Renforcement du FMI et de la Banque mondiale

Le G20, auto-proclamé directoire économique mondial, a décidé de renforcer les capacités du FMI et de la Banque mondiale à ponctionner les richesses du Sud afin de résoudre la crise du Nord. Pour masquer la cruauté de cette politique, les institutions internationales sont convenues à Istanbul d’un lifting cosmétique du FMI qui ne modifie en rien le principe censitaire de son Assemblée générale. Les responsables du Comité pour l’annulation de la dette du tiers monde (CADTM) dénoncent cette aggravation des déséquilibres mondiaux.
Par , , Mis en ligne le 01 novembre 2009

C’est dans un climat de ré­pres­sion que se sont ache­vées à Is­tanbul les as­sem­blées an­nuelles du FMI et de la Banque mon­diale. Pour la deuxième journée consé­cu­tive, les 10 000 po­li­ciers turcs mo­bi­lisés pour l’occasion n’ont pas hé­sité à uti­liser ca­nons à eau, gaz la­cry­mo­gène et vé­hi­cules blindés pour dis­perser les ma­ni­fes­tants. Le même scé­nario s’était pro­duit fin sep­tembre lors du sommet du G20 à Pitts­burgh où les ma­ni­fes­ta­tions contre cet « er­satz » de G8 avaient éga­le­ment été ré­pri­mées par les forces de po­lice. Le FMI et la Banque mon­diale ont tenu ces réunions contro­ver­sées quelques jours après la dé­ci­sion du G20 de mo­di­fier les droits de vote au sein des deux ins­ti­tu­tions : 5 % des quotes-parts au FMI et 3 % des droits de vote à la Banque mon­diale doivent ainsi être trans­férés vers « les pays émer­gents et en dé­ve­lop­pe­ment dy­na­miques » d’ici jan­vier 2011. Leur sys­tème ac­tuel était de plus en plus contesté, tant par les pays du Sud que pas les mou­ve­ments so­ciaux : il re­pose sur la règle « 1 dollar égale une voix », contrai­re­ment à l’Assemblée gé­né­rale de l’ONU où chaque pays pos­sède une seule voix.

Pour le di­rec­teur gé­néral du FMI, le so­cia­liste fran­çais Do­mi­nique Strauss-Kahn, il s’agit là « de dé­ci­sions his­to­riques ». Mais pour le CADTM, c’est une si­nistre farce. En effet, ce trans­fert ne change rien aux rap­ports de force au sein des deux ins­ti­tu­tions. À titre d’exemple, la Chine, qui en sera un des prin­ci­paux bé­né­fi­ciaires, dé­tient en­viron 3 % des droits de vote aujourd’hui, très loin der­rière les États-Unis qui pos­sèdent à eux seuls plus de 16 %, leur ga­ran­tis­sant de facto un droit de veto sur toutes les grandes dé­ci­sions. Le groupe em­mené par le Rwanda, qui re­groupe 24 pays d’Afrique noire et re­pré­sente 225 mil­lions d’individus, pos­sède quant à lui 1,39 % des droits de vote ! Nul be­soin d’être ma­thé­ma­ti­cien pour com­prendre que ces ré­for­mettes an­non­cées à grand ren­fort mé­dia­tique ne trans­for­me­ront pas la Banque mon­diale et le FMI en or­ga­ni­sa­tions dé­mo­cra­tiques. D’ailleurs le seront-elles un jour vu que le sys­tème ac­tuel ne peut être mo­difié sans l’accord des États-Unis ? Autre fait ag­gra­vant : de­puis 1944, le pré­sident de la Banque mon­diale a tou­jours été un États-unien tandis que le di­rec­teur du FMI est tou­jours un res­sor­tis­sant eu­ro­péen en vertu d’une règle ta­cite. Ce par­tage des pou­voirs com­biné à cette ré­par­ti­tion des droits de vote pro­fon­dé­ment anti-démocratique prouvent bien que le FMI et le Banque mon­diale consti­tuent des ins­tru­ments aux mains des puis­sances oc­ci­den­tales pour im­poser au reste du monde des po­li­tiques ser­vant leurs in­té­rêts propres.

Après avoir tra­versé une grave crise de lé­gi­ti­mité, la Banque mon­diale et le FMI ont re­trouvé un se­cond souffle du fait de la crise mon­diale. Entre 2004 et 2008, la hausse im­por­tante du prix des ma­tières pre­mières a aug­menté les ré­serves de change de cer­tains pays en dé­ve­lop­pe­ment, qui en ont alors pro­fité pour rem­bourser de ma­nière an­ti­cipée leurs dettes en­vers ces créan­ciers, afin de se dé­bar­rasser de leur tu­telle en­com­brante. Mais à partir de la fin 2008, l’aggravation de la crise mon­diale a ra­di­ca­le­ment mo­difié la si­tua­tion. La liste des pays du­re­ment frappés par la crise s’est al­longée et le G20 a remis FMI et Banque mon­diale au cœur du jeu mon­dial. C’est ainsi que sous la pres­sion du FMI, la Rou­manie a dû ap­pli­quer des po­li­tiques anti-sociales comme la ré­duc­tion bru­tale de 15 % des re­venus des fonc­tion­naires, en contre­partie de li­qui­dités pour sur­monter la crise à court terme. De­puis 2008, une quin­zaine de pays ont connu le même sort. La Banque mon­diale a, quant à elle, tiré profit de la crise éco­lo­gique en créant plu­sieurs fonds d’investissement cli­ma­tiques tout en conti­nuant à fi­nancer des pro­jets de dé­fo­res­ta­tion et d’industries ex­trac­tives. Du­rant l’année 2008, les fonds al­loués aux éner­gies propres ont d’ailleurs été 5 fois in­fé­rieurs à ceux des­tinés aux éner­gies non-renouvelables dont le mon­tant a aug­menté de plus de 165 % [1].

En­suite, le G20, au­to­pro­clamé « ins­tance de ré­gu­la­tion mon­diale », a joué un rôle dé­cisif dans la ten­ta­tive de re­lé­gi­ti­ma­tion du FMI en tri­plant ses moyens fi­nan­ciers lors du sommet de Londres en avril der­nier [2] et en élar­gis­sant ses mis­sions à l’issue du sommet de Pitts­burgh [3]. Le FMI est ainsi placé au cœur de la sur­veillance de l’économie mon­diale « pour pro­mou­voir la sta­bi­lité fi­nan­cière in­ter­na­tio­nale et ré­équi­li­brer la crois­sance ». A Is­tanbul, il a été convenu de « ré­exa­miner le mandat du FMI pour qu’il en­globe l’ensemble des po­li­tiques ma­croé­co­no­miques et liées au sec­teur fi­nan­cier qui in­fluent sur la sta­bi­lité de l’économie mon­diale » [4]. Il devra ainsi « faire des re­com­man­da­tions de po­li­tique éco­no­mique aux pays qui de­vront prendre des me­sures cor­rec­tives adap­tées ». Nul be­soin d’être devin pour connaître à l’avance ces re­com­man­da­tions. Le FMI dé­cla­rait en juin 2009 sur les po­li­tiques mise en œuvre dans la zone euro, que « les me­sures prises pour sou­tenir la ré­duc­tion de la durée de tra­vail et l’augmentation des avan­tages so­ciaux — aussi im­por­tantes qu’elles soient pour ac­croître les re­venus et main­tenir la main d’œuvre sur le marché du tra­vail — de­vraient être in­trin­sè­que­ment ré­ver­sibles » [5]. Le rap­port « Doing Bu­si­ness 2010 » de la Banque mon­diale est en­core plus ex­pli­cite puisqu’il dé­cou­rage les pays d’adopter des pro­grammes de pro­tec­tion so­ciale en qua­li­fiant les gou­ver­ne­ments qui le font de « non-compétitifs » [6]. Malgré ses échecs ré­pétés, le Consensus de Wa­shington, sorte de code du néo­li­bé­ra­lisme, continue donc à être l’ordonnance pres­crite par le FMI et la Banque mon­diale aux pays qui sol­li­citent leur « aide ».

Pour­tant, l’échec de ces po­li­tiques d’ajustements struc­tu­rels im­po­sées aux pays du Sud de­puis la crise de la dette de 1982 au­rait dû être rédhi­bi­toire : la pau­vreté et les in­éga­lités se sont ag­gra­vées tandis que le pro­blème de la dette n’est ab­so­lu­ment pas réglé. Pis, une nou­velle crise de l’endettement est en ges­ta­tion, ce qui aug­men­tera en­core la part des bud­gets na­tio­naux consa­crés au rem­bour­se­ment des créan­ciers. À moins que les gou­ver­ne­ments dé­cident de sus­pendre le paie­ment pour sa­tis­faire en prio­rité les be­soins hu­mains fon­da­men­taux et d’entreprendre un audit des dettes pour an­nuler sans condi­tions la part illé­gi­time, qui n’a pas pro­fité aux po­pu­la­tions. Ce se­rait là un pre­mier coup d’arrêt aux fu­nestes po­li­tiques du FMI et de la Banque mon­diale, dont l’abolition et le rem­pla­ce­ment par des ins­ti­tu­tions sou­cieuses de l’intérêt des po­pu­la­tions doivent être des re­ven­di­ca­tions fortes.

Da­mien Millet
Se­cré­taire gé­néral du CADTM France (Co­mité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde).

Der­nier livre pu­blié : Le sys­tème dette, Tome 1 : La Paz, Syl­lepse (2009).

Eric Tous­saint
Pré­sident du CADTM Bel­gique (Co­mité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde).
Der­nier livre pu­blié : Banque du Sud et nou­velle crise in­ter­na­tio­nale, CADTM/Syllepse, 2008.

Re­naud Vi­vien
Membre du Co­mité pour l’annulation de la dette du tiers-monde (CADTM).


[1] « Cli­mate Bank or fossil fuel Bank ? World Bank Group in­creases len­ding to high carbon pro­jects », Sra­bani Roy, 29 sep­tembre 2008, in Bretton Woods Project.

[2] « Dé­cla­ra­tion du G20 sur la four­ni­ture des res­sources par l’intermédiaire des ins­ti­tu­tions fi­nan­cières in­ter­na­tio­nales », Londres, 2 avril 2009.

[3] « Dé­cla­ra­tion du troi­sième sommet des chefs d’État et de gou­ver­ne­ment du G20 », Pitts­burgh, 25 sep­tembre 2009.

[4] « Les « dé­ci­sions d’Istanbul » orien­te­ront l’action du FMI, alors que les pays re­pensent le monde de l’après-crise », Bul­letin du FMI en ligne, 6 oc­tobre 2009. Té­lé­char­ge­ment.

[5] « Dé­cla­ra­tion de la mis­sion du FMI sur les po­li­tiques mises en œuvre dans la zone euro », FMI, 8 juin 2009.

[6] « Doing Bu­si­ness 2010 : La Banque mon­diale dé­cou­rage l’extension de la pro­tec­tion so­ciale », par la Confé­dé­ra­tion syn­dy­cale in­ter­na­tio­nale, 9 sep­tembre 2009.

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