuvre im­posée de po­li­tiques néo­li­bé­rales qui connaî­tront une bru­tale ac­cé­lé­ra­tion avec la crise pro­vo­quée de la dette ex­té­rieure dans les an­nées 1980. La vul­né­ra­bi­lité crois­sante de la macro-économie en Amé­rique la­tine est di­rec­te­ment liée à l’affaiblissement com­pé­titif de son ca­pital in­dus­triel et s’accompagne d’un pro­cessus sys­té­ma­tique de dé­man­tè­le­ment de la sou­ve­rai­neté éco­no­mique, du « po­licy space », de la marge de ma­noeuvre ef­fec­tive des gou­ver­ne­ments et des éco­no­mies nationales.

L’affaiblissement de la mon­naie na­tio­nale, la fra­gi­lité du sec­teur ex­terne face à la vo­la­ti­lité des flux non ré­gulés de ca­pi­taux, la course au tou­jours moins pour les taxes, les normes du tra­vail, les normes en­vi­ron­ne­men­tales, etc., les en­ga­ge­ments com­mer­ciaux et l’ouverture à tout crin en­traînent une im­pos­si­bi­lité crois­sante pour nos pays de mener leur po­li­tique, de dis­poser d’une réelle ca­pa­cité de décision.

Ce ré­gime d’accumulation du ca­pital fondé sur la dé­ré­gu­la­tion, la « re­pri­ma­ri­sa­tion » (les pays en dé­ve­lop­pe­ment re­de­viennent des pays pour­voyeur de ma­tière pre­mière) de la pé­ri­phérie, la fi­nan­cia­ri­sa­tion et la re­dis­tri­bu­tion in­éga­li­taire des re­venus a im­plosé. Bien qu’elle lui soit di­rec­te­ment liée, l’hégémonie du dollar a sa propre force d’inertie dans les struc­tures du pou­voir mon­dial et se trans­forme à son tour en ins­tru­ment fon­da­mental de la dé­fense acharnée d’un mo­dèle caduc, en vio­la­tion des conquêtes dé­mo­cra­tiques de ces der­niers siècles.

La pers­pec­tive spéculation-guerre de­vient la porte de sortie la plus fa­cile et la plus ren­table pour ce vieux pou­voir dans le ca­pi­ta­lisme en crise. La des­truc­tion mas­sive de va­leurs et de ca­pi­taux qu’exige la re­don­dance de la pro­duc­tion en raison de la sur­ac­cu­mu­la­tion de ca­pa­cités sec­to­rielles, in­duit des per­dants et des ga­gnants d’un point de vue géo­gra­phique. La ten­sion entre États-nations pour une per­ti­nence pro­duc­tive peut être un ter­rain pro­pice à des af­fron­te­ments qui peuvent ra­pi­de­ment les en­traîner dans une spi­rale sans re­tour. Les puis­sants in­té­rêts des mar­chés de la guerre peuvent tirer de gros pro­fits de ces dy­na­miques. C’est une ques­tion an­gois­sante de survie pour cer­taines frac­tions du ca­pital, et les ca­pa­cités asy­mé­triques de ré­ponse macro-économique doivent être exa­cer­bées, en­gen­drant des ten­sions à com­mencer par des guerres mo­né­taires et commerciales.

La nou­velle ar­chi­tec­ture fi­nan­cière et la construc­tion d’alternatives

Mais c’est le même pro­cessus de cen­tra­li­sa­tion crois­sante du pou­voir qui a pro­voqué une dy­na­mique d’accumulation po­ten­tielle de forces pour un avenir 32 Crise glo­bale

plus dé­mo­cra­tique : les grands ac­teurs sys­té­miques qui sont gênés et même me­nacés par la conjonc­ture ac­tuelle sont de plus en plus nom­breux. Ces fis­sures dans le sys­tème de do­mi­na­tion sont ré­centes et crois­santes et s’accompagnent de « failles géo­lo­giques » dans la struc­tu­ra­tion his­to­rique des pou­voirs mon­diaux. Les forces pro­gres­sistes doivent agir dans ce cadre avec in­tel­li­gence pour in­fluer de ma­nière dé­ci­sive sur la conjonc­ture dans un proche avenir. La fé­ro­cité et la ra­pi­dité d’approfondissement de la crise pro­voquent des bougés in­ha­bi­tuels dans les rap­ports de forces au ni­veau mondial.

L’initiative latino-américaine im­pulsée par la pré­si­dence de l’Assemblée gé­né­rale des Na­tions unies de convo­quer un sommet mon­dial, au ni­veau des pré­si­dents, du 24 au 26 juin pour dis­cuter des al­ter­na­tives à la crise a ou­vert un cadre de né­go­cia­tions vé­ri­ta­ble­ment mul­ti­la­téral sans pré­cé­dent. Même si cela reste à l’état de pos­sible en raison des in­tenses pres­sions pour en nier ou en res­treindre l’ampleur et les pres­sions exer­cées sur plu­sieurs chefs d’État pour qu’ils n’y as­sistent pas. Que le débat ait lieu dans le cadre d’un G 192, non pas d’un G 8 ou même d’un G 20, remet pro­fon­dé­ment en cause la pos­si­bi­lité d’imposer une vi­sion unipolaire.

Les mou­ve­ments so­ciaux, les forces po­li­tiques et les gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes, les in­tel­lec­tuels doivent se saisir de l’occasion his­to­rique qui se pré­sente, y com­pris parmi les dé­ci­deurs mon­diaux, à ceux qui ne veulent pas se contenter de cor­riger des abus ou jouer les re­dres­seurs des torts pro­vo­qués par les pri­vi­lèges exor­bi­tants, comme cela a été ti­mi­de­ment demandé.

Plu­sieurs élé­ments cor­ro­borent les nou­velles pos­si­bi­lités créées par l’offensive pro­gres­siste de ces der­niers mois, même si cela ne dure qu’un temps : la convo­ca­tion de ce sommet, l’inclusion au sein du G 20 de voix re­la­ti­ve­ment dif­fé­rentes, le défi ou­vert de la Banque cen­trale chi­noise au sys­tème in­ter­na­tional ac­tuel de ré­serves, le po­si­tion­ne­ment de la Russie, la pos­si­bi­lité de l’expression d’autres vo­lontés des pou­voirs cen­traux qui ap­pa­raît dans les do­cu­ments pré­pa­ra­toires du sommet, éla­borés pas la com­mis­sion d’experts pré­sidée par Sti­glitz, et même dans le der­nier com­mu­niqué du G 20.

Dans le contexte de ces nou­veaux po­si­tion­ne­ments, nous pour­rions sug­gérer trois élé­ments pou­vant faire l’objet de dis­cus­sions dans une pers­pec­tive démocratique.

1. Si après plus de trois dé­cen­nies de veto nord-américain, le G 20 ac­cepte la né­ces­sité d’émettre 250 mil­liards de dol­lars de droits de ti­rage spé­ciaux, il faut en ga­rantir la mise en oeuvre im­mé­diate, mais pas pour ren­forcer la vieille ar­chi­tec­ture fi­nan­cière re­pré­sentée par le FMI et la su­pré­matie du dollar.

Ce ne peut être une me­sure ponc­tuelle mais bien un en­ga­ge­ment re­nou­ve­lable chaque année, dans le cadre de nou­velles re­la­tions Nord Sud. Sui­vant les normes ac­tuelles, 60 % de ces DTS sont des­tinés aux États-Unis et à l’Europe. Si ces pays les trans­fé­raient, cela com­pen­se­rait, pour partie, leur 33 Crise du ca­pi­ta­lisme et ho­ri­zons post-capitalistes

en­ga­ge­ment pris à Mon­terey, et non tenu, de consa­crer 0,7 % de leur PIB à l’aide au dé­ve­lop­pe­ment… et cela sans coût fiscal.

Mais cela ne suffit pas ; il est in­dis­pen­sable de s’assurer que ces nou­velles res­sources ne contri­bue­ront pas à ren­forcer les vieilles pra­tiques du FMI, le chan­tage pour im­poser des po­li­tiques d’ajustement aux pays pris à la gorge. Les émis­sions an­nuelles de DTS doivent être orien­tées de ma­nière mul­ti­la­té­rale, par exemple par la FAO, pour com­battre les risques de fa­mine ou de cherté des pro­duits, par le pro­gramme de l’ONU pour l’environnement (PNUE) pour agir sur la crise en­vi­ron­ne­men­tale, du PNUD pour faire face aux ques­tions les plus dra­ma­tiques et ur­gentes po­sées par la pau­vreté, par les or­ga­nismes fi­nan­ciers ré­gio­naux pour ren­forcer des ac­cords mo­né­taires de blocs ré­gio­naux et la construc­tion d’un nouvel ordre mo­né­taire et fi­nan­cier multipolaire.

Cet as­pect a une di­men­sion stra­té­gique dans la me­sure où chaque zone du globe pourra, en fonc­tion de sa si­tua­tion éco­no­mique et po­li­tique propre, conforter une nou­velle ar­chi­tec­ture fi­nan­cière ré­gio­nale in­cluant au moins :

– une banque de dé­ve­lop­pe­ment d’un nou­veau type (en Amé­rique la­tine ce peut être la Banque du Sud ou la Banque de l’ALBA)

– un ré­seau de nou­velles banques cen­trales (avec le futur Fonds du Sud par exemple)

– les DTS ré­gio­naux cor­res­pon­dants fondés sur des sys­tèmes de com­pen­sa­tion de paie­ment afin de ré­orienter de ma­nière équi­li­brée les flux com­mer­ciaux en dé­pas­sant la dé­pen­dance vis-à-vis du dollar et les traités de libre-échange (comme le SUCRE par exemple).

2. C’est un fait, les gou­ver­ne­ments du Nord, mais éga­le­ment ceux du Sud, y com­pris ceux di­rigés par des forces pro­gres­sistes, ont dé­cidé de verser des contri­bu­tions si­gni­fi­ca­tives au FMI. Ce vi­rage s’inscrit dans un ef­fort de plus en plus cou­ronné de succès pour res­sus­citer l’axe cen­tral de la vieille ar­chi­tec­ture fi­nan­cière in­ter­na­tio­nale en pleine dé­ca­dence idéo­lo­gique et pra­tique. Après 2003, l’encours du FMI a chuté de 90 %, mais pour le seul mois de no­vembre 2008 il a pu prêter plus qu’au cours des cinq an­nées pré­cé­dentes et la liste des pays en at­tente s’allonge quo­ti­dien­ne­ment. Il est urgent d’y mettre un terme et de trans­former la vo­lonté po­li­tique de cer­tains gou­ver­ne­ments qui in­jectent des fonds pour faire face à la crise in­ter­na­tio­nale de li­qui­dités en un ins­tru­ment per­met­tant au Sud de dé­ployer des po­li­tiques an­ti­crises ef­fec­tives. Les forces pro­gres­sistes peuvent, à très court terme, réunir un large panel d’acteurs pou­vant dé­cider que ces nou­velles res­sources consti­tue­ront une nou­velle fa­ci­lité au sein du FMI, sans autre condi­tion que l’interdiction d’utiliser ces prêts pour acheter des armes, et avec un autre mé­ca­nisme de gou­ver­nance. Il existe un an­té­cé­dent chez son frère ju­meau, la Banque mon­diale avec le Fonds global pour l’environne34 Crise glo­bale

ment. Ajou­tons que ce signe d’un di­rec­toire et d’une orien­ta­tion plus dé­mo­cra­tiques at­ti­rera cer­tai­ne­ment des contri­bu­tions plus im­por­tantes de pays dis­po­sant d’importantes li­qui­dités comme la Chine ou per­mettra aux forces so­ciales, à l’intérieur de cer­tains pays eu­ro­péens par exemple, de faire pres­sion pour sou­tenir fi­nan­ciè­re­ment cette op­tion plus progressiste.

3. Le com­por­te­ment des mar­chés fi­nan­ciers en­traîne une dé­té­rio­ra­tion ra­pide de la si­tua­tion macro-économique de la pé­ri­phérie et de la semi-périphérie. La brèche crois­sante entre le coût fi­nan­cier as­sumé par le centre et celui as­sumé par le reste du monde est fondée sur une construc­tion im­posée d’un « risque pays » qui ren­force les res­tric­tions ob­jec­tives à une ré­ponse macro-économique asy­mé­trique. Il est urgent – et les condi­tions existent pour le faire – d’alléger le poids de la dette qui pèse sur une fis­ca­lité li­mitée et la charge du rem­bour­se­ment des pays de la pé­ri­phérie. Les peuples du Sud ne sont pas res­pon­sables de la dette et n’ont au­cune raison d’être punis par un « risque pays » : les Na­tions unies pour­raient émettre un bon sans prime de risque qui concur­rence les titres fis­caux des États-Unis, du Japon et des pays eu­ro­péens avec des taux de 1 ou 2 % et qui ali­mente une ligne de crédit pour que les pays qui veulent re­struc­turer leur dette la ra­chètent sur un marché se­con­daire dans une en­chère in­versée, après un pro­cessus obli­ga­toire et gé­né­ra­lisé d’audit des dettes extérieures.

La mise en place de ce nou­veau cadre ins­ti­tu­tionnel dans les pro­chains mois crée­rait les condi­tions per­met­tant de s’attaquer au mo­no­pole de la dé­ci­sion in­duit par la dy­na­mique ac­tuelle. La construc­tion d’un nouvel ordre mo­né­taire et fi­nan­cier mon­dial s’envisagerait alors dans une pers­pec­tive plus dé­mo­cra­tique, in­cluant les ac­teurs prin­ci­paux des dif­fé­rentes ré­gions du monde. Ce pro­gramme mi­nimum rend pos­sible im­mé­dia­te­ment un com­promis mon­dial qui évite les guerres de changes et les conflits com­mer­ciaux qui fe­raient le lit des spé­cu­la­teurs (le carry trade concerne la moitié de la spé­cu­la­tion fi­nan­cière et re­pré­sente un mon­tant équi­va­lent à six fois le PIB mon­dial) et ren­draient très dif­fi­cile le re­tour de la pro­duc­tion et de l’emploi.

D’autres lo­giques de pro­duc­tion et de consom­ma­tion dé­pas­sant le mo­dèle de dé­ve­lop­pe­ment pré­da­teur, pour l’homme et l’environnement, de­vien­draient pos­sibles en s’appuyant sur des blocs ré­gio­naux de construc­tion sou­ve­raine dans le do­maine de l’alimentation, de l’énergie, de la santé, etc.

En guise de conclusion

Nous sommes face à un car­re­four his­to­rique. La suite dé­pend de la ca­pa­cité de construire le sujet so­cial du chan­ge­ment dans une pers­pec­tive post ca­pi­ta­liste ga­ran­tis­sant que l’humanité ne tombe pas dans une longue pé­riode de 35 Crise du ca­pi­ta­lisme et ho­ri­zons post-capitalistes

bar­barie. Aujourd’hui plus que ja­mais, il est fon­da­mental d’articuler stra­tégie et tac­tique pour per­mettre à la gauche de prendre la tête, ici et main­te­nant, du pro­cessus de conver­gence po­li­tique dé­bou­chant sur la struc­tu­ra­tion d’un nou­veau bloc his­to­rique. Être à l’initiative, et y rester, d’un pro­cessus de re­grou­pe­ment des forces est cru­cial alors que le pou­voir aux abois en­vi­sage un avenir néo­fas­ciste au profit d’une oli­gar­chie spé­cu­la­tive et bel­li­queuse de plus en plus restreinte.

Une telle ini­tia­tive né­ces­site un pro­cessus de construc­tion col­lec­tive au ni­veau pla­né­taire pour co­or­donner les ac­tions po­li­tiques, à dif­fé­rents ni­veaux et dans dif­fé­rentes ins­tances. Une des prio­rités, condi­tion né­ces­saire mais pas suf­fi­sante pour se ré­ap­pro­prier les pou­voirs de dé­ci­sion confis­qués par la cen­tra­li­sa­tion des ri­chesses, c’est la re­cons­truc­tion d’une sou­ve­rai­neté mo­né­taire et fi­nan­cière au ni­veau su­pra­na­tional, dans les condi­tions concrètes du 21e siècle. On évi­te­rait ainsi à court terme une vic­ti­mi­sa­tion plus grande de la pé­ri­phérie en raison de la dis­sy­mé­trie des ca­pa­cités ma­croé­co­no­miques de mise en oeuvre de po­li­tiques dif­fé­rentes. De plus on crée­rait les condi­tions de crois­sance d’une struc­ture mul­ti­po­laire et plus dé­mo­cra­tique d’un nouvel ordre mon­dial, créant les condi­tions du dé­ve­lop­pe­ment de nou­velles lo­giques éco­no­miques ex­cluant la ren­ta­bi­lité et l’accumulation en soi, fa­vo­ri­sant la sou­ve­rai­neté ali­men­taire ou éner­gé­tique qui, à leur tour, s’opposeraient aux plans des­truc­teurs des transnationales.

Une ap­pro­pria­tion de gauche de l’émission sys­té­ma­tique de droits de ti­rage spé­ciaux pour éviter le re­tour du chan­tage des po­li­tiques d’ajustement et ren­forcer le mul­ti­la­téral, une uti­li­sa­tion des nou­velles res­sources du FMI pour une ré­forme in­terne ra­di­cale et une re­struc­tu­ra­tion de la dette ex­té­rieure des pays de la pé­ri­phérie de­vraient fi­gurer parmi les pre­mières ac­tions de cette orien­ta­tion progressiste.

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