La crise alimentaire n’est pas derrière nous

Par , Mis en ligne le 20 novembre 2009

Si le pro­tec­tion­nisme agri­cole est un frein im­por­tant au dé­ve­lop­pe­ment de cer­tains pays du Sud, il ne sau­rait être rendu res­pon­sable de la crise ali­men­taire de 2007 – 2008. Une li­bé­ra­li­sa­tion com­mer­ciale ac­crue dans le sec­teur agri­cole au­rait un effet am­bi­va­lent : elle fa­ci­li­te­rait le dé­ve­lop­pe­ment de plu­sieurs pays, mais elle en­traî­ne­rait aussi une hausse des prix agricoles.

La der­nière crise ali­men­taire, qui s’est étalée du début de l’année 2007 au mi­lieu de l’année 2008, s’est tra­duite par une flambée des prix agri­coles mon­diaux (no­tam­ment du riz, du blé et du maïs). Elle a laissé des traces pro­fondes dans les éco­no­mies des pays en voie de développement.

Il existe des consé­quences de court terme à la crise ali­men­taire : le nombre an­nuel de « pauvres ab­solus » (moins de un dollar apar jour de re­venu réel) s’est accru du fait de l’augmentation du prix mon­dial des biens agri­coles de pre­mière né­ces­sité, en par­ti­cu­lier dans les grands centres ur­bains ; le nombre an­nuel de per­sonnes souf­frant ou suc­com­bant de mal­nu­tri­tion a lui aussi aug­menté. Toute fa­mine a par ailleurs des consé­quences de long terme sur les ré­gions tou­chées : perte de ca­pital hu­main liée à l’accroissement di­rect de la mor­ta­lité, mais aussi à l’augmentation de la mal­nu­tri­tion qui di­minue de ma­nière pé­renne les ca­pa­cités cog­ni­tives, et baisse du ca­pital fon­cier ou ani­ma­lier, lorsque les plus pauvres n’ont pas les flux de re­venu suf­fi­sants pour faire face à cette crise et sont obligés de vendre leur ca­pital pro­ductif. La crise ali­men­taire n’est pas der­nière nous. Selon de nou­velles es­ti­ma­tions pu­bliées il y a quelques mois par la FAO, la faim dans le monde at­tein­drait un ni­veau his­to­rique en 2009 : l’humanité comp­te­rait aujourd’hui 1,2 mil­liard de per­sonnes vic­times de la faim. La dé­gra­da­tion des condi­tions éco­no­miques des pauvres dans les pays en voie dé­ve­lop­pe­ment ne vient pas cette année d’une crois­sance des prix à la consom­ma­tion des biens de pre­mière né­ces­sité, mais d’une baisse des re­venus liée à de faibles ex­por­ta­tions et à une chute des in­ves­tis­se­ments di­rects étran­gers et des trans­ferts uni­la­té­raux (pu­blics et privés).

L’enjeu de cet ar­ticle est de sa­voir si les in­ter­ven­tions gou­ver­ne­men­tales dans le do­maine de la po­li­tique com­mer­ciale (pro­tec­tion­nisme ta­ri­faire, bar­rières tech­niques, sa­ni­taires et phy­to­sa­ni­taires) sont res­pon­sables de cette crise ali­men­taire et de sa persistance.

Les in­éga­lités géo­gra­phiques du pro­tec­tion­nisme agricole

Com­men­çons par quelques sta­tis­tiques des­crip­tives des po­li­tiques com­mer­ciales agri­coles [], où se concentre en effet le pro­tec­tion­nisme doua­nier. Si le taux global de pro­tec­tion au ni­veau mon­dial était de 4,6 % en 2004, il était de 16,4 % dans le sec­teur agri­cole et de 3,9 % dans le sec­teur in­dus­triel. À l’intérieur du sec­teur agri­cole, le pro­tec­tion­nisme ta­ri­faire se concentre sur quelques pro­duits : viandes (38,5 % de taux mon­dial de pro­tec­tion), pro­duits lai­tiers (37,4 %), sucre et pro­duits dé­rivés (47,8 %), ta­bacs et pro­duits dé­rivés (30,1 %), mais aussi pro­duits de la mi­no­terie (27,4 %), cé­réales (25,4 %), bois­sons et spi­ri­tueux (23,6 %).

D’un point de vue géo­gra­phique, le pro­tec­tion­nisme agri­cole est aussi très hé­té­ro­gène. Parmi les pays (de taille si­gni­fi­ca­tive) les plus pro­tec­tion­nistes dans le do­maine agri­cole, on compte la Nor­vège (65,8 % de taux de pro­tec­tion dans le sec­teur agri­cole), l’Inde (62 %), l’Islande (56,1 %), la Tu­nisie (47,7 %), la Suisse (48,2 %). Le pro­tec­tion­nisme agri­cole n’est donc pas l’apanage des pays riches. Néan­moins, la pro­tec­tion de l’Europe ou du Japon res­treint la de­mande mon­diale de pays très riches et constitue donc une dis­tor­sion po­ten­tiel­le­ment plus forte.

Si l’on s’intéresse aux pays ex­por­ta­teurs les plus tou­chés par le pro­tec­tion­nisme agri­cole, les écarts sont en­core plus fla­grants : la Guyane sup­por­tait en 2004 un droit de douane moyen de 81,6 % pour ses ex­por­ta­tions agri­coles, suivie par les Îles Fidji (56,3 %), l’Arménie (52,7 %), Saint-Kitts-et-Nevis (50,8 %), le Swa­zi­land (50,6 %). Les soixante-dix pays les plus sanc­tionnés par le pro­tec­tion­nisme agri­cole mon­dial sont des pays en dé­ve­lop­pe­ment. Quand on a un avan­tage com­pa­ratif dans la viande, le sucre, les pro­duits lai­tiers ou le tabac, il n’est pas fa­cile de se spé­cia­liser et de bé­né­fi­cier de la di­vi­sion in­ter­na­tio­nale du travail.

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Fi­gure 1 Pro­tec­tion ren­con­trée sur les ex­por­ta­tions agri­coles par pays ex­por­ta­teur. Source : Cal­culs des au­teurs, MAcMapHS6v2.1.
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La fi­gure 1 donne un aperçu des taux de pro­tec­tion ren­con­trés par les pays du monde quand ils ex­portent des pro­duits agri­coles. On voit très bien la dis­pa­rité des si­tua­tions en Afrique, et le han­dicap sup­porté par les agri­cul­teurs d’Amérique La­tine et d’Asie Centrale.

Les dif­fi­cultés que ces pays éprouvent à ex­porter leurs pro­duits agri­coles ne s’arrêtent pas aux seuls droits de douane. Les bar­rières tech­niques, sa­ni­taires et phy­to­sa­ni­taires se concentrent dans ce sec­teur à tel point qu’en 2004, sur 690 pro­duits agri­coles, seuls quatre pro­duits ne fai­saient dans le monde l’objet d’aucune res­tric­tion de ce type. Ce type de « pro­tec­tion­nisme » est par ailleurs très in­équi­table, dans la me­sure où, pour sa­tis­faire aux exi­gences im­po­sées par ces ré­gle­men­ta­tions, il faut jouir d’un ni­veau de dé­ve­lop­pe­ment consé­quent. Une étude ré­cente [] a ainsi montré que si l’imposition de normes sa­ni­taires ou phy­to­sa­ni­taires a un im­pact po­sitif sur l’échange in­ter­na­tional de pro­duits agri­coles entre pays riches (car elle donne de l’information sur la qua­lité des pro­duits im­portés aux consom­ma­teurs), elle nuit aux im­por­ta­tions par les pays riches de pro­duits agri­coles en pro­ve­nance des pays pauvres (parce que ces pays n’ont pas les ca­pa­cités de sa­tis­faire ce sur­croît de réglementation).

Par consé­quent, le com­merce in­ter­na­tional de pro­duits agri­coles pro­gresse beau­coup moins vite que l’échange de pro­duits in­dus­triels ou mi­niers. Entre 1990 et 2006, les ex­por­ta­tions mon­diales de pro­duits agri­coles ont été mul­ti­pliées par 2,3 en va­leur, alors que celles de pro­duits ma­nu­fac­turés ont été mul­ti­pliées par 3,5. Certes, la de­mande mon­diale se dé­tourne des pro­duits de pre­mière né­ces­sité à me­sure que le re­venu par tête aug­mente, mais ceci n’explique pas en­tiè­re­ment cette dif­fé­rence de rythme : la li­bé­ra­li­sa­tion du com­merce mon­dial concerne es­sen­tiel­le­ment le sec­teur in­dus­triel, et la mul­ti­pli­ca­tion de bar­rières à l’échange dans le sec­teur agri­cole dé­fa­vo­rise l’expansion du com­merce in­ter­na­tional dans ce secteur.

Le pro­tec­tion­nisme n’est pas res­pon­sable de la flambée des prix

Ainsi, le pro­tec­tion­nisme agri­cole mon­dial nuit cer­tai­ne­ment aux in­té­rêts des pays pauvres qui ont un avan­tage com­pa­ratif dans ce sec­teur. Est-il pour au­tant res­pon­sable de la flambée ré­cente des prix mon­diaux des pro­duits agri­coles ? Et de la dif­fi­culté des pays pauvres à y faire face ? Pour ce qui est de la montée des prix des pro­duits agri­coles, la ré­ponse est non. Re­mar­quons tout d’abord que le pro­tec­tion­nisme agri­cole est un fait ac­quis de longue date. La flambée des prix agri­coles est un phé­no­mène ré­cent et tem­po­raire, bien que les prix agri­coles n’aient pas tous re­trouvé leur ni­veau de 2005.

De plus, le pro­tec­tion­nisme agri­cole ne contribue cer­tai­ne­ment pas à main­tenir des prix élevés. Au contraire, il exerce une pres­sion à la baisse sur les prix agri­coles. Ces po­li­tiques sont en effet pour l’essentiel des droits de douane, des contin­gents à l’importation et des sub­ven­tions à la pro­duc­tion. Tous ces ins­tru­ments de po­li­tique éco­no­mique ont en gé­néral pour effet de ré­duire la de­mande de pro­duits agri­coles et/ou d’augmenter la pro­duc­tion par rap­port à une si­tua­tion de libre-échange intégral.

Les im­por­ta­tions de viande sont par exemple for­te­ment taxées en Eu­rope. De ce fait, le prix à la pro­duc­tion et le prix à la consom­ma­tion de la viande y sont très élevés. La pro­duc­tion lo­cale est donc plus forte (les pro­duc­teurs lo­caux étant in­cités à pro­duire plus) et la de­mande lo­cale moins forte (les consom­ma­teurs pré­fé­rant sub­sti­tuer d’autres ali­ments à la viande) que dans une si­tua­tion de libre-échange. La pro­tec­tion de la fi­lière viande en Eu­rope contribue donc à di­mi­nuer la de­mande et à aug­menter l’offre de viande des pays eu­ro­péens sur le marché mon­dial. L’Europe étant un grand marché, ceci a ten­dance à faire baisser, toutes choses égales par ailleurs, le prix mon­dial de la viande. Les po­li­tiques pro­tec­tion­nistes tendent donc à faire baisser les prix agri­coles mon­diaux, no­tam­ment lorsqu’elles sont conduites par des grands pays, qui ont un im­pact plus im­por­tant sur les mar­chés internationaux.

En re­vanche, une série d’interventions gou­ver­ne­men­tales ont eu pour effet de faire pro­gresser les prix agri­coles mon­diaux. Les po­li­tiques vi­sant à sou­tenir le dé­ve­lop­pe­ment de la fi­lière des bio­car­bu­rants en sont un exemple ; elles ont en effet conduit à uti­liser des res­sources pro­duc­tives rares à des fins non ali­men­taires. Le prix de ces res­sources rares s’en est trouvé né­ces­sai­re­ment ren­chéri, ce qui pèse sur les coûts de pro­duc­tion agri­cole. Les taxes à l’exportation de pro­duits agri­coles ou les in­ter­dic­tions d’exportation ont le même effet : elles contri­buent à di­mi­nuer l’offre de pro­duits agri­coles sur les mar­chés mon­diaux et font donc aug­menter les prix.

Si le pro­tec­tion­nisme agri­cole ne semble donc pas res­pon­sable de la crois­sance ré­cente des prix mon­diaux, il pèse en re­vanche de­puis long­temps sur le dé­ve­lop­pe­ment et la crois­sance de cer­tains pays en dé­ve­lop­pe­ment, no­tam­ment ceux qui ne peuvent ex­ploiter plei­ne­ment leur po­ten­tiel agri­cole : l’Argentine, le Brésil, la Na­mibie, le Bots­wana, le Be­lize, Pa­nama, le Zim­babwe, la Thaï­lande, etc. Cette liste com­prend des pays très pauvres, mais aussi des pays émer­gents, qui connaissent de forts taux de crois­sance mais où l’incidence de la pau­vreté est en­core élevée.

La li­bé­ra­li­sa­tion agri­cole : une ré­ponse partielle

Tou­te­fois, si une li­bé­ra­li­sa­tion agri­cole pour­rait fa­vo­riser les pays en dé­ve­lop­pe­ment cités pré­cé­dem­ment, elle au­rait cer­tai­ne­ment un effet né­gatif sur d’autres pays en dé­ve­lop­pe­ment, im­por­ta­teurs nets de pro­duits agri­coles et ali­men­taires. Ces pays sont très hé­té­ro­gènes. En Afrique par exemple, sur quarante-quatre pays pour les­quels les don­nées sont dis­po­nibles, vingt sont im­por­ta­teurs nets de nour­ri­ture et vingt-quatre sont ex­por­ta­teurs nets. Les pays afri­cains se trouvent aux deux ex­tré­mités du clas­se­ment mon­dial des pays selon leur solde com­mer­cial agri­cole net, ex­primé en pour­cen­tage du Pro­duit In­té­rieur Brut (PIB) : – 3,1 % pour Dji­bouti et + 1,8 % pour la Côte d’Ivoire. Sept pays ap­pa­raissent très im­por­ta­teurs nets avec un in­di­ca­teur in­fé­rieur à – 0,5 % : Dji­bouti, l’Érythrée, la Mau­ri­tanie, les Sey­chelles, le Sé­négal, l’Angola et le Togo. Sept pays sont des « gros » ex­por­ta­teurs nets de pro­duits agri­coles avec un in­di­ca­teur su­pé­rieur à + 0,5 % : Côte d’Ivoire, Sao Tomé et Prin­cipe, le Ma­lawi, le Zim­babwe, les Co­mores, la Gambie et la Guinée-Bissau. Glo­ba­le­ment, l’Afrique est lé­gè­re­ment dé­fi­ci­taire, alors que l’Asie est très dé­fi­ci­taire et que le Pa­ci­fique et l’Amérique sont très excédentaires.

Par ailleurs, les bé­né­fices de la li­bé­ra­li­sa­tion com­mer­ciale mul­ti­la­té­rale pour­raient être nuls, voire né­ga­tifs, pour les pays ayant ac­tuel­le­ment des accès pré­fé­ren­tiels vers des pays riches, comme les Pays les Moins Avancés (PMA) vers l’Union eu­ro­péenne (Ac­cord Tout Sauf les Armes).

Il est im­por­tant de sou­li­gner que le pro­tec­tion­nisme agri­cole n’est pas la seule cause du sous-développement : des ins­ti­tu­tions in­adap­tées ou de mau­vaise qua­lité, des in­fra­struc­tures de trans­ports ou de té­lé­com­mu­ni­ca­tions mé­diocres, des po­li­tiques ma­croé­co­no­miques dé­faillantes, sont des fac­teurs ma­jeurs du sous-développement. Ce sous-développement global rend les pays par­ti­cu­liè­re­ment vul­né­rables aux va­ria­tions de prix des biens ali­men­taires. En ce sens, c’est plus l’incapacité de cer­tains pays et de cer­taines po­pu­la­tions à af­fronter la hausse des prix des pro­duits agri­coles que cette hausse elle-même qui pa­raît in­quié­tante, et ce d’autant plus que si le chan­ge­ment cli­ma­tique se confirme, les mar­chés agri­coles mon­diaux pour­raient être en­core l’objet de fortes tur­bu­lences dans les an­nées à venir.

Peut-on en­vi­sager un scé­nario sou­te­nable, qui per­met­trait aux pays en dé­ve­lop­pe­ment d’exercer leur avan­tage com­pa­ratif sur les mar­chés agri­coles mon­diaux sans souf­frir de la hausse des prix agri­coles ? Plu­sieurs consi­dé­ra­tions peuvent nous guider. En cas de li­bé­ra­li­sa­tion mul­ti­la­té­rale dans les pro­chains mois (si­gna­ture d’un « Doha De­ve­lop­ment Agenda »), la li­bé­ra­li­sa­tion de l’agriculture ne sera que par­tielle. Si la com­mu­nauté in­ter­na­tio­nale a pour am­bi­tion d’aider les pays les plus pauvres à exercer leur avan­tage com­pa­ratif sur ces mar­chés, il faudra donc être ima­gi­natif et créer de nou­velles pré­fé­rences (un ré­gime de libre accès pour les PMA sur tous les mar­chés des pays riches, mais aussi cer­tains pays émer­gents) et ac­croître l’aide in­ter­na­tio­nale, cer­tai­ne­ment par le biais de l’Aide pour le com­merce (Aid for Trade). Enfin, si l’on peut craindre que la vo­la­ti­lité des mar­chés agri­coles mon­diaux ne s’accroisse à l’avenir sous l’effet du chan­ge­ment cli­ma­tique, on peut es­pérer ne pas l’aggraver par des po­li­tiques dé­sta­bi­li­sa­trices comme les sou­tiens aux bio­car­bu­rants ou les res­tric­tions à l’exportation. At­teindre tous ces ob­jec­tifs se­rait déjà un ac­com­plis­se­ment ma­jeur pour la com­mu­nauté internationale.

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