De Copenhague à Mexico et au-delà : droit dans le mur, tant pis pour les pauvres, tant pis pour la planète !

Par Mis en ligne le 20 novembre 2009

Alors que l’urgence est maxi­male, le sommet des Na­tions Unies sur le climat, à Co­pen­hague en dé­cembre pro­chain, ne dé­bou­chera pas sur un traité in­ter­na­tional contrai­gnant. Au mieux, les gou­ver­ne­ments s’accorderont sur une dé­cla­ra­tion po­li­tique. Une de plus… Les né­go­cia­tions pour­raient se conclure à Mexico, fin 2010. Sur base des po­si­tions en pré­sence, elles ne peuvent qu’accoucher d’un texte éco­lo­gi­que­ment in­suf­fi­sant, so­cia­le­ment in­ac­cep­table et tech­no­lo­gi­que­ment dan­ge­reux. Il convient donc de sonner le tocsin. La lo­gique pro­duc­ti­viste du ca­pi­ta­lisme, sa course au profit pla­né­taire et sa guerre de concur­rence sont en train de nous pré­ci­piter droit dans le mur. Des cen­taines de mil­lions de pauvres risquent d’en faire les frais, des ri­chesses na­tu­relles ir­rem­pla­çables d’être dé­truites. Une mo­bi­li­sa­tion sans fron­tières, mas­sive et uni­taire, est ab­so­lu­ment né­ces­saire pour im­poser, dans la jus­tice so­ciale, des ob­jec­tifs et des me­sures à la hau­teur du danger. Au sein de cette mo­bi­li­sa­tion, une aile gauche, an­ti­ca­pi­ta­liste, doit faire en­tendre sa voix.

Plus un seul res­pon­sable po­li­tique im­por­tant ne doute que le ré­chauf­fe­ment est dû prin­ci­pa­le­ment à la com­bus­tion de charbon, de pé­trole et de gaz na­turel. Tous connaissent les dan­gers de la si­tua­tion. Le ré­sumé à l’intention des dé­ci­deurs du qua­trième rap­port du GIEC– un do­cu­ment qui en­gage les Etats – pro­pose un ta­bleau des im­pacts sur les res­sources en eau douce, les éco­sys­tèmes, la pro­duc­tion agri­cole, les zones cô­tières et la santé hu­maine. Il en res­sort que le seuil de dan­ge­ro­sité est bien in­fé­rieur au chiffre de +2°C par rap­port à l’ère pré-industrielle. En réa­lité, dans les îles du Pa­ci­fique, les ré­gions arc­tiques, les val­lées an­dines, les zones cô­tières du Ban­gla­desh, le seuil est déjà dé­passé. Les re­pré­sen­tants des pe­tits Etats in­su­laires exigent de tout mettre en œuvre pour ne pas ex­céder 1,5°C de hausse. Comme le mer­cure a déjà gagné 0,7°C de­puis 1780 et qu’une aug­men­ta­tion de 0,6°C est in­évi­table (vu la quan­tité de gaz à effet de serre ac­cu­mulée dans l’atmosphère), la conclu­sion coule de source : il n’y a plus une mi­nute à perdre ! Les condi­tions d’existence de cen­taines de mil­lions de gens dé­pendent d’une ac­tion ra­pide, co­or­donnée, mon­diale, pour ré­duire ra­di­ca­le­ment et ra­pi­de­ment les émis­sions, prin­ci­pa­le­ment les émis­sions de CO2. Mais cette ac­tion ne vient pas !

Fu­mis­terie

Mé­dias et res­pon­sables po­li­tiques conti­nuent de dire que les né­go­cia­tions ont pour but de rester au-dessous des 2°C. C’est de la fu­mis­terie. En réa­lité, les rap­ports du GIEC ne pré­voient déjà plus cette pos­si­bi­lité. Dans le meilleur des cas, la tem­pé­ra­ture ne mon­te­rait « que » de 2 à 2,4°C et le ni­veau des mers de 40cm à 1,4m. Nous sommes donc déjà dans la zone dan­ge­reuse. Pour ne pas s’y en­foncer da­van­tage, que faudrait-il faire ? 1°) Les pays dé­ve­loppés de­vraient ré­duire leurs émis­sions de 80 à 95% d’ici 2050 (par rap­port à 1990) en pas­sant par une étape de 25 à 40% d’ici 2020 ; 2°) les pays en dé­ve­lop­pe­ment de­vraient prendre des me­sures pour que leurs émis­sions, dès 2020 (2050 pour l’Afrique), soient in­fé­rieures de 15 à 30% aux pro­jec­tions ; 3°) les émis­sions mon­diales de­vraient baisser de 50 à 85% d’ici 2050 (par rap­port à 2000) et de­venir nulles, voire né­ga­tives, avant la fin du siècle ; 4°) cette di­mi­nu­tion au ni­veau mon­dial de­vrait dé­buter au plus tard en 2015. Ces chiffres sont à consi­dérer comme des mi­nima, car ils sont éta­blis à partir de mo­dèles qui tiennent in­suf­fi­sam­ment compte de l’inquiétante dés­in­té­gra­tion des ca­lottes gla­ciaires, entre autres. Selon le cli­ma­to­logue en chef de la NASA, James Hansen, en te­nant compte de cette dés­in­té­gra­tion, la hausse des océans cor­res­pon­dant à la concen­tra­tion ac­tuelle en gaz à effet de serre pour­rait être de « plu­sieurs mètres » en quelques dé­cen­nies. Conclu­sion : au nom du prin­cipe de pré­cau­tion, les ob­jec­tifs de sta­bi­li­sa­tion du climat de­vraient être les sui­vants : au moins 95% de ré­duc­tion des émis­sions des pays dé­ve­loppés d’ici 2050 (par rap­port à 1990), au moins 40% d’ici 2020, au moins 85% de ré­duc­tion au ni­veau mon­dial d’ici 2050 (par rap­port à 2000).

Ils s’en fichent

Réunis à Bar­ce­lone le 6 no­vembre, les gou­ver­ne­ments ont conclu à l’impossibilité de si­gner à Co­pen­hague, en dé­cembre, un traité in­ter­na­tional pre­nant le re­lais du Pro­to­cole de Kyoto. Ces messieurs-dames ont d’autres chats à fouetter : sauver les pro­fits des banques et des trusts de l’automobile, ré­duire les dé­fi­cits en at­ta­quant la sé­cu­rité so­ciale et en dé­man­te­lant les ser­vices pu­blics, tra­quer les chô­meurs et pré­ca­riser l’emploi. La mo­bi­li­sa­tion en fa­veur du climat, ils la voient sur­tout comme un pré­texte pour im­poser plus de sa­cri­fices au monde du tra­vail et donner plus de ca­deaux aux ca­pi­ta­listes. Serrer la cein­ture aux tra­vailleurs et créer de nou­veaux mar­chés pour que le ca­pital fasse en­core plus de pro­fits, voilà les seuls biais par les­quels le défi cli­ma­tique pé­nètre les neu­rones des « dé­ci­deurs ». En cette ma­tière, leur ima­gi­na­tion est aussi illi­mitée que la soif de plus-value de leurs maîtres : taxe car­bone, marché des droits d’émission, marché des cré­dits de car­bone, marché des fraudes au marché de ces cré­dits, marché des pro­duits dé­rivés des as­su­rances contre les ac­ci­dents cli­ma­tiques, etc…

A dé­faut de faire baisser les quan­tités de gaz à effet de serre dans l’air, cette po­li­tique néo­li­bé­rale fait mai­grir les re­venus des tra­vailleurs et grossir ceux des agio­teurs. Sur le marché cli­ma­tique, chaque chef d’Etat se trans­forme en re­pré­sen­tant de com­merce pour faire la pro­mo­tion de ses ca­pi­ta­listes « propres » : Obama ne jure que par le « charbon propre », qu’il veut vendre aux Chi­nois et aux In­diens ; Merkel se dé­mène pour l’industrie al­le­mande du pho­to­vol­taïque, qui dis­pute aux Ja­po­nais le lea­der­ship mon­dial ; Sar­kozy tente de four­guer par­tout les cen­trales nu­cléaires d’Areva ; et les Da­nois voient dans la réunion de Co­pen­hague une vi­trine pour Vestas, le N°1 mon­dial de l’éolien. La dé­ci­sion de ne pas conclure de traité montre clai­re­ment les vraies prio­rités de ces gens. Mais le plus im­por­tant est de prendre conscience du fait que, s’ils concluaient un ac­cord, celui-ci se­rait éco­lo­gi­que­ment in­suf­fi­sant, so­cia­le­ment cri­minel et tech­no­lo­gi­que­ment dangereux.

Eco­lo­gi­que­ment insuffisant

Le « pa­quet énergie-climat » de l’Union Eu­ro­péenne pré­voit d’ici 2020 de ré­duire les émis­sions de 20%, soit moins que le chiffre le plus bas du GIEC. En outre, plus de la moitié de l’objectif pourra être réa­lisé en re­cou­rant à l’achat de cré­dits de car­bone, ces « droits de pol­luer » gé­nérés par des in­ves­tis­se­ments « propres » dans les pays en dé­ve­lop­pe­ment. Le prin­cipe : quand un in­ves­tis­se­ment au Sud permet de di­mi­nuer les émis­sions par rap­port aux pro­jec­tions (hy­po­thé­tiques), des droits de pol­luer peuvent être mis sur le marché au pro­rata de la quan­tité de gaz non émis (un droit = une tonne). Ces « cré­dits de car­bone » peuvent rem­placer les ré­duc­tions d’émission dans les pays dé­ve­loppés. Les mul­ti­na­tio­nales sont très friandes de ce sys­tème qui leur permet de ma­quiller leurs in­ves­tis­se­ments au Sud en contri­bu­tions à la pro­tec­tion du climat, de faire des pro­fits en ven­dant des cré­dits et d’éviter les in­ves­tis­se­ments tech­no­lo­giques plus coû­teux qui se­raient né­ces­saires pour ré­duire leurs émis­sions au Nord.

Au plus les gou­ver­ne­ments se rendent compte du fait que le ré­chauf­fe­ment est une af­faire sé­rieuse, au plus ils cherchent des as­tuces pour pro­duire des cré­dits moins chers. C’est ainsi que le sommet de Bali a dé­cidé que non seule­ment les plan­ta­tion d’arbres mais aussi la pro­tec­tion des fo­rêts exis­tantes se­rait gé­né­ra­trice de cré­dits (les arbres en crois­sance ab­sorbent le CO2 de l’air). Cela permet de mettre sur le marché des cré­dits dont le prix de re­vient tourne au­tour de 2 – 3 Euros/tonne, re­vendus sur le marché mon­dial au-dessus de 10 Euros/tonne. En fait, plus de 50% des cré­dits ne cor­res­pondent à au­cune di­mi­nu­tion réelle et struc­tu­relle des émis­sions. Soit parce qu’ils pro­viennent d’investissements qui au­raient été réa­lisés de toute façon, soit parce qu’ils pro­viennent d’investissements fo­res­tiers, soit parce que la cer­ti­fi­ca­tion est en­ta­chée de fraude (les or­ga­nismes qui cer­ti­fient la ré­duc­tion sont choisis et payés par les in­ves­tis­seurs). Selon des cher­cheurs de l’université de Stan­ford, jusqu’à 60% des cré­dits sont bidon. Si les en­tre­prises et les gou­ver­ne­ments de l’UE uti­lisent à fond la pos­si­bi­lité qui leur est of­ferte de rem­placer les ré­duc­tions d’émission par ces achats de cré­dits, un simple calcul in­dique que la ré­duc­tion ef­fec­tive d’émission sera de 15% à peine en huit ans (de 2012 à 2020). En base an­nuelle, c’est moins que ce qui était prévu par Kyoto (8% entre 20O8 et 2012).

Le topo est iden­tique aux Etats-Unis. Le projet de loi sur le climat adopté par la Chambre en juin pré­voit une ré­duc­tion de 80% d’ici 2050 (les USA, vu leurs res­pon­sa­bi­lités, de­vraient faire au moins 95%). L’année de ré­fé­rence est 2005, tandis que les 80 à 95% du GIEC sont cal­culés par rap­port à 1990. Or, les re­jets de CO2 des USA sont pas­sées de 5,8 à 7 mil­liards de tonnes entre ces deux dates. D’ici 2020, le projet de loi pré­voit 17% de ré­duc­tion par rap­port au pré­sent. Cet ob­jectif n’est pas seule­ment au-dessous des 25 à 40% par rap­port à 1990 avancés par le GIEC, mais aussi in­fé­rieur à ce que les USA au­raient dû réa­liser avant 2012, s’ils avaient ra­tifié Kyoto. Quant aux cré­dits d’émission, Wa­shington fait en­core plus fort que Bruxelles : ils pour­ront pro­venir non seule­ment d’investissements propres au Sud mais aussi de la créa­tion de « puits de car­bone » aux USA mêmes (par la plan­ta­tion d’arbres, l’enterrement de charbon de bois et di­verses pra­tiques agri­coles cen­sées ac­croître le sto­ckage du car­bone dans les sols). Si l’industrie uti­li­sait in­té­gra­le­ment la manne des cré­dits, elle pour­rait se dis­penser de ré­duire ses propres émis­sions jusqu’en 2026

Si ces pro­jets eu­ro­péens et éta­su­niens ser­vaient de base à un traité, la hausse de tem­pé­ra­ture os­cil­le­rait entre 3,2 et 4,9°C, et le ni­veau des océans mon­te­rait de 60cm à 2,9 mètres… sans compter la hausse due à la dés­in­té­gra­tion des ca­lottes gla­ciaires. Selon le ta­bleau des im­pacts (cf. plus haut), il en dé­cou­le­rait de « lourdes consé­quences pour les ser­vices sa­ni­taires », la « perte d’environ 30% des zones hu­mides de la pla­nète »« des mil­lions de per­sonnes sup­plé­men­taires ex­po­sées à des inon­da­tions cô­tières chaque année », une « baisse du ren­de­ment de toutes les cultures cé­réa­lières aux basses la­ti­tudes », une « ten­dance de la bio­sphère à de­venir une source nette de car­bone » (effet boule de neige du chan­ge­ment cli­ma­tique), « jusqu’à 30% des es­pèces ex­po­sées à un risque d’extinction accru » et « l’exposition de cen­taines de mil­lions de per­sonnes à une stress hy­drique accru ». Voilà, en termes très gé­né­raux, les ca­tas­trophes qui se pro­filent et dont les pauvres de la Terre sont déjà les vic­times. Les di­ri­geants le savent, mais, comme on l’a dit, ils ont d’autres chats à fouetter. De toute ma­nière, leur ré­élec­tion ne dé­pend pas des damnés de la terre du Tu­valu, du Ban­gla­desh, du Pérou ou du Mali.

So­cia­le­ment criminel

Pas be­soin de longs dé­ve­lop­pe­ments pour ca­rac­té­riser so­cia­le­ment cette po­li­tique cli­ma­tique ca­pi­ta­liste : des cen­taines de mil­lions de pauvres sont vic­times des chan­ge­ments cli­ma­tiques alors que leur res­pon­sa­bi­lité est proche de zéro. Peut-on ima­giner plus grande in­jus­tice ? Une adap­ta­tion à un cer­tain ré­chauf­fe­ment est pos­sible, mais elle re­quiert des moyens dont les pays les moins avancés ne dis­posent pas. Au nom du prin­cipe (li­béral) pollueur-payeur, les pays dé­ve­loppés de­vraient payer mais s’y re­fusent, tout sim­ple­ment. Selon le PNUE, l’adaptation né­ces­si­te­rait le trans­fert an­nuel de 86 mil­liards de dol­lars du Nord vers le Sud. Les dif­fé­rents fonds dis­po­nibles en contiennent à peine 26 mil­lions. La der­nière réunion du G20 n’a pas dé­gagé d’accord pour ac­croître ces mon­tants. Cette ava­rice cri­mi­nelle risque de coûter la vie à de très nom­breuses per­sonnes, prin­ci­pa­le­ment des femmes, des en­fants et des per­sonnes âgées sans res­sources. Cer­tains par­le­ront de « ca­tas­trophes na­tu­relles » mais c’est de refus d’assistance à per­sonnes en danger qu’il s’agit. Ce n’est pas que les di­ri­geants ca­pi­ta­listes soient in­cons­cients, non. Sim­ple­ment, pour eux, adap­ta­tion bien or­donnée com­mence par soi-même : les fonds que le land du Bade Wur­tem­berg in­vestit dans les in­fra­struc­tures contre les inon­da­tions, par exemple, sont su­pé­rieurs à l’ensemble des bud­gets dis­po­nibles pour l’adaptation dans les pays en dé­ve­lop­pe­ment. Il faut pro­téger les usines, le ca­pital fixe, les in­fra­struc­tures par où cir­culent les marchandises !

Le pas­sage du cy­clone Ka­trina à la Nou­velle Or­léans montre que les pauvres du Nord sont me­nacés éga­le­ment. Les ca­ni­cules, inon­da­tions et autres ac­ci­dents cli­ma­tiques font tou­jours plus de vic­times dans les groupes so­ciaux à bas re­venus : tra­vailleurs, pré­caires, chô­meurs, spé­cia­le­ment les femmes. Plus lar­ge­ment, le but des classes do­mi­nantes est de faire payer leur po­li­tique cli­ma­tique – mérite-t-elle ce nom ?- à la classe ou­vrière, par le biais du prix du car­bone. Pour les li­bé­raux, en effet, tout pro­blème peut se ré­soudre par des mé­ca­nismes de marché, en jouant sur les prix. Il y a du chô­mage parce que le prix du tra­vail est trop élevé, tout le monde sait cela, et trop de car­bone dans l’air parce que celui du CO2 est trop bas. On sait ce qu’il en est de l’efficacité de ce pa­ra­digme dans le do­maine so­cial : la crise so­ciale s’approfondit sans cesse. Eh bien, il en ira de même en ma­tière cli­ma­tique : la crise s’approfondira. Plaçons-nous un ins­tant dans la lo­gique de la ré­gu­la­tion par les prix, et posons-nous la ques­tion : quel de­vrait être le prix d’une tonne de CO2 pour ré­duire les émis­sions de 50% ? Ré­ponse de l’Agence In­ter­na­tio­nale de l’Energie : de 500 à 700 dol­lars. A la li­mite, les pa­trons peuvent s’accommoder d’une taxe car­bone mo­dérée s’ils ont la double ga­rantie que tous les concur­rents la paient et qu’elle sera ré­per­cutée in­té­gra­le­ment sur les consom­ma­teurs fi­naux, c’est-à-dire es­sen­tiel­le­ment les tra­vailleurs. Ils voient d’un bon œil les pro­po­si­tions vi­sant à uti­liser le pro­duit de la taxe pour di­mi­nuer leurs co­ti­sa­tions à la sé­cu­rité so­ciale. Mais, à 500 – 700 dollars/tonne, tous ces scé­na­rios de­viennent ab­surdes car des mon­tants de cet ordre si­gni­fie­raient une ré­ces­sion so­ciale si bru­tale que plus per­sonne ne pour­rait acheter la ca­me­lote capitaliste.

Tech­no­lo­gi­que­ment dangereux

Dans le délai im­parti, les ré­duc­tions d’émissions à réa­liser ne peuvent être at­teintes sans di­mi­nuer sé­rieu­se­ment la consom­ma­tion d’énergie, donc aussi, dans une cer­taine me­sure, la pro­duc­tion ma­té­rielle. Vu les condi­tions tech­niques, cette ré­duc­tion est la condi­tion né­ces­saire pour que les re­nou­ve­lables puissent se sub­sti­tuer aux fos­siles. Or, cette condi­tion, le ca­pi­ta­lisme est in­ca­pable de rem­plir. Chaque pro­prié­taire de ca­pi­taux cherche en effet à rem­placer des tra­vailleurs par des ma­chines afin d’augmenter la pro­duc­ti­vité du tra­vail et de tou­cher un sur­profit par rap­port à ses concur­rents. Tous font de même, de sorte que le sys­tème est agité en per­ma­nence d’une vé­ri­table danse de saint-gui pro­duc­ti­viste qui met en cir­cu­la­tion tou­jours plus de mar­chan­dises et crée ar­ti­fi­ciel­le­ment des be­soins. Ré­chauf­fe­ment ou pas, le ca­pital a donc be­soin de plus d’énergie, tou­jours plus d’énergie. Pour tenter de conci­lier tant soit peu cette exi­gence avec les contraintes phy­siques du climat, les trois so­lu­tions tech­no­lo­giques qui ont les fa­veurs des ca­pi­ta­listes sont les agro­car­bu­rants, le nu­cléaire et le « charbon propre ».

La folie des agro­car­bu­rants a déjà été dé­noncée si abon­dam­ment qu’on peut se per­mettre de ne pas y in­sister. On se conten­tera de sou­li­gner qu’un péril ma­jeur vient des re­cherches sur la pro­duc­tion d’agrocarburants par des or­ga­nismes gé­né­ti­que­ment mo­di­fiés. Le nu­cléaire fait un come-back re­marqué en se pré­sen­tant – à tort – comme une fi­lière éner­gé­tique sans car­bone. Outre les ar­gu­ments bien connus – les dé­chets, la pro­li­fé­ra­tion mi­li­taire, l’état po­li­cier, etc – il faut pré­ciser que les pro­jets qui cir­culent sont to­ta­le­ment ir­réa­listes. Pour ré­duire les émis­sions de 50%, l’AIE mise sur un tri­ple­ment du parc, soit la construc­tion de 32 cen­trales par an, pen­dant 40 ans. C’est du dé­lire : la construc­tion d’une cen­trale prend 10 ans, et les ré­serves connues d’uranium per­mettent à peine de faire fonc­tionner le parc ac­tuel pen­dant une cin­quan­taine d’années. Le der­nier né des Fran­ken­stein pro­duc­ti­vistes est le « charbon propre » – au­tre­ment dit l’exploitation mas­sive des énormes ré­serves de charbon (300 ans au rythme de consom­ma­tion ac­tuel) avec sto­ckage du CO2 dans les couches géo­lo­giques pro­fondes. Il risque de ré­server quelques sur­prises désa­gréables, car per­sonne ne peut ga­rantir l’étanchéité à long terme des ré­ser­voirs, en cas d’accident sis­mique notamment…

Choix de civilisation

Pro­duire moins ? Le ca­pi­ta­lisme n’en est ca­pable que tem­po­rai­re­ment , par la crise qui sème le chô­mage et la mi­sère. Dans ces conjonctures-là, oui, les émis­sions de gaz à effet de serre di­mi­nuent. Elles bais­se­ront de 3% cette année. Mais, outre les dé­gâts so­ciaux qu’elle oc­ca­sionne, la sup­pres­sion d’activités opère à l’aveuglette, sur la seule base de la ren­ta­bi­lité, sans égard pour l’utilité so­ciale de la pro­duc­tion. Il va de soi que seul des fous pour­raient sou­haiter plus de crises dans l’espoir qu’il y ait moins de pro­duc­tion, donc moins d’émissions ! D’autant plus que trois mil­liards d’êtres hu­mains manquent de tout, no­tam­ment de l’essentiel. Pour sa­tis­faire leurs be­soins fon­da­men­taux – des mai­sons, des écoles, des soins de santé, des ali­ments, des trans­ports en commun, un eau po­table de qua­lité – il faut pro­duire da­van­tage. Mais cette production-là n’intéresse pas le ca­pi­ta­lisme, car la de­mande est non sol­vable. Or, le ca­pi­ta­lisme ne pro­duit pas des va­leurs d’usage pour les be­soins mais des mar­chan­dises pour le profit. Il y a donc deux défis contra­dic­toires : d’une part, pour sta­bi­liser le climat au ni­veau le moins dan­ge­reux pos­sible, il faut pro­duire moins. D’autre part, pour sa­tis­faire les be­soins so­ciaux fon­da­men­taux, il faut pro­duire plus. L’économie de marché est in­ca­pable de re­lever chacun de ces défis sé­pa­ré­ment, les re­lever en­semble re­lè­ve­rait pour elle de la qua­dra­ture du cercle.

Com­ment en sortir ? A moins d’accepter les tech­no­lo­gies des ap­prentis sor­ciers (et en­core), il n’y a pas d’issue pos­sible sans in­cur­sions dans la pro­priété privée ca­pi­ta­liste. Pour sta­bi­liser le climat tout en sa­tis­fai­sant les be­soins fon­da­men­taux, il faut sup­primer les pro­duc­tions in­utiles ou nui­sibles (armes, pu­bli­cité, etc), re­con­vertir les tra­vailleurs, ré­duire le temps de tra­vail sans perte de sa­laire (avec baisse des ca­dences et em­bauche com­pen­sa­toire), étendre ra­di­ca­le­ment le sec­teur pu­blic dans les sec­teurs du lo­ge­ment et des trans­ports. La hausse de l’efficience éner­gé­tique et le pas­sage aux re­nou­ve­lables doivent être pla­ni­fiés et réa­lisés in­dé­pen­dam­ment des coûts, et la plus grande partie de la pro­duc­tion agri­cole doit être re­lo­ca­lisée via un sou­tien à l’agriculture pay­sanne. L’énergie et le crédit doivent être placés sous statut pu­blic, et un fonds mon­dial d’adaptation doit être créé à partir de ponc­tions sur les bé­né­fices de mo­no­poles. Quant à la re­cherche, elle doit être re­fi­nancée et li­bérée de la tu­telle de l’industrie. Toutes ces me­sures de­vraient être prises sous le contrôle du monde du tra­vail, dont la par­ti­ci­pa­tion ac­tive est une condi­tion de succès.

C’est plus fa­cile à dire qu’à faire, di­ront cer­tains. Certes, cela im­plique une lutte à contre-courant contre un en­nemi très puis­sant. Mais il n’y a pas d’autre issue pos­sible. La pre­mière chose à faire, c’est de le dire. Il faut que les cadres des mou­ve­ments so­ciaux, no­tam­ment syn­di­caux, com­prennent que la lutte pour le climat est beau­coup plus qu’une lubie en­vi­ron­ne­men­tale : un choix de ci­vi­li­sa­tion qui passe par une lutte à la fois éco­lo­gique et so­ciale –une lutte éco­so­cia­liste– contre le ca­pi­ta­lisme. Ce sys­tème, comme di­sait Marx, épuise à la fois les deux seules sources de toute ri­chesse : la Terre et le tra­vailleur — Il faut le li­quider, sans quoi l’histoire risque vrai­ment de mal tourner.

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