L’Amérique latine toujours dans le collimateur de «l’oncle Sam»

Par , Mis en ligne le 07 décembre 2009

Les Etats-Unis d’Amérique ont pro­clamé de­puis le XIX° siècle que l’Amérique la­tine était leur «ar­rière cour» (Doc­trine Monroe). Après plus d’un siècle d’interventionnisme (no­tam­ment en Amé­rique cen­trale et dans les Ca­raïbes), après leur sou­tien di­rect et in­di­rect à plu­sieurs dic­ta­tures au nom de la Doc­trine de la sé­cu­rité na­tio­nale et de la lutte contre le com­mu­nisme, auraient-ils mis fin à leur pra­tique d’ingérence dans la région ?

Nou­velles stra­té­gies impériales

Dans la pé­riode qui suit la guerre froide, la chasse gardée latino-américaine n’apparaissait plus dans les prio­rités im­mé­diates de Wa­shington. Lors des an­nées 1990, les Etats-Unis do­minent sans avoir –semble t-il– en face aucun ad­ver­saire: la gauche ré­vo­lu­tion­naire a été écrasée ou neu­tra­lisée par le ter­ro­risme d’Etat ou les guerres ci­viles; Cuba est en­lisée dans sa «pé­riode spé­ciale» et une grave crise éco­no­mique à la suite de la dé­fec­tion de l’URSS. Seuls sub­sistent, au rang des me­naces dites «non-conventionnelles» selon le Dé­par­te­ment d’Etat, la dé­lin­quance or­ga­nisée, le trafic de drogue et d’armes, les mi­gra­tions Nord-Sud. De­puis la Guerre du Golfe en 1991 et, sur­tout, le 11 sep­tembre 2001, le Penta­gone a les yeux rivés sur le Proche et le Moyen Orient. L’importance des res­sources hu­maines, mi­li­taires et les cen­taines de mil­lions de dol­lars mo­bi­lisés en Irak et en Af­gha­nistan ac­cen­tuent in­dé­nia­ble­ment cette ten­dance de la géos­tra­tégie états-unienne en­lisée dans ces «nou­veaux Vietnam».

De plus, ces der­nières an­nées, les pro­jets des Etats-Unis sont lar­ge­ment bous­culés au sud du río Bravo. Outre l’apparition de gou­ver­ne­ments aux ac­cents na­tio­na­listes ou anti-impérialistes, le projet d’une grande Zone de libre-échange des Amé­riques (ALCA en es­pa­gnol) lancée par Bill Clinton en 1994, à la suite de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), a échoué. Ce vaste marché, sous contrôle de l’oncle Sam, qui de­vait en­trer en vi­gueur en 2005, s’est heurté à la ré­sis­tance des mou­ve­ments so­ciaux (Cam­pagne conti­nen­tale contre l’ALCA), mais aussi aux ré­ti­cences des bour­geoi­sies des grands pays du Marché commun du Sud (MER­COSUR) comme au refus de la Bo­livie et du Ve­ne­zuela bo­li­va­rien. Ce­pen­dant, le mode de do­mi­na­tion im­pé­rial a su éga­le­ment s’adapter… Dés les an­nées 90, il s’est paré des at­tri­buts de la dé­fense de la dé­mo­cratie et du marché basé sur les pré­ceptes du «consensus de Wa­shington»: li­bé­ra­li­sa­tion, pri­va­ti­sa­tion, dé­ré­gu­la­tion et res­pect de la pro­priété privée. Telle a été la ligne suivie de­puis: aux in­ter­ven­tions mi­li­taires trop voyantes a été pri­vi­légié une hé­gé­monie éco­no­mique et le dé­ploie­ment de tout un ar­senal idéo­lo­gique et ins­ti­tu­tionnel, ha­billé des ori­peaux de la dé­mo­cratie li­bé­rale, de la co­opé­ra­tion in­ter­na­tio­nale et du droit d’ingérence «hu­ma­ni­taire» (tac­tique dont l’Agence amé­ri­caine pour le dé­ve­lop­pe­ment in­ter­na­tional – USAID – est un des parangons).

Les gou­ver­ne­ments des Etats-Unis (qu’ils soient dé­mo­crate ou ré­pu­bli­cain) ont ainsi pour­suivi leur po­li­tique éco­no­mique néo­co­lo­niale grâce à la mul­ti­pli­ca­tion de traités bi­la­té­raux de libre com­merce (TLC), avec l’Amérique cen­trale, la Ré­pu­blique do­mi­ni­caine, la Co­lombie (traité en dis­cus­sion au congrès), le Ni­ca­ragua, le Pérou et au­pa­ra­vant avec le Chili. Ces traités per­mettent de ren­forcer la sou­mis­sion de nom­breux peuples, tra­vailleurs et ter­ri­toires au bon vou­loir des mul­ti­na­tio­nales du Nord, tout en in­té­grant tou­jours da­van­tage les éco­no­mies latino-américaines dans des re­la­tions de dé­pen­dance, no­tam­ment en ce qui concerne l’exportation de leurs ma­tières pre­mières, mi­ne­rais, pro­duits agri­coles, etc…

L’Union eu­ro­péenne a d’ailleurs em­prunté la même voie ex­pan­sion­niste, puisqu’elle est de­venue le pre­mier in­ves­tis­seur étranger en Amé­rique la­tine (de­vant les USA) et un ac­teur im­por­tant dans les pro­cessus de privatisation-transnationalisation du sys­tème fi­nan­cier et de l’or bleu (l’eau). Elle a aussi su im­poser des traités et «ac­cords d’association», qui comme ceux des Etats-Unis, ali­mentent les ré­sis­tances des po­pu­la­tions car cette ex­pan­sion du ca­pital trans­na­tional a des consé­quences non seule­ment sur les sys­tèmes po­li­tiques de la ré­gion, mais a aussi des ef­fets de des­truc­tion éco­lo­gique et de dé­struc­tu­ra­tion so­ciale in­édits par leur am­pleur. Ainsi, la ré­cente ré­volte des com­mu­nautés in­di­gènes na­tives de l’Amazonie pé­ru­vienne, ré­primée dans le sang par le gou­ver­ne­ment d’Alan Garcia, est avant tout un refus de la mar­chan­di­sa­tion de la forêt, due aux TLC si­gnés avec les Etats Unis et avec la Chine, et prévue dans l’Accord d’Association bi­la­té­rale avec l’Europe.

Ex­pan­sion­nisme militaire

Cette lo­gique est ac­com­pa­gnée d’un volet mi­li­taire. De fait, la pré­sence yankee s’est di­ver­si­fiée et mo­der­nisée. Ceci passe par le projet de créa­tion d’une «force mi­li­taire sud-américaine» contrôlée par le Penta­gone (sorte «d’ALCA mi­li­taire») ou par l’influence om­ni­pré­sente du com­man­de­ment Sud de l’armée des Etats-Unis, aujourd’hui basé à Miami. L’ogre du Nord par­ti­cipe ac­ti­ve­ment à l’armement de cer­tains pays, dont prio­ri­tai­re­ment ces deux prin­ci­paux al­liés stra­té­giques: le Chili et la Co­lombie. Cette der­nière a une place de choix dans ce dis­po­sitif, en tant que qua­trième des­ti­na­taire d’aide mi­li­taire des Etats-Unis dans le monde. Le plan Co­lombie est un vé­ri­table plan de guerre contre-insurrectionnel dis­si­mulé en «guerre à la drogue». «L’Initiative Me­rida» (ap­pelée plan Mexico par les cri­tiques) est fondée sur le même mo­dèle mais pour le Mexique et l’Amérique Cen­trale. De même, le plan Puebla Pa­namá, avec ses mé­ga­pro­jets d’infrastructures pour re­lier, par des cou­loirs lo­gis­tiques et bio­lo­giques, le Mexique et l’Amérique cen­trale, ainsi que l’«Initiative pour l’intégration de l’infrastructure sud-américaine» (IIRSA) par­ti­cipent de l’affirmation im­pé­ria­liste dans la ré­gion. Le main­tien de cer­taines vel­léités des USA –tout comme le chan­ge­ment re­latif de pé­riode– ont, par ailleurs, été lar­ge­ment confir­mées lors de la ten­ta­tive de coup Etat, en avril 2002, contre le gou­ver­ne­ment d’Hugo Chavez, mais aussi lors du coup d’Etat le 28 juin der­nier au Honduras.

Au-delà des contra­dic­tions réelles au sein de l’appareil d’Etat états-unien et du chan­ge­ment de dis­cours comme de tac­tique par l’administration Obama, on ne peut que constater que si les Etats-Unis ont dé­claré, dans un pre­mier temps, «illégal»le coup d’Etat, c’est pour en­suite ap­peler à la né­go­cia­tion avec le gou­ver­ne­ment de facto et re­con­naître les élec­tions du 29 no­vembre der­nier (aux côtés de la Co­lombie et du Costa Rica),tout en main­te­nant une partie de l’aide mi­li­taire à un pays qui avait été leur tête de pont dans la guerre contre la ré­vo­lu­tion san­di­niste, dans les an­nées 1980… Le rôle joué par l’Union Eu­ro­péenne au Hon­duras n’en n’est pas pour au­tant moins am­bigu, puisqu’elle s’est pro­noncée en ordre dis­persé face à l’illégitimité des élec­tions or­ga­ni­sées par le gou­ver­ne­ment put­schiste et alors qu’elle n’a pas sus­pendu toute son aide éco­no­mique, et ce malgré l’ampleur de la ré­pres­sion du mou­ve­ment populaire.

Aujourd’hui, qua­torze bases amé­ri­caines sont ins­tal­lées en Amé­rique la­tine et Ca­raïbes. Elles sont si­tuées sur les ter­ri­toires de pays al­liés, sauf Guan­ta­namo à Cuba (base mi­li­taire amé­ri­caine de­puis 1903) et en­cerclent le Ve­ne­zuela, la Bo­livie et l’Equateur. Le Penta­gone ainsi que le Mi­nis­tère de la Guerre des Etats-Unis viennent de dé­cider d’en ins­taller sept sur le sol Co­lom­bien, après l’initiative prise par le Pré­sident équa­to­rien Ra­fael Correa d’ordonner la fer­me­ture de la base aé­ro­na­vale de Manta en Equa­teur. Cette der­nière était le prin­cipal centre d’espionnage élec­tro­nique et sa­tel­li­taire du Penta­gone en Amé­rique du Sud. Pour pou­voir main­tenir son contrôle dans la ré­gion, l’administration d’Obama a re­noué avec la doc­trine de la Sé­cu­rité na­tio­nale, ap­pelée aujourd’hui «Sé­cu­rité hé­mi­sphé­rique», qui pro­pose d’isoler n’importe quel gou­ver­ne­ment qui contra­rie­rait les in­té­rêts de Wa­shington, comme par exemple le gou­ver­ne­ment bo­li­va­rien au Ve­ne­zuela (qui n’a pour­tant ja­mais pra­tiqué d’expropriation ma­jeure de ca­pital trans­na­tional en 10 ans de «ré­vo­lu­tion bo­li­va­rienne»). En outre, l’armée US a ré­ac­tivé la Qua­trième Flotte en 2008, avec l’intention «de com­battre le ter­ro­risme», les «ac­ti­vités illé­gales», cette flotte vise un in­ter­ven­tion­nisme de type aé­ro­naval et non ter­restre. Tout cet en­semble cor­res­pond donc clai­re­ment à un mes­sage de guerre.

À l’Encontre (http://www.alencontre.org/AmLat/AmLatGaudichaud12_09.html)

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