Gramsci à Ottawa

Par , Mis en ligne le 22 novembre 2009

L’évolution po­li­tique et élec­to­rale du Ca­nada fa­vo­rise la conso­li­da­tion du Parti Conser­va­teur et de son projet « ré­vo­lu­tion­naire » de ré­in­gé­nierie de l’État et de la so­ciété ca­na­dienne. Mais ce projet ne va pas sans fric­tions, ni ré­sis­tances. Les classes po­pu­laires ur­baines au canada-anglais ont lar­ge­ment in­té­rio­risé le wel­fare state ca­na­dien comme élé­ment ci­men­tant l’identité ca­na­dienne spé­ci­fique et les conser­va­teurs tardent à plonger de pro­fondes ra­cines au sein des com­mu­nautés im­mi­grantes dont les élites res­tent sou­vent ac­quise au PLC comme au NPD. Enfin, l’élection d’Obama au sud fis­sure les as­pects les plus ou­tran­ciers du mo­dèle de ré­fé­rence idéo­lo­gique bu­shien, c’est-à-dire im­pé­rial, néo­con­ser­va­teur et belliciste.

Il y a déjà 80 ans, le phi­lo­sophe com­mu­niste ten­tait de com­prendre la per­sis­tance, voire la ré­si­lience de l’État ca­pi­ta­liste. Com­ment cet État, demandant-il, peut-il ré­sister aussi for­te­ment aux élans d¹émancipation po­pu­laire, en fin de compte, à la grande ma­jo­rité de la po­pu­la­tion dont les in­té­rêts ob­jec­tifs sont en contra­dic­tion avec ceux d’une pe­tite élite au contrôle de cet État jus­te­ment ? Certes, cette ré­flexion théo­rique ré­pon­dait à un autre en­vi­ron­ne­ment so­cio­po­li­tique, no­tam­ment au cha­pitre de la confi­gu­ra­tion des classes so­ciales[1].

Ré­si­lience de l’État

Ce fai­sant, Gramsci ten­tait de dé­cor­ti­quer deux choses en même temps. D’une part disait-il, il faut ana­lyser les in­croyables ca­pa­cités de cet État des do­mi­nants de se « dé­ployer » dans le réel, tel une gi­gan­tesque toile d’araignée, qui s’étend jusqu’aux confins de la so­ciété, non seule­ment dans les di­men­sions éco­no­miques et po­li­tiques, mais aussi dans la psyché et la culture des gens. En réa­lité, Gramsci contes­tait alors une idée alors fort ré­pandue dans la gauche de l’époque, et qui voyait l’État un peu comme un « lieu » phy­sique (le siège du gou­ver­ne­ment), ou en­core un groupe par­ti­cu­lier (l’état-major des do­mi­nants). Pour le phi­lo­sophe, l’État était la ma­té­ria­li­sa­tion d’une struc­ture de classe par­ti­cu­lière, ex­pri­mant des rap­ports so­ciaux. L’État ap­pa­raît alors comme un ré­seau or­ga­ni­sant la pro­duc­tion et la re­pro­duc­tion des classes do­mi­nantes, les­quelles ir­ra­dient l’ensemble des ac­ti­vités hu­maines. À vrai dire, la do­mi­na­tion des élites est basée sur un sys­tème qui exis­tait avant l’État contem­po­rain, qui a pris forme dans les pre­miers bal­bu­tie­ments du ca­pi­ta­lisme, et qui s’est par la suite raf­finé et dé­ve­loppé (pen­dant quelques siècles) pour se consti­tuer en « ma­chine éta­tique » mo­derne. Le rap­port entre État et do­mi­nants est donc in­time, mais dia­lec­tique (et chan­geant), ce qui ex­plique par ailleurs la ca­pa­cité des do­mi­nants jus­te­ment de s’adapter : l’État ca­pi­ta­liste peut être dic­ta­to­rial ou « dé­mo­cra­tique » (avec un petit d), inerte ou dy­na­mique (le new deal de Roo­se­velt), très marqué idéo­lo­gi­que­ment (c’est le cas avec les néo­con­ser­va­teurs ca­na­diens et états-uniens) ou par­tiel­le­ment « dé­si­déo­lo­gisé » (l’État « ef­fi­cace » ), agressif et of­fensif en­vers les do­minés (néo­li­béral), ou com­pro­mi­sant et « soft » (le social-libéralisme). Mais au bout de la ligne, c’est l’État capitaliste.

Hé­gé­monie

Gramsci com­pa­rait la chose à un sys­tème de « tran­chées » (mé­ta­phore mi­li­taire issue de l’expérience de la Pre­mière guerre mon­diale), où la do­mi­na­tion re­pose non pas sur un seul centre de com­man­de­ment où tout est cen­tra­lisé, mais sur un sys­tème com­plexe de dé­fense, agis­sant à plu­sieurs ni­veaux si­mul­ta­né­ment dans la guerre (la guerre de classe), ca­pable, de ce fait, d’« épuiser » l’adversaire et de re­pousser des « as­sauts fron­taux ». Gramsci n’est pas le pre­mier au­teur po­li­tique à puiser ses ré­fé­rences, son vo­ca­bu­laire, de l’art de la guerre, ou celui des arts dra­ma­tiques. Mais c’est sans doute l’un de ceux qui ap­pré­hende le plus lu­ci­de­ment la grande com­plexité des en­sembles so­ciaux et po­li­tiques (blocs) et l’importance des idéologies.

En di­sant cela, Gramsci abor­dait le deuxième terme de sa pro­blé­ma­tique. Il fai­sait une cri­tique, in­di­recte si on peut dire, à la concep­tion do­mi­nante de la gauche ra­di­cale qui pen­sait « ré­péter », si on peut dire, l’expérience so­vié­tique : on s’organise contre et en de­hors de l’État, on ac­cu­mule des forces, et puis on fonce, en s’emparant de cet État, en le dé­trui­sant, et en met­tant un autre État (ré­vo­lu­tion­naire) à la place. En fin de compte estimait-il, ce « mo­dèle » n’en était pas un, les condi­tions spé­ci­fiques et sin­gu­lières de la Russie ne pou­vant être du­pli­quées. Il pré­co­ni­sait alors une « guerre de po­si­tion » (une autre mé­ta­phore mi­li­taire) où les do­minés, pas à pas, s’activeraient à « conquérir », non pas l’État (conçu comme un lieu), mais l’« hé­gé­monie », c’est-à-dire la su­pré­matie des do­mi­nants au ni­veau des idées, de la culture, des va­leurs « fon­da­men­tales », ainsi sa­pant, dé­lé­gi­ti­mi­sant l’appareil de do­mi­na­tion et en met­tant de l’avant, en­core là de ma­nière dé­cen­tra­lisée et dans tous les « re­coins » de la so­ciété, une autre so­ciété, une autre struc­ture, jusqu’à ce que, espérait-il, le rap­port de forces change et per­mette, enfin, aux do­minés de ren­verser les do­mi­nants. Il faut noter que Gramsci n’excluait ab­so­lu­ment pas l’idée d’une « ré­vo­lu­tion » (le sur­gis­se­ment des do­minés dans l¹histoire), mais il voyait ce mo­ment comme un pro­cessus, une longue série de ba­tailles et d’accumulations, et non pas (comme cela était pré­sent dans l’imaginaire de la gauche de l’époque) comme un « as­saut frontal », cataclysmique.

Le re­tour de la droite

Par la suite, l’histoire a évolué. La « leçon » de Gramsci a fait son chemin. Les do­minés, et leurs mou­ve­ments so­ciaux et po­li­tiques, ont continué leur ré­sis­tance. Peu à peu et sur­tout après 1945, ils ont im­posé aux do­mi­nants, dont plu­sieurs s’étaient al­liés au projet fas­ciste, une sorte de grand com­promis, qu’on a connu sous di­vers la­bels : New Deal, Front po­pu­laire, État de bien-être so­cial, ré­vo­lu­tion tran­quille, etc. Les do­mi­nants n’ont rien ac­cepté de tout cela au dé­part, ils ont ré­sisté de toutes leurs forces. Mais les do­mi­nants se sont en­têtés, par la vic­toire po­pu­laire contre le fas­cisme, vaincu par les ré­sis­tances ou­vrières et po­pu­laires épiques aux États-Unis, en Eu­rope et ailleurs. D’autre part, les do­minés dans le tiers-monde se sont sou­levés et ont ren­versé l’appareil co­lo­nial, « pro­duit dé­rivé » (et ter­ri­ble­ment des­truc­teur) de l’État ca­pi­ta­liste au centre. L’humanité est alors en­trée dans une autre phase, si on peut dire. Certes, l’incontournable lutte des classes n’a cessé d’être la trame prin­ci­pale. Do­minés contre do­mi­nants, mais aussi do­mi­nants contre do­mi­nants, tout cela a créé un uni­vers in­stable dont les contra­dic­tions se sont élar­gies, pour finir par éclater, à la fin des an­nées 1970, ou­vrant ainsi un nou­veau cycle. Pour sim­pli­fier, ap­pe­lons cela le cycle du néolibéralisme.

Com­ment le qua­li­fier ? Pour les do­mi­nants d’orientation néo­li­bé­rale, il faut re­monter dans l’horloge du temps et re­venir à la si­tua­tion du ca­pi­ta­lisme « pur », pour ne pas dire « sau­vage » qui pré­do­mi­nant avant les grandes ré­formes. Pour cela, il faut re­struc­turer l’État, le désen­gager de ses fonc­tions so­ciales pour le re­cen­trer sur ses fonc­tions de contrôle et de ré­pres­sion. Il faut casser les classes po­pu­laires en au­tant de seg­ments di­visés les uns contre les autres, pré­ca­riser le plus grand nombre, jouer les jeunes contre les vieux, les im­mi­grants contre les na­tifs, les hommes contre les femmes, les ré­gions contre le centre, et ainsi de suite. Et il faut éga­le­ment « re­co­lo­niser » ou « re­con­quérir » le tiers-monde tur­bu­lent, et aussi re­mettre à leur place les puis­sances « su­bal­ternes » (Chine, Inde, Brésil, Russie) qui rêvent de contester l’hégémonie de la « triade » (Amé­rique du Nord, ­ Union Eu­ro­péenne, ­ Japon).

La grande ba­taille des idées

Cette vaste of­fen­sive de la droite pour « re­con­quérir » et « conso­lider » s’est faite et se fait d’une ma­nière que Gramsci évoque. C’est une ba­taille d’idées, « pour le cœur et l’esprit » (hearts and minds), et qui se fait dans le do­maine de la culture, via non seule­ment le « noyau cen­tral » de l’État (l’appareil de contrôle), mais aussi (et sur­tout) dans le vaste ré­seau de ce qu’Althusser ap­pe­lait les « ap­pa­reils idéo­lo­giques d’État », qui sont en fin de compte les ins­ti­tu­tions au centre de la re­pro­duc­tion, tel le sys­tème sco­laire, les mé­dias, les grands ap­pa­reils cultu­rels (dont les Églises) et même plus lar­ge­ment le tissu com­mu­nau­taire, as­so­ciatif, culturel. Ce ré­seau ne fait pas que pro­duire et dif­fuser des idées et des va­leurs, il or­ga­nise le pro­cessus de so­cia­li­sa­tion po­li­tique per­met­tant l’intériorisation par les in­di­vidus du prin­cipe de do­mi­na­tion. Dans ce vaste fais­ceau, la tâche est de re­cen­trer le sys­tème de pensée vers des ré­fé­rences, des ou­tils nor­ma­tifs (ré­gle­men­ta­tions et lois), des lieux de contrôle qui dis­til­lent, or­ga­nisent, pro­meuvent le même mes­sage : l’individualisme pos­sessif, la mé­fiance des autres, la com­pé­ti­tion à tout crin, le res­pect de l’autorité, etc.

Ce fai­sant, sont par­ti­cu­liè­re­ment visés les vé­hi­cules tra­di­tion­nels de la culture des do­minés, comme les partis de gauche, les syn­di­cats, les in­tel­lec­tuels pro­gres­sistes. Il faut certes les « casser » (à long terme), mais im­mé­dia­te­ment, il faut les mar­gi­na­liser, les forcer à la ca­pi­tu­la­tion, au re­nie­ment et dans cer­tains cas, les convier à bé­né­fi­cier des pré­bendes du pou­voir en contre­partie d’un to­ni­truant ou dis­cret re­non­ce­ment aux idées « de jeu­nesse ». (C’est le sort d’une bonne partie de la gé­né­ra­tion dite soixante-huitarde). L’utopie de l’émancipation est pré­sentée comme du folk­lore (au mieux), ou comme un sombre com­plot pour dé­truire l’ordre et aller à l’encontre de l’histoire, ce qui est in­ac­cep­table, puisque celle-ci est seule­ment à sens unique : vers le ca­pi­ta­lisme. Sauf dans les rares pé­riodes d’intenses confron­ta­tions, les fonc­tions de ré­pres­sions po­li­tiques des dis­si­dents (sur­veiller et sanc­tionner) sont peu uti­li­sées. Il suffit le plus sou­vent de dis­cré­diter et d’isoler les em­pê­cheurs de mettre trop de grains de sable dans la « machine ».

Un projet révolutionnaire

Es­sayons main­te­nant de com­prendre ce pro­cessus au ni­veau ca­na­dien. Le Parti Conser­va­teur, tra­di­tion­nel­le­ment le parti pré­féré des do­mi­nants, a été dans l’opposition, plus ou moins, pen­dant 50 ans. Il ne cor­res­pon­dait pas à l’équilibre des forces is­sues du grand com­promis de l’après-guerre. C’est l’autre grand parti des do­mi­nants, le Parti Li­béral, qui a été le vé­hi­cule pour cette ges­tion po­li­tique key­né­sienne. Ce Parti dit de centre en fait gé­rait, au profit des do­mi­nants, le com­promis en ques­tion, en équi­li­brant les fonc­tions ré­pres­sives avec les fonc­tions so­ciales (par­fois ai­guillonné par le CCF-NPD qui servit de ré­ser­voir d’idées et de cadres, et de vi­trine ex­pé­ri­men­tale dans quelques pro­vinces). Rap­port de force oblige, on ac­cep­tait la pré­sence, voire par­fois la par­ti­ci­pa­tion d’une gauche dite mo­dérée (la social-démocratie), ac­com­pa­gnée d’une pré­sence ins­ti­tu­tion­nelle des grands mou­ve­ments so­ciaux (syn­di­caux sur­tout). Ce « par­te­na­riat », glo­ba­le­ment, fai­sait l’affaire des do­mi­nants. Il était basé sur une ré­gu­la­tion so­ciale re­la­ti­ve­ment stable et sur des taux de crois­sance éco­no­mique basée sur l’élargissement du marché in­té­rieur et l’endettement des mé­nages des classes moyennes et po­pu­laires De tout cela est issu le « cercle ver­tueux » des « trente glorieuses ».

Mais peu à peu, les rap­ports de forces ont changé. Aujourd’hui, la ré­gu­la­tion in­carnée par le Parti Li­béral ne semble plus per­ti­nente pour les do­mi­nants et ainsi est créé un es­pace pour un nou­veau projet po­li­tique, « ré­vo­lu­tion­naire » au sens où il ne s’agit pas d’une simple al­ter­nance, mais d’une vé­ri­table re­struc­tu­ra­tion du pou­voir. Plus qu’un chan­ge­ment de gou­ver­ne­ment, il s’agit peut-être d’un chan­ge­ment de ré­gime et très cer­tai­ne­ment de pé­riodes. Sur le plan « géo­po­li­tique », le projet est assez simple : ali­gner, to­ta­le­ment s’il le faut, le Ca­nada sur les États-Unis et consti­tuer la « for­te­resse Amé­rique du Nord », en mi­sant sur le fait qu’à cette échelle conti­nen­tale, les do­mi­nants ca­na­diens sont moins vul­né­rables que s’ils sont confinés seule­ment à l’espace ca­na­dien. Sur le plan géo éco­no­mique, il faut re­cen­trer la re­pro­duc­tion du ca­pital au­tour de deux axes, l’axe fi­nan­cier d’une part, struc­turé au­tour des grandes ins­ti­tu­tions fi­nan­cières de To­ronto, et l’axe des res­sources d’autre part, no­tam­ment (mais pas ex­clu­si­ve­ment) les res­sources éner­gé­tiques de l’ouest et du Grand Nord. (À moyen terme, cette course aux res­sources po­sera cru­ment la ques­tion de l’accès à l’eau po­table). Sur le plan de la ges­tion po­li­tique enfin, il faut dé­placer le « centre de gra­vité », de l’Ontario et du Québec (où il a ré­sidé), vers l’Ouest, sur une sorte d’alignement To­ronto (« dé­taché » de son hin­ter­land on­ta­rien) — ­ Cal­gary (ca­pi­tale de l’économie des res­sources). Certes, il s’agit d’un projet, et non d’une si­tua­tion stable, qui dé­pend de plu­sieurs fac­teurs (dont la fluc­tua­tion du prix des res­sources jus­te­ment), mais qui ap­pa­raît pré­sen­te­ment aux do­mi­nants comme une stra­tégie « ga­gnante » pour sta­bi­liser leur domination.

Le di­lemme gramscien

En­core là la ques­tion re­vient à celle posée par Gramsci. Com­ment faire passer cela ? Com­ment ral­lier la ma­jo­rité de la po­pu­la­tion, ma­jo­ri­tai­re­ment com­posée de classes moyennes et po­pu­laires, ma­jo­ri­tai­re­ment au Québec et en On­tario, « bé­né­fi­ciaires » (à des de­grés très in­égaux) du grand com­promis d’antan ??!!?? Cette ques­tion, la plus dif­fi­cile en fin de compte, est sé­rieu­se­ment abordée par Ste­phen Harper et la nou­velle équipe qu’il a ins­tallée de­puis 2006 à Ot­tawa. Ce sont pour la plu­part des jeunes in­tel­lec­tuels et tech­no­crates issus du sec­teur privé, formés dans les uni­ver­sités états-uniennes, ex­trê­me­ment sûrs d’eux (en ma­jo­rité des hommes), agres­sifs (ils pos­sèdent la vé­rité) et munis de ce qu’on pour­rait ap­peler une « haine de classe », ce qui leur donne un élé­ment es­sen­tiel dans la lutte po­li­tique, soit la pas­sion. D’instinct, ils pres­sentent qu’il faut pro­céder pas à pas, mi­nu­tieu­se­ment et mé­tho­di­que­ment, en me­nant la ba­taille des idées. Il faut constam­ment dé­sta­bi­liser l’adversaire, le forcer à se mettre sur son propre ter­rain. Par exemple, en ma­nœu­vrant pour que le Parti Li­béral (et même le NPD) se mette à ap­puyer le vi­rage tout sé­cu­ri­taire et ainsi se perdre lui-même. Pa­ral­lè­le­ment, cette stra­tégie im­plique de foncer tout azimut via des at­taques agres­sives dans des mé­dias de plus en plus « ber­lus­co­nisés », qui traitent les ad­ver­saires de cette amé­ri­ca­ni­sa­tion de « traîtres » et de « lâches ». Cela im­plique éga­le­ment que le Parti Li­béral, de même que les sociaux-libéraux du NPD soient à peu près to­ta­le­ment désarmés de­vant la re­struc­tu­ra­tion (ac­cé­lérée par la crise) du ca­pi­ta­lisme. Dans ce chaos le projet des ré­vo­lu­tion­naires de droite ap­pa­raît comme le seul « co­hé­rent ». Ce projet est en voie de de­venir hé­gé­mo­nique parmi les do­mi­nants ca­na­diens (au­pa­ra­vant di­visés) et parmi les couches moyennes et po­pu­laires dans cer­taines ré­gions (l’Ouest) et dans cer­tains sec­teurs (les couches moyennes dans la PME et le sec­teur privé).».

La guerre de position

Mais au Québec, cette idée passe mal. Certes, il y a les lar­bins des do­mi­nants ca­na­diens, tels l’Institut éco­no­mique de Mont­réal (une an­nexe, à vrai dire, du Fraser Ins­ti­tute). Il y aussi les mé­dias « ber­lus­co­nisés », qui pré­fèrent dé­tester les classes po­pu­laires que de voir la me­nace de l’axe Toronto-Calgary, où on es­père se re­trouver un rôle d’intermédiaire, de gé­rant, de faire-valoir. Il y a la droite po­li­tique, l’essentiel du Parti Li­béral du Québec, l’ADQ et mêmes les « lu­cides » du PQ. Mais c’est là qu’entre en scène une autre contra­dic­tion. Tout en com­bat­tant les ves­tiges du key­né­sia­nisme, les do­mi­nants ont en effet autre chose en tête. Dans une large me­sure, le projet du grand com­promis, dans la dy­na­mique qué­bé­coise, a été le projet de la sou­ve­rai­neté. Pen­dant des dé­cen­nies, le PQ a capté, pour l’essentiel, les forces vives qui vou­laient élargir la ré­vo­lu­tion tran­quille, conso­lider un ca­pi­ta­lisme na­tional « mo­derne » et in­clusif, et donc éta­blir un État in­dé­pen­dant. Les do­mi­nants ca­na­diens, pour des rai­sons trop évi­dentes, étaient et de­meurent to­ta­le­ment op­posés à cela.

Ce qui fait qu’il se pro­duit au Québec un étrange mé­lange. Les do­mi­nants, ob­jec­ti­ve­ment me­nacés par le projet « ré­vo­lu­tion­naire » (l’axe Calgary-Toronto) sont tentés de trouver avec Harper, si pos­sible, un ter­rain d’entente, puisque l’ennemi « prin­cipal » est le projet nationaliste/réformiste, iden­tifié (de moins en moins) au PQ. Et c’est jus­te­ment là où s’ouvre la brèche. En fin de compte, Harper mise sur la crainte d’une partie des do­mi­nants, mais aussi des couches moyennes « dé­clas­sées » (celles qui ont été tentés par l’ADQ), d’un re­tour des forces du chan­ge­ment. C’est plus frap­pant dans les ré­gions pé­ri­phé­riques, où l’État key­né­sien a tou­jours eu des ef­fets très mi­tigés et où beau­coup de gens peuvent dire, en partie avec raison, que l’État au Québec, c’est pour le Pla­teau Mont-Royal. C’est peut être dans le sens qu’il fau­drait lire les avan­cées du Parti Conser­va­teur dans les ré­gions du Centre et de l’Est du Québec malgré une re­mar­quable et constante pau­vreté de son per­sonnel po­li­tique. Pour les mé­dias ber­lus­co­nisés et dans le sillon de la stra­tégie so­phis­ti­quée des in­tel­lec­tuels et des think-tank de la droite, l’« en­nemi » a un nom et un vi­sage : il est ges­tion­naire de la fonc­tion pu­blique (ou en­core enseignant-e dans le ré­seau pu­blic), il est syn­diqué, il ha­bite Mont­réal. Et il faut le dé­bar­quer. Ainsi, avec pa­tience et dé­ter­mi­na­tion, avec un peu de chance aussi, les ré­vo­lu­tion­naires se do­te­ront d’une « ma­jo­rité » po­li­tique, en mi­sant sur ces avan­cées, en ca­pi­ta­li­sant sur la dis­lo­ca­tion des ad­ver­saires, et sur un sys­tème po­li­tique to­ta­le­ment anti dé­mo­cra­tique, qui permet à un Parti de capter le pou­voir avec une mi­no­rité des votes ex­primés et un taux de par­ti­ci­pa­tion po­pu­laire anémique.

Pour ne pas conclure

Nous avons donc en face de nous une stra­tégie bien pesée, ap­puyée sur des moyens consi­dé­rables, et qui a une vi­sion à long terme des choses. In­évi­ta­ble­ment, il faut œuvrer un peu de la même ma­nière. Pour le mo­ment, nous ne nous avan­ce­rons pas trop sur ce ter­rain. Mais no­tons cer­taines ten­dances. Le social-libéralisme (et dans sa forme qué­bé­coise, le PQ) est en crise ter­mi­nale, il ne re­viendra pas. Il ne cor­res­pond plus aux rap­ports de forces ac­tuels. Pour sur­vivre, il doit changer de na­ture en se dé­voyant et en se « re­cen­trant » vers la droite, ce fai­sant, ac­cé­lé­rant sa propre perte. Pour au­tant, cela ne veut pas dire qu¹une op­tion plus ra­di­cale de­vient plus pro­bante. Soyons clair : le dé­clin du PQ n’ouvre pas né­ces­sai­re­ment la voie à une gauche plus ra­di­cale. Loin s’en faut. Dans un sens, la gauche doit coa­liser tous ceux (la vaste ma­jo­rité de la po­pu­la­tion) qui sont me­nacés par le projet ré­vo­lu­tion­naire de droite. Pour cela, la gauche doit ré­in­vestir dans la ba­taille des idées, ou­vrir de vastes chan­tiers où s’élaborent des pro­po­si­tions et des stra­té­gies de ré­sis­tance (comme cela a été le cas avec le Forum so­cial qué­bé­cois), où ex­priment à la fois ra­di­ca­lité, réa­lisme et plu­ra­lité (pas de projet ma­gique, pas d’organisation ma­gique). C’est pos­sible, mais cela ne sera pas fa­cile. Sur une note plus op­ti­miste, consta­tons les avan­cées de Québec so­li­daire qui montrent la voie, très longue, qui nous attend.

[1] En fait Gramsci s’inspirait du succès de la ré­vo­lu­tion russe mais aussi, il ti­rait les le­çons im­pli­cites de cette dure et amère dé­faite de la ré­vo­lu­tion allemande.

Laisser un commentaire