Écologie et solidarité internationale

Par Mis en ligne le 23 novembre 2009

Gus Mas­siah ex­plore ici les liens entre la so­li­da­rité in­ter­na­tio­nale et l’écologie, à tra­vers l’histoire de la conver­gence entre les mou­ve­ments éco­lo­giques et les mou­ve­ments de so­li­da­rité in­ter­na­tio­nale, qu’il relie aux en­jeux de la Confé­rence de Co­pen­hague sur le chan­ge­ment climatique.

Le terme d’écologie a subi en un peu plus d’un siècle un glis­se­ment fon­da­mental qui l’a conduit de la sphère bio­lo­gique à la sphère po­li­tique [] Il ap­pa­rais­sait en 1866 [] comme une ma­nière de dé­finir l’étude des mi­lieux pour les or­ga­nismes vi­vants. Il est aujourd’hui un outil de la pensée po­li­tique qui vou­drait ré­in­té­grer la na­ture, son évo­lu­tion et les usages que nous en fai­sons, dans la façon d’organiser les so­ciétés. La di­men­sion éco­lo­gique s’est af­firmée comme un nou­veau pa­ra­digme de la trans­for­ma­tion des so­ciétés. Elle est confrontée à d’autres di­men­sions : la jus­tice so­ciale ; les droits et les li­bertés ; la géo­po­li­tique et la so­li­da­rité in­ter­na­tio­nale. L’articulation entre ces di­men­sions ca­rac­té­rise l’écologie et qua­lifie les ré­ponses qui sont pro­po­sées en son nom. Nous ex­plo­re­rons ici le rap­port entre l’écologie et la so­li­da­rité in­ter­na­tio­nale. Pour le faire, nous ne par­ti­rons pas des ca­tas­trophes éco­lo­giques et des so­li­da­rités évé­ne­men­tielles qui se sont créées à leur suite. Nous nous in­té­res­se­rons plutôt à l’histoire de la conver­gence entre les mou­ve­ments éco­lo­giques et les mou­ve­ments de so­li­da­rité in­ter­na­tio­nale qui pose cette ques­tion sur la durée. Sur ce point, les po­si­tions que les mou­ve­ments so­ciaux et ci­toyens prennent vis-à-vis de la Confé­rence de Co­pen­hague sur le chan­ge­ment cli­ma­tique en éclairent les en­jeux. Afin de com­prendre com­ment se sont for­mées les ques­tions en débat, il faut voir qu’en 1992, déjà, la conver­gence entre les éco­lo­gistes et les as­so­cia­tions de so­li­da­rité in­ter­na­tio­nale avait marqué la Confé­rence de Rio sur En­vi­ron­ne­ment et Dé­ve­lop­pe­ment. A partir de cette évo­lu­tion, nous pour­rons re­venir sur les ques­tions po­sées aux mou­ve­ments so­ciaux et ci­toyens dans la pé­riode ac­tuelle, par rap­port à la crise de la phase néo­li­bé­rale de la mon­dia­li­sa­tion ca­pi­ta­liste. Les en­jeux de la Confé­rence de Co­pen­hague sur le chan­ge­ment climatique

La Confé­rence de Co­pen­hague sur le chan­ge­ment cli­ma­tique, en dé­cembre 2009, aura une im­por­tance consi­dé­rable. En effet, même si l’impératif éco­lo­gique ne se li­mite pas à la ques­tion du chan­ge­ment cli­ma­tique, les né­go­cia­tions qu’elle va sus­citer vont dé­ter­miner l’évolution de l’ensemble des en­jeux éco­lo­giques. D’une part, la prise en compte du chan­ge­ment cli­ma­tique a des consé­quences sur toutes les autres ques­tions en­vi­ron­ne­men­tales. D’autre part, le chan­ge­ment cli­ma­tique est por­teur de la né­ces­saire re­fonte en pro­fon­deur du mo­dèle de trans­for­ma­tion so­ciale. Enfin, le chan­ge­ment cli­ma­tique ac­centue la prise de conscience de l’urgence et ne permet pas des ater­moie­ments sans fin sur les né­ces­saires ré­formes indispensables.

L’enjeu est mon­dial ; la né­go­cia­tion est in­ter­na­tio­nale. Elle est d’abord entre les Etats. La di­men­sion géo­po­li­tique est do­mi­nante dans le cours des né­go­cia­tions. La né­go­cia­tion op­pose deux groupes de pays : le G8 qui re­groupe les pays du Nord et le G77 qui re­pré­sente les po­si­tions des pays du Sud. Dans ce duel, un petit groupe de pays émer­gents oc­cupe une po­si­tion pivot : es­sen­tiel­le­ment la Chine, l’Inde et le Brésil. Ce petit groupe est as­socié aux pays du G8 par le G20 qui se pré­sente comme un nou­veau di­rec­toire de la mon­dia­li­sa­tion. Mais il est aussi en phase avec le G77 dont cer­tains sont même for­mel­le­ment partie prenante.

Trois ques­tions sont en débat [] . Quel sera le ni­veau de la ré­duc­tion des gaz à effet de serre et com­ment sera-t-il ré­parti ? Com­ment sera évalué le fi­nan­ce­ment cor­res­pon­dant à cette ré­duc­tion et com­ment sera ré­parti ce fi­nan­ce­ment ? Quelles se­ront les mo­da­lités re­te­nues pour le fi­nan­ce­ment et quelles ins­ti­tu­tions se­ront res­pon­sables de la mise en œuvre ? Ces ques­tions conti­nue­ront à mar­quer l’espace du débat dans les an­nées à venir.

Un ac­cord par­tiel et par­tial fa­vo­ri­sant les pays du Nord

Le champ de la né­go­cia­tion a été dé­li­mité dans la Confé­rence de Bangkok pré­pa­ra­toire à celle de Co­pen­hague [] Cette confé­rence a réuni en oc­tobre 2009 les dé­lé­ga­tions of­fi­cielles des Etats et a été l’occasion d’un forum des as­so­cia­tions et des mou­ve­ments de la so­ciété ci­vile. Le ni­veau de ré­duc­tion sera loin des 40% pré­co­nisés pour 2020 par le GIEC (Groupe d’experts in­ter­gou­ver­ne­mental sur l’évolution du climat), mais des ef­forts non né­gli­geables pour­raient être an­noncés. Il ne s’agirait pas d’une ré­duc­tion ré­partie dans un ac­cord commun, mais d’une dé­cla­ra­tion en commun des ré­duc­tions an­non­cées par chaque pays. Ce qui per­met­trait de dif­fé­ren­cier ce nouvel ac­cord du Pro­to­cole de Kyoto que les Etats-Unis n’envisagent pas de si­gner. La ré­duc­tion se­rait fi­nancée à partir des ni­veaux d’émission. Les pays du Nord re­fu­se­raient tou­jours de lier le fi­nan­ce­ment à leur res­pon­sa­bi­lité passée dans la dé­té­rio­ra­tion des condi­tions cli­ma­tiques. Les pays émer­gents pour­raient ac­cepter de contri­buer plus for­te­ment, à la me­sure de leurs émis­sions en hausse. Près de la moitié du fi­nan­ce­ment se­rait as­surée par la taxa­tion du car­bone. Le G77 re­fuse, comme le pro­pose le G8, de confier ce mé­ca­nisme à la Banque Mon­diale et au FMI. Une ins­ti­tu­tion des Na­tions Unies pour­rait être créée pour le mettre en œuvre ; son ins­tance de di­rec­tion po­li­tique se­rait spé­ci­fique, mais elle pour­rait prendre comme agents d’exécution les ins­ti­tu­tions de Bretton Woods.

La Confé­rence de Co­pen­hague se di­rige donc vers un ac­cord par­tiel qui n’est pas à la hau­teur des en­jeux en ma­tière de ré­duc­tion et qui, même avec quelques conces­sions aux pays du Sud, main­tient la su­pré­matie des pays du Nord dans la dé­fense de leurs in­té­rêts et dans le refus de re­con­naître leurs responsabilités.

La mo­bi­li­sa­tion des mou­ve­ments so­ciaux et citoyens

Les mou­ve­ments so­ciaux et ci­toyens qui se sont or­ga­nisés pour peser sur les né­go­cia­tions re­groupent des mou­ve­ments des so­ciétés du Nord et du Sud, et no­tam­ment, des mou­ve­ments éco­lo­gistes, des or­ga­ni­sa­tions de pro­duc­teurs, des or­ga­ni­sa­tions syn­di­cales de sa­la­riés et des or­ga­ni­sa­tions pay­sannes, des as­so­cia­tions de so­li­da­rité in­ter­na­tio­nale. Ils ont af­firmé, à partir de la di­ver­sité de leurs orien­ta­tions et de leurs ap­pré­cia­tions, des po­si­tions en désac­cord avec le com­promis qui s’ébauche.

Ils s’inquiètent, tout d’abord, de ce que l’urgence de la si­tua­tion passe après les in­té­rêts des grandes puis­sances et que les ré­duc­tions ne soient pas à la hau­teur des né­ces­sités. Ils in­sistent sur le fait que le seuil de deux de­grés de baisse de tem­pé­ra­ture doit être consi­déré comme un im­pé­ratif. Ils consi­dèrent que les ré­duc­tions doivent être ré­par­ties de ma­nière im­pé­ra­tive selon un même cri­tère. Ils rap­pellent que le fi­nan­ce­ment doit prendre en compte la dette éco­lo­gique contractée par les pays in­dus­tria­lisés. Ils s’inquiètent de la réa­lité des fi­nan­ce­ments pour la trans­for­ma­tion so­ciale des pays pauvres, d’autant que plu­sieurs pays ont déjà af­firmé qu’il n’y au­rait pas d’additivité par rap­port à l’Aide Pu­blique au Dé­ve­lop­pe­ment. Ils contestent les mo­da­lités en­vi­sa­gées de la taxa­tion car­bone. Ils s’alarment des consé­quences dra­ma­tiques pour les po­pu­la­tions fra­giles, et les ré­gions pauvres, en termes de pau­vreté, d’inégalités et de dis­cri­mi­na­tions. Ils at­tirent l’attention sur les risques des mi­gra­tions en­vi­ron­ne­men­tales et sur le né­ces­saire res­pect des droits des mi­grants dans tous les pays.

Les en­jeux de la Confé­rence de Co­pen­hague ne se li­mitent pas à la Confé­rence des Etats. Elle concerne aussi les mou­ve­ments so­ciaux et ci­toyens qui doivent dé­finir leurs ob­jec­tifs et leurs stra­té­gies pour la suite. De ce point de vue, nous pro­po­sons de mettre l’accent sur la conver­gence entre les mou­ve­ments éco­lo­gistes et les mou­ve­ments de so­li­da­rité in­ter­na­tio­nale qui constitue un des points d’appui es­sen­tiels de l’intervention des so­ciétés ci­viles dans ce pro­cessus. Pour cela, comme nous l’avons dit plus haut, il nous faut re­venir sur l’histoire de cette conver­gence à partir de la Confé­rence de Rio en 1992. Nous dé­ve­lop­pe­rons alors une ana­lyse de la si­tua­tion ac­tuelle et des dé­bats qui s’ouvrent sur les is­sues à la crise glo­bale. Les suites de la Confé­rence de Rio, En­vi­ron­ne­ment et Dé­ve­lop­pe­ment, en 1992

Pour ex­plorer la re­la­tion entre éco­logie et so­li­da­rité in­ter­na­tio­nale, nous par­ti­rons de la conver­gence entre le mou­ve­ment éco­lo­giste et le mou­ve­ment de so­li­da­rité in­ter­na­tio­nale. Quand et com­ment cette conver­gence s’est-elle tissée ? De façon vi­sible, elle s’affirme dans la pré­pa­ra­tion, le dé­rou­le­ment et les suites de la Confé­rence des Na­tions Unies, En­vi­ron­ne­ment et Dé­ve­lop­pe­ment, à Rio en 1992. A partir de Rio, plu­sieurs avan­cées sont en­ga­gées ; elles sont tou­jours d’actualité. Nous re­tien­drons : la conver­gence des mou­ve­ments so­ciaux et ci­toyens et la culture de la di­ver­sité ; l’émergence d’un nouvel es­pace des né­go­cia­tions in­ter­na­tio­nales en re­la­tion avec une opi­nion pu­blique mon­diale ; la flo­raison des pro­po­si­tions liées à l’accès aux droits pour tous et au droit in­ter­na­tional ainsi que le rôle de l’expertise ci­toyenne ; le débat fon­da­mental sur la science, la na­ture et le développement.

Une pensée de l’écologie liée aux contra­dic­tions Nord-Sud.

Mais cette conver­gence n’a pas com­mencé en 1992 ; elle existe de­puis long­temps et a marqué les dé­buts du mou­ve­ment éco­lo­giste. La conscience du ca­rac­tère global de l’écologie, et sa pro­po­si­tion de « penser global et agir local », se sont tra­duites par une sen­si­bi­lité au tiers-monde et une écoute du mou­ve­ment de so­li­da­rité in­ter­na­tio­nale. Cette conver­gence a ré­sisté à l’offensive idéo­lo­gique du Club de Rome af­fir­mant que la po­pu­la­tion du Sud, la « bombe P », était res­pon­sable de la dé­gra­da­tion de la pla­nète. Elle a ré­sisté aussi à la crise de la dé­co­lo­ni­sa­tion liée à l’évolution d’une partie des ré­gimes po­li­tiques issus du mou­ve­ment des li­bé­ra­tions na­tio­nales qui ont com­biné l’étatisme, le pro­duc­ti­visme et la re­mise en cause des li­bertés. En France, en 1974, le pre­mier can­didat éco­lo­giste à une élec­tion pré­si­den­tielle, René Du­mont, est em­blé­ma­tique de la liaison entre l’écologie émer­gente et l’impératif de la so­li­da­rité internationale.

Dans la pré­pa­ra­tion de Rio s’est af­firmée la conver­gence des mou­ve­ments éco­lo­gistes et de so­li­da­rité in­ter­na­tio­nale. L’impératif éco­lo­gique s’affirmait comme un enjeu global ; il se de­vait de prendre en compte la contra­dic­tion Nord –Sud. Cette conver­gence s’est élargie, en quatre ans, au fil des Confé­rences in­ter­na­tio­nales des Na­tions Unies. Elle a im­pliqué plus di­rec­te­ment les as­so­cia­tions de dé­fense des droits fon­da­men­taux, à la Confé­rence de Vienne, en 1993. Elle a im­pliqué les as­so­cia­tions ci­toyennes et fa­mi­liales à la Confé­rence In­ter­na­tio­nale sur la Po­pu­la­tion et le Dé­ve­lop­pe­ment, au Caire, en 1994. Elle a im­pliqué plus di­rec­te­ment les mou­ve­ments de so­li­da­rité, les or­ga­ni­sa­tions syn­di­cales de sa­la­riés et les or­ga­ni­sa­tions pay­sannes, au Sommet So­cial, à Co­pen­hague, en 1995. Elle a im­pliqué plus di­rec­te­ment les as­so­cia­tions de femmes à la Confé­rence de Pékin, en 1995. A la Confé­rence sur la Ville à Is­tanbul, en 1996, elle a im­pliqué les as­so­cia­tions d’habitants et les mou­ve­ments so­ciaux urbains.

Un nouvel es­pace pu­blic sur les ques­tions mondiales.

Cette conver­gence est le fon­de­ment du mou­ve­ment al­ter­mon­dia­liste et sera vi­sible à partir de 1999 lors des ma­ni­fes­ta­tions de Seattle contre l’OMC. Elle for­mera la base des Fo­rums so­ciaux mon­diaux, qui réunissent des ac­teurs de la so­ciété ci­vile mon­diale, et de leurs dé­cli­nai­sons ré­gio­nales, thé­ma­tiques, na­tio­nales et lo­cales. Dans cette nou­velle confi­gu­ra­tion, sous dif­fé­rentes ap­pel­la­tions, qui vont des as­so­cia­tions aux so­ciétés ci­viles, émerge une nou­velle dy­na­mique, celle des mou­ve­ments so­ciaux et ci­toyens. Dans ce mou­ve­ment, une nou­velle culture po­li­tique se fait jour à partir du refus de la fa­ta­lité et de la re­con­nais­sance de la di­ver­sité. Cette di­ver­sité re­pose sur la com­plé­men­ta­rité de toutes les formes de lutte por­teuses d’émancipation, et sur la lé­gi­ti­mité de toutes les luttes contre les dis­cri­mi­na­tions et les op­pres­sions. Elle pro­longe les le­çons des luttes des femmes dans le refus de la su­bor­di­na­tion de cer­taines luttes à la ré­so­lu­tion des contra­dic­tions consi­dé­rées comme principales.

A partir de Rio, les mou­ve­ments so­ciaux et ci­toyens vont in­vestir un nouvel es­pace de né­go­cia­tion in­ter­na­tio­nale qui se met en place. Cet es­pace est ou­vert par une partie du sys­tème des Na­tions Unies qui ont été mar­gi­na­li­sées par la créa­tion du G7 comme di­rec­toire mon­dial, ap­puyé sur les ins­ti­tu­tions de Bretton Woods, le FMI, la Banque Mon­diale et l’OMC. Cette mar­gi­na­li­sa­tion fai­sait partie de la re­prise en main du sys­tème mon­dial par les pays qui se nomment eux-mêmes « les dé­mo­cra­ties in­dus­trielles », mais qui ont du mal à ca­cher qu’il s’agit des pays do­mi­nants le monde, des plus riches, des plus armés et de sur­croît, tous an­ciens co­lo­ni­sa­teurs. Les Confé­rences mon­diales re­donnent la pa­role à tous les pays et ouvrent la dis­cus­sion à d’autres ac­teurs in­ter­na­tio­naux. Les mou­ve­ments so­ciaux et ci­toyens dé­bordent vite les ONG in­ter­na­tio­nales d’abord mises en avant. Les éco­lo­gistes ren­forcent leurs al­liances avec les mou­ve­ments de consom­ma­teurs. D’autres ac­teurs sont as­so­ciés à cette dy­na­mique. Les col­lec­ti­vités lo­cales et ter­ri­to­riales s’affirment sur le plan in­ter­na­tional à partir d’Istanbul en 1996. Les ac­teurs éco­no­miques se dif­fé­ren­cient. Les mou­ve­ments de l’économie so­ciale et so­li­daire s’inscrivent plus for­te­ment dans les mou­ve­ments associatifs.

Le mo­dèle de la Confé­rence in­ter­na­tio­nale qui se met en place com­prend la né­go­cia­tion of­fi­cielle entre les dé­lé­ga­tions of­fi­cielles des Etats. Dans de nom­breux pays, les dé­lé­ga­tions consultent les ac­teurs de leur so­ciété et cer­tains des ex­perts des as­so­cia­tions par­ti­cipent aux dé­lé­ga­tions. La confé­rence pa­ral­lèle des so­ciétés ci­viles, ou­vertes à tous les vents permet de confronter les pro­po­si­tions et de dé­finir des points de vue com­muns. Enfin, les contre-conférences, ap­puyées par des ma­ni­fes­ta­tions di­verses font connaître leurs cri­tiques et leurs in­ter­pel­la­tions qui sont par­fois re­layées par les mé­dias. C’est à tra­vers cette confi­gu­ra­tion que les mou­ve­ments so­ciaux et ci­toyens s’adressent à l’opinion pu­blique mon­diale pour peser sur les ins­ti­tu­tions in­ter­na­tio­nales et sur l’opinion pu­blique in­ter­na­tio­nale pour s’appuyer sur les opi­nions pu­bliques na­tio­nales par rap­port à leurs Etats. Elles cherchent aussi à fa­vo­riser la construc­tion d’une opi­nion pu­blique mon­diale dans la­quelle les opi­nions des pays du Sud s’affirmerait et se dé­ga­ge­rait de celle des pays du Nord et de leurs relais.

Une pensée de l’écologie fondée sur l’accès aux droits pour tous.

Cet évo­lu­tion re­nou­velle et en­ri­chit l’espace des pro­po­si­tions. Elle permet de s’opposer au « There is no al­ter­na­tive » de Ma­dame That­cher et à l’évidence au­to­pro­clamée des so­lu­tions néo­li­bé­rales. Les idées qui che­minent sont nour­ries d’autres ap­proches qui se re­trouvent au croi­se­ment de cer­taines ins­tances des Na­tions Unies, pour qui la Dé­cla­ra­tion Uni­ver­selle des Droits de l’Homme reste une ré­fé­rence ma­jeure, et des mou­ve­ments so­ciaux et ci­toyens. Dans cer­tains cas, des avan­cées sont pos­sibles, comme lors de l’élaboration et de l’adoption du Pro­to­cole ad­di­tionnel des Droits éco­no­miques so­ciaux et cultu­rels, ainsi que les ac­cords in­ter­na­tio­naux sur l’environnement et no­tam­ment le Pro­to­cole de Kyoto. Dans beau­coup de cas, la ba­taille est plus in­cer­taine et les ten­ta­tives de ré­cu­pé­ra­tion par le néo­li­bé­ra­lisme sont do­mi­nantes. Le cœur de la ba­taille reste la concep­tion du droit in­ter­na­tional tou­jours soumis à la vo­lonté des pays do­mi­nants de le su­bor­donner au dogme du libre échange et au droit des af­faires. Sans ou­blier la dis­tance consi­dé­rable qui sé­pare les dé­cla­ra­tions des mises en œuvre et le re­dou­table effet dé­vas­ta­teur du « deux poids, deux me­sures » qui mine la confiance des peuples dans le droit international.

L’intervention di­recte des mou­ve­ments éco­lo­gistes et de so­li­da­rité in­ter­na­tio­nale au ni­veau du droit in­ter­na­tional va prendre toute son am­pleur de­puis 1984, avec la ca­tas­trophe de Bhopal. Après la plus im­por­tante ca­tas­trophe in­dus­trielle ja­mais sur­venue, la mul­ti­na­tio­nale Union Car­bide pro­prié­taire de l’usine chi­mique qui a ex­plosé se ré­fugie der­rière l’indépendance ju­ri­dique de sa fi­liale pour re­fuser sa res­pon­sa­bi­lité et toute in­dem­ni­sa­tion. De­vant ce cy­nisme des pou­voirs éco­no­miques et po­li­tiques qui or­ga­nisent la mon­dia­li­sa­tion, des as­so­cia­tions in­diennes et in­ter­na­tio­nales or­ga­nisent des cam­pagnes de sen­si­bi­li­sa­tion et de dé­non­cia­tion. En 1992, le Tri­bunal Per­ma­nent des Peuples or­ga­nise à Bhopal une ses­sion pour pal­lier au scan­da­leux vide ju­ri­dique in­ter­na­tional. Il or­ga­nise une série de ses­sions sur les ques­tions d’environnement, no­tam­ment sur l’Amazonie bré­si­lienne, à Paris en 1992, et sur les mul­ti­na­tio­nales, no­tam­ment à Paris en 1999, sur la mul­ti­na­tio­nale fran­çaise Elf, de­venue Total, et avec six ses­sions en Co­lombie de 2006 à 2008. En 2002 à Jo­han­nes­burg, au Sommet mon­dial sur le Dé­ve­lop­pe­ment du­rable, Green­peace a pu­blié son « Cor­po­rate Crimes Re­port » conte­nant les « Prin­cipes de Bhopal » pour exiger un ac­cord in­ter­na­tional sur la res­pon­sa­bi­lité ci­vile des entreprises.

Dans cette évo­lu­tion, les mou­ve­ments so­ciaux et ci­toyens mettent en avant une ex­per­tise ci­toyenne qui se dé­gage de l’expertise do­mi­nante des grands Etats et de celle des forces éco­no­miques do­mi­nantes. Cette ex­per­tise ci­toyenne s’affirme à tra­vers la conver­gence des mou­ve­ments qui prend des formes ac­tives dans les pla­te­formes de mo­bi­li­sa­tion et les cam­pagnes mon­diales. A Rio, il est ap­paru clai­re­ment que l’expertise ci­toyenne n’était pas une spé­cia­lité des as­so­cia­tions du Nord. Sur les ques­tions éco­lo­giques, les as­so­cia­tions du Sud, no­tam­ment in­diennes et bré­si­liennes ont ap­porté les ré­fé­rences prin­ci­pales qui se sont im­po­sées dans l’espace de la confé­rence et qui conti­nuent à ali­menter le débat mon­dial []. On a re­trouvé ce chan­ge­ment qua­li­tatif dans plu­sieurs autres ques­tions, comme sur la dette sous ses dif­fé­rentes dé­cli­nai­sons, fi­nan­cières, so­ciales et écologiques.

C’est aussi à Rio que s’est noué le débat fon­da­mental sur l’évolution de la pensée scien­ti­fique. Au début de la Confé­rence, des scien­ti­fiques de renom ont pu­blié un « Appel de Hei­del­berg », dans le­quel ils dé­cla­raient « nous nous in­quié­tons … de l’émergence d’une idéo­logie ir­ra­tion­nelle qui s’oppose au pro­grès scien­ti­fique et in­dus­triel et nuit au dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique et so­cial… dans la me­sure où l’humanité a tou­jours pro­gressé en met­tant la na­ture à son ser­vice et non l’inverse ». De nom­breux scien­ti­fiques, liés aux mou­ve­ments so­ciaux et ci­toyens, ont réagi avec vi­gueur, no­tam­ment dans « l’Appel à la raison pour une so­li­da­rité pla­né­taire » lancé par Global Chance, contre cette concep­tion datée du pro­grès conçu comme l’alliance entre la science et l’industrie, et portée par les « com­por­te­ments d’impérialisme scien­ti­fique qui pré­tendent sauver l’humanité par les seules science et in­dus­trie ». []

La confé­rence de Rio a donc rendu vi­sible une conver­gence en ges­ta­tion de­puis quelques dé­cen­nies. Elle a permis de dé­gager une orien­ta­tion com­mune qui lie­rait l’écologie aux droits et à l’émancipation d’une pensée néo­li­bé­rale de l’écosystème. La crise glo­bale ac­tuelle en ré­vèle l’urgence et la né­ces­sité. Quelle place tient la crise éco­lo­gique au sein de la crise glo­bale ? C’est ce que nous vou­lons dis­cuter à pré­sent avant d’engager une ré­flexion sur la ma­nière dont les dé­bats éco­lo­giques s’inscrivent dans les is­sues stra­té­giques à la crise glo­bale. L’écologie dans la crise globale

La crise glo­bale est une crise struc­tu­relle de la mon­dia­li­sa­tion ca­pi­ta­liste dans sa phase néo­li­bé­rale. Elle se dé­ploie dans quatre di­men­sions : éco­no­mique et so­ciale ; éco­lo­gique ; géo­po­li­tique ; po­li­tique et idéo­lo­gique. La sé­quence ac­tuelle, consti­tuée par une cas­cade de crises so­ciale, fi­nan­cière, mo­né­taire, im­mo­bi­lière, éner­gé­tique, ali­men­taire, éco­no­mique en est une dé­cli­naison en si­tua­tion. Plu­sieurs ques­tions dé­ter­minent l’évolution de la si­tua­tion à l’échelle mon­diale et marquent les dif­fé­rents ni­veaux de la trans­for­ma­tion so­ciale (mon­diale, par grandes ré­gions, na­tio­nale et lo­cale) []. Parmi ces ques­tions, sou­li­gnons la crise du néo­li­bé­ra­lisme et la crise géo­po­li­tique avec la fin de l’hégémonie des Etats-Unis.

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L’élément le plus dé­ter­mi­nant est la crise éco­lo­gique mon­diale qui est de­venue pa­tente. Il s’agit au­tant de l’aggravation de la crise éco­lo­gique que de la prise de conscience de cette di­men­sion et des dan­gers pour l’écosystème pla­né­taire. L’écologie fonc­tionne comme un pa­ra­digme nou­veau qui in­tro­duit de nou­veaux ai­guillages dans la ma­nière de penser le monde. Ainsi, cha­cune des di­men­sions de la crise doit être ap­pré­ciée dans son rap­port à l’écologie. L’écologie in­terdit d’envisager une issue à la crise éco­no­mique et so­ciale qui re­pren­drait le mo­dèle do­mi­nant de la crois­sance et du pro­duc­ti­visme. L’écologie re­des­sine les équi­libres géo­po­li­tiques déjà confrontés au ré­équi­li­brage éco­no­mique in­tro­duit par les pays émer­gents ; elle dé­finit les nou­veaux en­jeux mon­diaux dans la crise cli­ma­tique et l’accès aux res­sources na­tu­relles. On re­trouve di­rec­te­ment à ce ni­veau les ques­tions mises à jour par la Confé­rence de Co­pen­hague : com­ment ré­duire les émis­sions de gaz à effet de serre ? Quelles consé­quences sur le ni­veau et la na­ture de la crois­sance ? Com­ment ré­partir les ré­duc­tions entre les pays ? Com­ment fi­nancer cette réduction ?

La ré­ci­proque est aussi vraie. La com­pré­hen­sion de l’écologie dans le contexte ac­tuel ne peut être en­vi­sagée en de­hors des autres di­men­sions de la crise. C’est ce qui ca­rac­té­rise la dif­fé­rence entre les ré­ponses éco­lo­giques. Ainsi, la re­la­tion avec la di­men­sion éco­no­mique et so­ciale de la crise in­duit la né­ces­sité de prendre en compte les in­éga­lités éco­lo­giques et les in­éga­lités so­ciales ; de lier éco­logie et so­cial. Il faut re­con­naître que la crise éco­lo­gique est une crise so­ciale. Une trans­for­ma­tion éco­lo­gique des so­ciétés est in­en­vi­sa­geable sans une forte re­dis­tri­bu­tion so­ciale et il est illu­soire de penser que la tran­si­tion pour­rait être payée par les pauvres et avec leur ac­cord. Ainsi, la re­la­tion avec la crise po­li­tique et éco­lo­gique in­duit la né­ces­sité de prendre en compte les in­sé­cu­rités crois­santes, les dé­rives au­to­ri­taires, la re­mise en cause des droits fon­da­men­taux et des droits en­vi­ron­ne­men­taux ; de lier éco­logie et li­bertés. Ainsi, la re­la­tion avec la crise géo­po­li­tique in­duit la né­ces­sité de prendre en compte les risques de conflits et de guerres et les in­éga­lités entre les pays ; de lier éco­logie et so­li­da­rité internationale.

Les pre­mières ca­rac­té­ri­sa­tions, et dif­fé­ren­cia­tions, des ré­ponses et des po­li­tiques éco­lo­giques se dé­fi­nissent dans la ma­nière de lier éco­logie et so­cial, éco­logie et li­bertés, éco­logie et so­li­da­rité internationale.

Dans cha­cune des crises par­ti­cu­lières qui marquent les dé­cli­nai­sons de la crise glo­bale, les im­pli­ca­tions de l’écologie sont consi­dé­rables. Ainsi des crises fi­nan­cières, bour­sières, éco­no­miques, de l’emploi, éner­gé­tique, cli­ma­tique, im­mo­bi­lières, etc. La liaison entre ces crises a déjà ses ré­per­cus­sions. L’approfondissement des in­éga­lités et des dis­cri­mi­na­tions, dans chaque so­ciété et entre les pays, at­teint un ni­veau cri­tique et se ré­per­cute sur l’intensification des conflits et des guerres et sur la crise des va­leurs. Les ins­ti­tu­tions res­pon­sables de la ré­gu­la­tion du sys­tème in­ter­na­tional ont perdu leur lé­gi­ti­mité. Une des tâches des mou­ve­ments éco­lo­gistes, en liaison avec les autres mou­ve­ments, et par­ti­cu­liè­re­ment avec le mou­ve­ment de so­li­da­rité in­ter­na­tio­nale, consiste à iden­ti­fier pour cha­cune de ces crises par­ti­cu­lières le rôle de l’écologie dans sa ge­nèse et son ap­pro­fon­dis­se­ment, et d’analyser les consé­quences de cha­cune de ces crises sur les ré­ponses éco­lo­giques à la crise globale.

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La crise cli­ma­tique oc­cupe aujourd’hui une place par­ti­cu­lière, tant par ses consé­quences et son ur­gence que par l’importance de la prise de conscience des en­jeux. Cette prise de conscience a dé­passé les ins­tances et les mi­lieux avisés pour ga­gner l’opinion pu­blique et peser sur les gou­ver­ne­ments. Elle ac­croît la ten­dance de cer­taines as­so­cia­tions à pri­vi­lé­gier les ac­tions de lob­bying, d’expertise, de plai­doyer et d’influence sur les gou­ver­ne­ments. Cette ac­tion ne manque pas d’intérêt et peut donner des ré­sul­tats à court ou moyen terme. Mais elle a aussi ses dan­gers. Le lob­bying et l’influence jouent dans les deux sens et peuvent ren­forcer, au nom du réa­lisme, la ten­dance aux com­promis ma­jeurs. La confiance dans la vo­lonté des gou­ver­ne­ments à changer les choses, par­fois contre leurs in­té­rêts a des li­mites. Dans la durée, seule la mo­bi­li­sa­tion et la dé­ter­mi­na­tion des mou­ve­ments, leur ca­pa­cité à lier les pro­po­si­tions aux ré­sis­tances, peut conduire à mo­di­fier du­ra­ble­ment les politiques.

La crise cli­ma­tique n’est pas la seule di­men­sion de la crise éco­lo­gique, même si elle est aujourd’hui pre­mière. Les autres ques­tions conservent leur im­por­tance et leur ur­gence. Elles ouvrent des champs de ré­flexions et né­ces­sitent des dé­ci­sions. Il en est ainsi de l’eau, de l’air, des sols, de l’énergie, des res­sources na­tu­relles, des ma­tières pre­mières, de la bio­di­ver­sité, du nu­cléaire, des dé­chets, des pol­lu­tions ur­baines, des risques in­dus­triels, etc. Cha­cune de ces ques­tions est liée à la crise cli­ma­tique, et la crise cli­ma­tique mo­difie les ré­ponses à y ap­porter. A l’inverse, les pro­po­si­tions spé­ci­fiques ne sont pas com­plè­te­ment dé­ter­mi­nées et su­bor­don­nées aux ré­ponses à la crise cli­ma­tique. L’articulation des ré­ponses de chaque di­men­sion spé­ci­fique avec la crise cli­ma­tique permet de com­pléter et d’enrichir la stra­tégie pro­posée pour en faire une ré­ponse éco­lo­gique globale.

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L’urgence est de faire face aux dan­gers de la crise. Le pre­mier danger concerne la pau­vreté. Les sor­ties de crise ha­bi­tuelle consistent à faire payer la crise aux pauvres, et d’abord aux dis­cri­minés et aux co­lo­nisés. Le deuxième danger concerne la res­tric­tion des li­bertés et de la dé­mo­cratie. Des po­li­tiques de sortie de crise fon­dées sur des orien­ta­tions an­ti­so­ciales s’appuient en gé­néral sur les me­sures de ré­pres­sion, de cri­mi­na­li­sa­tion des mou­ve­ments so­ciaux, de pé­na­li­sa­tion de la so­li­da­rité. Cette évo­lu­tion peut aller dans cer­taines ré­gions vers des ré­gimes au­to­ri­taires et ré­pres­sifs. Le troi­sième danger cible des pays qui se­ront mar­gi­na­lisés et ruinés. Les risques de guerre sont aussi une issue clas­sique des grandes crises. Les formes de guerre ont changé avec la mi­li­ta­ri­sa­tion des so­ciétés, l’apartheid global, la guerre des forts contre les faibles, la ba­na­li­sa­tion de la tor­ture. Chacun de ces dan­gers a ses consé­quences sur les ques­tions éco­lo­giques et cor­res­pond à des po­li­tiques éco­lo­gistes spé­ci­fiques. Ainsi, les in­éga­lités per­mettent de main­tenir un ni­veau de consom­ma­tion pour les plus riches. De même que la dé­sta­bi­li­sa­tion ga­rantit aux pays riches l’accès aux res­sources na­tu­relles. La res­tric­tion des li­bertés peut prendre pour pré­texte l’urgence écologique.

La pers­pec­tive est d’approfondir les op­por­tu­nités ou­vertes par la crise. Elles peuvent être iden­ti­fiées à partir de l’analyse des im­passes de la pé­riode néo­li­bé­rale, des échecs du so­vié­tisme, des li­mites du key­né­sia­nisme des « trente glo­rieuses », de la crise de la dé­co­lo­ni­sa­tion. Re­te­nons six op­por­tu­nités ou­vertes par la crise. D’abord, la dé­faite idéo­lo­gique du néo­li­bé­ra­lisme fa­vo­rise la montée en puis­sance de la ré­gu­la­tion pu­blique. En­suite, la re­dis­tri­bu­tion des ri­chesses et le re­tour du marché in­té­rieur re­donnent une pos­si­bi­lité de sta­bi­li­sa­tion et de ga­rantie des re­venus et de la pro­tec­tion so­ciale, de re­dé­ploie­ment des ser­vices pu­blics. De même, l’urgence éco­lo­gique né­ces­site une mu­ta­tion du mode de dé­ve­lop­pe­ment so­cial. Dans le même sens, la crise du mo­dèle po­li­tique de re­pré­sen­ta­tion ren­force la né­ces­sité de la dé­mo­cratie so­ciale et de la dé­mo­cratie par­ti­ci­pa­tive et une nou­velle ré­flexion sur les pou­voirs. De plus, le ré­équi­li­brage ente le Nord et le Sud ouvre une nou­velle phase de la dé­co­lo­ni­sa­tion et une nou­velle géo­po­li­tique du monde. Il s’accompagne d’une nou­velle ur­ba­ni­sa­tion et des mi­gra­tions qui sont les nou­velles formes du peu­ple­ment de la pla­nète. Enfin un sys­tème de ré­gu­la­tion mon­diale per­met­tant de penser et de ré­guler la trans­for­ma­tion so­ciale à l’échelle de la pla­nète et ou­vrant la pers­pec­tive d’une ci­toyen­neté mon­diale. Le mou­ve­ment al­ter­mon­dia­liste est por­teur de ces opportunités.

Les op­por­tu­nités n’offrent pas de so­lu­tion toute faite ; elles ouvrent la pos­si­bi­lité d’avenirs dif­fé­rents. La di­men­sion éco­lo­gique est au cœur de ces op­por­tu­nités. Elle sert à qua­li­fier la co­hé­rence des sor­ties pos­sibles ; elle y trouve aussi son sens. Elle s’inscrit dans les ho­ri­zons à venir et mo­difie leur per­cep­tion. A court terme, il s’agit de ré­pondre aux dan­gers ; l’urgence cli­ma­tique oblige à penser les dan­gers par rap­port au long terme. A moyen terme, les po­li­tiques éco­no­miques et so­ciales ne peuvent être ré­ser­vées aux ques­tions éco­no­miques. A long terme, la dé­fi­ni­tion des al­ter­na­tives trouve avec l’impératif éco­lo­gique de nou­velles pers­pec­tives. Les va­riables éco­lo­giques, la consom­ma­tion du­rable, le ca­pi­ta­lisme vert, les in­dus­tries vertes, l’investissement vert, l’emploi vert ne sont pas seule­ment des consé­quences des choix po­li­tiques, ils sont aussi à la source de cer­tains de ces choix. Pour au­tant, au­cune de ces va­riables ne conduit à des orien­ta­tions com­plè­te­ment dé­fi­nies, elles de­viennent aussi des va­riables d’ajustement et de dé­ci­sion dans la dé­fi­ni­tion des dif­fé­rentes is­sues pos­sibles à la crise.

L’écologie dans les is­sues stra­té­giques à la crise

Les is­sues à la crise ne sont pas pré­dé­ter­mi­nées. Le débat sur les orien­ta­tions stra­té­giques s’organise au­tour de trois pôles. Ces trois pôles que nous pro­po­sons de re­tenir sont celui d’un Green New-Deal, celui du mou­ve­ment syn­dical in­ter­na­tional et celui du mou­ve­ment al­ter­mon­dia­liste. []

Nous lais­sons de côté les pro­po­si­tions du G20 sur­tout pré­oc­cu­pées par des consi­dé­ra­tions tac­tiques et at­ten­tistes Elles ne cri­tiquent d’aucune ma­nière les po­li­tiques éco­no­miques im­po­sées, fiè­re­ment re­ven­di­quées et tou­jours mar­quées du sceau du néo­li­bé­ra­lisme. Or, il ne fait aucun doute que les dis­cours sur la sortie im­mi­nente de crise se­ront bientôt in­firmés. La re­prise bour­sière cache mal la crise éco­no­mique et le chô­mage. Le temps des crises struc­tu­relles est long. On peut se rap­peler qu’en 1929, après la crise ou­verte et la Grande dé­pres­sion de 1930, c’est en 1933 que le pro­gramme du New-Deal a été dé­fini et adopté. Et qu’il a fallu at­tendre 1945 pour qu’il soit ap­pliqué, après une guerre mondiale.

Le Green New-Deal, une re­fon­da­tion du sys­tème international.

Le pôle d’un Green New Deal est or­ga­nisé au­tour des ins­tances les plus ou­vertes des Na­tions unies. Les re­com­man­da­tions de la Com­mis­sion Sti­glitz s’y ins­crivent (« Re­com­man­da­tions de la Com­mis­sion d’experts au pré­sident de l’Assemblée gé­né­rale des Na­tions unies sur la ré­forme du sys­tème mo­né­taire et fi­nan­cier in­ter­na­tional » –19 mars 2009– ) et sont confor­tées par deux rap­ports du sys­tème des Na­tions unies : celui de l’OIT qui pro­pose un plan mon­dial pour l’emploi (« Ten­dances mon­diales de l’emploi » (jan­vier 2009) ) et celui de la CNUCED qui pro­pose une ré­forme du com­merce mon­dial et des po­li­tiques de dé­ve­lop­pe­ment (« The global eco­nomic crisis : Sys­temic Fai­lures and Mul­ti­la­teral Re­me­dies » –19 mars 2009– ).

Ces trois do­cu­ments sont por­teurs d’un pro­gramme ré­for­ma­teur de l’économie mon­diale. Leur ap­proche, qua­li­fiée de Green New Deal, pré­co­nise une ré­gu­la­tion pu­blique qui s’inspire de l’esprit ori­ginel de Bretton Woods et qui re­prend à son compte quelques-uns des pa­ra­digmes key­né­siens adaptés à une éco­nomie ou­verte plutôt qu’à une ré­gu­la­tion na­tio­nale, et à la prise de conscience des li­mites éco­lo­giques. Le rap­port de l’OIT met l’accent sur la lutte contre le chô­mage, dont il pré­voit une ex­plo­sion. Il pré­co­nise l’extension des sys­tèmes d’assurance et d’indemnisation des chô­meurs, la pro­mo­tion du tra­vail dé­cent pour lutter contre la pré­ca­rité, des in­ves­tis­se­ments pu­blics dans les in­fra­struc­tures et le lo­ge­ment ainsi que dans les em­plois verts (voir son rap­port « Em­plois verts : Pour un tra­vail dé­cent dans un monde du­rable, à faibles émis­sions de car­bone » –sep­tembre 2008 ).

Le mou­ve­ment syn­dical in­ter­na­tional, la si­tua­tion des pro­duc­teurs sa­la­riés et paysans.

Le mou­ve­ment syn­dical in­siste sur la né­ces­sité d’en finir avec le mo­dèle néo­li­béral. Il consi­dère qu’une ré­ponse ra­di­cale par les gou­ver­ne­ments est né­ces­saire. Ses re­com­man­da­tions sont énon­cées dans la « Dé­cla­ra­tion syn­di­cale in­ter­na­tio­nale pour le Sommet de Londres » (26 mars 2009) , la­quelle com­plète une ré­flexion en­gagée de­puis plu­sieurs mois par le TUAC sur la ré­gle­men­ta­tion fi­nan­cière (voir no­tam­ment « [] » –no­vembre 2008– ).

Le mou­ve­ment syn­dical ins­crit ses re­ven­di­ca­tions de court et moyen terme dans une pers­pec­tive ex­pli­cite de dé­ve­lop­pe­ment du­rable. Il s’agit de tra­vailler non seule­ment à en­rayer la crise au plus vite, mais aussi à or­ga­niser une éco­nomie mon­diale « verdie », plus juste et plus sou­te­nable pour les gé­né­ra­tions fu­tures. Il pré­co­nise un plan in­ter­na­tional de re­lance et de crois­sance du­rable co­or­donné, qui re­coupe, en les pré­ci­sant, une partie des pro­po­si­tions du plan de l’OIT et ar­ti­cule très court et moyen termes : in­ves­tis­se­ments mas­sifs pour l’emploi dans le dé­ve­lop­pe­ment d’infrastructures sti­mu­lant la crois­sance de la de­mande et la pro­duc­ti­vité de moyen terme ainsi que dans le sou­tien aux bas re­venus, po­li­tiques ac­tives du marché du tra­vail, dé­ve­lop­pe­ment des fi­lets de sé­cu­rité so­ciale, in­ves­tis­se­ment dans une « éco­nomie verte » vi­sant une crois­sance à faible émis­sion de car­bone, dé­ve­lop­pe­ment de l’accès aux res­sources et ren­for­ce­ment des marges de ma­nœuvre po­li­tiques per­met­tant aux éco­no­mies émer­gentes et en dé­ve­lop­pe­ment de pour­suivre des stra­té­gies anti-cycliques.

Le mou­ve­ment paysan ins­crit aussi ses re­ven­di­ca­tions dans le court et moyen terme. A titre d’illustration, dans sa « Dé­cla­ra­tion de Ma­puto » [], le mou­ve­ment paysan in­ter­na­tional Via Cam­pe­sina af­firme la conver­gence de plu­sieurs crises : ali­men­taire, cli­ma­tique, éner­gé­tique et fi­nan­cière, qui trouvent leurs ori­gine com­mune dans la dé­ré­gu­la­tion éco­no­mique. Il prône la sou­ve­rai­neté ali­men­taire comme l’une des ré­ponses es­sen­tielles à ces quatre crises. Basée no­tam­ment sur la pro­mo­tion de cir­cuits lo­caux de pro­duc­tion et de consom­ma­tion (qui permet de lutter contre l’émission des gaz à ef­fets de serre gé­nérée par le trans­port des ali­ments sur grande dis­tance et l’agriculture in­dus­tria­lisée), et la lutte pour la terre, la sou­ve­rai­neté ali­men­taire se fonde sur « le chan­ge­ment de mo­dèle pro­ductif vers une pro­duc­tion agro-écologique et du­rable, sans pes­ti­cides et sans OGM et fondée sur les connais­sances pay­sannes et in­di­gènes. Comme prin­cipe gé­néral, la sou­ve­rai­neté ali­men­taire se construit à partir de nos ex­pé­riences concrètes au plan local, c’est-à-dire du local au na­tional ». Ces re­ven­di­ca­tions pay­sannes ré­in­ter­rogent uti­le­ment le lien entre les dif­fé­rentes crises ac­tuelles, entre agri­cul­ture et in­dus­trie, sa­la­riat in­dus­triel et pe­tites pro­duc­teurs, an­crage d’alternatives lo­cales et exi­gences mon­diales. On re­trouve là un point de la ré­flexion du syn­di­ca­lisme in­ter­na­tional par rap­port aux en­jeux cli­ma­tiques et éco­lo­giques. Les po­si­tions du mou­ve­ment syn­dical de sa­la­riés et des mou­ve­ments pay­sans ouvrent les pers­pec­tives d’une al­liance fon­da­men­tale, celle des producteurs.

Le pôle al­ter­mon­dia­liste, des pistes al­ter­na­tives au sys­tème dominant.

Il re­groupe ceux qui consi­dèrent que la ré­gu­la­tion n’est pas une ré­ponse suf­fi­sante à la crise. Il est formé par ceux qui es­timent qu’une ré­ponse ra­di­cale à la crise né­ces­site une rup­ture avec le sys­tème do­mi­nant, le ca­pi­ta­lisme, et qui ins­crivent leur ac­tion dans la durée, ce qui in­flue sur les ac­tions à court terme à mener d’urgence. Comme les deux autres pôles du débat, il ne s’agit pas d’un bloc ho­mo­gène mais d’une si­tua­tion dans le débat stra­té­gique qui re­couvre des po­si­tions et des ap­pré­cia­tions dif­fé­rentes sur les op­por­tu­nités et sur les alliances.

Il est porté par les mou­ve­ments so­ciaux et ci­toyens, as­so­cia­tions, syn­di­cats et ré­seaux dont plus de 300 ont signé au Forum So­cial Mon­dial des pro­po­si­tions que l’on trou­vera dans la Dé­cla­ra­tion de Bélem du 1er fé­vrier 2009 « Pour un nou­veau sys­tème éco­no­mique et so­cial. Met­tons la fi­nance à sa place ! » , dé­cla­ra­tion que plu­sieurs ATTAC du monde ont ap­pro­fondie dans le « Do­cu­ment de ré­fé­rence. Pour un nou­veau mo­dèle éco­no­mique et so­cial. Met­tons la fi­nance à sa place » (26 mars 2009) . Il est aussi porté par plu­sieurs mou­ve­ments qui ont ré­digé, éga­le­ment à Belem, le 1er fé­vrier 2009, des dé­cla­ra­tions sur plu­sieurs ques­tions, no­tam­ment la dé­cla­ra­tion de l’Assemblée des mou­ve­ments so­ciaux, la dé­cla­ra­tion des peuples in­di­gènes, la dé­cla­ra­tion des femmes, la dé­cla­ra­tion pour les droits des migrants .

Les pro­po­si­tions dis­cu­tées à Bélem es­quissent des al­ter­na­tives qui doivent être avan­cées dès main­te­nant. Celles de la pre­mière dé­cla­ra­tion concernent le rôle pré­do­mi­nant à at­tri­buer aux Na­tions unies dans la ré­gle­men­ta­tion du sys­tème in­ter­na­tional, la so­cia­li­sa­tion du sys­tème ban­caire, le contrôle strict des mou­ve­ments de ca­pi­taux, l’évolution des formes de pro­priété, la né­ces­sité de lier les re­venus au tra­vail. Elles re­joignent la com­mis­sion Sti­glitz et le pôle syn­dical in­ter­na­tional sur la créa­tion de mon­naie de ré­serve ré­gio­nale. Mais elles des­sinent une pers­pec­tive de dé­mo­cra­ti­sa­tion ra­di­cale de l’économie. Elles res­tent pour au­tant éva­sives sur les formes de l’implication ci­toyenne et ci­vile dans la ré­gu­la­tion et sur les im­pli­ca­tions ra­di­cales d’une prise en compte des contraintes éco­lo­giques. Mais elles se pro­longent dans les dis­cus­sions ac­tuelles qui ex­plorent une dé­marche ra­di­ca­le­ment al­ter­na­tive, celle de « la pros­pé­rité sans la crois­sance » (Sus­tai­nable De­ve­lop­ment Com­mis­sion UK, « Pros­pe­rity wi­thout growth ? The tran­si­tion to a sus­tai­nable eco­nomy » –30 mars 2009– ). Le ca­rac­tère ins­ti­tu­tionnel de cette der­nière ré­flexion, très avancée dans la mise en dis­cus­sion du rap­port entre crois­sance, dé­ve­lop­pe­ment et contraintes éco­lo­giques, en ren­force consi­dé­ra­ble­ment la lé­gi­ti­mité, dans la me­sure où elle dé­montre la pro­gres­sion des pro­po­si­tions dé­fen­dues par les so­ciétés ci­viles et les mou­ve­ments so­ciaux, éco­lo­gistes et ci­toyens. Elle ouvre la ré­flexion sur le concept de pros­pé­rité, met en cause le consu­mé­risme et in­siste sur la né­ces­saire prise en compte des li­mites éco­lo­giques en amont des choix de po­li­tiques économiques.

La Confé­rence de Co­pen­hague sou­lève des ques­tions dé­ter­mi­nantes. Au-delà, l’enjeu de l’issue de la crise, pour le 21ème siècle, c’est la dé­fi­ni­tion d’un nou­veau projet d’émancipation. Après le projet na­tional et la sou­ve­rai­neté po­pu­laire des Lu­mières, après le projet de li­bé­ra­tion so­ciale du com­mu­nisme, il faut dé­finir un projet qui as­socie la li­bé­ra­tion so­ciale et la ques­tion éco­lo­gique, à une pensée des li­bertés et à l’impératif de la paix. Le mou­ve­ment al­ter­mon­dia­liste se pré­sente comme un pro­lon­ge­ment et un re­nou­vel­le­ment des trois mou­ve­ments his­to­riques pré­cé­dents : le mou­ve­ment de la dé­co­lo­ni­sa­tion ; le mou­ve­ment des luttes ou­vrières et so­ciales ; le mou­ve­ment des luttes pour la dé­mo­cratie et les li­bertés à partir des an­nées 1960 – 70. La prise en charge du pa­ra­digme éco­lo­gique in­tro­duit là une rup­ture par rap­port aux sé­quences pré­cé­dentes ; il contraint à in­nover. Il ne s’agit pas de rem­placer un mo­dèle unique par un autre mo­dèle unique. Il s’agit de changer les com­por­te­ments in­di­vi­duels et col­lec­tifs. La so­li­da­rité, dans ses dif­fé­rentes concep­tions, est le fon­de­ment des va­leurs de ré­fé­rence : so­li­da­rité éco­lo­gique, so­li­da­rité so­ciale, so­li­da­rité po­li­tique, so­li­da­rité internationale.

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