Le retour de l’État Provigo

Comment la restructuration par la crise menace le service public, universel, accessible et gratuit

Les « économistes », ceux qui veulent comprendre la société à partir du capital, ne nous avaient pas annoncé la crise de 2008.  Pourtant la crise du capital (une autre) était latente depuis Thatcher, Reagan et Mulroney qui ont posé que la croissance devait rétribuer d’abord le capital.
Par Mis en ligne le 24 novembre 2009

La crois­sance ré­sul­te­rait des gains de pro­duc­ti­vité que la so­ciété dé­ci­de­rait par la suite de ré­partir[1]. Trois ré­ci­pien­daires de cette ré­par­ti­tion : le ca­pital, les sa­laires, l’État. Chaque année, on nous an­nonce que le PIB a cru entre 2% et 5 %, sauf pour les Chi­nois qui font du 10%… Mais de­puis 1980, tout le monde a pu constater que les sa­laires stag­naient, que le rêve amé­ri­cain de la crois­sance par la consom­ma­tion où les en­fants au­ront un sort meilleur que leurs pa­rents, n’a pu être fi­nancé que par l’endettement des mé­nages, « rê­veurs » de l’éden consu­mé­riste. La crise a éclaté quand la ré­tri­bu­tion du ca­pital n’a plus laissé assez de sa­laires aux consom­ma­teurs pour payer leurs dettes[2].

Mais il n’y a pas eu que la stag­na­tion du sa­laire réel de­puis 1980; car pour ac­croître en­core plus la part du ca­pital, on a aussi ré­duit la part re­dis­tri­bu­tive de l’État. C’est la thèse li­bé­rale de ré­duc­tion du rôle de l’État, de la pri­va­ti­sa­tion des en­tre­prises pu­bliques, de la dé­ré­gle­men­ta­tion, de la flexi­bi­li­sa­tion des normes du tra­vail et sur­tout de la pri­va­ti­sa­tion des ser­vices pu­blics. Geler les sa­laires et ré­duire la part de l’État furent toute la po­li­tique de­puis trente ans.

On doit donc voir com­ment on a pu jus­ti­fier pa­reille idée ? Quelle forme cela a pris au Québec, et par quels mé­ca­nismes continue-t-on de mettre en œuvre cette po­li­tique ? En ré­sumé, si la pe­tite bour­geoisie s’est em­parée de l’État pour se consti­tuer comme classe et comme pou­voir avec la « Ré­vo­lu­tion tran­quille », la ré­ac­tion bour­geoise et li­bé­rale dé­man­tèle aujourd’hui à son seul profit, cet ins­tru­ment col­lectif, pen­dant que la classe po­li­tique s’agite sur les ac­com­mo­de­ments et la langue[3]. Quelle idéo­logie à la sauce Québec jus­tifie les mé­ca­nismes de cette ‘ré­ac­tion’ vio­lente dans ses ef­fets de dé­cons­truc­tion de l’État et de pri­va­ti­sa­tion des ser­vices publics ?

Quelle idéo­logie ?

La ques­tion est in­té­res­sante, com­ment peut-on faire ac­cepter la stag­na­tion du sa­laire réel, la dé­cons­truc­tion de l’État et l’augmentation de la ré­tri­bu­tion du ca­pital? Vous n’avez qu’à consulter la presse du ca­pital (y en a-t-il une autre?); tous les ar­gu­ments sont là, ré­pétés à sa­tiété. Si vous sortez de la doxa li­bé­rale, on ne vous pu­bliera pas; on ne vous en­tendra pas. Bien sûr, la par­ti­cu­la­rité de l’idéologie do­mi­nante, c’est de do­miner, mais c’est aussi de faire croire en TINA, « There Is No Al­ter­na­tive ».[4] Nous avons choisi de nous at­tarder à la théorie ul­tra­li­bé­rale du « Pu­blic Choice » qui nous semble en­cap­suler le dis­cours dominant.

Cette idée du « Pu­blic Choice » est éla­borée comme thèse li­bé­rale, alors ex­trême, de l’École de Chi­cago. Il s’agit d’une théorie micro-économique du po­li­tique et de la dé­mo­cratie. Comme pour les li­bé­raux, l’homo eco­no­micus est un être éco­no­mi­que­ment ra­tionnel. Parce qu’il est ra­tionnel il ne cherche d’abord et seule­ment que sa survie et son in­térêt ma­té­riel. Tous les hommes ra­tion­nels doivent donc être égoïstes pour être ra­tion­nels. Celui qui ne cherche pas son in­térêt in­di­vi­duel n’est pas ra­tionnel, et n’a donc pas de place dans la dé­mons­tra­tion; c’est un dé­viant, voire un ‘fou’.[5] Toute théorie qui ignore cet égoïsme fon­cier est vouée à l’inefficacité et à l’irrationalité éco­no­mique. Le libre marché est le meilleur in­di­ca­teur de la conjonc­tion de ces in­té­rêts par la concurrence.

Pour la théorie du « Pu­blic Choice »[6], il faut aussi ap­pli­quer ces thèses à l’État. Per­sonne ne cherche l’intérêt col­lectif; les po­li­ti­ciens ne veulent qu’être ré­élus, les fonc­tion­naires mieux payés et promus, et les élec­teurs ne veulent rien sa­voir, parce qu’ils sont éco­no­mi­que­ment ra­tion­nels. En effet, cela coûte très cher, en temps sur­tout, mais pas seule­ment, à l’électeur de s’informer sur chacun des en­jeux po­li­tiques, alors que l’efficace de son vote in­di­vi­duel est vrai­ment li­mitée. Il est donc éco­no­mi­que­ment ra­tionnel de s’abstenir. Re­mar­quons ici qu’on ex­plique l’explosion de l’abstention par la non-pertinence des en­jeux po­li­ti­ciens pour l’électeur individuel.

Bien sûr, il y a l’hypothèse de la bien­veillance po­li­tique, c’est-à-dire que les po­li­tiques éta­tiques se­raient de toute façon fa­vo­rables à la col­lec­ti­vité. Cette hy­po­thèse se­rait fausse parce qu’à l’intérieur de l’État, l’information ne cir­cule pas et que les fonc­tion­naires ne peuvent donc pas sa­voir ce qu’est le bien pu­blic, éco­no­mi­que­ment fa­vo­rable pour tous. Si les élec­teurs ne sont plus là, il ne reste plus que les ‘lob­bies’, eux aussi par dé­fi­ni­tion égoïstes. Pour contrer leur in­fluence, il faut donc ré­in­tro­duire la concur­rence dans l’État; dans les choix pu­blics, c’est le Pu­blic Choice. Le marché étant l’expression la plus pure du ra­tionnel col­lectif, de l’égoïsme concur­ren­tiel, qui choi­sira la meilleure so­lu­tion pour tous, il faut sou­mettre l’État au marché.

S’il est ir­ra­tionnel de faire confiance à l’État et à la dé­mo­cratie, il faut donc s’en re­mettre à ceux qui ont de l’argent, avec l’hypothèse qu’ils met­tront leur ar­gent et celui de l’État là où c’est le plus ren­table… pour eux bien sûr, mais cela on le dit moins. La théorie li­bé­rale veut que la « main in­vi­sible » créera l’optimum de Pa­reto[7] pour tous. Notez que seuls ré­sul­tats éco­no­miques se­ront la me­sure du succès et non pas les prin­cipes de ser­vices pu­blics, uni­versel, ac­ces­sibles et gra­tuits pour tous, qui réa­lisent le droit à l’égalité et à la so­li­da­rité. Cela n’est pas éco­no­mi­que­ment rationnel.

Quelle forme prend cette idéo­logie au Québec ?

Ce dis­cours ap­pa­raît avec la ré­ac­tion bour­geoise des an­nées 70 et at­teindra son sommet au re­tour des li­bé­raux au pou­voir avec le rap­port Go­beil[8] et l’État Pro­vigo (1986). Il s’agit de la mise en œuvre la plus ex­pli­cite de la théorie de la mé­fiance de l’État in­ef­fi­cace, gan­grené par une ad­mi­nis­tra­tion bu­reau­cra­tique, hié­rar­chique et ri­gide dans son fonc­tion­ne­ment et ses règles qui dé­ve­loppent des ob­jec­tifs propres au lieu de se concen­trer sur les ré­sul­tats. L’appareil idéo­lo­gique du ca­pital entre en œuvre et l’OCDE pro­po­sera les jus­ti­fi­ca­tions les plus claires et les for­mules les plus ache­vées de dé­struc­tu­ra­tion de l’État de bien-être par le re­cours au marché.

L’idée che­mi­nera et c’est Jo­seph Facal (rap­port 1997) qui re­prendra le flam­beau avant de faire adopter en 2000 la nou­velle loi sur l’administration pu­blique[9]. Cette loi re­la­ti­ve­ment courte, étant donné son objet, in­tro­duit sous le slogan de la « Nou­velle Ges­tion pu­blique »[10], la lo­gique du ré­sultat dans le ges­tion de l’État. Elle met en œuvre quatre principes :

  • Aux élus les choix po­li­tiques, l’approbation des pro­grammes et des grandes orien­ta­tions, d’où le slogan :« pi­loter plutôt que ramer ». Cha­rest qui veut les deux mains sur le volant;
  • Un ac­crois­se­ment de la marge de ma­nœuvre des ges­tion­naires, qui doivent adopter une dé­cla­ra­tion de mis­sion, for­muler une sorte de contrat de ser­vices et pré­voir des in­di­ca­teurs de per­for­mance qui per­met­tront une red­di­tion de compte;
  • L’introduction de l’imputabilité qui de­vient per­son­nelle au ges­tion­naire res­pon­sable lors de contrôle a posteriori;
  • Et sur­tout une re­mise en cause du mo­no­pole du ser­vice pu­blic pour éli­miner les in­ef­fi­ca­cités qui en résulteraient.

Pour cela, il faut ou­vrir les ser­vices pu­blics à la concur­rence.[11] La Loi sur le dé­ve­lop­pe­ment du­rable com­plè­tera le ta­bleau de l’introduction de la lo­gique du marché dans la ges­tion de l’État. (avril 2006)[12]

Quels mé­ca­nismes? Pour quels effets ?

Plu­sieurs mé­ca­nismes se­ront uti­lisés pour mettre en œuvre cette po­li­tique. D’abord au sein de chaque mi­nis­tère, on de­man­dera l’adoption d’une « dé­cla­ra­tion conte­nant ses ob­jec­tifs […] les ré­sul­tats visés et les in­di­ca­teurs de per­for­mance »[13] dans le cadre d’une « conven­tion de per­for­mance et d’imputabilité ».[14] En sus de cela, la loi in­tro­duit aussi les ‘clients’ du ser­vice pu­blic dans le mé­ca­nisme d’examen des performances.

Cer­tains ser­vices se­ront confiés à des Agences gou­ver­ne­men­tales qui, elles aussi, éla­borent leur mis­sion dont les ré­sul­tats sont éva­lués à partir d’indicateurs de per­for­mance dont les lob­bies se fe­ront un de­voir d’influencer en leur fa­veur l’élaboration. Un mo­ment, on a ap­pelé cela l’impartition.

D’autres réa­li­sa­tions se­ront confiées à des par­te­na­riats publics/privés, par les­quels on re­court au marché pour réa­liser des fonc­tions de l’État. D’abord créé dans l’Angleterre de That­cher pour pri­va­tiser les mines, les hô­pi­taux et les che­mins de fer, ces ini­tia­tives ont conduit à de tels échecs qu’on ne parle plus aujourd’hui que de l’immense dette an­glaise.[15] Ces PPP ne sont en fait qu’un tour de passe-passe comp­table qui permet d’inscrire la dette des in­fra­struc­tures au passif des com­pa­gnies pri­vées plutôt qu’à celui de l’État en contre partie d’un loyer an­nuel consi­dé­rable, évalué à une ma­jo­ra­tion de 20% des coûts qu’on étale dans le futur. Il s’agit de vé­ri­tables bombes à re­tar­de­ment pour les fi­nances pu­bliques, puisque seul l’État as­sume le coût des échecs privés dans des ser­vices qui de­vront de toute façon être rendus. Une faillite privée ne ré­duit pas les be­soins en routes, che­mins de fer ou hô­pi­taux. Mais sur­tout, on ac­corde ainsi au ca­pital ce que l’on re­fuse en­core aux ‘né­ces­si­teux’ : un re­venu mi­nimum garanti…

Mais dans d’autres sec­teurs, il n’y a pas chez-nous, de marché; la mise en œuvre des droits so­ciaux d’éducation, de santé et de bien-être est chez-nous un mo­no­pole du ser­vice pu­blic ins­tauré par la Ré­vo­lu­tion tran­quille. C’est à cela qu’on s’attaquera avec les par­te­na­riats publics/communautaires (PPC), en uti­li­sant tou­jours la lo­gique de la Nou­velle Ges­tion pu­blique : l’État dé­finit un pro­blème, il fixe des ob­jec­tifs, offre à qui­conque de les rem­plir. On ré­dige un do­cu­ment qu’on ap­pel­lera im­pro­pre­ment ‘contrat’ qui fixe tous les élé­ments de la réa­li­sa­tion des ob­jec­tifs et de la red­di­tion de compte, ainsi que de fi­nan­ce­ment. S’il n’y a pas des groupes vo­lon­taires, on en créera. L’avantage de cette tech­nique, c’est que cela coû­tera trois fois moins cher que de réa­liser le même ob­jectif par la fonc­tion pu­blique traditionnelle.

Plu­sieurs ef­fets ré­sultent de cette Nou­velle Ges­tion publique.

D’abord, il s’agit tou­jours d’une lo­gique hié­rar­chique, (Top/Down); une lo­gique par la­quelle l’État dé­finit le pro­blème et im­pose les cri­tères de red­di­tion de compte qui ne cor­res­pondent pas né­ces­sai­re­ment à la façon de voir des usa­gers du ser­vice pu­blic : les clients de la for­mule. Les groupes qui s’y prêtent re­noncent à l’idéal de la par­ti­ci­pa­tion dé­mo­cra­tique où l’assemblée gé­né­rale dé­cide de l’action collective.

Cette lo­gique s’éloigne de celle de la Ré­vo­lu­tion tran­quille où l’on a rem­placé l’Église et la cha­rité par l’État et les ser­vices pu­blics. Les groupes so­ciaux n’étaient vus que comme sub­si­diaires à l’action dé­fi­ciente des ser­vices pu­blics. Dans l’Amérique de Bush et de Cha­rest main­te­nant, c’est l’initiative privée qui a la charge du so­cial et l’État n’intervient plus que sub­si­diai­re­ment aux dé­fi­ciences du privé. C’est l’essence de la Loi contre la pau­vreté et l’exclusion sociale.

Cette lo­gique a aussi des ef­fets per­vers sur la mise en œuvre des droits[16]. En effet, les ser­vices de l’État sont pu­blics, uni­ver­sels, ac­ces­sibles et gra­tuits avec pour fi­na­lité la réa­li­sa­tion des droits éco­no­miques so­ciaux et cultu­rels gages d’un ni­veau de vie suf­fi­sant ré­sul­tant d’un tra­vail ré­mu­né­ra­teur, per­met­tant la syn­di­ca­li­sa­tion et ga­ran­tis­sant l’accès à la fa­mille, l’éducation et la santé. Lorsqu’on remet en cause les ser­vices pu­blics, on remet en cause tout cela; ce n’est pas rien.

D’autant plus que ces fa­meux cri­tères de per­for­mance et de red­di­tion de compte n’impliquent aucun des concepts de re­dis­tri­bu­tion et d’équité, mais ceux d’efficacité éco­no­mique et de contrôle comp­table. Les ob­jec­tifs so­ciaux dis­pa­raissent au ni­veau de l’évaluation des ser­vices. Il suffit de lire le rap­port du vé­ri­fi­ca­teur gé­néral sur ce sujet[17] pour com­prendre que les ob­jec­tifs so­ciaux dis­pa­raissent au profit du contrôle et de la ré­duc­tion des coûts, de l’efficacité éco­no­mique et l’efficience administrative.

Bien sûr, et nous en avons traité ailleurs, il s’agit aussi d’une re­mise en cause du rap­port sa­la­rial au sein de l’État. On rem­place des fonc­tion­naires pro­tégés par l’ensemble des dis­po­si­tions col­lec­tives de conven­tions syn­di­cales qu’on vou­draient né­go­ciées, par des tra­vailleurs com­mu­nau­taires in­sé­cures, tem­po­raires, in­ter­mit­tents, sans ga­ran­ties au­cunes et bien sûr non syn­di­qués. Quelle au­baine au mo­ment des né­go­cia­tions des condi­tions de tra­vail dans le sec­teur pu­blic que ces zones franches du tra­vail où s’échinent déjà 40 000[18] tra­vailleuses, sous des normes ‘mi­ni­males’ à la li­mite de l’indécence.

Conclu­sion

On a ré­duit la part des sa­laires, on a ré­duit les fonc­tions re­dis­tri­bu­tives de l’État et on a aug­menté la part d’un cer­tain ca­pital[19] dans l’appropriation des gains de pro­duc­ti­vité. Tout cela en douce.

Cette idéo­logie et cette po­li­tique visent le cœur de l’État. Il s’agit d’y in­tro­duire la lo­gique du ca­pital, de l’économie, du profit à la place de celle de l’État de bien-être re­po­sant sur des ser­vices pu­blics uni­ver­sels, gra­tuits et ac­ces­sibles. On rem­place la lo­gique des droits par celle du profit dans la dé­ter­mi­na­tion des po­li­tiques pu­bliques et de re­dis­tri­bu­tion de la ri­chesse collective.

L’État ne se re­tire pas des ser­vices pu­blics, mais il agit dif­fé­rem­ment en les liant à un marché privé pour faire en­trer dans la cir­cu­la­tion mar­chande les sommes co­los­sales du budget so­cial de l’État qui lui échap­paient jusque-là. Il s’agit tout sim­ple­ment de rendre la pau­vreté RENTABLE.

Le meilleur exemple en est la fon­da­tion de la Fa­mille Cha­gnon qui capte le budget de l’État en se ser­vant des im­pôts dont il est exempté, pour réa­liser son ob­jectif d’une droite pro­fon­dé­ment ré­ac­tion­naire, qui pré­ci­sé­ment ré­agit aux avan­cées de l’État so­cial et pro­pose comme ré­ac­tion, un re­tour à ce qui exis­tait avant : la fa­mille, la cha­rité, l’autorité, le res­pect des ‘élites’ et de ceux qui ont de l’argent. Lorsque les riches nous pro­posent de s’occuper de la pau­vreté, il faut voir que pour ac­croître leur part de cap­ta­tion de la ri­chesse, ils re­mettent en cause l’universalité des pro­grammes so­ciaux, la neu­tra­lité des ser­vices pu­blics et l’impératif dé­mo­cra­tique d’égalité.

Com­ment ne pas citer ici Po­lanyi (1936), un fu­gitif du na­zisme qui s’y connaissait :

« Loin d’étendre le pou­voir de l’État dé­mo­cra­tique à l’industrie, le fas­cisme s’est en effet ef­forcé d’élargir le pou­voir de l’industrie au­to­cra­tique à l’État. (…) L’État de­vient la pro­priété ab­solue d’une clique d’intérêts par­ti­cu­liers qui s’appuie sur une py­ra­mide de cor­po­ra­tions avec les­quelles elle en­tre­tient des rap­ports de vas­sa­lité. (…) Cette ten­ta­tive fas­ciste vise à faire de la vie éco­no­mique, l’État même »[20].


[1] C’est la thèse li­bé­rale qu’il faut pro­duire la ri­chesse avant de la dis­tri­buer, alors que l’idéal so­cia­liste constate que seule une re­dis­tri­bu­tion so­ciale des gains éco­no­miques, donc la so­li­da­rité, permet la crois­sance. C’est la leçon, me semble-t-il, de la crise actuelle.

[2] C’est pour­quoi la sortie de crise par la sti­mu­la­tion de la consom­ma­tion ne peut conduire qu’à une nou­velle crise. On sait par ailleurs que l’augmentation de la ré­tri­bu­tion du ca­pital ne s’est pas tra­duite par une aug­men­ta­tion des in­ves­tis­se­ments qui au­rait accru la pro­duc­ti­vité, mais par la spé­cu­la­tion dans l’univers fi­nan­cia­risé. Voir Sapir, le Monde Di­plo­ma­tique, mars 2009.

[3] La pa­lette de la pe­tite bour­geoisie était assez li­mitée et elle n’a pu ra­fler l’État à la barbe de la classe ou­vrière qui s’organisait qu’en agi­tant les me­naces na­tio­na­listes et iden­ti­taires. Çà fait cin­quante ans que cela marche, pour­quoi changer de tac­tique ? On oc­cupe l’avant-scène avec des faux sem­blants pen­dant qu’on se gave. Mais de­puis 1980, ce ne sont plus les mêmes qui s’empiffrent.

[4] Lady That­cher pré­ten­dait aussi ; « There is no such a thing as a so­ciety. » La so­ciété n’existe pas, seuls les in­di­vidus agissent. Mar­garet That­cher, tal­king to Women’s Own ma­ga­zine, Oc­tober 31 1987: http://briandeer.com/social/thatcher-society.htm

[5] Selon Amartya Sen « le « fou ra­tionnel » dé­signe l’individu cal­cu­la­teur mais non dé­pourvu de sen­ti­ments al­truistes, en ce qu’il at­tache de l’utilité au bon­heur des autres. » Et d’ailleurs le fou ra­tionnel n’est pas si fou que ça ; peut-être est-il même plus ra­tionnel que « l’analogue mé­ca­nique » (selon la ter­mi­no­logie de Lucas) dont le calcul froid de l’intérêt égoïste dé­ter­mine en­tiè­re­ment le com­por­te­ment : si le bien-être des autres m’est utile, alors le mien est utile aux autres(…) » Jean Paul Fi­toussi, « Revue de l’OFCE64 / Jan­vier 1998, Utopie pour l’emploi (suite).

[6] A l’exclusion de deux au­teurs pion­niers, An­thony Downs An Eco­nomic Theory of De­mo­cracy (1957) et Duncan Black, The Theory of Com­mit­tees and Elec­tions (1958), la fon­da­tion de l’école du pu­blic choice date de 1962, avec la pu­bli­ca­tion par James Bu­chanan et Gordon Tul­lock de « The Cal­culus of Consent : Lo­gical Foun­da­tions of Consti­tu­tional De­mo­cracy. »(1962). Le troi­sième grand re­pré­sen­tant de cette école est Ro­nald Coase.

[7] Pour l’économiste Pa­reto, il n’y au­rait que deux types de si­tua­tions: d’abord celles où l’on peut ac­croître la sa­tis­fac­tion de chacun en re­dis­tri­buant les biens. Puisque la re­dis­tri­bu­tion, via l’échange sur un marché ou une ac­tion de l’Etat, ap­porte à chacun une amé­lio­ra­tion, la si­tua­tion ini­tiale n’était pas op­ti­male. Il y a en­suite celles où, en re­vanche, toute mo­di­fi­ca­tion de la ré­par­ti­tion des biens di­minue la sa­tis­fac­tion d’au moins une per­sonne. Même si la perte de cette per­sonne peut pa­raître né­gli­geable, Pa­reto af­firme qu’on ne peut pas consi­dérer que la nou­velle si­tua­tion est meilleure que la pré­cé­dente. Une si­tua­tion ini­tiale, qu’il est im­pos­sible de mo­di­fier sans dé­té­riorer la po­si­tion de quelqu’un, est un op­timum de Pa­reto : ‘l’équilibre’ : idéal des libéraux.

[8] Di­rigé par le pré­sident du Conseil du Trésor, le comp­table Paul Go­beil, an­cien di­ri­geant de Pro­vigo, le « Groupe de tra­vail sur la ré­vi­sion des fonc­tions et des or­ga­ni­sa­tions gou­ver­ne­men­tales » dé­pose en 1986, un rap­port pro­po­sant ‘l’État Pro­vigo’, un pro­gramme de désen­ga­ge­ment de l’État et l’abolition de plu­sieurs or­ga­nismes. Son épouse, Marie Des­champs, juge à la Cour su­prême, com­plè­tera son œuvre avec la pri­va­ti­sa­tion de la santé dans l’arrêt Chaoulli c. Québec, [2005] 1 R.C.S. 791.

[9] Loi sur l’Administration pu­blique, L.R.Q. c. A-6.01; 2000 c.8. art.1 « La pré­sente loi […] ins­taure un cadre de ges­tion axé sur les ré­sul­tats et sur le res­pect du prin­cipe de la transparence[…],favorisant l’imputabilité de l’Administration gou­ver­ne­men­tale de­vant l’Assemblée na­tio­nale. » L’article 2 re­prend tous les termes de l’idéologie du Pu­blic Choice : « Le cadre de ges­tion gou­ver­ne­men­tale s’articule au­tour de la sa­tis­fac­tion des ci­toyens en fonc­tion d’objectifs préa­la­ble­ment éta­blis;, grâce à une plus grande flexi­bi­lité pour les mi­nis­tères et or­ga­nismes par l’adaptation des règles de ges­tion et l’exercice des contrôles re­la­tifs à la ges­tion axée sur les ré­sul­tats, donc à une red­di­tion de comptes qui porte sur la per­for­mance dans l’atteinte de ces ré­sul­tats par une uti­li­sa­tion op­ti­male des res­sources de l’Administration gou­ver­ne­men­tale ». Sé­lec­tion des termes de cet ar­ticle deuxième.

[10] Ce sera le texte de Ma­dame Forget qui, au Conseil du Trésor, fait dans l’architecture et non dans la comp­ta­bi­lité : « Briller parmi les meilleurs » qui initie la ré­in­gé­nierie de l’État et lance le ‘plan de mo­der­ni­sa­tion de l’État 2004 – 2007. Pour une pré­sen­ta­tion de cette NGP, voir Bru­nelle, Dorval et al.: « Main basse sur l’État : Les par­te­na­riats public-privé au Québec et en Amé­rique du Nord » Fides, Points chauds. Mont­réal, 2005, 260 pp. prin­ci­pa­le­ment à partir de la p. 173.

[11] C’est Jo­seph Facal, de­venu mi­nistre du PQ qui si­gnera le 23 fé­vrier 2003, avant de céder le pou­voir aux li­bé­raux, (14 avril 2003), un dé­cret ins­tau­rant les par­te­na­riats d’affaires pu­blics avec le privé.

[12] Loi sur le dé­ve­lop­pe­ment du­rable, 2006, c.3 ; L.R.Q. c. D-8.1.1 courte loi, qui, là aussi, « ins­taure un nou­veau cadre de ges­tion au sein de l’Administration » (art.1) en met­tant en place « une stra­tégie qui iden­tifie cer­tains moyens re­tenus pour pri­vi­lé­gier une ap­proche concertée res­pec­tueuse de l’ensemble des prin­cipes de dé­ve­lop­pe­ment du­rable; elle pré­cise aussi les rôles et res­pon­sa­bi­lités de chacun ou de cer­tains des membres de l’Administration, dans une pers­pec­tive d’efficacité et de co­hé­rence in­terne au sein de celle-ci. La stra­tégie pré­voit en outre les mé­ca­nismes ou les moyens re­tenus pour en as­surer le suivi […] à l’occasion de ré­vi­sions pé­rio­diques de la stra­tégie à partir des in­di­ca­teurs de dé­ve­lop­pe­ment du­rable ou des autres cri­tères prévus à la stra­tégie pour sur­veiller ou me­surer les pro­grès réa­lisés dans les do­maines éco­no­mique, so­cial et en­vi­ron­ne­mental.» (art.7)

[13] Loi sur l’Administration pu­blique; art. 9

[14] Loi sur l’Administration pu­blique; art.12 et 13Une conven­tion de per­for­mance et d’imputabilité doit contenir les élé­ments sui­vants: 1° une dé­fi­ni­tion de la mis­sion et les orien­ta­tions stra­té­giques de l’unité ad­mi­nis­tra­tive et une des­crip­tion des res­pon­sa­bi­lités du di­ri­geant de l’unité; 2° un plan d’action an­nuel dé­cri­vant les ob­jec­tifs pour la pre­mière année de la conven­tion, les moyens pris pour les at­teindre, les res­sources dis­po­nibles ainsi qu’un en­ga­ge­ment à pro­duire an­nuel­le­ment un tel plan; 3° les prin­ci­paux in­di­ca­teurs qui per­met­tront de rendre compte des ré­sul­tats at­teints; 4° un en­ga­ge­ment à pro­duire, à la fin de chaque année, un rap­port de ges­tion sur l’atteinte des ré­sul­tats et, dans la me­sure du pos­sible, la com­pa­raison de ces ré­sul­tats avec ceux d’organismes sem­blables. […] Une conven­tion de per­for­mance et d’imputabilité peut éga­le­ment pré­voir la for­ma­tion d’un co­mité consul­tatif afin de per­mettre à des re­pré­sen­tants de la clien­tèle ou à des spé­cia­listes ne pro­ve­nant pas de l’Administration gou­ver­ne­men­tale de donner leur avis sur l’application de cette convention. »

[15] Connus en An­gle­terre comme des PFI : Pri­vate Fi­nance Ini­tia­tive : Against the pu­blic in­terest, Why a ‘li­cence to print money’ can also be a re­cipe for di­saster » selon la confé­dé­ra­tion syn­di­cale Unison : www.unison.org.uk/pfi

[16] On ou­blie trop sou­vent un effet per­vers du re­cours aux fon­da­tions pri­vées et aux groupes com­mu­nau­taires pour la pres­ta­tion de ser­vices pu­blics aux­quels les Chartes de droits ne s’appliquent pas. En effet, la charte Ca­na­dienne des droits ne concerne que les ac­tions de l’État, et la Charte des droits du Québec les en exempte : art. 20. « Une dis­tinc­tion, ex­clu­sion ou pré­fé­rence […] jus­ti­fiée par le ca­rac­tère cha­ri­table, phi­lan­thro­pique, re­li­gieux, po­li­tique ou édu­catif d’une ins­ti­tu­tion sans but lu­cratif ou qui est vouée ex­clu­si­ve­ment au bien-être d’un groupe eth­nique est ré­putée non dis­cri­mi­na­toire. »

[17] Re­com­man­da­tions et ac­tions à prendre re­la­ti­ve­ment au rap­port du Vé­ri­fi­ca­teur gé­néral du Québec 2008 – 2009, tome 1, ch.3. Dis­po­nible sur le site du VGQ : http://www.vgq.qc.ca

[18] Selon les der­niers re­levés, ce sec­teur qui em­ploie sur­tout des femmes se­rait passé de­puis 2006 de 10 à 40 000 em­plois. Le Chan­tier de l’économie so­ciale s’en réjouit.

[19] Com­ment ne pas être frappés par la cam­pagne contre les pri­vi­lèges ‘in­sou­te­nables’ des re­traités dont les fonds de pen­sion et les rentes ré­duisent aussi la ré­tri­bu­tion du capital.

[20] Po­lanyi : « ES­SAIS » Paris Seuil, 2008, pp. 427, et 440.

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