Le déclin précipité de l’hégémonie américaine

Les prédictions sur un probable déclin de l’hégémonie américaine sont récurrentes. La CIA elle-même s’était récemment livrée à cet exercice, prévoyant qu’à l’horizon 2025, le statut des USA serait révisé à la baisse et leur latitude d’action diminuée d’autant. Mais la crise économique a dramatiquement accéléré la marche de l’histoire. Lors de son audition par les sénateurs américains au printemps dernier, l’économiste Martin Wolf avait annoncé que la crise allait « porter un coup dévastateur à la crédibilité et la légitimité des États-Unis à travers le monde. » Aujourd’hui, les indices de cet affaiblissement sont déjà sensibles sur tous les fronts. Michael Klare en recense six, parmi lesquels le remplacement du G7 par le G20, la remise en cause du dollar, le rôle accru du groupe BRIC, le renforcement des liens entre l’Iran et la Chine, et le refus des alliés d’envoyer des renforts en Afghanistan. A ce catalogue il conviendrait d’ajouter le récent refroidissement des relations avec le Japon, sans oublier la nouvelle orientation de la Turquie, qui elle aussi resserre ses liens avec l’Iran et s’éloigne d’Israël. Bienvenue donc, dès aujourd’hui, dans ce nouveau monde des années 2025.
Par Mis en ligne le 31 octobre 2009

Note à l’attention de la CIA : Vous n’êtes peut-être pas pré­parés à voyager dans le temps, mais bien­venue quand même en 2025 ! Vos bu­reaux sont peut-être un peu exigus, vos droits à exiger de meilleurs lo­caux se sont sans doute éva­porés, et les avan­tages an­nexes ne se­ront peut-être pas à votre goût, mais il faudra vous y ha­bi­tuer. Car telle sera dé­sor­mais la réalité.

Trêve de plai­san­terie. Pas­sons main­te­nant à la ver­sion sé­rieuse de ce qui pré­cède : En No­vembre 2008, le Na­tional In­tel­li­gence Council (NIC), une branche de la Cen­tral In­tel­li­gence Agency, a pu­blié le der­nier rap­port d’une série de pu­bli­ca­tions fu­tu­riste, des­ti­nées à dé­fri­cher le ter­rain pour la fu­ture ad­mi­nis­tra­tion Obama. Cette consul­ta­tion de boule de cristal ana­ly­tique s’est conclue par un rap­port in­ti­tulé « Ten­dances mon­diales 2025 », où l’agence prédit que l’hégémonie amé­ri­caine ten­drait à dis­pa­raître pro­gres­si­ve­ment au cours des 15 pro­chaines an­nées — pa­ral­lè­le­ment à la montée de nou­velles puis­sances mon­diales, en par­ti­cu­lier la Chine et l’Inde. Ce rap­port exa­mi­nait de nom­breux as­pects de l’environnement stra­té­gique du futur, mais sa conclu­sion la plus re­mar­quable — et qui a fait les unes — était celle d’une éro­sion à long terme de la do­mi­na­tion amé­ri­caine et de l’émergence de nou­veaux concur­rents mon­diaux. « Bien que les États-Unis puissent rester l’acteur le plus puis­sant [en 2025] », consta­tait sans am­bages cette étude, la « puis­sance re­la­tive — même dans le do­maine mi­li­taire — di­mi­nuera et les moyens d’actions des USA se­ront plus limités. »

Ce rap­port, ap­par­tient déjà au passé. Aujourd’hui, quelques 11 mois plus tard, les choses ont déjà changé. Ces pré­dic­tions fu­tu­ristes de­vront être adap­tées aux réa­lités ra­pi­de­ment chan­geantes de la si­tua­tion ac­tuelle. Bien qu’ayant été pu­blié après le début de la crise éco­no­mique mon­diale, ce rap­port a été ré­digé avant que cette crise n’atteigne son maximum. Il af­fir­mait donc que le dé­clin de la puis­sance amé­ri­caine se­rait gra­duel, s’étendant au-delà de l’horizon de 15 ans qui était celui de l’étude. Mais la crise éco­no­mique et les évé­ne­ments qui l’ont ac­com­pagné ont ra­di­ca­le­ment bou­le­versé ce ca­len­drier. À la suite des énormes pertes su­bies par l’économie amé­ri­caine du­rant l’année écoulée, et d’un re­dé­mar­rage sur­pre­nant de l’économie chi­noise, la tran­si­tion des pou­voirs que ce rap­port pré­voyait s’est ac­cé­lérée. Lorsque l’on exa­mine les faits, cette année 2025 est déjà là.

De nom­breux évè­ne­ments prévus par le « Global Trends 2025 » se sont en fait déjà dé­roulés. Le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine — dé­si­gnés col­lec­ti­ve­ment par l’acronyme BRIC — jouent déjà un rôle beau­coup plus actif dans les af­faires éco­no­miques mon­diales, alors que le rap­port pré­voyait que cela ne se­rait le cas que dans une dé­cennie ou deux. Dans le même temps, la po­si­tion mon­diale do­mi­nante au­pa­ra­vant mo­no­po­lisée par les Etats-Unis avec l’aide des grandes puis­sances in­dus­trielles oc­ci­den­tales — le Groupe des 7 (G-7) — s’est déjà af­fai­blie à un rythme re­mar­quable. Les pays qui au­tre­fois de­man­daient conseil aux États-Unis sur les grandes ques­tions in­ter­na­tio­nales ignorent main­te­nant les re­com­man­da­tions de Wa­shington et dé­ve­loppent au contraire leurs propres ré­seaux po­li­tiques au­to­nomes. Les États-Unis sont de moins en moins en­clins à dé­ployer leurs forces ar­mées à l’étranger alors que les puis­sances ri­vales aug­mentent leurs propres ca­pa­cités mi­li­taires et que les ac­teurs non éta­tiques re­courent aux tac­tiques « asy­mé­triques » pour contre­carrer l’avantage de la puis­sance de feu conven­tion­nelle dont dis­posent les États-Unis.

Per­sonne ne semble le dire haut et fort — pour le mo­ment — mais ex­pri­mons les choses crû­ment : après que moins d’un an se soit écoulé sur les 15 an­nées qu’analysait le rap­port de la CIA, la pé­riode de la do­mi­na­tion in­con­testée de l’Amérique sur le monde est ar­rivée à son terme. Cela pourra prendre une dé­cennie ou deux (ou trois) avant que les his­to­riens ne soient ca­pables de porter leurs re­gards en ar­rière et de se pro­noncer avec cer­ti­tude sur « le mo­ment où les Etats-Unis ont cessé d’être la puis­sance do­mi­nante de la pla­nète et ont été forcés de se com­porter comme un ac­teur ma­jeur parmi d’autres dans un monde où existent plu­sieurs grandes puis­sances ri­vales. » Ce­pen­dant, pour les es­prits ob­ser­va­teurs, les in­dices de cette grande tran­si­tion sont déjà visibles.

Six étapes vers un destin de na­tion ordinaire

Voici la liste de six évé­ne­ments ré­cents qui in­diquent selon moi que nous sommes en­trés en « 2025 » dès aujourd’hui. Tous les six ont été rap­portés par les mé­dias ces der­nières se­maines, bien qu’ils n’aient ja­mais été mis en pers­pec­tive tous en­sembles. Ces six évè­ne­ments (ainsi que d’autres, sem­blables) forment un motif : ils des­sinent une nou­velle ère en formation.

1. Lors du sommet éco­no­mique mon­dial de Pitts­burgh, les 24 et le 25 sep­tembre, les di­ri­geants des grandes puis­sances in­dus­trielles, le G-7 (G-8 si l’on in­clut la Russie) ont ac­cepté de trans­férer la res­pon­sa­bi­lité de la su­per­vi­sion de l’économie mon­diale à un groupe plus vaste, plus ou­vert : le Groupe des 20 (G-20), in­cluant la Chine, l’Inde, le Brésil, la Tur­quie, et d’autres pays en dé­ve­lop­pe­ment. Bien que des doutes aient été sou­levés quant à la ca­pa­cité de ce groupe élargi à exercer un lea­der­ship ef­fi­cace au ni­veau mon­dial, il ne fait aucun doute que cette trans­for­ma­tion si­gnale un dé­pla­ce­ment de la puis­sance éco­no­mique dans le monde, de l’Ouest en di­rec­tion de l’Est et le Sud. Ce dé­pla­ce­ment en­té­rine une baisse consi­dé­rable de la pré­émi­nence éco­no­mique américaine.

« La vé­ri­table si­gni­fi­ca­tion du G-20 n’est pas celle d’un pas­sage de re­lais du G-7/G-8 mais du G-1 : les États-Unis », a écrit dans le Fi­nan­cial Times Jef­frey Sachs de l’Université de Co­lumbia. « Du­rant les 33 an­nées du Forum éco­no­mique du G-7, les États-Unis ont im­pulsé les dé­ci­sions éco­no­miques les plus im­por­tantes. » Le dé­clin du lea­der­ship amé­ri­cain au cours de ces der­nières dé­cen­nies a été obs­curci par l’effondrement de l’Union so­vié­tique et par l’avance ini­tiale ac­quise par les USA dans les tech­no­lo­gies de l’information, note éga­le­ment Jef­frey Sachs, mais on ne peut plus dé­sor­mais se mé­prendre sur cette tran­si­tion du pou­voir éco­no­mique des Etats-Unis en di­rec­tion de la Chine et des autres lo­co­mo­tives des éco­no­miques émergentes.

2. Selon la presse, les ri­vaux éco­no­miques de l’Amérique ont tenu des réunions se­crètes (mais pas tant que cela) afin d’étudier une ré­duc­tion du rôle du dollar US — qui perd de sa va­leur — dans le com­merce in­ter­na­tional. Jusqu’à pré­sent, l’utilisation du dollar comme de­vise in­ter­na­tio­nale pro­cu­rait aux États-Unis un avan­tage éco­no­mique im­por­tant : ils pou­vaient sim­ple­ment im­primer des dol­lars pour faire face à leurs obli­ga­tions in­ter­na­tio­nales alors que les autres pays doivent convertir leurs propres de­vises en dol­lars, ce qui en­traîne sou­vent des sur­coûts si­gni­fi­ca­tifs. Dé­sor­mais, nombre de grands pays ex­por­ta­teurs — dont la Chine, la Russie, le Japon, le Brésil et les pays pé­tro­liers du golfe Per­sique — en­vi­sagent l’utilisation de l’euro, ou d’un « pa­nier » de mon­naies pour leurs échanges com­mer­ciaux. S’il est adopté, un tel plan ac­cé­lé­re­rait la chute ver­ti­gi­neuse du cours du dollar et éro­de­rait en­core da­van­tage l’influence amé­ri­caine sur les af­faires éco­no­miques internationales.

L’une de ces ren­contres au­rait eu lieu cet été lors d’un sommet des BRIC. Alors qu’il ne s’agissait que d’un concept il y a un an, lorsque le terme de BRIC a été in­venté par l’économiste en chef de Goldman Sachs, le groupe des BRIC est de­venu une réa­lité en juin lorsque les di­ri­geants des quatre pays ont tenu une ses­sion inau­gu­rale à Ie­ka­te­rin­bourg, en Russie.

Le fait même que le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine aient choisi de se consti­tuer en groupe a été consi­déré comme si­gni­fi­catif, car ces pays ras­semblent conjoin­te­ment en­viron 43% de la po­pu­la­tion mon­diale et de­vraient re­pré­senter 33% du pro­duit in­té­rieur brut mon­dial d’ici 2030 — à peu près au­tant que les États-Unis et l’Europe oc­ci­den­tale à cet ho­rizon. Bien que les di­ri­geants du groupe BRIC aient dé­cidé à ce stade de ne pas former un or­gane per­ma­nent comme le G-7, ils sont convenus de co­or­donner les ef­forts vi­sant à dé­ve­lopper des al­ter­na­tives au dollar et à ré­former le Fonds Mo­né­taire In­ter­na­tional, pour que les pays non oc­ci­den­taux y dis­posent d’une voix plus forte.

3. Sur le front di­plo­ma­tique, les ef­forts de Wa­shington pour ob­tenir le sou­tien d’une pres­sion in­ter­na­tio­nale ac­crue sur l’Iran afin qu’il mette un terme à son pro­gramme d’enrichissement d’uranium ont été re­jetés par la Russie et la Chine. Un mois après que le pré­sident Obama ait an­nulé le projet de dé­ploie­ment d’un sys­tème anti-missiles en Eu­rope orien­tale, sou­hai­tant ap­pa­rem­ment ob­tenir le sou­tien russe sur une po­si­tion plus dure en­vers Té­héran, les hauts di­ri­geants russes ont clai­re­ment in­diqué qu’ils n’avaient au­cune in­ten­tion de cau­tionner un ren­for­ce­ment des sanc­tions contre l’Iran. « Les me­naces, les sanc­tions et les pres­sions dans la si­tua­tion ac­tuelle, nous en sommes convaincus, se­raient contre-productifs », a dé­claré le mi­nistre russe des Af­faires étran­gères, Sergey V. La­vrov, après une réunion avec le se­cré­taire d’État Hil­lary Clinton à Moscou le 13 oc­tobre. Le len­de­main, le Pre­mier mi­nistre russe Vla­dimir Pou­tine dé­cla­rait que la me­nace de sanc­tions était « pré­ma­turée ». Étant donné les risques po­li­tiques qu’a pris Obama en an­nu­lant le pro­gramme de bou­clier anti-missiles — une me­sure lar­ge­ment condamnée par les Ré­pu­bli­cains à Wa­shington — le refus ra­pide de Moscou de co­opérer avec les Etats-Unis sur le dos­sier nu­cléaire ira­nien ne peut être in­ter­prété que comme un signe sup­plé­men­taire du dé­clin de l’influence américaine.

4. On peut tirer exac­te­ment la même conclu­sion après la réunion de haut ni­veau qui s’est tenue à Pékin le 15 oc­tobre entre le Pre­mier mi­nistre chi­nois Wen Jiabao et le pre­mier vice-président ira­nien, Mo­hammad Reza Ra­himi. « Les re­la­tions sino-iraniennes ont connu un dé­ve­lop­pe­ment ra­pide, de­puis que les di­ri­geants des deux pays ont de fré­quents échanges et que la co­opé­ra­tion dans le com­merce et l’énergie s’est élargie et ap­pro­fondie », a dé­claré M. Wen, au Pa­lais du Peuple. In­ter­ve­nant à un mo­ment où les États-Unis sont en­gagés dans une cam­pagne di­plo­ma­tique vi­gou­reuse pour per­suader la Chine et la Russie, entre autres, de ré­duire leurs liens com­mer­ciaux avec l’Iran, en pré­lude au ren­for­ce­ment des sanc­tions, cette dé­cla­ra­tion chi­noise ne peut être consi­dérée que comme une nette re­buf­fade en di­rec­tion de Washington.

5. Les ten­ta­tives de Wa­shington pour ob­tenir un sou­tien in­ter­na­tional à l’effort de guerre allié en Af­gha­nistan ont éga­le­ment ren­contré des ré­ponses éton­nam­ment dé­ce­vantes. Pour preuve, la ma­ni­fes­ta­tion de sou­tien ré­ti­cent à l’effort de guerre amé­ri­cain du Pre­mier mi­nistre bri­tan­nique Gordon Brown lorsqu’il a an­noncé le 14 oc­tobre que la Grande-Bretagne en­ver­rait da­van­tage de troupes pour ren­forcer le contin­gent bri­tan­nique dans ce pays — mais seule­ment 500 de plus, et seule­ment si d’autres na­tions eu­ro­péennes aug­men­taient leur par­ti­ci­pa­tion mi­li­taire, chose qu’il sait sans doute hau­te­ment im­pro­bable. Jusqu’à aujourd’hui, ce mi­nus­cule contin­gent pro­vi­soire re­pré­sente le total des troupes sup­plé­men­taires que l’administration Obama a été en me­sure d’obtenir de ses al­liés eu­ro­péens, et ce en dépit d’une cam­pagne di­plo­ma­tique sou­tenue pour le ren­for­ce­ment de la force com­binée de l’OTAN en Af­gha­nistan. En d’autres termes, même l’allié le plus fi­dèle et do­cile des USA en Eu­rope ne semble plus dis­posé à sup­porter le poids de ce qui est lar­ge­ment perçu comme une cou­teuse et épui­sante aven­ture mi­li­taire amé­ri­caine dans le Grand Moyen-Orient.

6. Enfin, en un geste dont la portée sym­bo­lique est frap­pante, le Co­mité In­ter­na­tional Olym­pique (CIO) a choisi d’ignorer Chi­cago (de même que Ma­drid et Tokyo) et dé­signé Rio de Ja­neiro pour la tenue des Jeux Olym­piques d’été de 2016. C’est la pre­mière fois qu’une na­tion sud-américaine se voit dé­cerné cet hon­neur. Avant le vote, Chi­cago était consi­dérée comme un can­didat sé­rieux, sur­tout de­puis que Ba­rack Obama, qui y a ha­bité, s’était per­son­nel­le­ment dé­placé à Co­pen­hague pour faire pres­sion sur le CIO. Néan­moins, à la sur­prise gé­né­rale, Chi­cago a non seule­ment perdu, mais a été éli­minée dès le pre­mier tour de scrutin.

« Le Brésil est passé d’un pays de deuxième classe à un pays de pre­mière classe, et aujourd’hui, nous com­men­çons à être consi­déré avec le res­pect que nous mé­ri­tons », a dé­claré le pré­sident bré­si­lien Luiz Inácio Lula da Silva, lors d’une cé­lé­bra­tion de la vic­toire à Co­pen­hague après le vote. Du­rant ce pro­cessus de dé­ci­sion des Olym­piades les États-Unis se sont vus sans mé­na­ge­ment et os­ten­si­ble­ment ré­tro­gradés du rang de seule su­per­puis­sance à celui de com­pé­ti­teur mal­chan­ceux, et ce mo­ment sym­bo­li­sait l’entrée de la pla­nète dans une nou­velle ère.

De­venir un pays ordinaire

Ce ne sont que quelques exemples de dé­ve­lop­pe­ments ré­cents qui me laissent penser que les jours de l’hégémonie amé­ri­caine sont déjà ar­rivés à leur terme, des an­nées plus tôt que les ser­vices de ren­sei­gne­ment amé­ri­cain ne l’avaient prévu. Il est de plus en plus clair que d’autres puis­sances — même parmi nos plus proches al­liés — pour­suivent une po­li­tique étran­gère de plus en plus in­dé­pen­dante, quelles que soient les pres­sions que Wa­shington tente d’exercer.

Bien sûr, rien de tout cela n’implique que les États-Unis ne pour­ront pas conserver pen­dant un cer­tain temps en­core la plus puis­sante éco­nomie au monde et, en termes de ca­pa­cité de des­truc­tion, la plus puis­sante force mi­li­taire. Néan­moins, il ne fait aucun doute que l’environnement stra­té­gique dans le­quel les di­ri­geants amé­ri­cains doivent prendre des dé­ci­sions cri­tiques, lorsque les in­té­rêts na­tio­naux vi­taux sont en jeu, a changé de façon spec­ta­cu­laire de­puis le début de la crise éco­no­mique mondiale.

Plus si­gni­fi­catif en­core, le pré­sident Obama et ses prin­ci­paux conseillers com­mencent à contre­cœur à re­mo­deler la po­li­tique étran­gère amé­ri­caine en ayant à l’esprit cette nou­velle réa­lité mon­diale. Cela pa­raît évident, par exemple, dans la dé­ci­sion de l’administration de ré­exa­miner la stra­tégie amé­ri­caine en l’Afghanistan.

C’est seule­ment en mars que le pré­sident a adopté une nou­velle stra­tégie de contre-insurrection en Af­gha­nistan, consis­tant en un ren­for­ce­ment de la pré­sence amé­ri­caine sur le ter­rain, ac­com­pagné d’un en­ga­ge­ment de longue durée pour ga­gner les cœurs et les es­prits dans les vil­lages où les ta­li­bans ont ré­ap­paru. C’est sur cette base qu’il a li­mogé le com­man­dant en chef en Af­gha­nistan, le gé­néral David D. McKiernan, pour le rem­placer par le gé­néral Stanley A. Mc Chrystal, consi­déré comme un par­tisan plus ré­solu de la contre-insurrection. Tou­te­fois, lorsque Mc Chrystal a pré­senté à Obama la fac­ture de cette stra­tégie — 40 000 à 80 000 sol­dats sup­plé­men­taires (en plus des 20.000 et quelques ren­forts ré­cem­ment déployés) — nombreux sont ceux qui ont pâli dans la garde rap­pro­chée du Président.

Un tel dé­ploie­ment coû­tera non seule­ment des cen­taines de mil­liards de dol­lars au Trésor, ce qu’il peut dif­fi­ci­le­ment se per­mettre, mais la pres­sion exercée sur l’armée et le Corps des Ma­rines peut de­venir presqu’insupportable après ces nom­breuses an­nées de dé­ploie­ments mul­tiples et ré­pétés et de stress en Irak. Ce prix se­rait plus to­lé­rable, bien sûr, si les al­liés de l’Amérique ac­cep­taient de prendre une plus grande part de cette charge, mais ils sont de moins en moins dis­posés à le faire.

Les di­ri­geants de la Russie et la Chine ne sont sans doute pas en­tiè­re­ment mé­con­tent de voir les États-Unis épuiser leurs res­sources fi­nan­cières et mi­li­taires en Af­gha­nistan. Dans ces cir­cons­tances, il n’est guère sur­pre­nant que le Vice Pré­sident Joe Biden, entre autres, pré­co­nise un nou­veau tour­nant dans la po­li­tique amé­ri­caine, avec une stra­tégie moins coû­teuse de contre-terrorisme — plutôt que de contre-insurrection — qui vi­se­rait pour partie à dé­man­teler Al-Qaïda au Pa­kistan — à l’aide de drones et des forces spé­ciales — au lieu de mo­bi­liser de nom­breuses troupes amé­ri­caines (tout en lais­sant le ni­veau des forces en Af­gha­nistan re­la­ti­ve­ment inchangé).

Il est trop tôt pour pré­dire sur quoi va dé­bou­cher cette ré­éva­lua­tion par le pré­sident de la stra­tégie amé­ri­caine en Af­gha­nistan, mais le fait qu’il n’ait pas ac­cepté im­mé­dia­te­ment le plan Mc Chrystal et ait laissé libre cours à Joe Biden pour dé­fendre sa po­si­tion sug­gère qu’il puisse finir par com­prendre ce qu’il y au­rait de dé­rai­son­nable à ac­croitre les en­ga­ge­ments mi­li­taires amé­ri­cains à l’étranger au mo­ment où la pré­émi­nence mon­diale des USA est sur le déclin.

On per­çoit cette pru­dence d’Obama dans autres dé­ci­sions prises ré­cem­ment. Bien qu’il continue d’affirmer que l’acquisition d’armes nu­cléaires par l’Iran est in­ad­mis­sible et que l’utilisation de la force pour l’en em­pê­cher reste une op­tion, il a clai­re­ment fait en sorte de ré­duire au mi­nimum la pro­ba­bi­lité que cette op­tion — qui pour­rait éga­le­ment être com­pro­mise par des « al­liés » ré­cal­ci­trants — soit ja­mais utilisée.

Par ailleurs, il a donné une nou­velle im­pul­sion à la di­plo­matie amé­ri­caine, en cher­chant l’amélioration des liens avec Moscou et en per­met­tant que soient re­pris les contacts di­plo­ma­tiques avec des Etats pré­cé­dem­ment consi­dérés comme pa­rias, tels la Bir­manie, le Soudan et la Syrie. Cela re­flète éga­le­ment la réa­lité de notre monde en évo­lu­tion : la pos­ture du « je vaux mieux que toi » et de l’intimidation adoptée par l’administration Bush en­vers ces pays et d’autres du­rant près de huit ans n’a que ra­re­ment permis d’obtenir quoique ce soit. On peut se re­pré­senter cela comme la re­con­nais­sance im­pli­cite que les États-Unis sont des­cendus de leur statut de « su­per­puis­sance unique » de la pla­nète à celui de pays or­di­naire. C’est après tout ce que font les pays or­di­naires : ils en­gagent des pour­par­lers di­plo­ma­tiques avec les autres pays, qu’ils aiment ou non leurs gou­ver­ne­ments actuels.

Bien­venue donc, dans le monde de 2025. Il ne res­semble plus à celui de notre passé ré­cent, lorsque les États-Unis dé­pas­saient de la tête et des épaules toutes les autres na­tions, et ne convient qu’assez mal aux fan­tasmes de puis­sance mon­diale nés à Wa­shington de­puis l’effondrement de l’Union so­vié­tique en 1991. Mais c’est la réalité.

Pour beau­coup d’Américains, la perte de cette pré­émi­nence pour­rait pro­vo­quer de l’inconfort, voire du déses­poir. Mais d’un autre côté, il convient de re­con­naitre les avan­tages qu’il y a à être un pays or­di­naire, comme n’importe quelle autre na­tion : per­sonne ne s’attend à ce que le Ca­nada, la France ou l’Italie en­voient 40 000 sol­dats sup­plé­men­taires en Af­gha­nistan, en plus des 68 000 qui y sont déjà et des 120 000 hommes en Irak. Per­sonne non plus ne s’attend à ce que ces pays consacrent 925 mil­liards de dol­lars sur l’argent des contri­buables à cette fin — ce que coûtent ces deux guerres, selon le Na­tional Prio­ri­ties Project.

Une ques­tion de­meure : Com­bien de temps en­core per­sis­tera à Wa­shington le sen­ti­ment que les Amé­ri­cains peuvent se per­mettre de fi­nancer leur rôle mon­dial, avec le main­tien de bases mi­li­taires sur une bonne partie de la pla­nète et la pour­suite de guerres loin­taines au nom de la sé­cu­rité mon­diale, alors que l’économie amé­ri­caine perd au­tant de ter­rain face à ses concur­rents ? Tel est le di­lemme au­quel le pré­sident Obama et ses conseillers doivent se confronter dans ce monde trans­formé de l’année 2025.


Pu­bli­ca­tion ori­gi­nale Tom­Dis­patch, tra­duc­tion Contre Info

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