La centralité du statut autogestionnaire contre tout rapport de domination salarial

Par Mis en ligne le 30 novembre 2009

Le statut au­to­ges­tion­naire, re­con­nais­sant à chaque être hu­main des droits et re­venus de base as­so­ciés à une ap­pro­pria­tion col­lec­tive des grands moyens de pro­duc­tion est au coeur d’une re­mise en cause du rap­port sa­la­rial. Celui-ci doit être aboli en tant que rap­port de do­mi­na­tion, qu’il se situe dans le cadre du ca­pi­ta­lisme ou d’un Etat se pro­cla­mant so­cia­liste. Mais cela ne si­gnifie ni la fin des re­venus mo­né­taires, ni la ri­gi­dité des em­plois ; en­core moins la re­mise en cause d’une mu­tua­li­sa­tion des risques et des droits que le sa­la­riat a conquis, de façon pré­caire, contre le ca­pi­ta­lisme et que le so­cia­lisme peut garantir.

La pro­priété privée des grands moyens de pro­duc­tion et ses cri­tères de profit ré­vèlent chaque jour da­van­tage leur lo­gique, à la fois in­juste et in­ef­fi­cace contrai­re­ment aux pré­ten­tions vé­hi­cu­lées par l’idéologie de la mon­dia­li­sa­tion mal nommée ? li­bé­rale ? : la dic­ta­ture des mar­chés fi­nan­ciers et des firmes mul­ti­na­tio­nales, ap­puyée sur les pou­voirs éco­no­miques et mi­li­taires des grandes ins­ti­tu­tions et Etats do­mi­nant cette mon­dia­li­sa­tion, font que les be­soins de base sont de moins en moins sa­tis­faits pour le plus grand nombre ; la dé­mo­cratie et les li­bertés sont pro­fon­dé­ment cen­si­taires (liés au pou­voir de l’argent) ; les crises mul­ti­formes se mul­ti­plient et s’entrecroisent à l’échelle pla­né­taire en même temps que les lo­giques de guerre.

Il ne s’agit pas seule­ment de re­dis­tri­buer les ri­chesses, mais de les pro­duire autrement.

Une autre lo­gique existe déjà, en poin­tillé, du local au pla­né­taire qui su­bor­donne l’économie à la sa­tis­fac­tion de droits uni­ver­sels et de la pro­tec­tion de l’environnement, un ? so­cia­lisme du XXIe siècle ?. Mais der­rière les mots qui font pro­blème, il faut se dis­so­cier des va­riantes de parti unique ou du social-libéralisme et autres partis ? so­cia­listes ? qui ont mené les po­li­tiques de des­truc­tion de l’Etat so­cial et des ser­vices publics.

Il im­porte donc de re­venir au sens pro­fond du projet so­cia­liste au-delà d’un fé­ti­chisme des cli­vages sur le vo­ca­bu­laire et de tout « mo­dèle » pré-établi – mais en in­cor­po­rant les le­çons des ex­pé­riences et échecs passés.

« L’émancipation de chacun, sera la condi­tion de l’émancipation de tous », af­fir­mait leMa­ni­feste com­mu­niste. Aujourd’hui, on pren­drait soin d’exprimer cette for­mule en fé­mi­ni­sant le « chacun-e » et en sou­li­gnant la di­ver­sité des fa­cettes, par­fois conflic­tuelles, de l’individu. Et ce n’est pas un dé­tail, tant il est vrai que l’individu s’inscrit dans une mul­ti­pli­cité de « com­mu­nautés » dont il se sent so­li­daire pour des en­jeux dif­fé­rents : rap­ports hommes/femmes, di­ver­sité ethnico-nationale, cultu­relle, re­li­gieuse, po­si­tion so­ciale, re­la­tions parents/enfants… La hié­rar­chie des so­li­da­rités dé­pend du mo­ment et des enjeux.

Mais il faut sou­li­gner l’essentiel : le projet so­cia­liste af­firme l’actualité d’une so­ciété où la res­pon­sa­bi­lité de l’être hu­main, sans ex­clu­sion au­cune, est à la fois fi­na­lité et moyen… Fi­na­lité, car le but est, de façon non condi­tionnée par des ob­jec­tifs de profit, de sa­tis­faire les be­soins hu­mains au sens évo­lutif et riche du terme, y in­clus l’exigence de di­gnité, d’égalité, de jus­tice so­ciale, de pro­tec­tion de l’environnement où il vit. Mais l’être hu­main est aussi moyen d’atteindre ces ob­jec­tifs, car c’est lui/elle, en toute res­pon­sa­bi­lité in­di­vi­duelle et col­lec­tive, qui dé­ter­mine ce que sont ces be­soins et les moyens de les sa­tis­faire. Une telle so­ciété remet en cause tout rap­port d’exploitation et de do­mi­na­tion, mais non pas la di­ver­sité des in­di­vidus et de leurs choix. Elle su­bor­donne l’économie à ces choix éta­blis dé­mo­cra­ti­que­ment. Ces mots là sont com­pré­hen­sibles par tout le monde et de telles as­pi­ra­tions sont très partagées…

Cela ne dit pas com­ment doit et peut s’organiser la so­ciété. Marx se re­fu­sait à le pré­voir à la place des po­pu­la­tions concer­nées, dans le contexte où ces ques­tions se posent et doivent se ré­soudre. Il faut conti­nuer à re­fuser des mo­dèles éla­borés en chambre, rester ou­vert et at­ten­tifs à l’imprévu et à ce qui s’invente dans les luttes col­lec­tives et leur dé­mo­cratie. Mais cela n’autorise pas une né­gli­gence et fer­me­ture en­vers les dé­bats sur le passé pour en “faire table rase” alors qu’un des en­jeux est de rendre in­tel­li­gibles les ré­sis­tances et les échecs de ce passé, d’en tirer des le­çons pour ou­vrir d’autres possibles.

Re­prendre les dé­bats sur le socialisme

Dans l’ultime cha­pitre de son ou­vrage Dé­mo­cratie contre ca­pi­ta­lisme [1] dont la ré­flexion en­ri­chis­sante s’enracine dans les luttes al­ter­mon­dia­listes, Thomas Cou­trot syn­thé­tise et dis­cute un grand nombre de dé­bats et mo­dèles de so­cia­lisme anti-étatistes. Il les re­groupe en “trois grandes fa­milles” : “le ’so­cia­lisme de marché’, le ’so­cia­lisme élec­tro­nique’ et le ’so­cia­lisme au­to­ges­tion­naire’”. Dans le pre­mier en­semble, le marché est un ré­gu­la­teur qui oriente les choix éco­no­miques dé­cen­tra­lisés, mais la concen­tra­tion du ca­pital est in­ter­dite de façon à pro­téger les cri­tères éga­li­taires fondés sur un sys­tème de pe­tites en­tre­prises pri­vées ou co­opé­ra­tives en concur­rence. Le deuxième en­semble est au contraire sans marché, fondé sur la dé­mo­cratie di­recte et ap­puyé sur les tech­no­lo­gies mo­dernes fa­ci­li­tant la co­or­di­na­tion des choix. Le troi­sième est ré­gulé par une dé­mo­cratie éco­no­mique sur la base d’une pro­priété so­ciale au­to­ges­tion­naire qui “po­li­tise” les choix éco­no­miques et se su­bor­donne donc les formes mar­chandes au­tant que la planification.

Je m’inscris ici, comme Thomas Cou­trot, dans le cadre de cette troi­sième fa­mille. Mais il ne de­vrait pas avoir de fron­tière nette avec ses cou­sins de la se­conde (so­cia­lisme sans marché) avec les­quels des dia­logues fruc­tueux sont né­ces­saires. D’une part, parce que, dans les deux en­semble de ré­flexions, le centre de gra­vité porte en fait sur une dé­mo­cratie éco­no­mique et po­li­tique ra­di­cale, basée sur un statut des êtres hu­mains qui leur donne un pou­voir de dé­ci­sion sur ce qui les concerne. Cela im­pose évi­dem­ment la re­mise en cause de la pro­priété privée ca­pi­ta­liste des moyens de pro­duc­tion et de la lo­gique de concur­rence mar­chande qui l’accompagne, sources cen­trales d’inégalités de pou­voirs et de droits. Les deux der­nières fa­milles ci­tées de mo­dèles so­cia­listes re­cherchent les moyens adé­quats à la dé­mo­cratie éco­no­mique et contestent au/x marché/s (marché du ca­pital, du tra­vail, des biens et ser­vices) le pou­voir de ré­guler (orienter) ef­fi­ca­ce­ment les choix, in­ves­tis­se­ments, al­lo­ca­tions des ri­chesses produites.

Il faut en effet clai­re­ment dis­tin­guer uti­li­sa­tion par­tielle du marché et do­mi­na­tion d’un ré­gu­la­teur mar­chand. Dans la di­ver­sité des so­ciétés que re­couvre l’analyse cri­tique et donc re­mise en cause du marché comme ré­gu­la­teur, il y a les deux va­riantes dé­bat­tues : soit le rejet de toute mon­naie (et marché), soit l’utilisation par­tielle de la mon­naie comme in­ter­mé­diaire aux échanges et d’un marché (à dé­li­miter et ré­guler) comme ins­tru­ment par­tiel d’enregistrement des coûts et be­soins. Le “so­cia­lisme au­to­ges­tion­naire” évoqué par Thomas Cou­trot comme troi­sième fa­mille de mo­dèles, consi­dère né­ces­saires et maî­tri­sables ces usages par­tiels, alors que la se­conde les re­jette. Mais le débat sur (entre) ces deux concep­tions est né­ces­saire, à partir d’un rejet ex­pli­cite de l’aliénation (qui re­vient, pour les êtres hu­mains, à une perte de maî­trise de leur être, de leur tra­vail, de son af­fec­ta­tion) par le marché et par l’Etat – d’où l’accent sur l’auto-organisation et la dé­mo­cratie éco­no­mique qui met en évi­dence le ca­rac­tère “po­li­tique” des grands choix éco­no­miques, in­cor­po­rant une mul­ti­pli­cité de critères.

On peut mener ce débat en com­bat­tant toute naï­veté en­vers la “neu­tra­lité” des moyens (la mon­naie ou autres ins­ti­tu­tions uti­li­sées, qui peuvent avoir des ef­fets per­vers, non prévus) ; mais on peut tout au­tant contester l’insuffisance, voire les im­passes d’une op­tion qui évacue les ins­ti­tu­tions, en les re­je­tant de façon in­dif­fé­ren­ciée, sans prendre en compte les contextes, droits de pro­priété, rap­ports hu­mains qui peuvent mo­di­fier ra­di­ca­le­ment ce qu’elles peuvent de­venir et ce qui peut s’inventer – au ser­vice de la dé­mo­cratie éco­no­mique – et l’utilité du­rable de l’argent, même s’il faut re­jeter les “rap­ports d’argent” entre êtres hu­mains et la do­mi­na­tion des rap­ports mar­chands. Au­tre­ment dit, des in­ter­dits sont né­ces­saires, en co­hé­rence avec une éthique qui de­vrait ex­pli­ci­te­ment re­jeter les usages de l’argent comme moyen d’enrichissement sur le dos du tra­vail d’autrui, ou d’accumulation source d’inégalités de pou­voir, ou en­core de spé­cu­la­tion. Il s’agit d’autant de fonc­tions de l’argent comme “ca­pital” re­cou­vrant aussi des rap­ports so­ciaux à re­jeter : la re­mise en cause du marché du ca­pital et du tra­vail de­vraient être des ob­jec­tifs es­sen­tiels où des rup­tures de sys­tème in­ter­viennent – même si des tran­si­tions peuvent se jus­ti­fier. Autre chose est l’analyse d’une autre fonc­tion de la mon­naie, qui exis­tait bien avant le ca­pi­ta­lisme et peut durer après lui : celle d’intermédiaire aux échanges. Aris­tote avait su dis­tin­guer l’argent comme moyen d’accumulation et comme in­ter­mé­diaire aux échange, re­je­tant le pre­mier, mais pas le second…

Ceci étant, même l’acceptation de cette deuxième fonc­tion de l’argent et d’un marché des biens et ser­vices, pour fa­ci­liter les choix dé­cen­tra­lisés, laisse ou­verts bien des dé­bats sur les prix donc les ré­gu­la­tions sur un tel marché (tant du côté des condi­tions de pro­duc­tion que de dis­tri­bu­tion des biens : le fait d’utiliser la mon­naie et d’exprimer des coûts en mon­naie, ne dit pas quels coûts sont ac­cep­tables (le tra­vail des en­fants, le temps et l’intensité du tra­vail, les tech­no­lo­gies pol­luantes, les rap­ports d’esclavage et de do­mi­na­tion dans le tra­vail, sont au­tant d’exemples d’éléments qui pour­raient être ca­mou­flés der­rière des prix à la baisse… et qu’il fau­drait pour­tant re­jeter). Et au­cune “loi éco­no­mique” ne dit qui doit payer (donc com­ment dis­tri­buer) les biens consi­dérés afin de sa­tis­faire les be­soins : les livres comme l’alcool ou les bi­joux, ou en­core l’eau, les mé­di­ca­ments et les trans­ports pu­blics et privés ont des coûts de pro­duc­tion. Mais on peut es­timer que l’eau, les trans­ports pu­blics, les mé­di­ca­ments de base et les livres, de­vraient obéir à des cri­tères de dis­tri­bu­tion dif­fé­rents des bi­joux ou de l’alcool et des voi­tures in­di­vi­duelles… Les prix sont des coûts pour les uns, éven­tuel­le­ment des re­venus pour d’autres.

Tout cela im­plique à l’échelle de la so­ciété des éva­lua­tions (quan­ti­ta­tives mais aussi qua­li­ta­tives, éco­lo­giques et so­ciales) des coûts et des be­soins, de façon dy­na­mique, et sur les échelles adé­quates, du local au pla­né­taire avec des dé­bats por­tant sur les condi­tions de tra­vail, les cri­tères de re­venus et de dis­tri­bu­tion, les ef­fets sur la santé et l’environnement de tels ou tels choix der­rière les “prix” des biens et ser­vices. Dans tous les do­maines, sans ex­cep­tion, le marché est opaque et n’enregistre que des choix li­mités et de court terme, bien in­sa­tis­fai­sants. La me­sure des ri­chesses pas plus que celle du bien-être ne peut être sim­ple­ment mo­né­taire. Et les mul­tiples ré­flexions exis­tantes sur les in­di­ca­teurs al­ter­na­tifs de dé­ve­lop­pe­ment [2], pre­nant en compte des ef­fets so­ciaux et éco­lo­giques, per­mettent d’illustrer la pos­si­bi­lité de ne pas se sou­mettre au marché et à des me­sures mo­né­taires et mar­chandes sans pour au­tant sup­primer l’utilisation par­tielle de mon­naie et de mar­chés régulés.

Toutes ces dis­cus­sions sur les mo­dèles uti­li­sant par­tiel­le­ment la mon­naie sont à dis­tin­guer ra­di­ca­le­ment des mo­dèles et so­ciétés où le marché do­mine et oriente les choix, comme ré­gu­la­teur de base. La “grande trans­for­ma­tion” ca­pi­ta­liste ana­lysée par Karl Po­lanyi a trans­formé en mar­chan­dises la force de tra­vail, l’eau comme la mon­naie de­venue “ca­pital”. En gé­né­ra­li­sant la mo­né­ti­sa­tion de l’économie et les rap­ports mar­chands, elle a désen­castré pour la pre­mière fois dans l’histoire des so­ciétés, “l’économie” du so­cial, des choix col­lec­tifs et po­li­tiques explicites.

Mais cer­tains mo­dèles se re­ven­di­quant de l’autogestion, peuvent se rat­ta­cher en fait à un “so­cia­lisme de marché” (au sens d’un marché ré­gu­la­teur). C’est pour­quoi la ty­po­logie pro­posée par Thomas Cou­trot n’est pas for­cé­ment claire. Je re­joins ses cri­tiques contre le “so­cia­lisme de marché” ; mais il a tord de ré­duire celui-ci aux mo­dèles basée sur la pe­tite pro­priété privée ou co­opé­ra­tive. J’évoquerai plus loin, à propos d’une phase spé­ci­fique de l’expérience you­go­slave, une concep­tion de la pro­priété so­ciale et de l’autogestion qui est cer­tai­ne­ment tou­jours une ten­ta­tion ini­tiale dans le rejet d u bu­reau­cra­tisme, c’est de rem­placer l’Etat par le marché, ap­proche de type anarcho-syndicaliste où l’autogestion est conçue comme droit de pro­priété et de ges­tion en­tre­prise par en­tre­prise, dans de pe­tits unités.

Dans tous ces mo­dèles et dé­bats, l’enjeu prin­cipal est celui du statut de la force de tra­vail. Il faut en­suite ou­vrir les yeux sur les conflits de lo­gique surgis dans l’expérience réelle, loin des mo­dèles sur pa­pier. Et c’est pour­quoi je vou­drais re­venir sur l’expérience yougoslave.

Mais on re­trouve ce même enjeu, face à l’échec gé­né­ra­lisé des pays dits so­cia­listes, dans un débat ma­jeur qui a été mené en Grande-Bretagne dans les an­nées 1980, sur plu­sieurs nu­méros de la New Left Re­view (NLR). Face à la crise d’ensemble des pays dits so­cia­listes, Alec Nove se po­sait les ques­tions d’un “so­cia­lisme réa­li­sable” [3]. Mais il re­je­tait a priori ce qu’il consi­dé­rait comme une utopie (au sens d’irréalisable) chez Marx : le rôle du ju­ge­ment di­rect, de l’association des pro­duc­teurs — donc d’un statut au­to­ges­tion­naire des travailleurs.

Or, toutes les crises et grands conflits de l’histoire des so­ciétés d’Europe de l’Est ont au contraire montré la très riche ex­plo­sion des as­pi­ra­tions au­to­ges­tion­naires réa­li­sant une dé­mo­cratie ra­di­cale, dans les grandes bi­fur­ca­tions que furent les an­nées 1956 et 1968, sti­mu­lées en vé­rité par l’écart entre les droits et sta­tuts re­connus dans les idéo­lo­gies of­fi­cielles (as­so­ciés à la sup­pres­sion des formes ca­pi­ta­listes de do­mi­na­tion) et la réa­lité du sys­tème de parti/Etat ré­gnant au nom des tra­vailleurs sur leur dos – de la Po­logne à la Hon­grie, en pas­sant par la You­go­slavie et la Tchécoslovaquie.

L’arrogance et l’ignorance du passé des so­ciétés dites so­cia­listes, de leurs luttes et ré­sis­tances se ren­contre, pa­ra­doxa­le­ment aujourd’hui (pour des rai­sons dif­fé­rentes, bien sûr) de deux côtés op­posés : à la fois celui des do­mi­nants de l’ordre mon­dial néo-libéral qui veulent ré­duire les ré­vo­lu­tions du XXè siècle à une aber­rante pa­ren­thèse sur le chemin de la “mo­der­nité” oc­ci­den­tale, ef­facer donc de l’analyse tous les rap­ports de do­mi­na­tion entre pays du centre et pé­ri­phé­ries du sys­tème monde ca­pi­ta­liste du 19è siècle, et nier toute ra­tio­na­lité aux ten­ta­tives de rup­ture anti-capitalistes ; mais cette oc­cul­ta­tion se re­trouve aussi au sein de cou­rants anti-capitalistes qui croient que le rejet du passé sta­li­nien et des pays dits so­cia­listes est d’autant plus ra­di­cale (non sus­pect de “com­plai­sance” et de “tra­hison”) qu’il ré­duit l’histoire de ces so­ciétés au goulag et ne veut rien ap­prendre de leurs conflits et ten­ta­tives de réformes…

Connaître et ap­prendre de l’expérience yougoslave…

Parce qu’il s’est agi de la pre­mière grande rup­ture (en 1948) au sein de la do­mi­na­tion sta­li­nienne du monde com­mu­niste, et de plu­sieurs dé­cen­nies d’expériences de com­bi­nai­sons dif­fé­rentes de plan, de marché et d’autogestion, il faut re­prendre le débat sur les échecs you­go­slaves [4]. Il faut le faire sur la base des ré­sis­tances ap­pa­rues à chaque étape au cœur de cette so­ciété, avec la lo­gique d’une ex­ten­sion des droits dé­mo­cra­tiques au­to­ges­tion­naires. Une telle dé­marche de connais­sance cri­tique permet à la fois de prendre en compte la “you­go­nos­talgie” que l’on ren­contre aujourd’hui si sou­vent, mais de la com­battre dans ses di­men­sions pas­séistes oc­cul­tant les causes in­ternes de l’échec passé ; il faut se tourner donc vers d’autres pos­sibles, en cri­tique d’un passé trop vite rosi à la lu­mière des dé­sastres de l’après-titisme (du nom de Josip Broz dit Tito, di­ri­geant com­mu­niste his­to­rique de la You­go­slavie d’après la Se­conde guerre mondiale).

Les causes ex­ternes d’échecs (les me­naces et pres­sions du Kremlin, et celles des puis­sances im­pé­ria­listes) furent réelles et ne peuvent être sous-estimées – elles sou­lignent d’ailleurs l’impossibilité d’alternative du­rable pu­re­ment na­tio­nale . Mais les causes en­do­gènes de l’échec nous im­portent, en der­nier res­sort, bien da­van­tage que les autres. Parce qu’il n’y a pas de fa­ta­lisme de l’échec d’un petit pays face à des agres­sions ex­té­rieures, sur­tout s’il est en me­sure d’être at­tractif à l’échelle in­ter­na­tio­nale par sa ré­sis­tance, comme la ré­sis­tance des com­bat­tants viet­na­miens contre l’impérialisme en avait té­moigné et, avant elle, pen­dant la Se­conde guerre mon­diale la lutte des Par­ti­sans di­rigés par le PC you­go­slave, ré­sis­tant à l’ordre de Yalta. Mais la vic­toire ne ga­rantit pas l’invention d’autres rap­ports hu­mains et d’un sys­tème cohérent.

Pour­tant, dans l’isolement im­posé par le Kremlin en 1948, la meilleure dé­fense fut l’introduction des droits d’autogestion dans les en­tre­prises you­go­slaves à partir des an­nées 1950, se ré­cla­mant de la Com­mune de Paris contre l’étatisme so­vié­tique, et de Marx contre Sta­line. Ces ré­formes in­tro­dui­sant di­verses ex­ten­sions des droits au­to­ges­tion­naires jusqu’au début des an­nées 1980, don­nèrent des “ marges ” de dé­mo­cratie sans com­mune me­sure avec ce que to­lé­rait la pla­ni­fi­ca­tion so­vié­tique hy­per­cen­tra­lisée, ou ce que n’importe quel sys­tème ca­pi­ta­liste au­rait pu to­lérer. Mais, malgré leur évo­lu­tion dans le temps, on peut dé­gager une constante li­mite de ce que furent ces marges sous le ré­gime ti­tiste : le sys­tème n’a ja­mais ac­cordé aux au­to­ges­tion­naires les moyens d’une co­hé­rence d’ensemble, ar­ti­cu­lant des droits de ges­tion au plan de l’entreprise, de l’économie et de la so­ciété toute entière.

La pre­mière phase (1953 – 1965) connut les plus forts taux de crois­sance, ap­puyés sur l’introduction des conseils ou­vriers. Leur ges­tion lo­cale se confron­tait à une pla­ni­fi­ca­tion dont les cri­tères et choix leur échap­paient. Le plan était pour­tant as­soupli, concentré sur les grandes prio­rités, et basé sur des fonds d’investissement sor­tant du budget de l’Etat.

Lors du pre­mier congrès de l’autogestion or­ga­nisé en 1957 pour ré­sister au nouvel in­ter­ven­tion­nisme so­vié­tique ma­ni­festé en Hon­grie (en 1956), sur quelque 1700 dé­lé­gués, plus de 60% étaient des ou­vriers en poste – et 80% étaient peu qua­li­fiés. Et dans les an­nées 1960, l’autogestion pro­clamée ? voie uni­ver­selle au so­cia­lisme ? (et pas seule­ment you­go­slave) était dé­sor­mais perçue comme un droit et un idéal à at­teindre pour réa­liser la pleine res­pon­sa­bi­lité des in­di­vidus dans toutes les sphères de la so­ciété. Mais le main­tien d’une pla­ni­fi­ca­tion, même as­sou­plie, sous contrôle d’instances fé­dé­rales du parti/Etat était source de conflits à la fois avec les or­ganes d’autogestion et entre les ré­pu­bliques. On pou­vait alors so­cia­liser, par des formes au­to­ges­tion­naires de re­pré­sen­ta­tion, à la fois le plan et l’Etat en dé­mo­cra­ti­sant les pro­cé­dures de choix et de ges­tion des fonds pu­blics – ce qui sup­po­sait aussi re­noncer au mo­no­pole po­li­tique du parti unique. Mais tel ne fut pas l’orientation des di­ri­geants ti­tistes, Leur pri­vi­lège de pou­voir po­li­tique fut pré­servé, en élar­gis­sant les marges du marché…

La deuxième phase (1965 – 1971) est la seule qui puisse être qua­li­fiée de “so­cia­lisme de marché”. Elle fut donc très courte, à cause des ten­sions pro­duites par les réformes.

Celles-ci dé­man­te­lèrent les fonds d’investissement et toute pla­ni­fi­ca­tion, élar­gis­sant donc les mé­ca­nismes de for­ma­tion des prix par le marché, y com­pris le marché in­ter­na­tional par l’abaissement des pro­tec­tions sur le com­merce ex­té­rieur. Le sys­tème ban­caire lui-même fut trans­formé en le tour­nant vers des cri­tères d’allocation des res­sources sur des bases de rentabilité.

Mais il faut com­prendre les en­jeux sous-jacents, non ré­duc­tible à ceux du parti unique, et qui peuvent se re­pro­duire ailleurs : ces ré­formes, dans un contexte de forte crois­sance et po­pu­la­rité du ré­gime, ré­pon­daient d’une part aux pres­sions des ré­pu­bliques riches vou­lant aug­menter au plan ins­ti­tu­tionnel la confé­dé­ra­li­sa­tion du sys­tème (avec des droits ac­crus des ré­pu­bliques sur le centre fé­déral), mais sur­tout, du côté slo­vène et croate (les ré­pu­bliques les plus riches) re­met­tant en cause les po­li­tiques de re­dis­tri­bu­tion des ré­gions riches vers les autres. D’autre part, la dé­cen­tra­li­sa­tion mar­chande ré­pon­dait aussi aux de­mandes d’augmentation des droits d’autogestion re­connus aux tra­vailleurs (droits d’embauche et de li­cen­cie­ment, droit de ges­tion de di­vers fonds) au sein des en­tre­prises, ce qui était perçu comme une re­mise en cause de tout plan au profit d’une ges­tion en­tre­prise par en­tre­prise, re­liée par le marché, sup­posé “neutre” et ef­fi­cace – les banques as­su­rant l’allocation des res­sources en fonc­tion de la rentabilité.

Cette deuxième phase se tra­duisit ra­pi­de­ment par le creu­se­ment des écarts de re­venus entre en­tre­prises et ré­gions, le dé­ve­lop­pe­ment du chô­mage et la montée de l’inflation. Il se pro­duisit une mul­ti­pli­ca­tion de grèves ou­vrières et uni­ver­si­taires entre 1968 et 1971 contre ces in­éga­lités, contre “ la bour­geoisie rouge ”, pour une “ au­to­ges­tion de bas en haut ” (c’est-à-dire sub­stan­tiel­le­ment pour une pla­ni­fi­ca­tion au­to­ges­tion­naire en­ca­drant et li­mi­tant les rap­ports mar­chands). Pa­ral­lè­le­ment, la désa­gré­ga­tion des so­li­da­rités entre ré­gions s’exprimait par les re­ven­di­ca­tions éma­nant des di­rec­tions des ré­pu­bliques les plus riches (Slo­vénie et Croatie) vi­sant à rendre plus sys­té­ma­tique en­core la dé­cen­tra­li­sa­tion : il s’agissait pour elles d’une part de conserver l’intégralité des res­sources en de­vises pro­ve­nant de leurs échanges ; et d’autre part de re­mettre en cause les fonds d’aide aux ré­gions les moins dé­ve­lop­pées qui sub­sis­taient en­core – no­tam­ment en fa­veur du Ko­sovo, la ré­gion la plus pauvre de Serbie.

La gauche mar­xiste dé­nonça le “so­cia­lisme de marché” comme une ré­ponse, illu­soire et piégée, à l’étouffement réel de l’autogestion par le sys­tème de pla­ni­fi­ca­tion en vi­gueur au­pa­ra­vant, au lieu d’œuvrer à sa dé­mo­cra­ti­sa­tion réelle. Elle cri­ti­quait la perte de sub­stance des droits d’autogestion dans l’horizon étroit des en­tre­prises mises en concur­rence par le marché, la pres­sion de cri­tères de ren­ta­bi­lité contraires au prin­cipe de re­venus selon le tra­vail, ainsi que l’autonomisation ram­pante des di­rec­tions d’entreprises et des banques de­puis la dis­so­lu­tion des fonds pla­ni­fiés. La montée des grèves illus­trait ces pro­cessus qui se tra­dui­saient aussi, comme dans la Tché­co­slo­va­quie de 1968 – 1969 par la ra­di­ca­li­sa­tion des syn­di­cats of­fi­ciels. La lé­gi­ti­ma­tion idéo­lo­gique et lé­gale des ré­formes avait été la pro­priété so­ciale au­to­gérée, in­ter­prétée de fait comme pro­priété des col­lec­tifs d’entreprises co­or­don­nées par les banques. Et cela-même al­lait en fa­ci­liter la contes­ta­tion au nom de l’autogestion et d’un ap­pro­fon­dis­se­ment de la ré­flexion sur la pro­priété so­ciale, cri­ti­quant à la fois l’étatisme et le cor­po­ra­tisme d’entreprise…

C’est donc sous l’influence des ré­sis­tances so­ciales et ana­lyses for­mu­lées par la gauche mar­xiste que le mou­ve­ment étu­diant re­ven­diqua en 1968 l’“autogestion de bas en haut” !, une pla­ni­fi­ca­tion au­to­ges­tion­naire et la re­pré­sen­ta­tion po­li­tique des or­ganes d’autogestion à l’échelle fé­dé­rale dans des chambres ad hoc élar­gis­sant l’horizon de la ges­tion à la so­ciété tout en­tière et po­li­ti­sant ses en­jeux. Les ? pri­va­ti­sa­tions frau­du­leuses ? étaient dé­non­cées, der­rière les ? en­tre­prises de groupes de ci­toyens ?, l’accroissement des in­éga­lités et l’autonomisation des ins­tances de ges­tion tech­no­cra­tiques et financière.

Le bu­reau­cra­tisme et le parti unique, y in­clus le culte de Tito, sus­ci­taient des ré­ac­tions cri­tiques et caus­tiques chez les jeunes – dont té­moi­gnaient les jour­naux, no­tam­ment en Slo­vénie. Mais les idéaux so­cia­listes n’étaient pas dis­cré­dités et la so­li­da­rité avec les peuples en lutte contre l’impérialisme était réelle, no­tam­ment dans la jeunesse.

Pa­ral­lè­le­ment, au Ko­sovo, pro­vince de Serbie, les Al­ba­nais qui re­pré­sen­taient 80% de sa po­pu­la­tion, s’emparaient des pre­mières marges de dé­cen­tra­li­sa­tion éco­no­mique et ins­ti­tu­tion­nelle du sys­tème in­tro­duites en 1965 pour re­ven­di­quer en 1968 l’égalité en droit avec les peuples slaves consti­tuant la fé­dé­ra­tion, as­sortie d’un statut de ré­pu­blique pour la province.

Ces mou­ve­ments trou­vèrent peu de re­lais in­ter­na­tio­naux car ils ex­pri­maient une contes­ta­tion au sein d’un ré­gime ti­tiste “à part” dans le monde com­mu­niste : beau­coup de ceux qui cri­ti­quaient l’URSS tout en se di­sant so­cia­listes se tour­naient vers le ré­gime you­go­slave idéa­lisé, se dé­fiant de ses contestataires…

Le Prin­temps de Prague en 1968 avait au contraire un im­pact mon­dial parce qu’il sur­gis­sait en plein cœur du “camp so­vié­tique”, d’une part ; mais aussi parce que, ca­ta­lysé par les ré­formes im­pul­sées par une aile ré­for­ma­trice du parti di­ri­geant, le mou­ve­ment avait une tout autre am­pleur au plan na­tional et internationale…

L’intervention so­vié­tique en Tché­co­slo­va­quie oc­culta ce qui se pas­sait en You­go­slavie, de par son im­por­tance ; mais aussi parce que, dans un pays qui avait déjà subi les agres­sions sta­li­niennes, le ré­gime ti­tiste s’en em­para pour opérer, à sa façon, une dis­crète re­prise en main.

La der­nière phase (1971 – 1980), avant la crise des an­nées 1980 – 1990 fut ty­pique des ré­ponses ti­tistes face aux conflits : une com­bi­naison de ré­pres­sion sé­lec­tive et de droits ac­crus… des chan­ge­ments consti­tu­tion­nels sub­stan­tiels concé­dèrent en grande partie des droits re­ven­di­qués, tout en ayant ré­primé les mou­ve­ments qui les avaient exprimés.

Tito fit l’éloge des as­pi­ra­tions so­cia­listes ex­pri­mées par les jeunes… Mais les lea­ders furent em­pri­sonnés. Les en­sei­gnants de Praxis, tenus pour res­pon­sables des dé­bor­de­ments jeunes furent in­ter­dits de tout en­sei­gne­ment (après une ré­sis­tance des struc­tures d’autogestion uni­ver­si­taires pen­dant plu­sieurs an­nées). Ils conser­vèrent leurs em­plois de cher­cheurs, mais la revue Praxis et ses confé­rences in­ter­na­tio­nales furent in­ter­dites… Comme la gauche mar­xiste l’avait pro­posé, le sys­tème ban­caire fut re­so­cia­lisé, su­bor­donné aux en­tre­prises au­to­gé­rées. Contre les pou­voirs tech­no­cra­tiques, les grandes en­tre­prises furent di­vi­sées en unités de base (“or­ganes de base du tra­vail as­socié”) aux pou­voirs conso­lidés et dotés du droit de s’associer dans une “pla­ni­fi­ca­tion au­to­ges­tion­naire”, contrac­tuelle. Celle-ci, ainsi que les trans­for­ma­tion des fonds ban­caires su­bor­donnés à l’autogestion des en­tre­prises, mar­quait un coup d’arrêt au so­cia­lisme de marché. Un sys­tème de dé­lé­ga­tions dans des Chambres de l’autogestion fut ins­titué au seul plan des ré­pu­bliques et pro­vinces (mais pas à celui de la fé­dé­ra­tion). Des “Com­mu­nautés d’intérêt au­to­ges­tion­naires” as­so­cièrent les usa­gers et tra­vailleurs des services…

La nou­velle Consti­tu­tion de 1974 en­té­rina tous ces chan­ge­ments, désar­mant dou­ble­ment la gauche mar­xiste : par la ré­pres­sion sé­lec­tive et par l’institutionnalisation d’une partie de ses cri­tiques confor­tant l’image in­ter­na­tio­nale in­no­va­trice du régime.

De façon si­mi­laire, mais sur des bases in­co­hé­rentes, la Consti­tu­tion in­cor­po­rait une ré­ponse au mou­ve­ment croate qui en 1971 re­ven­di­quait contre la gauche mar­xiste plus de dé­cen­tra­li­sa­tion mar­chande du com­merce ex­té­rieur et le droit de garder les de­vises du com­merce ex­té­rieur… Ces droits furent ins­ti­tu­tion­na­lisés après avoir ré­primé les di­ri­geants du “prin­temps croate”.

Pa­ral­lè­le­ment, le ré­gime ti­tiste s’empara de la dé­non­cia­tion de l’intervention so­vié­tique faite par éga­le­ment par l’Albanie d’Enver Hodja pour éta­blir des liens cultu­rels avec ce voisin et tenter de clamer le jeu avec les Al­ba­nais du Ko­sovo. La nou­velle Consti­tu­tion ac­centua l’aspect confé­dé­ratif du sys­tème et donna au Ko­sovo un statut de quasi-république se rap­pro­chant de ce que ré­cla­maient les ma­ni­fes­ta­tions al­ba­naises… ré­pri­mées en 1968 : le Ko­sovo était re­pré­senté comme les ré­pu­bliques et avec les mêmes droits dans les ins­tances fé­dé­rales. La clé eth­nique ins­ti­tuant une ro­ta­tion an­nuelle de la pré­si­dence à chaque na­tion fut étendue aux Al­ba­nais. Mais ceux-ci ne de­ve­naient pas pour au­tant un “peuple consti­tuant” doté du droit d’autodétermination. Et le Ko­sovo res­tait for­mel­le­ment pro­vince de Serbie, bien que Bel­grade n’ait pas droit de re­gard sur sa gestion.

Slo­bodan Mi­lo­sevic “tran­chera” ces am­bi­guités en 1989 en ré­in­tro­dui­sant la su­bor­di­na­tion de la pro­vince à Bel­grade, avec le sou­tien des ins­tances fédérales…

Mais dans l’immédiat des an­nées 1970, l’albanisation de la pro­vince se ren­força et le taux de sco­la­ri­sa­tion uni­ver­si­taire des jeunes al­ba­nais fut un des plus élevés, pré­pa­rant en fait un chô­mage jeune, de masse…

Pour tenter de maî­triser l’aspect émi­nem­ment conflic­tuel et fra­gile de la Consti­tu­tion, il y fut in­cor­poré le “rôle di­ri­geant” du parti… Celui-ci s’était vidé de sa sub­stance la plus mi­li­tante et cri­tique ; et il perdit au tour­nant des an­nées 1980 les cadres issus de la ré­vo­lu­tion qui avaient joué des rôles d’arbitres des conflits, no­tam­ment le théo­ri­cien du ré­gime, Edouard Kar­delj et Tito. Rongé par la cor­rup­tion, le parti se dif­fé­rencia de plus en plus sur des bases na­tio­na­listes puisque la confé­dé­ra­li­sa­tion du sys­tème élar­gis­sait les pri­vi­lèges de pou­voir et de ges­tion éco­no­mique de chaque ré­pu­blique et pro­vince… Il n’y avait pas non plus de cadre fé­déral don­nant du poids à ce qui rap­pro­chait les tra­vailleurs au­to­ges­tion­naires – puisque les Chambres ad hoc n’existaient qu’au plan com­munal et républicain/provincial – pas na­tional. La com­bi­naison de droits dé­cen­tra­lisés ac­crus (y com­pris la su­bor­di­na­tion des banques aux or­ganes d’autogestion des en­tre­prises) et de ré­pres­sion fa­vo­risa donc la montée du chacun pour soi et un en­det­te­ment gé­né­ra­lisé d’une ul­time phase de croissance.

Les chocs pé­tro­liers puis, au tour­nant de 1980, la montée des taux d’intérêt sur les cré­dits ex­ternes, ajou­tèrent des fac­teurs ex­té­rieurs d’augmentation de l’endettement aux causes in­ternes. L’ensemble s’accompagna d’une hy­per­in­fla­tion à trois chiffres, les pres­sions crois­santes des cri­tères du Fond mo­né­taire in­ter­na­tional (FMI) et une pa­ra­lysie ins­ti­tu­tion­nelle (po­li­tique) avec envol du chô­mage no­tam­ment dans les ré­gions à forte dé­mo­gra­phie (comme au Ko­sovo). La po­li­tique d’austérité chercha à mettre fin aux droits au­to­ges­tion­naires, c’est-à-dire à la pro­priété so­ciale, non éta­tiste. La lo­gique des pri­va­ti­sa­tions ne pou­vait pas se réa­liser di­rec­te­ment, elle est passée par… l’étatisation et la conquête ter­ri­to­riale, eth­ni­ci­sant à la fois les conflits, les droits na­tio­naux et les droits sociaux…

Le ti­tisme ne fut donc pas le seul res­pon­sable de l’échec : les pres­sions so­vié­tiques ré­cur­rentes puis celles du FMI et du nouvel ordre mon­dial et eu­ro­péen dans les an­nées 1980 ont pesé lour­de­ment. Mais en 1956 comme à la fin des an­nées 1960, une ré­sis­tance réelle du ré­gime you­go­slave à l’interventionnisme et au “mo­dèle” so­vié­tiques, sou­te­nant et cher­chant à étendre de façon in­ter­na­tio­na­liste les as­pi­ra­tions so­cia­listes au­to­ges­tion­naires, au­rait été po­pu­laire chez les pays frères et ailleurs dans le monde [5]. Les di­ri­geants you­go­slaves n’ont pas fait ce choix-là. La ré­pres­sion a si­gnifié la montée de la cor­rup­tion et du dis­crédit du ré­gime, ainsi que son in­ca­pa­cité à of­frir une sortie de crise sur des bases socialistes.

L’enjeu es­sen­tiel ne porte pas d’abord sur les me­sures concrètes mais sur les pro­cé­dures : il n’y a ja­mais eu de dé­bats pu­blics, po­li­tiques au sens riche, sur ce que pour­raient être les cri­tères d’efficacité (les buts, donc) adé­quats à la so­ciété you­go­slave au­to­ges­tion­naire. Il n’y a donc ja­mais eu non plus de dé­bats sur les moyens pour y par­venir et de mo­bi­li­sa­tion des in­té­ressés pour mettre en œuvre les dé­ci­sions communes.

Le tour­nant vers le li­bé­ra­lisme et le na­tio­na­lisme dans les an­nées 1980 – 1990 ont été le prix ter­ri­fiant à payer pour cette ab­sence de dé­mo­cratie : les “ va­leurs ” na­tio­na­listes de­vinrent les point d’appui des di­verses bu­reau­cra­ties se trans­for­mant en nou­velle bour­geoisie cher­chant à contrôler l’appropriation des ri­chesses par la for­ma­tion d’Etats-nation sur des bases ethniques…

De cet échec il y a beau­coup à ap­prendre. A la condi­tion de s’ouvrir à ses apports…

Quelques le­çons de l’expérience : quel statut du travailleur/citoyen ?

Une re­mise en cause po­li­tique du sa­la­riat : au­to­ges­tion et pro­priété sociale

Le ré­gime you­go­slave eut l’audace d’une re­mise en cause du sa­la­riat, qu’il s’agisse du rap­port capital/travail ou de la su­bor­di­na­tion à “l’Etat so­cia­liste” comme em­ployeur. Cela si­gni­fiait le rejet d’un statut de “ mar­chan­dise ” (ache­table ou “ je­table ”) pour la force de tra­vail, donc le rejet du “ marché du tra­vail ”. Cela ne sup­pri­mait pas la forme mo­né­taire de ce qui était dé­sor­mais ap­pelé “re­venu per­sonnel” dans la comp­ta­bi­lité es en­tre­prises (avec évo­lu­tion sur les ba­rèmes et cri­tères) ; et cela ne sup­pri­mait pas la dif­fi­culté d’assurer une cer­taine mo­bi­lité et re­struc­tu­ra­tion de l’emploi : l’interdiction des li­cen­cie­ments, si­gnifie alors l’obligation sta­tu­taire d’une pro­cé­dure de re­con­ver­sion de l’emploi, main­te­nant les droits autogestionnaires.

L’abolition du sa­la­riat fut donc une dé­ci­sion po­li­tique as­sortie, au plan consti­tu­tionnel de la do­mi­na­tion de la pro­priété so­ciale des moyens de pro­duc­tion et des droits d’autogestion. Mais, on l’a vu, le ni­veau ter­ri­to­rial et la façon dont ces droits pou­vaient se réa­liser, ont changé dans le temps – et l’expérience you­go­slave n’épuise pas les possibles.

L’abolition du marché du tra­vail (au sens du droit de li­cen­cie­ment, ou en­core du trai­te­ment de la force de tra­vail comme une mar­chan­dise “je­table”, selon des cri­tères mar­chands ) ne si­gnifie pas qu’il n’y a pas offres et de­mandes d’emplois avec agences de ré­gu­la­tion ; de même l’abolition de la ca­té­gorie du “sa­laire” comme rap­port so­cial de do­mi­na­tion des sa­la­riés par le ca­pital ou par l’Etat, ne si­gnifie pas la fin de re­venus mo­né­taires. Ceux-ci peuvent être as­so­ciés au type d’emploi as­sumé, selon des ba­rèmes à dé­battre ; mais peuvent in­cor­porer une part ma­jeure as­surée, quelque soit l’emploi…

De mul­tiples pro­po­si­tions vont ac­tuel­le­ment dans le même sens dans les dé­bats fran­çais, au­tour de l’idée de “ contrat d’activité”, de “ droits de ti­rage so­ciaux ” ou de “ sé­cu­rité d’emploi-formation ” : un re­venu uni­versel d’activité se­rait as­suré en fonc­tion d’activités de for­ma­tion, d’un em­ploi sous di­verses formes pos­sibles et de prise en charge d’activités so­ciales (no­tam­ment le soin à ap­porter aux en­fants, aux re­traités et han­di­capés) tout au long de son cycle de vie. Il faut, dans une so­ciété so­cia­liste, pou­voir re­mettre en cause l’emploi dans les usines d’armement ou le nu­cléaire, sans que le statut des tra­vailleurs et leurs droits ne soient affectés…

Les sti­mu­lants doivent in­citer à amé­liorer la qua­lité phy­sique des ser­vices et pro­duits fournis et d’organisation du tra­vail (ils doivent per­mettre donc la confron­ta­tion du point de vue des pro­duc­teur et des usa­gers). Les gains de pro­duc­ti­vité, les baisses de coûts co­hé­rents avec une lo­gique au­to­ges­tion­naire, doivent être me­surés en fonc­tion de toute la chaîne de “ tra­vail as­socié ” qui les pro­duit ; ils doivent per­mettre des éco­no­mies d’énergie, di­mi­nuer les nui­sances et le tra­vail pé­nible, amé­liorer des condi­tions de l’emploi (au sens souple in­diqué pus haut, per­met­tant re­con­ver­sions et innovations).

Tous ces exemples sou­lignent que l’autogestion doit être un droit mis en œuvre dans le temps et l’espace et non au seul plan de l’entreprise ou l’atelier et du court terme d’un em­ploi particulier.

Les liens (et non la concur­rence) entre tra­vailleurs au ni­veau des branches ou au plan ter­ri­to­rial (mu­ni­cipal, ré­gional, en as­so­cia­tion à ces mé­ca­nismes les usa­gers et pou­voirs lo­caux) doivent per­mettre le ju­ge­ment di­rect à droit égal des intéressé/es tra­vailleurs et usa­gers. La res­pon­sa­bi­lité, le gain de loisir et de for­ma­tion, l’amélioration des in­fras­tru­tures dis­po­nibles sur le lieu de tra­vail, l’augmentation col­lec­tive des re­venus mo­né­taires en fonc­tion des gains col­lec­tifs de pro­duc­ti­vité, sont au­tant de moyens pos­sibles de sti­muler l’innovation selon des mo­da­lités à discuter.

De même, le droit de ges­tion des moyens de pro­duc­tion ne doit pas dé­pendre de la dis­po­si­tion d’un capital-argent (sauf dans le cas d’une en­tre­prise in­di­vi­duelle, évi­dem­ment). L’autogestion so­cia­liste (en tant que droit uni­versel des citoyens/travailleurs) est contra­dic­toire avec la lo­gique d’actionnariat po­pu­laire.

Glo­ba­le­ment, il n’y a au­cune raison de li­miter la pro­priété so­ciale à l’entreprise où se trouve, par ha­sard, un tra­vailleur donné : cela le condam­ne­rait à un conser­va­tisme de l’emploi dans cette seule en­tre­prise et à ne pas avoir de droit de re­gard sur d’autres pro­duc­tions de biens ou ser­vices… De même, on ne voit pas pour­quoi les tra­vailleurs des postes dé­ter­mi­ne­raient le prix des timbres (ou les tra­vailleurs des mines de charbon dé­ter­mi­ne­raient la place et le prix du charbon) dans l’ensemble des choix pos­sibles. La lutte pour le main­tien de l’emploi dans une en­tre­prise donnée est une lo­gique dé­fen­sive né­ces­saire quand les règles du jeu (de l’investissement) échappent aux tra­vailleurs. Mais elle est une im­passe tout au­tant que se trouve piégé le tra­vailleur au­to­ges­tion­naire si son ho­rizon de ges­tion reste celui de “ son ” atelier.

La pro­priété “ so­ciale ” ne peut se gérer ef­fi­ca­ce­ment qu’à di­vers ni­veaux com­binés : l’atelier, l’entreprise (avec ro­ta­tion pos­sible des tâches et évo­lu­tion des for­ma­tions pour que les tra­vailleurs soient de plus en plus ca­pables d’en maî­triser l’organisation) ; mais aussi la branche (où les meilleurs pro­cédés de pro­duc­tion peuvent être gé­né­ra­lisés) ; la com­mune (où di­vers points de vue usagers/travailleurs et les pro­blèmes du dé­ve­lop­pe­ment local d’ensemble peuvent s’exprimer) ; le pays tout en­tier (où se dé­cident les prio­rités — et moyens de les fi­nancer, sur la base de va­riantes al­ter­na­tives) ; la ré­gion (in­fra­struc­tures, dé­ve­lop­pe­ment équi­libré), la pla­nète (ques­tions éco­lo­giques …). Le prin­cipe de “ sub­si­dia­rité ” de­vrait être ap­pliqué (toute dé­ci­sion qui peut le plus ef­fi­ca­ce­ment être prise à l’échelon le plus bas lui revient).

Les travailleurs/citoyens “ existent ” comme au­to­ges­tion­naires sous di­verses cas­quettes : as­so­cia­tions de consom­ma­teurs, d’écologistes, de pro­duc­teurs, de femmes… Ils/elles doivent avoir (conquérir) un droit de re­gard sur la pro­duc­tion quel que soit le statut ju­ri­dique des firmes. La ges­tion (privée comme pu­blique) est sou­mise à des droits ins­crits dans la consti­tu­tion (res­pec­tueux d’objectifs so­ciaux, éco­lo­gistes, fé­mi­nistes) qui lé­gi­ti­ment les di­verses mo­da­lités de contrôle des en­tre­prises pri­vées, co­opé­ra­tives, pu­bliques, le de­voir de trans­pa­rence des comptes… Les bi­lans se­ront là pour mo­di­fier, pré­ci­sé­ment les droits de pro­priété privés non res­pec­tueux des be­soins et des biens collectifs.

Une pla­ni­fi­ca­tion autogestionnaire

Le so­cia­lisme n’a nul be­soin (heu­reu­se­ment) de tout pla­ni­fier — et il ne pour­rait le faire. Mais si l’on dé­cide de pla­ni­fier la pro­duc­tion d’un cer­tain nombre de biens et ser­vices, c’est en pre­mier lieu lorsqu’on juge qu’ils cor­res­pondent à des be­soins prio­ri­taires – il a manqué au sys­tème you­go­slave cette dé­ter­mi­na­tion pu­blique, ap­puyée en­suite sur des Chambres de l’autogestion qui au­raient pu être éten­dues non seule­ment au plan com­munal et ré­gional, mais fédéral.

Di­verses formes de pla­ni­fi­ca­tion lo­cale, ré­gio­nale, na­tio­nale d’objectifs à sa­tis­faire pou­vaient in­clure de façon contrac­tuelle des en­tre­prises in­di­vi­duelles, co­opé­ra­tives, pu­bliques – voire pri­vées avec ou sans ca­pital étranger. La “ so­cia­li­sa­tion de la pla­ni­fi­ca­tion ” met l’accent sur ces di­men­sions contrac­tuelles, sur les mo­da­lités de la prise de dé­ci­sion (pu­blique, après débat plu­ra­liste et pré­sen­ta­tion des choix pos­sibles) et du contrôle.

Les Fonds so­ciaux d’investissements ter­ri­to­riaux de la pre­mière pé­riode you­go­slave, au­rait pu être com­plétés par les “com­mu­nautés d’intérêt au­to­ges­tion­naires” gé­rant les ser­vices pu­blics spé­ci­fiques (santé, trans­ports, lo­ge­ments, culture…), in­tro­duits dans les an­nées 1970. Ali­mentés par des “ taxes ” ou contri­bu­tions spé­ci­fiées, ils pou­vaient être gérés selon des cri­tères pu­blics, par les or­ga­nismes as­su­rant la re­pré­sen­ta­tion des usa­gers, des pro­duc­teurs, des col­lec­ti­vités ter­ri­to­riales. Dis­tincts du budget, ces fonds peuvent in­carner une forme de dés­éta­ti­sa­tion et être partie pre­nante de la pro­priété so­ciale et des droits des citoyens/travailleurs à une pla­ni­fi­ca­tion au­to­ges­tion­naire, et pas seule­ment à la ges­tion de leur entreprise.

Enfin, l’informatique ouvre des pos­si­bi­lités jusque là im­pen­sables de com­biner une très grande dé­cen­tra­li­sa­tion des mé­ca­nismes de ges­tion, sans mon­naie — et leur co­or­di­na­tion, à l’échelon où le fi­nan­ce­ment et l’évaluation des res­sources est adé­quat… Elle fa­ci­lite les dé­bats à dis­tance et la prise de dé­ci­sion dé­mo­cra­tique pre­nant en compte l’interaction des choix.

Di­vers sphères de la pro­duc­tion de biens et ser­vices peuvent échapper aux rap­ports mo­né­taires et être en­cou­ragés : échanges di­rects de ser­vices, au­to­con­som­ma­tion. L’expérience you­go­slave en­cou­ra­geait aussi l’échange di­rect de tra­vail ana­logue à des ex­pé­riences “ d’économie so­li­daire ” existantes.

Mais la gra­tuité comme mode de dis­tri­bu­tion ne si­gnifie pas que la pro­duc­tion n’a pas de coût et que l’on peut faire l’économie du calcul mo­né­taires de ce coût… Mais on peut en­vi­sager de baisser le prix des biens cultu­rels en aug­men­tant celui de l’alcool… Ou fi­nancer les trans­ports pu­blics par des taxes sur les au­to­mo­biles… Bien des va­riantes sont pos­sibles et dis­cu­tables, comme on l’a dit plus haut.

Les cri­tères de dis­tri­bu­tion et les grandes prio­rités sont des en­jeux po­li­tiques qui doivent être dé­battus et pé­rio­di­que­ment revus en fonc­tion de l’évolution des ca­pa­cités pro­duc­tives et des ef­fets im­prévus des choix établis.

Quelles ins­ti­tu­tions élar­gis­sant l’horizon et l’efficacité des choix autogestionnaires ?

Nul “ parti d’avant garde ” n’est por­teur de “ ré­ponses scien­ti­fiques ” au-dessus des intéressé/e/s. Un parti bu­reau­cra­tique et ré­pressif – ou un marché dic­ta­to­rial, en­core moins. L’avantage his­to­rique d’une so­ciété so­cia­liste reste de re­mettre en cause l’horizon de court terme, local et borné du marché et des rap­ports mar­chands et d’ouvrir une plu­ra­lité de choix. Il faut pou­voir prendre en compte des be­soins non ex­primés et non ex­pri­mable par des re­la­tions mo­né­taires, ou­vrir une mul­ti­pli­cité de choix in­cor­po­rant des cri­tères qua­li­ta­tifs (re­la­tions hu­maines re­je­tant tout rap­port d’oppression et d’exploitation ; pro­tec­tions so­ciales avec droit im­pres­crip­tible à un em­ploi ; choix sur les rythmes de tra­vail, pro­tec­tions de l’environnement, dé­ve­lop­pe­ment du temps de loisir, de for­ma­tion et de dé­mo­cratie…). En réa­lité, dans le cadre d’une dé­mo­cratie éco­no­mique qui pé­né­tre­rait toutes les sphères de la vie quo­ti­dienne, des choix se po­se­raient dans tous les do­maines : des loi­sirs à la for­ma­tion en pas­sant par le tra­vail ; de la consom­ma­tion à la pro­duc­tion de­puis l’atelier et la com­mune jusqu’aux re­la­tions in­ter­na­tio­nales en pas­sant par les ré­gions et les branches…

Tout cela re­lève aussi d’une nou­velle ? ci­toyen­neté uni­ver­selle ? en for­ma­tion dans le mou­ve­ment al­ter­mon­dia­liste, du local au pla­né­taire en pas­sant par les ni­veaux na­tio­naux et régionaux…

Les travailleurs/citoyens au­to­ges­tion­naires ont be­soin pour être ef­fi­caces, pour for­muler les choix, éva­luer leurs coûts et bé­né­fices, d’un en­semble d’institutions ca­pables cha­cune d’exprimer ce que des ins­ti­tu­tions exis­tantes étouffent, de prendre en compte les op­pres­sions per­sis­tantes, bref d’élargir les ho­ri­zons et de faire ap­pa­raître les enjeux :

• contre l’idée que d’elle-même, la dé­mo­cratie di­recte pour­rait tout ré­soudre sans aucun sa­voir, il faut évi­dem­ment faire appel, à chaque échelon où cela est né­ces­saire, aux ex­perts (éco­no­mistes, scien­ti­fiques, so­cio­logues… qui rendent compte de­vant les po­pu­la­tions concer­nées des pos­si­bi­lités al­ter­na­tives et des consé­quences de chaque choix). Mais les choix de so­ciété ne re­lèvent pas de simple sa­voirs scien­ti­fiques. Les ex­perts, quelles que soient leurs qua­li­fi­ca­tions, sont en même temps in­fluencés par leurs convic­tions per­son­nelles éthiques ou so­ciales ; donc n’importe quelle as­so­cia­tion doit pou­voir pré­senter ses propres contre-experts : le droit d’information éco­no­mique, scien­ti­fique, mé­dical des opi­nions pu­bliques, des par­le­ments lo­caux et na­tio­naux, des or­ganes d’autogestion à tous les ni­veaux doit s’accompagner de tous les moyens ma­té­riels (mé­dias, droit d’expression) per­met­tant de cla­ri­fier les choix. Les ré­seaux in­for­ma­tiques, la té­lé­vi­sion, les di­vers mé­dias doivent as­surer la connais­sance et la cir­cu­la­tion de ces dé­bats et points de vue. Mais il ne doivent pas rem­placer les “ confé­rences ci­toyennes ” per­met­tant un jeu de ques­tion­ne­ment pu­blic di­rect de di­vers ex­perts par des re­pré­sen­tants d’usagers et tra­vailleurs, hommes et femmes.

• Contre le pou­voir des ex­perts, ex­ploi­tant par­fois leur sa­voir pour étouffer les choix plu­ra­listes de so­ciété, la dé­mo­cratie au­to­ges­tion­naire, comme les luttes ac­tuelles ont be­soin d’un plu­ra­lisme des partis politiques.

• Mais les choix po­li­tiques ne re­lèvent pas des seuls partis. Ceux-ci étouffent par­fois cer­tains points de vue : les or­ga­ni­sa­tions de femmes, les syn­di­cats, les as­so­cia­tions de chô­meurs ou d’usagers, d’homosexuels, les com­mu­nautés di­verses qui se sentent dis­cri­mi­nées, doivent avoir les moyens de s’organiser et de s’exprimer pour que s’élargissent les ho­ri­zons avant la prise de dé­ci­sion — ou pour que celle-ci puisse être contestée.

• Contre les dan­gers de sub­sti­tu­tisme des partis, mais aussi contre des pré­ten­tions abu­sives d’associations exis­tantes de parler au nom de tout/te/s, le so­cia­lisme au­to­ges­tion­naire a be­soin d’institutions de dé­mo­cratie di­recte qui soient les réelles bases de la prise de décision…

• Par quel mé­ca­nisme dé­mo­cra­tique pro­céder à un choix ? Qui doit dé­cider – et à quel ni­veau ? On sait bien aujourd’hui qu’il n’y a pas de ré­ponse unique (et stable) à cette ques­tion qui exige un examen concret. On peut avancer un prin­cipe de “ sub­si­dia­rité ” dé­mo­cra­tique (partir de l’échelon local et dé­lé­guer le pou­voir de dé­ci­sion à l’échelon su­pé­rieur dans tous les cas où cela pa­raît plus ef­fi­cace). On peut aussi re­tenir en pre­mière ap­proxi­ma­tion, comme cela est fait dans plu­sieurs mo­dèles, que ceux/celles qui sont les plus concerné/e/s par un choix donné doivent pou­voir bé­né­fi­cier d’une pro­cé­dure pri­vi­lé­giée (droit de veto ?…). En tout état de cause, les droits d’organisation et d’expression per­met­tront de faire ap­pa­raître les points de vue étouffés – as­sortis de pro­po­si­tions. La ques­tion des quotas ou de la pa­rité concer­nant les femmes, mais aussi les re­pré­sen­ta­tions de com­mu­nautés na­tio­nales (et leurs éven­tuels droits de veto) sont au­tant d’exemples où une pro­cé­dure dé­mo­cra­tique dite “ uni­ver­selle ” (un in­di­vidu = un in­di­vidu et la ma­jo­rité tranche) peut être contes­table. Les ef­fets per­vers des so­lu­tions pro­po­sées peuvent et doivent à leur tour être ana­lysés concrètement…

Les co­hé­rences de sys­tème doivent être mises en évi­dence pour me­surer toute la li­mite des choix et ré­sis­tances ato­mi­sées, même si chaque in­di­vidu, chaque lo­ca­lité, chaque en­tre­prise ou pays peut être le point d’appui es­sen­tiel, par­fois le point de dé­part d’autres ré­sis­tances so­li­daires. Ce qui ? fait sys­tème ? est relié, de façon mul­tiple, vi­sible ou le plus sou­vent opaque, à des in­té­rêts de classes et couches do­mi­nantes qui tentent par tous les moyens à leur dis­po­si­tion de pro­téger leurs pri­vi­lèges de pro­priété, de pou­voir, de sa­voir, de dé­ci­sion. Des luttes mêmes et ex­pé­riences em­bryon­naires, émer­ge­ront les traits d’un “sys­tème” al­ter­natif de droits. Il faudra le pro­téger, dans une dé­marche consti­tuante, par de nou­velles lois et ins­ti­tu­tions au ser­vice de la réa­li­sa­tion de ces droits. Du local au pla­né­taire, il s’agira de passer de la pré-histoire de l’humanité – faite par les do­mi­nants – à une his­toire non pas sans dif­fé­rences, sources de conflits, mais dont les conflits sont ex­pli­cités, dans le cadre d’une ré­vo­lu­tion met­tant fin au sa­la­riat. C’est possible.

Notes

[1] Thomas Cou­trot, La dé­mo­cratie contre le ca­pi­ta­lisme, La Dis­pute, 2005. On peut éga­le­ment trouver di­vers contri­bu­tions à ces dé­bats sur le site du GESD — groupe d’étude pour un so­cia­lisme de de­main – de Mi­chel Husson :http://hussonet.free.fr/gesd.htm

[2] Cf. no­tam­ment le n° 21 de la revue Contre­temps, « ca­pi­ta­lisme, crises et dé­ve­lop­pe­ment », fé­vrier 2008.

[3] Cf. débat de la New Left Re­view (NLR), initié entre Er­nest Mandel et Alec Nove, puis élargi à d’autres contri­bu­tions : E. Mandel, ’In De­fense of So­cia­list Plan­ning’, NLR 159, septembre/octobre 1986 ; Alec Nove, ’Mar­kets and So­cia­lism’, NLR 161, janvier/février 1987 ; Mandel, ’The Myth of Market So­cia­lism’, NLR 169, Mai/Juin 1988. Diane Elson, ’Market So­cia­lism or So­cia­li­za­tion of the Market ?’, NLR 172, novembre/decembre 1988.

[4] Sur les di­verses phases et mé­ca­nismes des ré­formes you­go­slaves cf. Le marché contre l’autogestion, l’expérience you­go­slave, Ed. Publisud/LaBrèche, 1988 ; et avec des as­pects com­pa­ra­tifs aux autres pays d’Europe de l’Est, le Ca­hier de l’IIRE de 1992, « plan, marché et dé­mo­cratie » ; sur la pé­riode de crise, cf. La dé­chi­rure you­go­slave : ques­tions pour l’Europe ? (L’Harmattan, 1998) ; enfin, sur la phase ul­time de dé­man­tè­le­ment du sys­tème, You­go­slavie : de la dé­com­po­si­tion aux en­jeux eu­ro­péens ?, Ed. du Cygne, 2008.

[5] Sur les grandes bi­fur­ca­tions et trans­for­ma­tions en Eu­rope de l’Est, cf. http://semimarx.free.fr/

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