Les États-Unis et l’ère post Bush : Continuité ou véritable changement?

Par Mis en ligne le 02 décembre 2009

La vic­toire élec­to­rale d’Obama, fa­çonnée sur la base d’un en­thou­siasme gé­néral pour le chan­ge­ment et qui ap­pa­rais­sait comme une né­ces­sité, par­ti­cu­liè­re­ment pour les plus dé­munis de la so­ciété amé­ri­caine, nous a fait croire en un avenir qui pour­rait être ra­di­ca­le­ment dif­fé­rent de celui des huit an­nées de pou­voir de George W. Bush. Ce chan­ge­ment de­vait se tra­duire par des me­sures so­ciales et une nou­velle ap­proche sur la scène in­ter­na­tio­nale. Mais après neuf mois au pou­voir d’Obama, nous pou­vons constater que les ques­tion­ne­ments et les in­ter­ro­ga­tions sur son ac­tion sèment le doute et com­mencent à ef­friter l’espoir. Plu­sieurs cri­tiques, ve­nant de la gauche pro­gres­siste, s’interrogent sur la vo­lonté réelle de l’administration Obama d’instaurer une vé­ri­table cou­pure ra­di­cale avec les po­li­tiques in­ternes et ex­ternes de l’administration de George W. Bush.

Les États-unis, comme pays et em­pire hé­gé­mo­nique, sont l’incarnation de la so­ciété du spec­tacle, en­trainée par la lo­co­mo­tive du ca­pi­ta­lisme et do­minée par une culture vouée au ma­té­ria­lisme. Les États-unis sont aujourd’hui à la croisée des che­mins. La crise éco­no­mique et fi­nan­cière nous a dé­voilé les failles du sys­tème, et avec la crise so­ciale à nos portes, nous ver­rons en­core da­van­tage la pro­fon­deur des fai­blesses du li­bé­ra­lisme économique

Les der­niers chiffres nous disent que 60 mil­lion de per­sonnes n’ont plus d’assurance santé, que le tiers de la po­pu­la­tion (100 mil­lions ap­proxi­ma­ti­ve­ment) est obèse, que plus de 40% d’individus dans cer­tains États ont perdu leur maison, que plus de 40 mil­lions d’autres ont perdu leurs fonds de pen­sion ; de plus le chô­mage of­fi­ciel se situe à 9.8 %. Pa­ral­lè­le­ment, en 2010, on pré­voit 700 mil­liards pour le budget du Penta­gone, tandis la que ré­forme de la santé se di­rige vers un com­promis, sans contenir de vé­ri­table op­tion publique.

Il faut rap­peler, sans pour au­tant faire l’apologie de l’administration Obama, que la réa­lité ob­jec­tive au mo­ment de la prise du pou­voir était que les États-unis bai­gnaient dans le conser­va­tisme de toutes ten­dances de­puis 25 ans. L’arrivé au pou­voir de Ro­nald Reagan a si­gnalé la re­nais­sance du conser­va­tisme so­cial, culturel et po­li­tique au sein de la Maison blanche et dans toutes les classes de la so­ciété amé­ri­caine. Pour les té­nors idéo­lo­giques du conser­va­tisme comme Ri­chard Vi­gery, ce fut le mo­ment de re­prendre le haut du pavé, d’enterrer le li­bé­ra­lisme so­cial issu du New Deal de FDR et de dé­clarer la guerre cultu­relle afin de changer les men­ta­lités dans toutes les sphères de la so­ciété amé­ri­caine. L’arrivée au pou­voir de George W. Bush fut l’aboutissement lo­gique de la vic­toire des dis­ciples de Barry Gold­water, William F. Bu­ckley Jr. et Ir­ving Kristol, fon­da­teurs du nou­veau mou­ve­ment conser­va­teur après la deuxième guerre mondiale.

Aux États-Unis il ne faut pas confondre la vo­lonté pour le chan­ge­ment avec la réa­lité po­li­tique et éco­no­mique qui contrôle les ins­ti­tu­tions po­li­tique et dé­ci­sion­nelles. Les bou­le­ver­se­ments socio-politiques dont nous avons été té­moins dans les an­nées 1960 et 1970 ont leurs ra­cines dans le New Deal de FDR. La fin de la deuxième Guerre mon­diale, le début de la Guerre Froide, la guerre de Corée, les me­sures de ré­pres­sion sous le Mc­Car­thyisme et la han­tise du com­mu­nisme in­ter­na­tional (Vietnam etc.) ont mis fin au New Deal de Roo­se­velt et stoppé la mise en oeuvre du « Fair Deal » de Truman (une dé­marche s’inscrivant dans le pro­lon­ge­ment du New Deal) et dé­truit la « Great So­ciety » de Lyndon Baines Johnson. En somme, vou­loir changer la di­rec­tion du pays par une ré­forme du ca­pi­ta­lisme, comme le veut Obama, exige une dé­marche sur une longue pé­riode de temps.

Cette pé­riode de conser­va­tisme so­cial (la fin des an­nées 1940, les an­nées 1950 et le début des an­nées 1960), sur­tout sous la pré­si­dence de Ei­sen­hower (52 – 60), avait crée une ef­fer­ves­cence dans les nou­velles gé­né­ra­tions de la classe moyenne. Le grand so­cio­logue amé­ri­cain C. Wright Mills avait prédit, dans son oeuvre le plus in­fluente au­près de cette nou­velle gé­né­ra­tion émer­gente, The Power Elite, la nais­sance d’une nou­velle bour­geoisie amé­ri­caine formée d’administrateurs de grandes com­pa­gnies et de grandes mai­sons fi­nan­cières ca­pables de di­riger une nou­velle ère du ca­pi­ta­lisme américain.

Aujourd’hui, dans la so­ciété amé­ri­caine la gauche pro­gres­siste est en mi­no­rité et a peu d’influence. Il n’y a plus cette ef­fer­ves­cence, créée jus­te­ment par l’impact de Mills dans la gauche pro­gres­siste des an­nées soixante. Cette gauche est di­visée sur l’appui ou non à ac­corder à Obama, mor­celée ré­gio­na­le­ment et sans plan d’action national.

Déjà, du­rant la cam­pagne élec­to­rale, le dis­cours des dé­mo­crates n’avait rien de ra­dical. L’intention de l’équipe d’Obama était de ré­former le sys­tème ca­pi­ta­liste, pour ré­orienter ce sys­tème vers une so­ciété post-industrielle dans la­quelle les États-Unis de­meu­raient hé­gé­mo­niques. C’est une nou­velle gé­né­ra­tion, post baby boo­mers, qui in­carne une nou­velle vi­sion du ca­pi­ta­lisme, basée sur la so­ciété du sa­voir. Le but de l’administration Obama est de faire des États-unis la pre­mière so­ciété ca­pi­ta­liste an­crée dans une pro­duc­tion post in­dus­trielle et informatisée.

Cela ne né­ces­site pas une bri­sure avec le passé mais plutôt un consensus sur cer­taines ré­formes, comme le sys­tème de santé, et une in­ter­ven­tion ponc­tuelle éta­tique pour so­li­di­fier le sys­tème ca­pi­ta­liste et l’hégémonie des États-unis. C’est cela la nou­velle ère que promet Ba­rack Obama.

Cette carte rou­tière pour la ré­ha­bi­li­ta­tion du sys­tème a été ava­lisée par la no­mi­na­tion de Ti­mothy Geitner, en­fant chéri de Wall Street et an­cien di­rec­teur de la Ré­serve Fé­dé­rale à New York, qui avait sou­tenu, par sa gé­né­reuse po­li­tique mo­né­taire, la course folle à la spé­cu­la­tion des ins­ti­tu­tions fi­nan­cières comme Bear-Stearns et Leh­mann Bro­thers etc. Cela était un mes­sage clair adressé aux spé­cu­la­teurs si­gni­fiant qu’Obama n’était pas anti Wall Street et que son ad­mi­nis­tra­tion était prête à les sou­tenir dans leur re­struc­tu­ra­tion et leur en­tre­prise de mo­der­ni­sa­tion du ca­pital. L’État de­vait donc in­ter­venir pour aider cette re­fonte du sys­tème et contri­buer à mieux do­miner les mar­chés du 21ième siècle. La dif­fé­rence avec la pé­riode de George W. Bush, c’est que Obama et ses col­la­bo­ra­teurs ont com­pris que le sys­tème ca­pi­ta­liste, à tra­vers la crise, lan­çait un appel à la re­struc­tu­ra­tion, de la même façon que FDR avait com­pris les le­çons de la crise de ’29.

En somme, sur le plan fi­nan­cier et ban­caire, on ne note pas de rup­ture ra­di­cale avec l’administration Bush, mais plutôt une com­pré­hen­sion claire de l’envergure de la crise fi­nan­cière, et le be­soin, face à cette crise, de se pré­parer pour les exi­gences de la mon­dia­li­sa­tion du 21ième siècle. Sous Bush, Henry Paulson avait déjà in­jecté des sommes pour col­mater les brèches du sys­tème fi­nan­cier. Mais cela s’est avéré trop peu, trop tard. Obama et Geitner, au contraire de Bush et Paulson, ont saisi la vraie na­ture de cette crise et ont re­couru à une in­ter­ven­tion mas­sive de l’état avec l’intention de ré­équi­li­brer le sys­tème. C’est la seule dif­fé­rence entre les deux administrations.

À ce sujet, il y a un pa­ral­lèle à faire entre la po­li­tique du Pré­sident Hu­bert Hoover (ré­pu­bli­cain) face à la chute de la bourse en 1929 et celle du dé­mo­crate Franklin De­lano Roo­se­velt. Hoover, un dis­ciple du ca­pi­ta­lisme de laisser faire, un op­po­sant fé­roce à l’interventionnisme éta­tique (c’était pour lui du so­cia­lisme), a néan­moins in­jecté 500 mil­lions dans les banques pour stopper la chute de la bourse. En­core là, c’était trop peu, trop tard. Alors ar­rive FDR avec sa po­li­tique key­né­sienne (in­ter­ven­tion­nisme éta­tique ponc­tuel), qui com­prend que le ca­pi­ta­lisme, pour re­prendre un nou­veau souffle, doit se re­struc­turer et ainsi sauver le sys­tème du fas­cisme et du com­mu­nisme qui se dé­fi­nis­saient comme des al­ter­na­tives au ca­pi­ta­lisme. Comme Obama plus tard, Roo­se­velt avait com­pris, contrai­re­ment à Hoover et Bush, que pour af­fronter les défis de l’avenir sur le plan mon­dial, il fal­lait re­di­riger le ca­pi­ta­lisme vers une ac­ti­vité plus tech­no­lo­gique (comme le nu­cléaire) et ainsi an­crer cette hé­gé­monie amé­ri­caine nou­vel­le­ment ac­quise. Obama est sim­ple­ment un néo-keynésien.

Bush un néo­li­béral : Obama un néo­li­béral social.

La po­li­tique so­ciale la plus im­por­tante dans l’agenda de l’administration d’Obama est la ré­forme du sys­tème de santé. De­puis des an­nées, même à l’époque de Reagan, les Amé­ri­cains de­man­daient une ré­forme de la santé, une ré­forme du ré­gime privé, qui coû­tait et qui coûte tou­jours trop cher pour l’Américain moyen. Une partie du ré­gime de santé est déjà pu­blique. Me­di­caire couvre en effet en grande partie les gens à la re­traite. Ce ré­gime ga­rantit aussi aux plus dé­munis comme les sans abris, les sans tra­vail, les tra­vailleurs au sa­laire mi­nimum de même qu’ à ceux qui n’ont pas de fonds de pen­sion, une cou­ver­ture mi­ni­male as­surée par des hô­pi­taux dé­si­gnés pour re­ce­voir ces pa­tients. Les vé­té­rans des forces armés dis­posent aussi d’un ré­gime de santé pu­blic payé par l’État. Mais il y a un cin­quième de la po­pu­la­tion (aujourd’hui 60 mil­lions de per­sonnes) qui n’a aucun ré­gime d’assurance santé. Le plan pro­posé par Obama vise ces 60 mil­lions à tra­vers une op­tion pu­blique ga­rantie par l’état.

Mais le but ul­time de la re­struc­tu­ra­tion du ré­gime pu­blic est de créer une sorte de ter­rain de com­pé­ti­tion entre le pu­blic et le privé. Cela pour forcer le privé à éven­tuel­le­ment baisser ses ta­rifs pour les as­su­rances in­di­vi­duelles et fa­mi­liales. En somme, l’option pu­blique est uti­lisée comme un ins­tru­ment, non pas pour col­mater une faille énorme dans la so­ciété, mais pour pro­vo­quer une com­pé­ti­tion et faire di­mi­nuer les ta­rifs des riches. Cela res­semble à l’opposition entre le pu­blic et le privé, qui est évo­quée au Québec en fa­veur du privé qui se­rait la so­lu­tion aux pro­blèmes de notre sys­tème de santé pu­blic et uni­versel. Ici, au Québec, on évoque cette op­po­si­tion pour faire place au privé. Aux États-Unis, c’est pour ré­gle­menter les coups exor­bi­tants du sys­tème, au profit des riches. Même le pré­sident Nixon en 1972 avait éla­boré un plan si­mi­laire à celui d’Obama pour baisser les prix de l’assurance privée….

L’appui qu’il a ob­tenu de la Ame­rican Me­dical As­so­cia­tion (AMA) est basé sur la pos­si­bi­lité pour celle-ci d’avoir plus de 60 mil­lions de nou­veau clients. Bien sûr on ne peut qu’applaudir l’intention de vou­loir per­mettre à 60 mil­lions de ci­toyens d’avoir accès à une as­su­rance ma­ladie. Mais les rai­sons pro­fondes ne sont pas que l’administration sou­haite une as­su­rance ma­ladie uni­ver­selle et éta­tique, ce que vou­drait la gauche pro­gres­siste; il s’agit plutôt de dé­mon­trer, ce que les Ré­pu­bli­cains ne com­prennent pas, que le pu­blic et le privé sont com­plé­men­taires, et que la ré­forme se fera es­sen­tiel­le­ment au bé­né­fice du privé.

D’ailleurs la raison qu’évoque l’administration Obama pour sou­tenir cette lé­gis­la­tion est qu’elle est d’une im­por­tance vi­tale pour la re­lance de l’économie. Avec une op­tion pu­blique, les éco­no­mies ef­fec­tuées par les clients du privé les in­ci­te­raient à consommer da­van­tage et par le fait même à sti­muler la re­lance économique.

Cette po­li­tique de ré­forme du sys­tème de santé pro­posée par l’administration semble au pre­mier re­gard très pro­gres­siste et ra­di­cale. Mais une ana­lyse plus en ap­pro­fondie permet de constater que la mise sur pied d’une op­tion pu­blique dans le sys­tème de santé re­pré­sente sur­tout une amé­lio­ra­tion pour le sys­tème privé. Idéo­lo­gi­que­ment cette ap­proche concorde très bien avec la po­si­tion de la troi­sième voie, rendue à la mode par Tony Blair, et adoptée par Obama pour éviter toute forme de ra­di­ca­lisme de droite ou de gauche.

Obama gou­verne au centre, es­pé­rant créer un consensus au­tour de lui dans la na­tion amé­ri­caine. Son pro­gramme de ré­forme du sys­tème de santé ne puise ni à gauche (santé uni­ver­selle et éta­tique), ni à droite (le laisser faire dans la santé), mais au centre, re­po­sant sur une com­pé­ti­tion loyale (sic), comme le veut en théorie l’idéologie amé­ri­caine. Fi­na­le­ment, Obama veut re­tourner au li­bé­ra­lisme so­cial, comme ce fut le cas sous FDR, pour dé­mon­trer que le li­bé­ra­lisme éco­no­mique et le li­bé­ra­lisme phi­lo­so­phique peuvent se fu­sionner et re­mé­dier aux pro­blèmes qui hantent la so­ciété américaine.

Bush était trop ra­dical à droite sur le plan so­cial, vou­lant que le privé se charge de tous les pro­grammes so­ciaux comme des fonds de pen­sion. Le mo­dèle de la pri­va­ti­sa­tion des fonds de pen­sion, dé­ve­loppé par Milton Friedman, tête d’affiche de l’école de Chi­cago en éco­nomie, était à l’agenda de George W. Bush dans son pre­mier mandat. La ré­volte venue des re­traités, des forces pro­gres­sistes et de la gauche, a forcé les dé­mo­crates à com­battre cette po­li­tique avec succès. Ceci fut une leçon pour Ba­rack Obama. Une po­li­tique trop ra­di­cale, de droite ou de gauche, ne pou­vait réussir dans un pays qui avait subi 25 ans de combat entre la pensée li­bé­rale et la pensée conser­va­trice. Ce que le peuple amé­ri­cain vou­lait, selon Obama, était un consensus au centre, né­ces­saire pour que l’Amérique fonctionne.

In­ter­na­tio­na­lisme hé­gé­mo­nique par le « soft power »

Pour l’administration Obama, il est urgent de changer de cap dans la po­li­tique in­ter­na­tio­nale pour main­tenir l’hégémonie amé­ri­caine, face à la montée de la Chine. Mais de quel chan­ge­ment parlons-nous? Parlons-nous de la fer­me­ture de la prison de Guan­ta­namo qui re­tarde tou­jours? Parlons-nous du procès de la CIA concer­nant la pra­tique de la tor­ture qu’Obama a fait an­nuler? Parlons-nous de la fer­me­ture des pri­sons de la CIA en Rou­manie? Non, il semble que le ter­ro­risme de­meure tou­jours une cible prin­ci­pale pour les États-unis, sans que ce pays se de­mande pour­quoi ce ter­ro­risme continue d’exister.

L’administration an­nonce un re­trait de l’Irak parce que cette guerre coûte trop cher. Elle a be­soin de cet ar­gent pour le sau­ve­tage des banques. Et les son­dages ont dé­montré que les Amé­ri­cains ne voyaient plus l’utilité de cette guerre. Par contre elle ne pro­cède à aucun examen sur la jus­ti­fi­ca­tion de cette in­va­sion, et elle an­nonce très tôt dans son mandat que l’Afghanistan constitue la vé­ri­table cible de sa lutte contre le terrorisme.

Main­te­nant Obama est confronté à la guerre en Af­gha­nistan, où les pers­pec­tives de vic­toire contre les Ta­li­bans s’effritent à chaque jour. L’élection volée par Karzai, un pré­sident ex­trê­me­ment im­po­pu­laire, a changé l’attitude de la po­pu­la­tion amé­ri­caine vis-à-vis de cette guerre. Des son­dages in­diquent que 55% de la po­pu­la­tion veut un re­trait im­mé­diat de l’Afghanistan. Mais le Gé­néral Mc­Chrystal, com­man­dant des forces sur le ter­rain, de­mande une aug­men­ta­tion de 40,000 hommes de troupe, avec l’espoir de ga­gner cette guerre. On peut voir là un re­tour au syn­drome du Vietnam : plus de troupes, de plus en plus de troupes ! Que fera le nou­veau ré­ci­pien­daire du prix Nobel de la Paix?

La pré­sence amé­ri­caine va conti­nuer en Af­gha­nistan. L’Afghanistan est de­venu pour l’empire une plaque tour­nante stra­té­gique en Asie. Avec la Chine à l’est, la Russie et les ré­pu­bliques in­dé­pen­dantes comme le Ka­za­khstan au nord, l’Iran au sud-ouest, le Pa­kistan au sud avec son nou­veau port de mer construit par la Chine, et la han­tise que plu­sieurs pays en Asie (pos­si­ble­ment 8 avec Is­raël) pos­sèdent l’arme ato­mique, les États-unis ont be­soin de cette base géostratégique.

L’Irak, avec un gou­ver­ne­ment plus au moins lé­gi­time et ac­cepté par l’ensemble de la po­pu­la­tion, constitue un appui pour les États-Unis dans la ré­gion, en plus d’être de­venu une source sûre pour leurs be­soins pé­tro­liers. Mais une pré­sence continue des États-Unis en Irak (base opé­ra­tion­nelle de sur­veillance de la CIA) constitue une me­nace de moins pour Is­raël, et fait de l’Irak un pays tampon contre l’Iran (rappelons-nous de la guerre meur­trière entre l’Irak et l’Iran). Cette re­la­tive sta­bi­lité ajoute à la stra­tégie amé­ri­caine un autre pays qui pour­rait jouer le rôle de chien de garde dans la ré­gion du golfe Per­sique, la corne de l’Afrique et dans une partie de l’Océan In­dien. Pour les stra­tèges du Penta­gone, l’Irak re­pré­sente une mis­sion accomplie.

Pour l’administration Obama et la po­li­tique étran­gère amé­ri­caine, l’Océan In­dien est de­venu l’endroit géos­tra­té­gique le plus im­por­tant pour le 21iècle. Déjà, 70% des routes de trans­port ma­ri­time passent par l’Océan In­dien (Fo­reign Af­faires, mai-juin, 2009). Avec l’émergence de l’Asie comme le conti­nent du 21ième siècle, 90% des mar­chan­dises (res­sources na­tu­relles, pro­duits finis et semi-finis) tran­si­ge­ront par l’Océan In­dien. L’Océan In­dien sera l’autoroute du 21ième siècle. Les Etats-Unis, pour main­tenir leur hé­gé­monie, doivent être là. D’où la né­ces­sité de sta­bi­liser l’Irak, de trouver une so­lu­tion mi­toyenne pour l’Afghanistan et de s’assurer que Al Quaïda ne s’élargisse pas et ne dé­sta­bi­lise pas la po­li­tique amé­ri­caine au Pakistan.

Pour ac­com­plir tous cela, les États-Unis ont be­soin de créer des sy­ner­gies (des par­te­na­riats) avec des al­liés. Déjà la com­mande est trop grande pour une seule na­tion, fut-ce pour les États-Unis. C’est ce qui ex­plique le dis­cours mul­ti­la­téral d’Obama. Pre­miè­re­ment il faut ré­in­té­grer la Russie (via le re­trait du bou­clier anti-missile en Po­logne et en Ré­pu­blique Tchèque) dans une pers­pec­tive stra­té­gique et se servir de son in­fluence tra­di­tion­nelle dans l’arrière cour qu’est l’Asie. Il faut of­frir aussi une main tendue aux Eu­ro­péens, par­ti­cu­liè­re­ment aux trois grandes puis­sances que sont la France, l’Angleterre et l’Allemagne, et conso­lider, à tra­vers leur connais­sance his­to­rique et di­plo­ma­tique de l’Asie, cette nou­velle approche.

L’hégémonie amé­ri­caine au 21ième siècle se réa­li­sera avec le sou­tien des autres pays avancés, ceux qui se di­rigent éga­le­ment vers un type de so­ciété post in­dus­trielle et du sa­voir. Donc la France, l’Angleterre et l’Allemagne, ap­pa­raissent comme des al­liées na­tu­relles. La Russie, pour conti­nuer sa re­struc­tu­ra­tion in­dus­trielle, a be­soin des États-unis. Même si Pou­tine semble vou­loir faire ca­va­lier seul pour faire croire à la po­pu­la­tion Russe qu’il pré­pare le re­tour de la Grande Russie, il ne le peut pas. Les in­fra­struc­tures, qui pour­raient sou­tenir un accès à la tech­no­logie du 21ième et du 22ième siècles, de­meurent très faibles pré­sen­te­ment en Russie.

Le dis­cours mul­ti­la­téral à la Woo­drow Wilson fait donc partie d’une nou­velle ap­proche, qua­li­fiée de « soft power ». Contrai­re­ment au « hard power » des néo conser­va­teurs qui contrô­laient la po­li­tique étran­gère de l’administration de George W. Bush, la nou­velle ap­proche de l’administration Obama vise les mêmes buts mais avec la pers­pec­tive du « soft power ».

Dans cette pé­riode de re­struc­tu­ra­tion du ca­pi­ta­lisme, qui va durer en­core plu­sieurs an­nées, la guerre de­vient contre pro­duc­tive. Les guerres coûtent très cher. La re­cherche et le dé­ve­lop­pe­ment ne sont plus basés uni­que­ment sur le vieux com­plexe militaro-industriel, mais da­van­tage sur le ca­pi­ta­lisme en­vi­ron­ne­mental (l’Éco ca­pi­ta­lisme), la com­mu­ni­ca­tion, la bio-techonologie, l’industrie bio­mé­di­cale, etc. in­té­grées dans le contexte d’une so­ciété post in­dus­trielle. Sur le plan in­ter­na­tional, pour réa­liser ses défis, il a be­soin de par­te­naires. Ceci est le défi d’Obama et de son ad­mi­nis­tra­tion. Trans­former le ca­pi­ta­lisme et de­meurer hégémonique.

Ce projet est-il en conti­nuité avec celui de George W. Bush? Non, il est beau­coup plus subtil que celui de Bush. Sous un dis­cours de chan­ge­ment, que la ma­jo­rité des ci­toyens de notre pla­nète a ac­cueilli avec en­thou­siasme comme une ou­ver­ture ra­di­cale, les vraies ob­jec­tifs d’Obama sont de so­li­di­fier les in­té­rêts hé­gé­mo­nique de l’Amérique, de ré­pandre les idéaux ca­pi­ta­listes de l’Amérique, de dé­mon­trer que la dé­mo­cratie amé­ri­caine de­meure tou­jours la meilleure, mais cela avec une ap­proche moins bru­tale, plus sy­ner­gique et plus per­son­nelle que celle em­pruntée par son prédécesseur.

Do­nald Cuccioletta

Uni­ver­sité du Québec en Outaouais

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