Pourquoi le changement climatique n’est pas une question environnemantale !

Le COP15 (Conférence des Nations-Unies sur les changements climatiques) réunira prochainement « dirigeants » mondiaux, multinationales et grosses ONG pour dessiner l’après-Kyoto et tenter d’empêcher une crise climatique catastrophique. L’objectif de ce texte n’est pas de monter à bord du train fonçant des élites et de dépeindre une apocalypse imminente, encourageant les politiques basées sur la peur. Il est, en reliant les différents points que sont les différentes luttes, de faire apparaître l’image dans sa globalité.
Par Mis en ligne le 07 novembre 2009

De mon­trer les en­jeux réels des né­go­cia­tions sur le chan­ge­ment cli­ma­tique, et de dé­noncer ce der­nier, non comme une ques­tion pu­re­ment « en­vi­ron­ne­men­tale », mais comme le symp­tôme qu’il est de la faillite d’un sys­tème qui nous dé­truit et ra­vage notre pla­nète. Les « so­lu­tions » de ce sys­tème, dont on sait déjà qu’elles se­ront les seules abor­dées à Co­pen­hague, sont ba­sées sur le marché, afin de sa­tis­faire les puis­sants lob­bies des mul­ti­na­tio­nales. Marché du car­bone, agro­car­bu­rants, énergie nu­cléaire, mé­ca­nismes de « com­pen­sa­tion »… Ces fausses so­lu­tions n’envisagent pas un ins­tant de ré­duire les émis­sions de gaz à effet de serre di­rec­te­ment à la source, dans nos pays in­dus­tria­lisés, et sont par consé­quent très loin de per­mettre les ré­duc­tions d’émissions réel­le­ment né­ces­saires. Elles se ré­vèlent par ailleurs par­fois ex­trê­me­ment dan­ge­reuses dans leurs ap­pli­ca­tions, en ac­crois­sant dra­ma­ti­que­ment les in­éga­lités Nord/Sud, les pro­blèmes en­vi­ron­ne­men­taux et l’injustice so­ciale au sein des pays en voie de dé­ve­lop­pe­ment. Ces pays, ces paysan-ne-s, ont pour­tant des so­lu­tions. La jus­tice cli­ma­tique, ces al­ter­na­tives et so­lu­tions réelles qui viennent de la base, sont les en­jeux de la lutte glo­bale à la­quelle ap­pellent des ré­seaux comme CJA et CJN (« Cli­mate Jus­tice Net­work », Ré­seau pour la Jus­tice Cli­ma­tique, qui re­groupe de nom­breux groupes des pays du Sud).

Le ca­pi­ta­lisme, ou à qui pro­fite le crime climatique ?

La prise de conscience en­vi­ron­ne­men­tale gé­né­ra­lisée ac­tuelle est utile à ceux qui dé­ve­loppent ac­ti­ve­ment la no­tion de « ca­pi­ta­lisme vert ». Il permet de re­créer l’adhésion ci­toyenne à des struc­tures dé­pas­sées et dis­cré­di­tées par la crise sys­té­mique qui les se­coue. Les mul­ti­na­tio­nales re­peignent leurs en­seignes en vert, leurs cam­pagnes pu­bli­ci­taires ri­va­lisent de « green­wa­shing » |1|, et elles pour­suivent les mêmes pra­tiques destructrices.

Avec l’effondrement des mar­chés fi­nan­ciers, la foi dans le futur du ca­pi­ta­lisme a été sé­rieu­se­ment ébranlée. Malgré cela, le même prin­cipe qui a conduit à la crise, celui de marché im­ma­té­riel de pro­duits dé­rivés |2|, est à l’origine de la créa­tion du marché du car­bone, qui in­vente un prix au CO₂ contenu dans l’air. C’est cela, la pro­po­si­tion prin­ci­pale de la Convention-cadre des Na­tions Unies sur les chan­ge­ments cli­ma­tiques (UNFCCC) : un marché du car­bone mon­dia­lisé, au sein du­quel les en­tre­prises vendent et achètent des cré­dits sym­bo­li­sant leur droit à pol­luer. Ce type de marché im­ma­té­riel, dont le prix du « bien » est in­venté, conduit im­man­qua­ble­ment à une spé­cu­la­tion et des pra­tiques frau­du­leuses gi­gan­tesques, puis à une bulle géante, et à son écla­te­ment. Or cette fois, ce ne sont pas les pro­fits des banques et des mul­ti­na­tio­nales ou nos em­plois qui sont en jeu, mais un chan­ge­ment cli­ma­tique ir­ré­ver­sible de grande am­pleur qui pour­rait laisser nos en­fants hé­riter d’un ter­rain vague.

Le nou­veau « COLONIALISME »

Les mul­ti­na­tio­nales qui en ont les moyens peuvent ob­tenir des crédits-carbone ; et des mé­ca­nismes à la com­plexité bien pra­tique peuvent leur en faire ob­tenir en­core da­van­tage, comme le « mé­ca­nisme de dé­ve­lop­pe­ment propre », MDP (en an­glais Clean De­ve­lop­ment Me­cha­nism ou CDM). Au sein de ces « mé­ca­nismes flexibles », les en­tre­prises re­çoivent des cré­dits en in­ves­tis­sant dans les pays du Sud ou en Eu­rope de l’Est, dans des pro­jets qui émettent moins de di­oxyde de car­bone qu’un autre projet po­ten­tiel qui au­rait pu être construit à la place. Ce sys­tème est in­festé de fraudes, parce que l’ « autre projet po­ten­tiel » est dé­crit par l’entreprise elle-même, qui dé­cide en­suite de la quan­tité de CO₂ « évitée ». Ces mé­ca­nismes flexibles ne ré­duisent pas les ni­veaux d’émissions ac­tuels. Ils sont de­venus un pré­texte pour aug­menter l’expansion in­dus­trielle au Sud, en in­ves­tis­sant dans des pro­jets de l’industrie chi­mique ou dans des cen­trales à charbon.

De plus, selon de nom­breuses études, ces pro­jets (qui comptent aussi des plan­ta­tions d’agrocarburants en mo­no­cul­tures, des construc­tions de méga-barrages, de fermes éoliennes gi­gan­tesques, etc) pro­voquent de graves pro­blèmes en­vi­ron­ne­men­taux, so­ciaux et éco­no­miques là où ils sont im­plantés. Ces mé­ca­nismes lé­gi­ti­ment et ac­cé­lèrent l’expropriation des terres et l’appropriation des res­sources na­tu­relles dans ces pays. L’accord REDD (« Re­du­cing Emis­sions from De­fo­res­ta­tion in De­ve­lo­ping coun­tries », ré­duire les émis­sions liées à la dé­fo­res­ta­tion dans les pays en voie de dé­ve­lop­pe­ment), ac­tuel­le­ment en cours de né­go­cia­tions, in­ten­sifie ce pro­cessus. Les terres fo­res­tières sont pri­va­ti­sées et dé­li­vrées aux mul­ti­na­tio­nales, abo­lis­sant le pou­voir de dé­ci­sion des po­pu­la­tions in­di­gènes ou des com­mu­nautés lo­cales, ou les ban­nis­sant sim­ple­ment de leurs terres, afin que l’entreprise puisse « pré­server » la forêt et pro­fiter des crédits-carbone ga­gnés. Ironie du sort, « sauver l’environnement » est en passe de de­venir la der­nière ex­cuse à la mode des au­to­rités op­pres­sives, al­liées du nou­veau co­lo­nia­lisme vert.

Changer le sys­tème, pas le climat !

Au lieu de re­con­naître le chan­ge­ment cli­ma­tique comme l’avertissement ul­time nous in­di­quant que nos sys­tèmes ac­tuels d’organisation, d’utilisation de l’énergie, de pro­duc­tion et de consom­ma­tion ne fonc­tionnent sim­ple­ment pas à long terme, les gou­ver­ne­ments et les mul­ti­na­tio­nales prennent en otage l’environnement pour nous em­bar­quer dans une nou­velle vague d’accumulation ré­servée à une élite. De­vant un danger de l’ampleur du chan­ge­ment cli­ma­tique, la créa­tion de nou­veaux mar­chés est la seule so­lu­tion qu’ont pro­duit près de deux dé­cen­nies de né­go­cia­tions, sous la coupe des lob­bies in­dus­triels. Le sys­tème ca­pi­ta­liste a peut-être fonc­tionné suf­fi­sam­ment pour fournir un cer­tain ni­veau de confort ma­té­riel à une mi­no­rité d’habitant-e-s de la pla­nète, mais il re­pose mal­heu­reu­se­ment sur la croyance fan­tai­siste que les res­sources na­tu­relles, y com­pris at­mo­sphé­riques, sont in­épui­sables. Cette croyance s’effondre. Et comme pour tout ce qui per­dure après la dis­pa­ri­tion des condi­tions ma­té­rielles qui l’ont vu évo­luer, le règne de ce sys­tème tire à sa fin. Ce qui peut et doit le rem­placer, ce sont des al­ter­na­tives qui existent déjà, com­munes à maintes ex­pé­riences lo­cales ; et toutes celles qui res­tent à créer, pour des modes de vie dif­fé­rents, adaptés au temps pré­sent et à la réa­lité de la planète.

La pro­duc­tion ali­men­taire et le chan­ge­ment climatique

Agri­cul­ture in­dus­trielle, fermes-usines et ef­fon­dre­ment des écosystèmes

Nous sa­vons que nos mé­thodes mo­dernes de pro­duc­tion ali­men­taire – agri­cul­ture in­dus­trielle et pro­duc­tion in­ten­sive de viande – sont lar­ge­ment dé­pen­dantes des car­bu­rants fos­siles et gé­nèrent des quan­tités énormes de gaz à effet de serre (GES). Nous sa­vons aussi que notre ca­pa­cité à pro­duire de la nour­ri­ture sera sé­vè­re­ment ré­duite par les consé­quences du chan­ge­ment cli­ma­tique. A tra­vers le monde, de petit-e-s fermier-e-s et des ré­seaux comme Via Cam­pe­sina luttent pour la sou­ve­rai­neté ali­men­taire et la pro­duc­tion agri­cole sou­te­nable à pe­tite échelle. En Amé­rique du Sud, de nombreux-ses paysan-ne-s n’ont pas accès à la terre en raison de l’accaparement de celle-ci par des mul­ti­na­tio­nales comme Mon­santo, qui l’utilise pour des mo­no­cul­tures de cé­réales et de soja des­ti­nées à nourrir le bé­tail. Ces com­pa­gnies agro-industrielles et agro-chimiques sont in­vi­tées aux né­go­cia­tions in­ter­gou­ver­ne­men­tales et poussent pour une in­ten­si­fi­ca­tion de l’agriculture in­dus­trielle, pré­sentée comme leur « so­lu­tion ». Ce type d’agriculture in­jecte dans les sols de vastes quan­tités d’engrais et de pes­ti­cides pé­tro­chi­miques toxiques, trans­porte la nour­ri­ture à tra­vers les conti­nents sur des dis­tances ab­surdes en la ré­fri­gé­rant. L’agriculture fer­mière tra­di­tion­nelle re­pose sur la plan­ta­tion de cultures va­riées, at­ti­rant un large éven­tail d’insectes dont cer­tains sont les pré­da­teurs na­tu­rels de ceux qui en­dom­magent les ré­coltes. Les mo­no­cul­tures né­ces­sitent au contraire une uti­li­sa­tion ac­crue de pes­ti­cides ; ceux-ci s’écoulent dans les nappes phréa­tiques et re­pré­sentent une source ma­jeure de pol­lu­tion dans toutes les zones agri­coles du monde. Ils ap­pau­vrissent les sols et pro­voquent une éro­sion en tuant des mil­lions de micro-organismes qui main­tiennent la fer­ti­lité et la struc­ture de la terre. Cet ap­pau­vris­se­ment et cette éro­sion né­ces­sitent par la suite des en­grais pé­tro­chi­miques en aug­men­ta­tion constante pour main­tenir le ni­veau de pro­duc­tion. En dépit de la quan­tité de bé­tail élevé, les exploitant-e-s de fermes in­dus­trielles uti­lisent des en­grais ar­ti­fi­ciels au lieu du fu­mier animal. Cela en­traîne des émis­sions d’oxyde d’azote, un gaz à effet de serre en­viron 275 fois plus puis­sant que le CO₂.

L’agriculture et la déforestation

L’agriculture in­dus­trielle et l’élevage animal in­tensif re­quièrent une dé­fo­res­ta­tion im­por­tante, qui pro­voque des émis­sions de CO₂ mas­sives alors que le car­bone ab­sorbé par les arbres est li­béré en brû­lant. L’assèchement des ma­rais aux mêmes fins re­lâche de vastes quan­tités de mé­thane, un gaz à effet de serre qui a en­viron 62 fois l’effet du di­oxyde de car­bone. Alors que les sols sont ap­pau­vris, la pres­sion aug­mente sur les fo­rêts. La dé­fo­res­ta­tion en­traîne une di­mi­nu­tion de l’eau qui s’évapore dans une zone, ré­dui­sant les pré­ci­pi­ta­tions. Des ré­coltes plus maigres en ré­sultent, ce qui pousse les producteur-trice-s de soja et de bé­tail à uti­liser ce qui reste de forêt tro­pi­cale hu­mide plus ra­pi­de­ment, per­pé­tuant le cercle vicieux.

Ex­pro­pria­tions

Le sys­tème in­dus­triel, de­puis quelques siècles et à tra­vers le monde, a « en­clot » les es­paces fer­miers, for­çant les paysan-ne-s pra­ti­quant l’agriculture de sub­sis­tance et les petit-e-s fermier-e-s hors de leurs terres afin qu’elles soient uti­li­sées par les mul­ti­na­tio­nale pour faire pousser des den­rées ren­tables pour l’export comme le cacao, la canne à sucre ou le soja. Des mil­lions de per­sonnes perdent leur terre, leur in­dé­pen­dance et leur ca­pa­cité à faire pousser leur propre nour­ri­ture : elles ne peuvent plus ac­céder à la nour­ri­ture que par le biais du marché. Aug­menter le ren­de­ment agri­cole, uti­liser la pé­tro­chimie et les nou­velles tech­no­lo­gies gé­né­tiques a un effet mi­nime sur les taux de la faim dans le monde car cela ne prend pas en compte les ques­tions de l’accès à la terre et du pou­voir d’achat, et cela masque les vraies so­lu­tions comme la re­dis­tri­bu­tion des terres et l’accès abor­dable à l’agriculture.

Pro­duc­tion de viande : 51% des émis­sions globales

Le pour­cen­tage uti­lisé jusqu’à aujourd’hui, basé sur un rap­port des Na­tions Unies de 2006, in­di­quait que la pro­duc­tion de viande gé­né­rait 18% des émis­sions glo­bales de gaz à effet de serre, ce qui re­pré­sente déjà da­van­tage que tous les trans­ports réunis. Ré­cem­ment, dans un do­cu­ment pu­blié par le World­watch Ins­ti­tute, un « think-tank » amé­ri­cain, deux conseillers en­vi­ron­ne­men­taux de la Banque mon­diale dé­clarent que le pour­cen­tage est en fait de 51%. Le rap­port pré­cé­dent més­es­ti­mait la contri­bu­tion aux émis­sions dans trois do­maines : la pro­duc­tion de mé­thane du­rant la di­ges­tion, l’utilisation des terres et la res­pi­ra­tion des bêtes.

En plus de toutes les hor­reurs bien do­cu­men­tées sur le monde de l’industrie de la viande, sa pro­duc­tion in­ten­sive, ainsi que celle de pro­duits lai­tiers, est donc res­pon­sable à elle seule de da­van­tage d’émissions de GES que n’importe quelle autre activité.

Dans de nom­breux pays du monde, la consom­ma­tion de viande est consi­déré comme un luxe. L’augmentation de la pros­pé­rité dans les pays du Sud mène à l’adoption de modes de consom­ma­tion de viande cal­qués sur ceux des pays oc­ci­den­taux, ajou­tant à la pres­sion sur la terre pour pro­duire la nour­ri­ture du bé­tail, ce qui si­gnifie que de moins en moins de terre est dis­po­nible pour la pro­duc­tion de nour­ri­ture hu­maine elle-même. Le ratio est ap­proxi­ma­ti­ve­ment le sui­vant : pour pro­duire un kilo de boeuf, on uti­lise huit kilos de cé­réales. En théorie, on peut donc nourrir huit fois plus de per­sonnes avec une ali­men­ta­tion de base vé­gé­ta­rienne. De même pour l’eau : la pro­duc­tion de viande en uti­lise en quan­tités bien su­pé­rieures à la pro­duc­tion de cultures végétales.

L’agriculture in­dus­trielle : une nou­velle source de crédits-carbone

De­puis peu, l’intensification de l’agriculture in­dus­trielle est pré­sentée dans les né­go­cia­tions in­ter­gou­ver­ne­men­tales comme une « so­lu­tion » au chan­ge­ment cli­ma­tique, pro­blème qu’elle contribue à faire em­pirer. Des pro­po­si­tions sont faites pour in­clure l’agriculture dans les sources de crédits-carbone, à tra­vers les mé­ca­nismes de com­pen­sa­tion (CDM). Par exemple, les agro­car­bu­rants et les plantes gé­né­ti­que­ment mo­di­fiées sont uti­li­sées en les fai­sant passer pour des « so­lu­tions » au chan­ge­ment climatique.

Les dan­gers des agrocarburants

Les agro­car­bu­rants sont promus comme une al­ter­na­tive « éco­lo­gique » aux car­bu­rants fos­siles. Ils sont fa­bri­qués à partir de plantes qui pro­duisent du sucre ou de l’huile, comme la canne à sucre, le colza, l’huile de palme, le soja, ou le ja­tropha, et peuvent servir pour les voi­tures, les avions, et pour gé­nérer de l’électricité dans les centrales.

De vastes éten­dues de terres sont né­ces­saires pour faire pousser suf­fi­sam­ment d’agrocarburants pour rem­placer une pe­tite quan­tité de car­bu­rants fos­siles. Ils sont de­venus la raison prin­ci­pale de la dé­fo­res­ta­tion des fo­rêts tro­pi­cales hu­mides. Ils gé­nèrent da­van­tage d’émissions de GES que les car­bu­rants fos­siles car ils dé­truisent des éco­sys­tèmes en­tiers. Or, c’est la bio­di­ver­sité qui ga­rantit un climat stable. Les agro­car­bu­rants sont pro­duits par l’agriculture in­dus­trielle à grande échelle ; celle-ci est l’une des plus im­por­tantes causes du chan­ge­ment cli­ma­tique. L’étendre pour créer du car­bu­rant est une idée dangereuse.

Un porte-parole de l’ONU a dé­claré que 60 mil­lions de per­sonnes pour­raient de­venir des « réfugié-e-s des agro­car­bu­rants » — forcé-e-s à quitter leurs terres pour faire place à des ré­gions en­tiè­re­ment cou­vertes de mo­no­cul­tures d’agrocarburants. En Ar­gen­tine, 200 000 fa­milles ont d’ors et déjà été for­cées à quitter leurs terres pour la culture du soja – bien da­van­tage le se­ront avec le nou­veau boom du soja pro­duit comme carburant.

« Nous de­vons rem­plir nos ré­ser­voirs, alors vous aller de­voir mourir de faim. »

Cette équa­tion ba­sique n’est pas loin de la réa­lité. L’expansion ra­pide des agro­car­bu­rants était l’une des causes prin­ci­pales de la crise ali­men­taire de 2007 – 2008, lorsque les prix de dif­fé­rents pro­duits ali­men­taires ont aug­menté de plus de 100%, gé­né­rant des émeutes à tra­vers le monde alors que les po­pu­la­tions ne pou­vaient plus acheter de riz ou de maïs. Uti­liser des ré­coltes de pro­duits ali­men­taires pour faire du car­bu­rant pour les voi­tures et uti­liser les terres à ces fins, pro­voque une aug­men­ta­tion des prix de la nour­ri­ture et des terres, ce qui si­gnifie que de plus en plus de per­sonnes ne peuvent plus se nourrir.

Les OGM entrent dans la danse

Les or­ga­nismes gé­né­ti­que­ment mo­di­fiés sont déjà pré­sentés par les mul­ti­na­tio­nales comme la so­lu­tion à l’insécurité ali­men­taire qui va ré­sulter des ef­fets du chan­ge­ment cli­ma­tique. On nous dit que les ré­coltes OGM vont amé­liorer la pro­duc­ti­vité et que la tech­no­logie va créer des plantes ré­sis­tantes à la sé­che­resse et autres pro­blèmes agri­coles liés au chan­ge­ment climatique.

Ce qu’on ne nous dit pas, c’est que la conta­mi­na­tion des OGM dans le sys­tème ali­men­taire pro­voque une perte de la bio­di­ver­sité et af­fai­blit les éco­sys­tèmes agri­coles en les ren­dant vul­né­rables aux épi­dé­mies, en créant une ré­sis­tance aux pes­ti­cides chez les in­sectes ; et que la perte de la va­riété des cultures ré­duit le po­ten­tiel d’un éco­sys­tème à s’adapter au chan­ge­ment cli­ma­tique. L’expansion des cultures OGM jus­tifie da­van­tage de dé­fo­res­ta­tion, contri­buant au pro­blème. La plu­part des OGM pro­duits aujourd’hui servent à nourrir l’industrie hau­te­ment émet­trice de la pro­duc­tion ani­male (em­poi­son­nant d’ailleurs à cou­vert la chaîne ali­men­taire). Et, ce qui est bien pra­tique pour les en­tre­prises de pro­duits chi­miques (comme Mon­santo, qui pos­sède déjà 95% de toutes les cultures OGM au monde, en même temps qu’ils pro­duisent les pes­ti­cides et en­grais né­ces­saires à ces cultures), les OGM né­ces­sitent une uti­li­sa­tion d’engrais et de pes­ti­cides chi­miques ac­crue, créant de graves pro­blèmes de santé parmi les po­pu­la­tions locales.

Les cultures OGM conviennent bien au désir des mul­ti­na­tio­nales de bre­veter les se­mences pour qu’elles soient com­mer­cia­li­sables de façon ex­clu­sive et hau­te­ment ren­tables. Dans les com­mu­nautés ru­rales en pre­mier lieu, qui sont les plus ré­pan­dues au monde et les plus di­rec­te­ment af­fec­tées par le chan­ge­ment cli­ma­tique, la mo­di­fi­ca­tion gé­né­tique de l’agriculture va les em­pê­cher d’accéder aux se­mences (les se­mences OGM étant quatre fois plus chères que les se­mences tra­di­tion­nelles, celles-ci ren­dues de plus en plus dif­fi­ciles d’accès dans de nom­breuses zones). Ce qui va en­traîner da­van­tage de pau­vreté, de faim, et la des­truc­tion de ces com­mu­nautés, créant da­van­tage de réfugié-e-s environnementaux-ales.

Ul­ti­me­ment, les cultures OGM sont une étape de plus en di­rec­tion du mo­dèle d’une agri­cul­ture ex­clu­si­ve­ment in­dus­trielle, en mo­no­cul­tures in­ten­sives pour l’export mon­dia­lisé, ba­sées sur l’utilisation in­ten­sive d’énergie et de car­bu­rants, et af­fai­blissent consi­dé­ra­ble­ment notre ca­pa­cité à faire face à un ef­fon­dre­ment ma­jeur – en pra­tique, po­li­ti­que­ment et physiquement.

Une autre agri­cul­ture est pos­sible… et nécessaire !

Cette si­tua­tion n’est pas iné­luc­table. Le ré­seau in­ter­na­tional des or­ga­ni­sa­tions pay­sannes, Via Cam­pe­sina, dé­montre et sou­ligne que l’agriculture sou­te­nable à pe­tite échelle ré­duit de fait les émis­sions de car­bone et le chan­ge­ment cli­ma­tique, et mi­ni­mise l’impact en­vi­ron­ne­mental de l’agriculture sur les plantes et les ani­maux, de même que sur l’air, l’eau et la terre. Les pra­tiques d’agriculture bio­lo­gique et di­ver­si­fiée aug­mentent les po­pu­la­tions d’oiseaux et de mam­mi­fères sur les terres agri­coles et as­surent la di­ver­sité bio­lo­gique né­ces­saire aux éco­sys­tèmes et à la sta­bi­lité des phé­no­mènes cli­ma­tiques. En terme de pré­ser­va­tion et d’augmentation de la pro­duc­ti­vité des sols et de la bio­di­ver­sité, l’agriculture sou­te­nable à pe­tite échelle est bien plus ef­fi­cace que les pra­tiques in­dus­trielles. Elles ga­ran­tissent de plus la sou­ve­rai­neté ali­men­taire au ni­veau local.

La pos­ses­sion cen­tra­lisée du sys­tème de pro­duc­tion ali­men­taire par quelques grosses mul­ti­na­tio­nales dé­truit les com­mu­nautés agri­coles par­tout dans le monde, me­nant à la pau­vreté de masse et à la faim. Les res­pon­sables de ces mul­ti­na­tio­nale sont assi-e-s à la table des né­go­cia­tions, et uti­lisent le chan­ge­ment cli­ma­tique comme un pré­texte pour aug­menter leur main­mise et étendre ce sys­tème in­sou­te­nable et hau­te­ment pol­luant. Le pro­blème ne peut pas être ré­solu en ré­gu­lant l’utilisation de tel ou tel com­po­sant chi­mique, ou en ban­nis­sant les pro­duits finis qui com­portent des OGM dans cer­tains pays. Le pro­blème est sys­té­mique, et il re­quiert une so­lu­tion qui dé­monte et rem­place le sys­tème dans son intégralité.

Le der­nier mot (pour l’instant)

Le dé­sastre so­cial qu’est le chan­ge­ment cli­ma­tique ap­pa­raît clai­re­ment. On ne peut plus le consi­dérer comme un pro­blème « en­vi­ron­ne­mental » seule­ment, ou un sujet dont les scien­ti­fiques doivent dé­battre entre eux-elles. La vraie ques­tion main­te­nant est de sa­voir jusqu’à quel point le ca­pi­ta­lisme va tourner le chan­ge­ment cli­ma­tique à son avan­tage, ou bien si ce pro­blème est celui qui va gé­nérer la rup­ture sys­té­mique com­plète dont le monde a tant besoin.

Nous avons vu l’Empereur sans ses ha­bits – bien des fois déjà – mais par peur du chan­ge­ment cli­ma­tique nous sommes prêt-e-s à lui laisser en­core une fois le bé­né­fice du doute. Car si ce n’est pas lui qui s’en oc­cupe, qui peut nous sauver ? Quand les gou­ver­ne­ments assis à la table des né­go­cia­tions sont si loin des peuples qu’ils sont censés re­pré­senter, quand les mul­ti­na­tio­nales ont ob­tenu leur puis­sance et leur place à cette même table par les pra­tiques qui sont res­pon­sables du chan­ge­ment cli­ma­tique, vont-ils faire amende ho­no­rable et changer de voie, au bé­né­fice de l’humanité et des éco­sys­tèmes des­quels nous dé­pen­dons ? Ou bien vont-ils conti­nuer à étendre le sys­tème de la pro­priété privée, de l’exploitation et de la tech­no­cratie, avec l’aide des fron­tières et des guerres né­ces­saires à leur main­tien ? Certes, nous de­vons conti­nuer à poser des ques­tions et à ex­poser l’empereur dans sa nu­dité, mais le temps est venu de le pousser loin du trône pour de bon et de brûler cet objet ré­pu­gnant – et ça fait com­bien, déjà, en crédits-carbone ?

La vo­lonté d’en finir avec le règne du ca­pi­ta­lisme qui a créé ce dé­sastre nous mettra en conflit avec les in­té­rêts des puis­sants, et leurs va­lets. La créa­tion et la dé­fense des vraies so­lu­tions ve­nant de la base ne se fe­ront pas sans lutter. Comme le chan­ge­ment cli­ma­tique, notre lutte ne doit pas connaître de frontières.

Voir en ligne : Cli­mate Jus­tice Action

P.-S.

|1| Jeu de mots an­glais dif­fi­cile à tra­duire, re­latif au fait rendre les choses opaques en y ap­pli­quant une couche de vernis vert « écolo ».

|2| Pro­duit fi­nan­cier dont la va­leur dé­pend de celle d’une mar­chan­dise ou d’un autre actif financier.

Tra­duc­tion Co­mité pour l’Annulation de la dette au Tiers-Monte

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