Entretiens

La crise des crises

En complément au numéro 2 des Nouveaux Cahiers du socialisme

En complément au numéro 2 des Nouveaux Cahiers du socialisme, nous publions ici une série d'entretiens et contributions dans le cadre d'une rencontre tenue à Bruxelles et qui a réuni  plus d'une centaine d'intellectuels liés à divers réseaux internationaux de recherche altermondialiste, notamment la Fondation Rosa Luxembourg (Berlin), le Trans National Institute (Amsterdam) , le Forum mondial des alternatives (Dakar), ainsi que plusieurs autres organismes et instituts européens, asiatiques, latino-américains, africains, états-uniens et québécois (en l’occurrence le Collectif d'analyse politique/Nouveaux Cahiers du socialisme). Les entretiens ont été recueillis par Pierre Beaudet, membre du CAP et du comité de rédaction des Nouveaux Cahiers du socialisme.
Par Mis en ligne le 31 octobre 2009

Dé­lé­gi­timer le capitalisme

En­tre­tien avec Fran­çois Houtart

Fran­çois Hou­tart est un per­son­nage comme il n’y en a pas beau­coup dans le monde. Prêtre, so­cio­logue, pro­fes­seur émé­rite à l’Université Louvain-la-neuve, fon­da­teur du Centre tri­con­ti­nental[1], il a roulé sa bosse par­tout dans le monde, au confluent des luttes so­ciales et de la re­cherche en­gagée au Brésil, en Inde, au Vietnam, en Inde et dans plu­sieurs autres pays.

Fran­çois Hou­tart, quelle est la na­ture de la crise actuelle ?

C’est ef­fec­ti­ve­ment une crise glo­bale, dont la crise fi­nan­cière est un symp­tôme, le symp­tôme le plus vi­sible il va s’en dire. C’est une crise de sys­tème, en l’occurrence du sys­tème ca­pi­ta­liste. Son ori­gi­na­lité, si on peut dire, c’est que cette crise est glo­bale, elle af­fecte l’ensemble du monde et tout ce qui est im­por­tant dans nos sociétés.

Par­lons da­van­tage de la crise ali­men­taire qui semble af­fecter da­van­tage le tiers-monde …

La crise ali­men­taire a com­mencé avant la crise fi­nan­cière, au tour­nant de 2007. Les prix des den­rées de base, qui stag­naient et même dé­cli­naient de­puis des an­nées, ont ra­pi­de­ment aug­menté. À mon avis, il y a plu­sieurs rai­sons à cela. La pre­mière est de na­ture conjonc­tu­relle : le ca­pital fi­nan­cier, tou­jours à la re­cherche d’«occasions» s’est mis à spé­culer sur les cé­réales et autres den­rées. D’où une « bulle » comme on en a vu dans d’autres sec­teurs (la tech­no­logie par exemple). La deuxième raison est de na­ture struc­tu­relle. L’agriculture est de­venue une des prin­ci­pales cibles des oli­go­poles qui opèrent via de vastes mul­ti­na­tio­nales de l’agro-business et qui visent à concen­trer da­van­tage leurs in­té­rêts agraires, tou­jours dans la même lo­gique d’accumulation ra­pide de pro­fits et d’« ex­ter­na­li­sa­tion » des coûts, au dé­tri­ment de l’environnement et des po­pu­la­tions bien sûr. Enfin, il faut noter la crois­sance de la pro­duc­tion des bio­car­bu­rants, qui non seule­ment ac­ca­pare de plus en plus de terres, mais qui est en­core plus for­te­ment mo­no­po­lisée par les mul­ti­na­tio­nales qui tout en ex­ploi­tant cette « nou­velle » res­source pro­fite éga­le­ment de l’autre crise, la crise énergétique…

Est-ce que cette crise éner­gé­tique est conjonc­tu­relle ou structurelle ?

D’ici 50 ans, l’humanité aura épuisé les res­sources éner­gé­tiques tra­di­tion­nelles (gaz, pé­trole, charbon), du moins celles qui sont ex­ploi­tables à des coûts abor­dables. C’est une im­mense tran­si­tion qui si­gnifie deux choses : d’abord la contrac­tion de la de­mande et de la consom­ma­tion, et deuxiè­me­ment des in­ves­tis­se­ments énormes dans de nou­velles res­sources et de nou­velles tech­no­lo­gies. D’où l’importance jus­te­ment pour le ca­pital de s’accaparer des terres pour la pro­duc­tion des bio­car­bu­rants, ce qui si­gnifie l’expropriation, à plus ou moins terme, d’au moins soixante mil­lions de pe­tits paysans.

Par­lons main­te­nant de la crise climatique …

On connaît le débat en cours ac­tuel­le­ment. Les « op­ti­mistes » parlent d’un ré­chauf­fe­ment d’au moins un degré, dont les consé­quences, déjà pré­vi­sibles, sont la des­truc­tion d’une quan­tité in­vrai­sem­blable de terres culti­vables. On parle no­tam­ment du Ban­gla­desh dont le tiers de la su­per­ficie sera inondé. Les « pes­si­mistes » vont en­core plus loin et parlent de 150 à 200 mil­lions « ré­fu­giés cli­ma­tiques » qui de­vront fuir l’avancée des eaux, les inon­da­tions et les sé­che­resses qui ré­sul­te­ront des chan­ge­ments cli­ma­tiques, no­tam­ment en Afrique de l’est, en Amé­rique cen­trale et dans les Ca­raïbes, dans l’est de l’Asie et ailleurs.

L’ampleur des ca­tas­trophes ac­tuelles et à venir force le changement …

Bien sûr que l’humanité ne peut plus se fermer les yeux. Par contre, au ni­veau des élites, on pense en­core s’en tirer avec des chan­ge­ments de formes. Une fac­tion mi­no­ri­taire de celles-ci, par contre, veut re­venir à de plus strictes ré­gu­la­tions, dont une bonne partie avait été éli­minée lors de la montée du néo­li­bé­ra­lisme dans les an­nées 1980. Ce sec­teur ré­for­miste, proche de la social-démocratie eu­ro­péenne, continue ce­pen­dant de croire aux vertus du marché et du ca­pi­ta­lisme. Leur projet est assez bien re­pré­senté par le rap­port soumis à l’ONU par une com­mis­sion d’experts qu’a pré­sidé Jo­seph Sti­glitz, En face de ces deus op­tions, il y a celle, plus ra­di­cale, de construire des al­ter­na­tives post-capitalistes.

Quels sont les contours de cette pro­po­si­tion post-capitaliste ?

Elle vient sur­tout des mou­ve­ments so­ciaux du sud et quelque fois du nord, et qui cherchent, avec de grandes dif­fi­cultés, de nou­veaux pa­ra­mètres. Tou­te­fois, il ne s’agit pas de pro­duire une théorie toute faite, un nou­veau dogme, mais de tra­vailler, dans une grande va­riété d’options, à dé­gager des pro­jets qui sont en fon de compte une construc­tion per­ma­nente. Parmi les pa­ra­mètres, il faut ac­cepter que les hu­mains doivent vivre avec la na­ture, et non contre elle. Il faut laisser tomber les vi­sions an­té­rieures, y com­pris à gauche : la na­ture doit être res­pectée et non ex­ploitée. En­core moins et à l’encontre du dogme ca­pi­ta­liste, les res­sources vi­vantes qui meublent notre pla­nète ne sont pas des marchandises.

C’est une rup­ture fondamentale …

Le ca­pi­ta­lisme mène le monde à sa perte en trans­for­mant tout en mar­chan­dise et en pri­vi­lé­giant la va­leur d’échange des biens sur leur va­leur d’usage. L’eau, les ali­ments, les vê­te­ments et tout le reste ne sont va­lables parce qu’ils per­mettent l’accumulation du ca­pital, et non parce qu’ils ré­pondent à des be­soins. C’est cette idée qu’il faut dé­lé­gi­timer. À la place, il faut une nou­velle éthique, une nou­velle vi­sion du monde. Celle-ci doit être basée sur la mul­ti­cul­tu­ra­lité : tous les hu­mains, tous les peuples, toutes les cultures ont quelque chose à contri­buer pour le bien-être de tous.

[1] Le CETRI pu­blie la revue Alternatives-sud, qui sert de pla­te­forme aux in­tel­lec­tuels du sud. On trouve éga­le­ment sur le site du CETRI (cetri.be) nombre de do­cu­ments pertinents.


L’impuissance de l’économie vulgaire

En­tre­tien avec Samir Amin

Nul be­soin d’introduire Samir Amin, éco­no­miste et al­ter­mon­dia­liste avant la lettre ori­gi­naire d’Égypte, fon­da­teur du Forum mon­dial des al­ter­na­tives, au­teur de plus de soixante-dix ouvrages !!!

Les éco­no­mistes conven­tion­nels et les mé­dias ac­ceptent main­te­nant de parler de la crise. Est-ce un signe des temps ?

Ré­cem­ment, le journal Le Monde po­sait à cet effet une ques­tion mé­chante : « com­ment se fait-il que les « cracs » de Har­vard n’avaient pas prévu la crise… ? ». Sont-ils donc sim­ple­ment des im­bé­ciles ? En réa­lité bien sûr, tel n’est pas le cas. Ces cracs dé­ploient toute leur in­tel­li­gence sur les seules pistes re­te­nues par l’économie vul­gaire et de la fausse théorie du « ca­pi­ta­lisme ima­gi­naire des mar­chés gé­né­ra­lisés ». On le sait si on sort de cet étroit canal et si on a pris la peine de lire Marx, les cycles de su­rin­ves­tis­se­ment sont suivis de cycles de dé­va­lo­ri­sa­tion du ca­pital. L’histoire à ré­pé­ti­tion des bulles fi­nan­cières dont les rai­sons et les mé­ca­nismes ont été par­fai­te­ment ana­lysés en­core une fois par Marx res­tera tou­jours hors du champ de la ré­flexion de nos éco­no­mistes conven­tion­nels. Les éco­no­mistes, en gé­néral, ne sont pas des pen­seurs cri­tiques. Ils sont, au mieux, des « tech­no­crates ». J’aime mieux uti­liser à leur en­droit le vo­cable anglo-saxon – celui « d’exe­cu­tive » (agent d’exécution, ici aux ordres du ca­pital, aujourd’hui des oli­go­poles). Telle est la raison pour la­quelle les « cri­tiques » qu’ils peuvent adresser au sys­tème sont tou­jours mar­gi­nales et les pro­po­si­tions de ré­formes qu’ils pensent « réa­listes » sont en réa­lité par­fai­te­ment ir­réa­listes pour l’essentiel.

Que dire de ces éco­no­mistes conven­tion­nels qui prônent des ré­formes im­por­tantes ? On pense no­tam­ment à Jo­seph Stiglitz …

Sti­glitz a « dé­cou­vert » en 2002 que le consensus de Wa­shington n’était pas bon. Dans son tra­vail, Sti­glitz ignore la fi­nan­cia­ri­sa­tion, dont il ne dit presque rien, qu’il juge in­of­fen­sive et même utile … Évi­dem­ment Sti­glitz a été sur­pris par l’effondrement fi­nan­cier de 2008. Lors de la pu­bli­ca­tion du « le rap­port Sti­glitz », c’est-à-dire celui de la Com­mis­sion dé­si­gnée par le Pré­sident en exer­cice de l’Assemblée Gé­né­rale des Na­tions Unies –Mi­guel D’Escoto –Sti­glitz, en­core une fois, ne sort pas du cadre de l’orthodoxie conven­tion­nelle ré­ac­tion­naire. Son ob­jectif est de res­taurer le sys­tème de la mon­dia­li­sa­tion li­bé­rale fi­nan­cia­risée, consi­déré comme ayant été glo­ba­le­ment sain, dès lors que des me­sures cor­rec­tives sont adop­tées per­met­tant d’éviter à l’avenir les dé­ra­pages qui au­raient été à l’origine de l’effondrement de 2008, et guère plus.

Quelles sont les pro­po­si­tions de Sti­glitz sur le Sud ?

Au­cune pers­pec­tive de dé­ci­sion au­to­nome pour les pays du Sud n’est prise en consi­dé­ra­tion. L’idée même de cette au­to­nomie est par­fai­te­ment étran­gère au concept or­tho­doxe li­béral de la « mon­dia­li­sa­tion ». L’argument avancé pour faire ac­cepter l’idée qu’un consensus global se­rait in­con­tour­nable est sim­pliste : la crise est glo­bale, donc sa so­lu­tion doit l’être! On passe sous si­lence le fait que der­rière ce consensus d’apparence le Nord s’emploie à im­poser ses vues uni­la­té­rales. En réa­lité la re­cons­truc­tion d’une mon­dia­li­sa­tion utile aux peuples passe par la dé­cons­truc­tion préa­lable de la mon­dia­li­sa­tion des oligopoles.

Ce projet de ré­forme du sys­tème a-t-il des chances de « passer » ?

Ce projet est tout à fait ir­réa­liste. Il l’est d’abord parce que l’idée même que le sys­tème res­tauré dans ce qu’il a d’essentiel at­té­nuera le conflit Nord-Sud reste sans fon­de­ment. Cette idée est déjà dé­mentie dans les faits. Il l’est aussi parce que les pro­po­si­tions qu’on sug­gère d’adopter ne peuvent être mises en œuvre que si les oli­go­poles le veulent bien. L’inverse est plus pro­bable. Je crois cette vo­lonté de pro­clamer pos­sible la « sortie par le haut » n’est pas seule­ment ir­réa­liste, mais de sur­croît dan­ge­reuse par les illu­sions qu’elle inspire.

Dans quelle di­rec­tion faut-il cher­cher les al­ter­na­tives alors ?

Il faut lire l’excellent ou­vrage ré­digé par Jean Marie Har­ribey et Do­mi­nique Plihou pour ATTAC — Sortir de la Crise Glo­bale (La Dé­cou­verte 2009). Il permet de me­surer l’ampleur du dé­sastre que re­pré­sente le point de vue ré­ac­tion­naire du G7 tant au plan so­cial qu’à celui du type de re­la­tions in­ter­na­tio­nales qu’il im­plique.. Ces au­teurs écrivent: « La fi­nan­cia­ri­sa­tion n’est pas un fac­teur au­to­nome, elle ap­pa­raît comme la contre­partie lo­gique de la baisse de la part sa­la­riale et de la ra­ré­fac­tion des oc­ca­sions d’investissement suf­fi­sam­ment ren­tables. C’est pour­quoi la montée des in­éga­lités so­ciales (à l’intérieur de chaque pays et entre zones de l’économie mon­diale) est un trait consti­tutif du fonc­tion­ne­ment du ca­pi­ta­lisme contem­po­rain ». L’économie est tou­jours po­li­tique. Et la po­li­tique est tou­jours na­tio­nale et internationale.


Une pers­pec­tive nord-américaine

Voici ma contri­bu­tion à ce débat.

Pierre Beaudet

Des­truc­tion et opportunités

Les crises comme on le sait sont tou­jours des mo­ments de bi­fur­ca­tion, de trans­for­ma­tion où s’articulent di­verses po­ten­tia­lités, pour le meilleur (re­nais­sance) ou pour le pire (des­truc­tion). Sous le ca­pi­ta­lisme, les crises sont partie pre­nante de l’accumulation du ca­pital, qui construit, dé­cons­truit et re­cons­truit les ac­ti­vités pro­duc­tives de l’humanité comme au­tant de mar­chan­dises à vendre et à acheter, à com­mencer par la pre­mière « mar­chan­dise » in­té­res­sant le ca­pital, le tra­vail hu­main. Cette réa­lité construit une contra­dic­tion fon­da­men­tale au cœur du sys­tème, qui s’exprime à la fois entre le Ca­pital et le tra­vail (comme rap­ports so­ciaux de base), et entre le Ca­pital et le Ca­pital, struc­turé au­tour de pôles en constante com­pé­ti­tion les uns contre les autres.

Au-delà de la crise : la pers­pec­tive des dominants

En Amé­rique du Nord, les do­mi­nants s’activent à dé­truire le grand com­promis de classe qui a leur a été im­posé il y a 50 ans et qu’on a ap­pelé le key­né­sia­nisme. Cette des­truc­tion pro­grammée a été amorcée dans les an­nées 1970, ac­cé­lérée dans les an­nées 1980 et re­lancée dans les an­nées 1990 sous la forme de la fi­nan­cia­ri­sa­tion et des « bulles » créées pour di­mi­nuer les ef­fets d’une crise la­tente qu’à peu près tout le monde (de sé­rieux) pré­voyait l’implosion, jusqu’à temps que celle-ci ne sur­vienne en 2008. C’est clair main­te­nant, la dite crise des sub primes n’a été que le ré­sultat d’une série d’implosions. Or la crise ac­tuelle est à la fois dan­ge­reuse et in­té­res­sante pour les do­mi­nants. Certes elle peut dé­sta­bi­liser le sys­tème, sur­tout si les do­minés s’organisent. Mais elle re­pré­sente aussi un po­ten­tiel pour ac­cé­lérer et ag­graver les « ré­formes » néo­li­bé­rales. En pra­tique, la crise est une ex­cel­lente oc­ca­sion pour « li­quider » non seule­ment les ac­quis so­ciaux hé­rités du com­promis key­né­sien, mais aussi pour dé­truire les classes moyennes et po­pu­laires qui avaient pro­fité de l’expansion de l’économie ca­pi­ta­liste du­rant les trente « glo­rieuses ». L’annihilation de pans en­tiers de l’industrie (et leur re­lo­ca­li­sa­tion vers les zones à bas sa­laires) peut se faire en­core plus bru­ta­le­ment et ra­pi­de­ment dans le sillon de la crise. La dis­lo­ca­tion so­ciale, le chô­mage massif (plus de 15% aux États-Unis si on prend en compte les vrais chiffres, pas ceux qui viennent du monde fi­nan­cier), re­pré­sentent la ver­sion la plus bru­tale de cette of­fen­sive des do­mi­nants. Il est pro­bable que la « re­prise », tant an­noncée par les éco­no­mistes, soit une crois­sance sans em­ploi (jo­bless growth) et se concentre sur les seg­ments les plus « ren­tables », du moins à court terme, comme la fi­nance et la haute technologie.

La guerre sans fin

Du­rant l’administration Bush, le monde est ar­rivé à deux che­veux d’une confron­ta­tion nu­cléaire. Aujourd’hui sous Obama, plu­sieurs pensent que la guerre sans fin dé­crétée par les États-Unis en 2001 sera mise de côté. Or il se pour­rait que tel ne soit pas le cas. Il faut se sou­venir d’ailleurs que cela n’a pas com­mencé avec Bush (fils), mais avec les ad­mi­nis­tra­tions an­té­rieures, y com­pris celle du dé­mo­crate Bill Clinton qui a pla­nifié la des­truc­tion de la You­go­slavie au cœur de l’Europe. Par la suite, les néo­con­ser­va­teurs ont voulu aller en­core plus loin et sans doute trop vite, en pro­cé­dant à la «ré­in­gé­nierie » du Moyen-Orient et de l’Asie, au car­re­four de l’Eurasie et de ses res­sources éner­gé­tiques. Cela s’est re­tourné contre Wa­shington, on le sait main­te­nant. Mais aujourd’hui les do­mi­nants états-uniens veulent ré­parer les dé­gâts et en­gager leur pro­cessus hé­gé­mo­nique sur des voies plus so­lides. Ce qui im­plique de miser da­van­tage sur des ré­seaux d’alliances, l’appui de l’Europe, la mise en place de forces mi­li­taires et po­li­tiques in­féo­dées, etc. En fin de compte, les do­mi­nants états-uniens n’ont pas beau­coup le choix : leur hé­gé­monie dé­pend en bonne partie de leur rôle de gen­darme du monde, sur­tout dans des ré­gions stra­té­giques comme l’Eurasie, proie de toutes les convoi­tises de la part des ri­vaux po­ten­tiels que sont l’Union eu­ro­péenne, la Chine, la Russie. Il y a donc au­tour du projet de do­mi­na­tion une sorte de consensus stra­té­gique qui peut ac­cepter de mo­di­fier les formes, mais pas le fond. À moyen terme aussi, il ne fau­drait pas être sur­pris de la re­lance de la guerre, comme on le voit ac­tuel­le­ment en Af­gha­nistan et au Pa­kistan, ce qui pour­rait re­lancer la balle contre l’Iran. À plus long terme, les États-Unis vont de­voir ré­duire le pou­voir et l’influence des grands joueurs, comme la Chine et la Russie, ce qui n’est pas fa­cile pour mille et une rai­sons, entre autres parce que ces pays ont d’importantes ca­pa­cités mi­li­taires (y com­pris nucléaires).

La pers­pec­tive des dominés

À plu­sieurs re­prises dans le passé ré­cent, les do­minés en Amé­rique du Nord se sont or­ga­nisés et ont confronté les do­mi­nants. Il ne faut pas ou­blier que le grand « com­promis » key­né­sien n’a pas été un « ca­deau » des do­mi­nants ni le ré­sultat des tra­vaux de Keynes, mais en fin de compte l’aboutissement des grandes luttes po­pu­laires et ou­vrières des an­nées 1920 et 1930. Une même vague de contes­ta­tions so­ciales a été re­lancée dans les an­nées 1960 et 1970, no­tam­ment avec les mou­ve­ments d’émancipation des mi­no­rités africaines-américaines, Chi­canos, qué­bé­coises, etc. Aujourd’hui un mou­ve­ment mul­ti­forme prend sa place au­tour des ré­seaux de ré­sis­tance qui s’expriment dans toutes les sphères de la so­ciété. À un pre­mier ni­veau, une grande mo­bi­li­sa­tion sur­vient au­tour des en­jeux éco­lo­giques, dans un mil­lion de pe­tites et de grandes ba­tailles lo­cales qui sont en fin de compte « glo­cales », car elles sont à l’intersection d’enjeux lo­caux, na­tio­naux, voire in­ter­na­tio­naux. En effet, les com­mu­nautés qui luttent pour pré­server les res­sources na­tu­relles ap­pro­priées par les en­tre­prises sont les mêmes qui savent que l’adoption du pro­to­cole de Kyoto, aussi mo­deste qu’il soit, est in­dis­pen­sable. Fait à noter, cet éco­lo­gisme mi­li­tant est sur­tout le fait des jeunes. Pa­ral­lè­le­ment, le mou­ve­ment so­cial en Amé­rique du Nord s’internationalise ou au moins, se conti­nen­ta­lise pour faire obs­tacle au pro­cessus d’intégration ca­pi­ta­liste. La mo­bi­li­sa­tion d’abord amorcée aux États-Unis, au Ca­nada et au Québec, de même qu’au Mexique, s’est étendue à l’hémisphère tout en­tier, d’abord pour faire échec au projet de la Zone de libre échange des Amé­riques (ZLÉA), en­suite pour pro­mou­voir des so­li­da­rités ac­tives au ni­veau des mi­grants, des tra­vailleurs, des com­mu­nautés au­toch­tones, des femmes, etc.

Tout est possible

Certes, les mou­ve­ments so­ciaux d’Amérique du Nord, contrai­re­ment à ceux d’Amérique du Sud, n’ont pas at­teint le ni­veau de ma­tu­rité qui permet la mise en place d’alternatives po­li­tiques, du moins à une grande échelle. Le mou­ve­ment pour Obama aux États-Unis a été bien en­cadré par une frac­tion des do­mi­nants, bien que les do­minés n’ont pas été dupes de l’opération, qui a eu le mé­rite de créer une frac­ture sym­bo­lique im­por­tante dans le sys­tème de do­mi­na­tion le plus puis­sant au monde. Les cli­vages de­meurent forts entre les do­minés, aussi bien sur une base na­tio­nale et ra­ciale que sur une base de classes, no­tam­ment entre ceux qui ont le « pri­vi­lège » de vendre leur force de tra­vail, et ceux qui sont condamnés à la pré­ca­rité et la mar­gi­na­lité so­ciale (les « wor­king poor», les im­mi­grants, les ex ou­vriers in­dus­triels, etc.). Cette réa­lité, au lieu de dé­bou­cher sur des luttes en­core plus fortes contre les do­mi­nants, aboutit trop sou­vent à des luttes de « tout le monde contre tout le monde », pauvres contre pauvres, dans une dé­rive qui est ali­mentée par les idéo­lo­gies d’extrême droite, ra­cistes, proto-fascistes. Le défi est donc im­mense. Pour au­tant, des sec­teurs parmi les do­minés re­lancent les mou­ve­ments, dans le sens évoqué plus haut, via de vastes coa­li­tions arc-en-ciel comme le Forum so­cial des États-Unis et le Forum so­cial du Québec. De réelles avan­cées sont à noter dans l’approfondissement des ré­seaux et dans le ré­veil d’une partie des in­tel­lec­tuels, trop long­temps en­dormis et « charmés » par les idéo­lo­gies de la fin de l’histoire qui ont do­miné dans les an­nées 1990, mais qui aujourd’hui re­dy­na­misent leurs tra­vaux en lien et en phase avec le mou­ve­ment po­pu­laire. En at­ten­dant donc, tout est pos­sible. Une ag­gra­va­tion de la crise et une ac­cen­tua­tion des ré­ponses sé­cu­ri­taires et mi­li­taires à cette crise est à l’ordre du jour du côté des do­mi­nants états-uniens qui, à l’image d’un ours blessé, peuvent de­venir plus vio­lentes et agres­sives. Certes, éviter ce scé­nario du pire doit être à l’ordre du jour, non seule­ment en Amé­rique du Nord, mais aussi dans le reste du monde.


Au-delà de la crise

En­tre­tien avec Mi­chael Brie

Parmi les par­ti­ci­pants se trou­vaient nombre de militants-chercheurs al­le­mands qui sont ac­tifs dans les mou­ve­ments so­ciaux et la gauche po­li­tique main­te­nant re­groupée dans un grand parti, Die Linke, qui a connu un succès re­ten­tis­sant lors des ré­centes élec­tions fé­dé­rales (12% du vote). Parmi les par­ti­ci­pants al­le­mands, Mi­chael Brie, pro­fes­seur de phi­lo­so­phie so­ciale et di­rec­teur de l’Institut d’analyse so­ciale cri­tique de la Fon­da­tion Rosa Luxem­bourg, pro­pose des ana­lyses assez in­no­va­trices et qui re­flètent la pro­fon­deur et la ma­tu­rité du mou­ve­ment so­cial allemand.

Pour­quoi dire de la crise qu’elle est une « op­por­tu­nité » pour la gauche ?

Il faut ad­mettre que les do­mi­nants ont tem­po­rai­re­ment re­sta­bi­lisé le sys­tème par leurs énormes in­jec­tions de fonds pu­blics. Le pou­voir du ca­pi­ta­lisme est sé­cu­risé. Mais en même temps, les coûts que cela re­pré­sente vont en­core plus contraindre, à plus ou moins long terme, le néo­li­bé­ra­lisme. De plus, la crise a ex­posé le mythe du néo­li­bé­ra­lisme. Une so­ciété ne peut exister si on la consi­dère comme un « marché ». Les gens ne sont pas d’abord et avant tout des « en­tre­pre­neurs » de leur propre tra­vail. Par ailleurs, une ré­vo­lu­tion éco­lo­gique est in­dis­pen­sable. Bref, le monde doit changer, mais at­ten­tion, il faut se sou­venir de ce que Ber­thold Brecht nous di­sait avec son hu­mour caus­tique : « le com­mu­nisme, c’est très simple, mais c’est quasi im­pos­sible à réaliser » !

Quels sont les prin­ci­paux ac­teurs dans cette confron­ta­tion en Allemagne ?

Il faut dire d’abord que les ré­sis­tances très vives contre le néo­li­bé­ra­lisme et la ma­ni­pu­la­tion de la crise par les do­mi­nants sont sur­tout dé­fen­sives. Il n’y a pas en­core, du moins à une grande échelle, de projet contre-hégémonique. Les classes dites moyennes, au moins 45 % de la po­pu­la­tion en Al­le­magne, sont di­vi­sées : celles qui sont ac­tives dans le sec­teur privé res­tent fer­me­ment an­crées sur le projet néo­li­béral. Celles qui sont dans le vaste sec­teur pu­blic sont beau­coup plus am­bi­va­lentes. Comme une grande partie des do­minés, ces classes dites moyennes dé­pendent d’un État fort, re­dis­tri­bu­teur. Le grand tra­vail idéo­lo­gique des do­mi­nants ac­tuel­le­ment est de di­viser ces classes moyennes et po­pu­laires, de les af­fai­blir, en bran­dis­sant la « me­nace » que re­pré­sente leur « chute » po­ten­tielle. Ils jouent aussi évi­dem­ment le « danger » de la « com­pé­ti­tion » des su­bal­ternes, sur­tout des im­mi­grants et des réfugiés.

La social-démocratie al­le­mande, pour­tant si forte, semble en péril …

Le SPD a été le grand per­dant de l’élection, non seule­ment en voyant son pour­cen­tage du vote des­cendre à des ni­veaux his­to­riques, mais aussi en per­dant ses bas­tions dans les sec­teurs ou­vriers, no­tam­ment. En fin de compte, la social-démocratie, dans la li­gnée de Tony Blair et de Bill Clinton, a laissé tomber ses fon­de­ments his­to­riques, en s’« ou­vrant » au marché, à la pri­va­ti­sa­tion. Ils ont perdu la ba­tailles des idées, et ce pour longtemps …

Ce qui ouvre la porte à la gauche …

Oui et non. Il ne faut pas s’illusionner et re­garder la réa­lité en pleine face. Le peuple, les peuples, votent à droite en Eu­rope en ce mo­ment. Il y a les droites lou­foques comme Ber­lus­coni et Sar­kozy, qui drainent beau­coup d’appuis po­pu­laires. Et il y a les droites plus so­phis­ti­quées comme celle qui do­mine en Al­le­magne. Il faut ou­blier une idée bien an­crée à gauche qui est celle de penser que dans la crise, les classes po­pu­laires vont vers la gauche.

Quels sont vos pro­jets donc ?

Il faut mener une mil­lion de ba­tailles concrètes, et c’est ce que nous es­sayons de faire, et qui ex­plique notre po­pu­la­rité crois­sante. C’est dans la li­gnée de la pro­po­si­tion mar­xienne de la praxis, qui veut dire l’unité de la lutte pour le chan­ge­ment et de l’auto-transformation. À court et terme et pour lutter contre la crise, nous pro­po­sons trois choses. En pre­mier lieu, l’expansion du trans­port pu­blic sous la forme d’un ser­vice pu­blic gra­tuit, ce qui com­bine plu­sieurs ob­jec­tifs : ré­duc­tion de la pol­lu­tion par l’automobile, dé­ve­lop­pe­ment d’emplois verts, élar­gis­se­ment des droits so­ciaux. Deuxiè­me­ment, nous al­lons ré­sister à la pri­va­ti­sa­tion du sys­tème de sé­cu­rité so­ciale dans la santé, l’éducation, les pen­sions pour les re­traités, etc. Tous ces sec­teurs sont la cible du ca­pi­ta­lisme néo­li­béral qui y voit des niches po­ten­tielles de pro­fits, ce qui trans­for­me­rait la struc­ture de toute la so­ciété. Troi­siè­me­ment, nous vou­lons re­na­tio­na­liser tous les biens es­sen­tiels, que ce soit les mé­di­ca­ments, l’énergie, l’éducation, l’eau, etc. Ces ser­vices doivent rester pu­blics et tendre vers la gra­tuité pour les ca­té­go­ries les plus dé­mu­nies de la population.


La crise vue de la Chine

En­tre­tien avec Wen Tiejun

Parmi les par­ti­ci­pants à la ren­contre de Bruxelles se trou­vaieent plu­sieurs cher­cheurs chi­nois qui col­la­borent de­puis quelques an­nées avec le Forum mon­dial des al­ter­na­tives. Parmi cette « nou­velle gauche » chi­noise se trouve l’économiste Wen Tiejun, pro­fes­seur à l’Université po­pu­laire de Bei­jing et doyen de la fa­culté d’agriculture et de dé­ve­lop­pe­ment rural.

La Chine semble bien s’en tirer de cette crise …

Assez tôt dans le dé­ve­lop­pe­ment de la crise, le gou­ver­ne­ment a agi, en in­jec­tant des cen­taines de mil­lions dans l’économie, uti­li­sant les énormes sur­plus en dol­lars ac­cu­mulés de­puis des an­nées par l’expansion des exportations.

Bref, c’est la bonne vieille re­cette keynésienne …

Il y a un peu plus que cela. Le grand défi de la Chine de­meure de sur­monter l’écart entre le monde ur­bain et le monde rural et ce fai­sant, s’assurer à la Chine la sé­cu­rité ali­men­taire. Il ne faut ja­mais ou­blier que nous abri­tons 22 % de la po­pu­la­tion mon­diale, mais que nous n’avons moins que 7 % des terres arables et 6 % des ré­serves d’eau po­table. Nourrir 1,3 mil­liard de gens de­meure le défi qui a été re­levé par la ré­vo­lu­tion de­puis 1948, mais qui se re­pose au­tre­ment aujourd’hui.

Qu’est ce qui se fait donc maintenant ?

Les in­ves­tis­se­ments du gou­ver­ne­ment chi­nois, d’une façon ju­di­cieuse selon moi, sont main­te­nant di­rigés vers les in­fra­struc­tures du monde rural qui est ca­pable d’absorber, jusqu’à un cer­tain point, les vic­times de la crise, qui sont im­mé­dia­te­ment les tra­vailleurs de l’industrie de fa­bri­ca­tion liée à l’exportation. On parle de 20 mil­lions de tra­vailleurs, en grande partie des mi­grants in­ternes qui ont af­flué vers les villes de­puis 20 ans (plus de 200m de per­sonnes), qui ont perdu leur em­ploi du­rant la der­nière année. Ce n’est pas rien, mais il y a en Chine un monde rural assez dé­ve­loppé, re­groupé au­tour d’une agri­cul­ture fa­mi­liale qui reste forte, la Chine post­ré­vo­lu­tion­naire ayant échappé au piège d’une « mo­der­ni­sa­tion » de l’agriculture comme on l’a vu en Union So­vié­tique, et qui avait ex­pro­prié les pe­tits pro­duc­teurs au bé­né­fice d’un vaste sec­teur éta­tisé. En Chine le monde rural est pauvre, mais il n’est pas dans la mi­sère et dans la fa­mine. Avec 1,3 mil­liard d’habitants, nous comp­tons moins de crève-faim que le Brésil (180 mil­lions d’ha.). Seule­ment 60 % de la pro­duc­tion agri­cole est com­mer­cia­lisée, ce qui veut dire en clair que les pay­sans consomment plus de 40 % de leur propre pro­duc­tion, ce qui n’est pas né­gli­geable (450 kilos de grains par paysan, en moyenne). Aujourd’hui, une grande partie des chô­meurs et li­cen­ciés re­tournent vers les trois mil­lions de vil­lages, où il y a du po­ten­tiel au ni­veau de l’emploi et d’une sé­cu­rité ali­men­taire de base, sur­tout si le gou­ver­ne­ment amé­liore les routes, les ser­vices de santé, d’éducation, l’économie lo­cale, etc.

Existe-il un consensus sur cette ré­orien­ta­tion au sein du Parti com­mu­niste et de l’État ?

Le gou­ver­ne­ment est assez in­formé pour sa­voir qu’il faut adapter les po­li­tiques éco­no­miques pour éviter le chaos. Ce qui ne veut pas dire que tous sont d’accord. Mais on ne peut ignorer 60 % de la po­pu­la­tion (qui est en­core ru­rale). Il fau­drait ce­pen­dant aller plus loin car les as­pects sys­té­miques de la crise ali­men­taire mon­diale vont s’aggraver, re­strei­gnant la ca­pa­cité d’un pays comme la Chine, qui reste pauvre, d’importer des biens ali­men­taires. Entre autres, il fau­drait mettre de côté des ré­serves de cé­réales et au moins ra­lentir la des­truc­tion des terres agri­coles, qui s’est ac­cen­tuée ces der­nières an­nées avec le dé­ve­lop­pe­ment des villes et de l’industrie.


Projet éco­lo­giste ou ca­pi­ta­lisme « vert » ?

Samir Amin

De plu­sieurs ma­nières, la dis­cus­sion sur la thé­ma­tique de l’environnement et de l’écologie est au cœur du débat. Voici une contri­bu­tion à ce débat de Samir Amin, dans le style pro­vo­ca­teur qu’on lui connaît.

À l’échelle de l’humanité la bio-capacité de notre pla­nète est de 2,1 hag par tête (soit pour 6,3 mil­liards d’habitants de 13,2 mil­liards hag). Par contre la moyenne mon­diale de la consom­ma­tion de ces ca­pa­cités était déjà – au mi­lieu des an­nées 1990- de 2,7 hag. Cette « moyenne » masque une dis­per­sion gi­gan­tesque, la moyenne pour les pays de la triade ayant déjà at­teint un mul­tiple (de l’ordre de 4 fois) de la moyenne mon­diale. Une bonne partie de la bio-capacité des so­ciétés du Sud est captée par et au bé­né­fice des centres. Au­tre­ment dit l’expansion du ca­pi­ta­lisme réel­le­ment exis­tant est des­truc­teur de la Pla­nète et de l’humanité et la pour­suite de la lo­gique de cette ex­pan­sion exige soit un vé­ri­table gé­no­cide des peuples du Sud – « en trop » — soit au moins leur main­tien dans une pau­vreté ap­pelée à s’aggraver sans cesse. Un cou­rant écolo-fasciste se des­sine qui donne lé­gi­ti­mité à ce type de so­lu­tion du problème.

Marx en son temps n’avait pas seule­ment soup­çonné l’existence du pro­blème en ques­tion. Il en avait déjà for­mulé l’expression de l’existence par la dis­tinc­tion ri­gou­reuse qu’il fai­sait entre la va­leur et la ri­chesse, confon­dues par l’économie vul­gaire. Marx dit ex­pli­ci­te­ment que l’accumulation ca­pi­ta­liste dé­truit les bases na­tu­relles sur les­quelles elle se fonde : l’homme (le tra­vailleur aliéné et ex­ploité, do­miné et op­primé) et la terre (sym­bole de la ri­chesse na­tu­relle of­ferte à l’humanité). Et quelles que soient les li­mites de cette ex­pres­sion, pri­son­nière comme tou­jours de celles de l’époque, elle n’en de­meure pas moins la ma­ni­fes­ta­tion d’une conscience lu­cide du pro­blème (au-delà de l’intuition) qui mé­rite d’être reconnue.

Pour le ca­pital, les « coûts éco­lo­giques » sont as­si­milés à des éco­no­mies ex­ternes. La mé­thode vul­gaire du calcul coûts/bénéfices propre à la me­sure de la va­leur d’échange (elle-même confondue avec le prix du marché) est alors mo­bi­lisée pour dé­finir un « prix juste » in­té­grant les éco­no­mies et les dés éco­no­mies ex­ternes. Et le tour est joué.

Bien en­tendu les tra­vaux – for­te­ment ma­thé­ma­tisés – conduits dans le cadre de la mé­thode tra­di­tion­nelle de l’économie vul­gaire ne disent pas com­ment le « prix juste » cal­culé pour­rait de­venir celui du marché réel­le­ment exis­tant. On ima­gine donc que des « in­ci­ta­tions », fis­cales et autres, pour­raient être suf­fi­sam­ment ef­fi­caces pour pro­duire cette conver­gence. La preuve qu’il pour­rait en être ainsi est absente.

En fait, on le voit déjà, les oli­go­poles se sont em­parés de l’écologisme pour jus­ti­fier l’ouverture de champs nou­veaux à leur ex­pan­sion des­truc­trice. Fran­çois Hou­tart en a donné une illus­tra­tion dé­ci­sive dans son ou­vrage sur les agro car­bu­rants. Le « ca­pi­ta­lisme vert » est dé­sor­mais l’objet des dis­cours obli­ga­toires des hommes/femmes de pou­voirs dans la triade (de droite et de gauche) et des di­ri­geants des oli­go­poles. L’écologisme en ques­tion est bien en­tendu conforme à la vi­sion dite de la « sou­te­na­bi­lité faible » –jargon d’usage – , c’est-à-dire de la mar­chan­di­sa­tion des « droits à l’accès aux res­sources de la pla­nète ». Tous les éco­no­mistes conven­tion­nels se ral­lient ou­ver­te­ment à cette po­si­tion, en pro­po­sant « la mise aux en­chères des res­sources mon­diales (pêche, permis de pol­luer …)». Une pro­po­si­tion qui re­vient tout sim­ple­ment à sou­tenir les oli­go­poles dans leurs am­bi­tions d’hypothéquer da­van­tage l’avenir des peuples du Sud.

Cette cap­ture du dis­cours éco­lo­giste rend de beaux ser­vices à l’impérialisme. Car elle permet de mar­gi­na­liser, pour ne pas dire sim­ple­ment d’évacuer, la ques­tion du dé­ve­lop­pe­ment. Comme on le sait la ques­tion du dé­ve­lop­pe­ment n’a été à l’ordre du jour de l’agenda in­ter­na­tional que lorsque les pays du Sud étaient en me­sure de l’imposer par leurs ini­tia­tives propres, contrai­gnant les puis­sances de la triade à né­go­cier et faire des concessions.

En contre­point l’expression des exi­gences de la contre culture du so­cia­lisme en­gage dans une voie dif­fi­cile. Car la culture du so­cia­lisme n’est pas là, de­vant nous. Elle est futur à in­venter, projet de ci­vi­li­sa­tion, ou­verte à l’imaginaire in­ventif. Des for­mules (comme « la so­cia­li­sa­tion par la dé­mo­cratie et non par le marché » ; « la do­mi­nance de la culture sub­sti­tuée à celle de l’économique et de la po­li­tique à son ser­vice »), ne suf­fisent pas, en dépit de la puis­sance qu’elles ont pour amorcer le pro­cessus his­to­rique de la trans­for­ma­tion. Car il s’agit d’un pro­cessus long, « sé­cu­laire », la re­cons­truc­tion des so­ciétés sur d’autres prin­cipes que ceux du ca­pi­ta­lisme tant au Nord qu’au Sud, ne pou­vant être ima­ginée « ra­pide ». Mais la construc­tion de l’avenir, même loin­tain, com­mence aujourd’hui.


Un autre monde est-il pos­sible … aux États-Unis ?

En­tre­tien avec Jen­nifer Cox

À la ren­contre de Bruxelles, on y re­trou­vait éga­le­ment plu­sieurs mi­li­tants et cher­cheurs états-uniens, ce qui est un peu nou­veau dans le pay­sage de l’altermondialisme et qu’on a re­marqué lors du der­nier Forum so­cial qué­bé­cois au début d’octobre der­nier. Au sein de la dé­lé­ga­tion états-unienne à Mont­réal, se re­trou­vait Jen­nifer Cox, ani­ma­trice de la Poor People’s Eco­nomic Human Rights Cam­paign, dont le siège est à Phi­la­del­phie. Jen­nifer est aussi une des têtes pen­santes du Forum so­cial USA, dont la pro­chaine édi­tion aura lieu à Dé­troit en juin prochain.

On a l’impression que la crise aux États-Unis est dévastatrice …

C’est un Ka­trina à la vi­tesse grand V. Des mil­lions de per­sonnes, Blancs, Noirs et bruns, se re­trouvent dans la rue, sans tra­vail, sou­vent sans maison, sans accès aux ser­vices de santé. On a main­te­nant, en plein cœur des États-Unis, de vé­ri­tables camps de ré­fu­giés, où les gens vivent dans leurs autos …

Les gens ont en­core es­poir dans Obama ?

De moins en moins. Les pro­grammes de sau­ve­tage ont été ab­sorbés par les riches et le sec­teur fi­nan­cier, sur­tout. Les pauvres at­tendent tou­jours et ils sont lassés d’attendre. À Phi­la­del­phie où je de­meure, mais on pour­rait dire la même chose d’un tas de grandes villes du pays, la prin­ci­pale ac­ti­vité éco­no­mique est le crime, puisque la sé­cu­rité so­ciale est ré­duite à sa plus simple ex­pres­sion. Dans cer­tains États, les pauvres ne peuvent avoir plus de trois ans d’aide so­ciale et alors qu’est-ce qui leur reste ? Pour les autres ca­té­go­ries de la po­pu­la­tion, ceux qui tra­vaillent en­core, c’est de plus en plus la peur qui do­mine, la peur de perdre son em­ploi, sa maison, son assurance-maladie. Des mil­liers de fa­milles sont ex­pulsés de leurs mai­sons. Seule­ment à Dé­troit, la ville a coupé l’eau à 40 000 familles.

Qu’est ce qui se passe au ni­veau du mou­ve­ment populaire ?

C’est cer­tain, il y a une crois­sance des or­ga­ni­sa­tions po­pu­laires. Il y a des luttes dures, comme la ré­oc­cu­pa­tion des mai­sons dont les gens ont été ex­pulsés. Des tas de ma­ni­fes­ta­tions à chaque jour pour ré­clamer des aides d’urgences au gou­ver­ne­ment fé­déral, mu­ni­cipal, ré­gional. Des confé­rences, des marches, des ren­contres, des ca­ra­vanes : on a l’impression qu’un « géant en­dormi » est en train de s’éveiller. Par contre, cela de­vient plus dan­ge­reux. La contes­ta­tion so­ciale de­vient cri­mi­na­lisée. Et il y a les frac­tures in­ternes, si pro­fondes, qui s’expriment entre Noirs et Blancs, sur­tout. Aujourd’hui, c’est la droite qui a re­pris l’initiative en or­ga­ni­sant un mou­ve­ment de masse contre Obama et le projet d’assurance-maladie. Il faut avouer qu’une ma­jo­rité des classes po­pu­laires blanches a voté contre Obama et reste très in­fluencée par le dis­cours ré­ac­tion­naire des Ré­pu­bli­cains, des ré­seaux de droite bien or­ga­nisés et bien fi­nancés, d’une cer­taine droite chrétienne.

Le Forum so­cial états-unien s’annonce …

Ce sera, en juin pro­chain, la deuxième édi­tion. À At­lanta en 2007, plus de 15 000 per­sonnes sont ve­nues et c’était très bien même si, à mon avis, les ques­tions iden­ti­taires et ra­ciales ont pris un peu trop de place. Certes, il est vrai que les Noirs sont en ma­jo­rité pauvres et ori­gi­naires des classes po­pu­laires. Il n’en reste pas moins que la ma­jo­rité des pauvres sont blancs et que c’est une so­ciété de classe qui les main­tient dans cette su­bor­di­na­tion. En 2010 à Dé­troit, dans l’épicentre de la crise, nous es­pé­rons sur­monter, au moins en partie, ce cli­vage et faire avancer la grande coa­li­tion mul­ti­ra­ciale et po­pu­laire dont nous avons besoin.


Des al­ter­na­tives syn­di­cales à la crise

En­tre­tien avec Hi­lary Wainwright

Hi­lary Wain­wright, en plus d’être cher­cheure au Trans Na­tional Ins­ti­tute, pro­fes­seure à l’Université de Brad­ford et édi­ti­trice du men­suel de gauche Red Pepper, a outre toutes ses qua­lités un autre avan­tage : celle d’être lo­ca­lisée en An­gle­terre, le « ber­ceau », si on peut dire, du néolibéralisme.

Est-ce que la crise force un ré­ali­gne­ment po­li­tique dans ce pays qui a « in­venté » le néolibéralisme ?

Le pou­voir pu­blic ren­voie le poids de la crise à la po­pu­la­tion et en par­ti­cu­lier au sec­teur pu­blic, me­nacé d’une nou­velle vague de pri­va­ti­sa­tion. Le gou­ver­ne­ment tra­vailliste s’efforce de sauver les banques, donc ce sec­teur fi­nan­cier qui do­mine tel­le­ment notre pays, mais re­fuse de les na­tio­na­liser comme cela est de­mandé par plu­sieurs sec­teurs de la so­ciété. De­vant cette évo­lu­tion, la droite, le Parti conser­va­teur, a le vent dans les voiles et pour­rait ga­gner les pro­chaines élec­tions. En réa­lité, c’est le pos­sible ef­fon­dre­ment du vote tra­vailliste qui pour­rait per­mettre cette vic­toire de la droite, plutôt qu’une po­pu­la­rité plus grande de celle-ci.

Qu’est-ce qui ar­rive au mou­ve­ment syndical ?

Ce mou­ve­ment a beau­coup dé­cliné du­rant les 20 der­nières an­nées. Mais il garde en­core des po­si­tions fortes, no­tam­ment dans le sec­teur pu­blic. Il s’agit de faire deux choses en même temps, soit de ré­sister à la pri­va­ti­sa­tion et au dé­man­tè­le­ment, et d’imaginer de nou­veaux mo­dèles de ges­tion du sec­teur pu­blic via sa dé­mo­cra­ti­sa­tion. Ce débat est très im­por­tant au sein du prin­cipal syn­dicat du sec­teur pu­blic, UNISON. Dans la ré­gion de New­castle, le syn­dicat a réussi à em­pê­cher la pri­va­ti­sa­tion des ser­vices mu­ni­ci­paux. Pa­ral­lè­le­ment, le syn­dicat s’est battu pour amé­liorer les ser­vices et ré­or­ga­niser l’organisation du tra­vail da­van­tage en fonc­tion des be­soins des ci­toyens. Cela a im­pliqué un ni­veau élevé de co­opé­ra­tion avec les ges­tion­naires mu­ni­ci­paux et éga­le­ment avec la po­pu­la­tion, dans le cadre de struc­tures de concer­ta­tion per­ma­nentes, un peu comme ce qui s’est passé à Porto Alegre, mais avec une par­ti­ci­pa­tion cen­trale des syndicats.

Est-ce que l’alliance his­to­rique entre les syn­di­cats et le Parti tra­vailliste, et qui a marqué un siècle d’histoire so­ciale, ar­rive à sa fin ?

Le Parti tra­vailliste a aban­donné son rôle de re­pré­sen­ta­tion des in­té­rêts ou­vriers. Les syn­di­cats sont main­te­nant ou­verts à col­la­borer avec un vaste éven­tail de forces po­li­tiques et so­ciales. On le voit par exemple sur des ba­tailles éco­lo­giques. Les syn­di­cats se mettent avec les groupes éco­lo­gistes pour créer des em­plois verts. Cela se fait à l’échelle lo­cale, mais aussi à l’échelle in­ter­na­tio­nale, à tra­vers la construc­tion de ré­seaux comme le Forum so­cial mondial.


Trans­former la politique

En­tre­tien avec Lau Kin Chi

La cher­cheure chi­noise Lau Kin Chi, basée à l’Université Lin­gnan de Honk Kong, pré­side le ré­seau ARENA (qui re­groupe des chercheurs-militants de plu­sieurs pays asia­tiques) et fait partie de ceux et celles qui tentent d’établir des pas­se­relles entre la dy­na­mique chi­noise et le mou­ve­ment al­ter­mon­dia­liste mondial.

Est-ce que la Chine d’aujourd’hui a to­ta­le­ment li­quidé l’héritage socialiste …

Après la mort de Mao ef­fec­ti­ve­ment, des chan­ge­ments ma­jeurs sont sur­venus. Contrai­re­ment à une idée ré­pandue à l’Ouest ce­pen­dant, cette « ou­ver­ture » s’est pro­duite en res­tant en conti­nuité avec la construc­tion de l’État mo­derne en Chine. L’infrastructure bu­reau­cra­tique, éta­tique, au­to­ri­taire, est de­meurée au centre du dé­ve­lop­pe­ment, et non en pé­ri­phérie. Entre-temps, la po­pu­la­tion a senti la pos­si­bi­lité de lutter pour ce qu’elle consi­dé­rait comme des ac­quis de la ré­vo­lu­tion, y com­pris dans un cer­tain es­pace de droits. Aujourd’hui dans le sillon de ces dé­ve­lop­pe­ments ap­pa­raissent de nou­veaux mou­ve­ments sociaux.

C’est pos­sible dans l’ombre du pou­voir du Parti/État ?

Des com­mu­nautés ru­rales se battent pour pro­téger la pro­priété com­mu­nale des terres et em­pê­cher la des­truc­tion des terres arables. Des ini­tia­tives éco­lo­gistes abondent dans les villes qui étouffent sous la pol­lu­tion et une crois­sance sans li­mite. Le gou­ver­ne­ment est par­fois obligé de né­go­cier, voire de céder à ses re­ven­di­ca­tions. En partie parce que le pou­voir est lui-même soumis à la pres­sion ex­té­rieure oc­ci­den­tale et qu’il est donc obligé de main­tenir un cer­tain consensus social.

Est-ce que l’objectif de la dé­mo­cra­ti­sa­tion de­meure valable ?

Cela dé­pend de ce qu’on en­tend par cela. Le plus im­por­tant pour moi est de lutter pour des ré­formes consti­tu­tion­nelles et d’élargir l’autonomie des ini­tia­tives ci­toyennes. Des élec­tions libres sont un ob­jectif va­lable, mais se­con­daire à mes yeux. D’autant plus qu’elles sont fa­ci­le­ment dé­tour­nées vers des par­ti­san­ne­ries étroites. Le pro­blème avec la dé­mo­cratie telle qu’elle existe dans le monde ha­bi­tuel­le­ment est qu’elle est dis­so­ciée des im­pé­ra­tifs so­ciaux et éco­no­miques. Les mou­ve­ments doivent se concen­trer sur une lutte ac­cu­mu­la­tive qui conso­lide le contrôle com­mu­nau­taire sur les biens com­muns. Cela im­plique éga­le­ment une lutte pour construire une nou­velle sub­jec­ti­vité, en-dehors de et au-delà de la dé­fi­ni­tion oc­ci­den­tale, trop liée au tra­vail mar­chan­disé et la consom­ma­tion, et qui va dans le sens des va­leurs et d’une lo­gique de la ré­ci­pro­cité, du par­tage et du don.

Est-ce que les en­jeux éco­lo­giques sont cen­traux pour la gauche en Chine ?

Je veux dire que notre vi­sion éco­lo­gique est ar­ti­culée à notre vi­sion de l’État et de la po­li­tique. La na­ture, comme l’État que nous vou­lons, est po­ly­morphe, comme un arbre avec des ra­cines, et non un seul pro­cessus cen­tra­lisé, au­to­ri­taire. Dans la na­ture, les élé­ments consti­tu­tifs sont inter-reliés et au­to­nomes en même temps. Pour re­venir à l’écologie, il faut ré­con­ci­lier le court et le long terme. En même temps, la crise est im­mé­diate. Il faut sortir du pro­cessus ac­tuel, sinon l’humanité va couler comme le Ti­tanic sur l’iceberg.


Des al­ter­na­tives pour l’Europe

Trans­form !, une revue pu­bliée sous l’égide de ré­seaux de gauche eu­ro­péens, a pu­blié à cette oc­ca­sion un en­semble de pro­po­si­tions pour « trans­former la fi­nance eu­ro­péenne, at­teindre le plein em­ploi et pro­mou­voir une nou­velle donne éco­lo­gique en Eu­rope » dont voici des ex­traits. L’édition fran­çaise de Trans­form ! se trouve sur le site d’Espaces Marx : www.Espaces-Marx.org.

Au cours de 2008, l’Union eu­ro­péenne a subi la crise fi­nan­cière la plus grande de­puis la fin de la Se­conde guerre mon­diale. Entre-temps on a as­sisté à la montée du chô­mage, de la pau­vreté, de la pré­ca­rité de l’emploi, à l’aggravation des in­éga­lités, des pro­blèmes éner­gé­tiques et du chan­ge­ment cli­ma­tique. Or ces ques­tions ont été re­lé­guées au se­cond plan de l’UE après les ef­forts dé­cidés pour em­pê­cher l’effondrement du sys­tème fi­nan­cier. Bien qu’accentuée par la crise fi­nan­cière ini­tiée aux États-Unis, la crise est éga­le­ment le ré­sultat des po­li­tiques éco­no­miques néo­li­bé­rales sui­vies par les au­to­rités eu­ro­péennes et une grande ma­jo­rité de gou­ver­ne­ments dans les États membres. L’UE a be­soin d’un vé­ri­table chan­ge­ment et d’un nou­veau cadre pour son éco­nomie. Nos re­ven­di­ca­tions sont :

  • La na­tio­na­li­sa­tion de la grande ma­jo­rité des banques pour sé­cu­riser les dé­pôts, les tran­sac­tions et la dis­tri­bu­tion des crédits.
  • L’interdiction des ac­ti­vités et mon­tages fi­nan­ciers dé­sta­bi­li­sants (ti­tri­sa­tion, en­det­te­ment ex­cessif, fonds spé­cu­la­tifs, etc.).
  • Adopter au ni­veau eu­ro­péen un plan d’investissement massif en fa­veur du dé­ve­lop­pe­ment du­rable, de l’emploi et de la co­hé­sion sociale.
  • Aug­menter les im­pôts eu­ro­péens no­tam­ment sur les tran­sac­tions financières.
  • Mettre en place un pa­quet énergie-climat au ni­veau eu­ro­péen, pour faire émerger des sy­ner­gies nou­velles, par un usage rai­sonné des res­sources, des in­ves­tis­se­ments dans les éco­no­mies d’énergie et les éner­gies re­nou­ve­lables dans le but de ré­duire le chômage.

Sortir du paradigme

En­tre­tien avec Elmar Altvater

Elmar Alt­vater est pro­fes­seur de so­cio­logie à l’Université libre de Berlin et l’un des in­tel­lec­tuels les plus ré­putés dans le monde de l’intellect et des mou­ve­ments so­ciaux en Allemagne.

Par­lons de la crise financière …

Évi­dem­ment, il faut parler des crises et non de la crise. La crise éco­no­mique ré­sulte d’une crise fi­nan­cière, elle-même ré­sultat de l’ascendance de l’accumulation « fic­tive », fi­nan­cière, qui n’est pas réel­le­ment fic­tive, puisqu’elle fait partie du ca­pi­ta­lisme « réel­le­ment exis­tant ». En réa­lité, l’économie « fic­tive » et l’économie « réelle » font partie d’une même struc­ture. Il y a une ten­dance à long terme, que Marx avait iden­tifié, de la chute re­la­tive des taux de pro­fits, in­hé­rente au sys­tème, qui pro­duit et re­pro­duit la crise.

Que pro­posent les dominants ?

Les do­mi­nants disent que les gens doivent se serrer la cein­ture et aug­menter l’épargne. Ce sont les pauvres qui sont res­pon­sables, qui consomment trop. Il faut aug­menter tou­jours et tou­jours la pro­duc­tion et ex­ploiter, peut-être de ma­nière plus ra­tion­nelle, les res­sources. C’est à la base de la nou­velle coa­li­tion gou­ver­ne­men­tale en Al­le­magne, où l’objectif est dé­fini comme la « crois­sance ». Mais la ques­tion est, est-ce que la crois­sance est réel­le­ment pos­sible sous le ré­gime ac­tuel ? Il y a plu­sieurs fac­teurs dont la dé­cli­nante hé­gé­monie des États-Unis et la montée des pays dits émergents.

Est-ce que le ca­pi­ta­lisme est « condamné » ?

Selon les tra­vaux an­té­rieurs de Kon­dra­tiev, l’accumulation peut être re­lancée si et seule­ment si de nou­veaux gi­se­ments de pro­duc­ti­vité sont ex­ploités et re­lancés. Il est vrai qu’on voit aux États-Unis une nou­velle pers­pec­tive dans le do­maine de l’énergie où des in­ves­tis­se­ments nou­veaux sont pro­jetés, mais en de­meu­rant dans le pa­ra­digme éner­gi­vore ac­tuel. Pa­ral­lè­le­ment ap­pa­raît le thème de la bio­tech­no­logie, éga­le­ment pro­posé comme porte de sortie à la crise. Je reste scep­tique face à cette « so­lu­tion ». En plus de l’aspect fi­nan­cier et tech­nique, la pro­po­si­tion est en fait de mar­chan­diser da­van­tage la vie.

Est-ce qu’il n’y a pas d’autres portes de sortie ? Que penser du « New Deal vert » ?

Les Verts disent par­tout qu’il faut un nou­veau « New Deal vert ». C’est un peu am­bigu. Il y a déjà un new deal vert sous l’égide de l’État. Les in­ves­tis­se­ments verts sont en montée en Asie et en Eu­rope. Il faut se sou­venir que le pre­mier new deal n’a pas fonc­tionné jusqu’à ce que la Deuxième guerre mon­diale éclate, alors que l’économie a été presque na­tio­na­lisée. Pa­ral­lè­le­ment, il y a une coa­li­tion so­ciale qui prend forme der­rière un new deal vert plus ré­for­miste, qui veut aller plus loin. Ce n’est pas évident non plus que ce projet peut re­lancer l’accumulation et donc ré­soudre la crise. Au fond de la chose, la re­lance de l’accumulation ne peut être as­surée que par un chan­ge­ment de rap­ports de forces, entre les prin­ci­paux pro­ta­go­nistes sociaux.

Les mou­ve­ments so­ciaux ne sont pas seule­ment des victimes …

Bien sûr, il y a un autre new deal qui pour­rait venir d’en bas. Il doit à la fois com­battre les ef­fets de la crise et re­mettre en ques­tion le ca­pi­ta­lisme. Cela im­plique un nou­veau pa­ra­digme, dé­passer l’ère fos­sile du dé­ve­lop­pe­ment ca­pi­ta­liste et passer aux éner­gies re­nou­ve­lables (so­laire entre autres). Cela im­plique aussi un pas­sage vers l’économie so­li­daire, basée sur les formes co­opé­ra­tives et de dé­mo­cratie éco­no­mique. Il y a donc des sor­ties de crise qui se­raient à l’avantage des peuples. Mais pour cela, il faut penser à des chan­ge­ments systémiques.


La crise, l’environnement et la gauche en Amé­rique latine

En­tre­tien avec Ed­gardo Lander

Ed­gardo Lander en­seigne à l’Université na­tio­nale de Ca­racas. Il a été en 2006 un des prin­ci­paux ani­ma­teurs du Forum so­cial mon­dial po­ly­cen­trique de Caracas.

Qu’est-ce qui est dif­fé­rent pour la gauche maintenant ?

Toute trans­for­ma­tion doit briser la rup­ture avec le projet pré­da­teur du ca­pi­ta­lisme. Le ca­pi­ta­lisme a be­soin de s’expansionner de ma­nière illi­mitée. Mais les li­mites de la vie ont main­te­nant dé­passé cette utopie de la crois­sance pour la crois­sance. Le défi pour la gauche est donc dif­fé­rent de celui qui était de­vant la gauche au siècle der­nier. La so­ciété ne peut plus être pensée de ma­nière sé­parée de la nature.

Est-ce que les nou­veaux gou­ver­ne­ments de gauche évo­luent dans ce sens ?

Pen­dant long­temps, l’économie latino-américaine a été basée sur l’exploitation et l’exportation de res­sources na­tu­relles. C’est en­core le cas aujourd’hui. Plus en­core, on ne voit pas que les gou­ver­ne­ments de gauche ont bi­furqué dans ce do­maine et conti­nuent d’orienter l’économie vers le sec­teur pri­maire. C’est l’accumulation par la dé­pos­ses­sion, en gros, qui se per­pétue. Entre-temps, l’industrialisation se dé­place vers l’Asie. Cela a pour effet d’augmenter les prix des res­sources latino-américaines, d’où la per­pé­tua­tion du mo­dèle. La seule dif­fé­rence est que ces res­sources sont main­te­nant di­ri­gées vers l’Asie. Les gou­ver­ne­ments de gauche n’ont pu changer cette ten­dance. Les sur­plus sont ré­in­vestis dans le sec­teur primaire.

C’est une nou­velle ex­pan­sion du sec­teur primaire …

On continue d’exporter les mêmes pro­duits vers la Chine, qui les paie plus cher. Les mines à ciel ou­vert se mul­ti­plient, at­ti­rant les ca­pi­taux étran­gers, mais cau­sant des dom­mages et des conflits avec les com­mu­nautés pay­sannes et au­toch­tones. Des méga mines sont en train d’être construites, no­tam­ment dans les Andes où on projet d’exploiter les res­sources à plus de 4000 mètres d’altitude, ce qui me­nace di­rec­te­ment les gla­ciers et les éco­sys­tèmes des pays an­dins, no­tam­ment l’Argentine et le Chili. Dans le sec­teur agri­cole, on as­siste à une ex­pan­sion des mo­no­cul­tures in­dus­trielles comme le soya et l’eucalyptus. L’Agrobusiness est en pleine ex­pan­sion, no­tam­ment au Brésil, où l’utilisation des se­mences gé­né­ti­que­ment mo­di­fiées connaît éga­le­ment une grande ex­pan­sion. 18 mil­lions d’hectares de cé­réales OGM sont en ex­ploi­ta­tion en Ar­gen­tine. Les mou­ve­ments so­ciaux sont ré­primés, y com­pris par le gou­ver­ne­ment Lula, qui a changé la loi pour au­to­riser les OGM.

Une ten­dance émerge …

C’est le « mo­dèle » Mon­santo qui do­mine, contre l’agriculture pay­sanne. Cela n’est pas in­évi­table comme on le dit sou­vent (la « loi » du marché). Ce sont des choix po­li­tiques. En 2008, le MST es­time que le gou­ver­ne­ment a continué de fa­vo­riser les grandes ex­ploi­ta­tions. Lula a signé avec le Pré­sident Bush un ac­cord pour élargir la pro­duc­tion de bio­car­bu­rants. 6 mil­lions d’hectares sont déjà uti­lisés pour cela, et on pro­jette que cela pour­rait monter à 24 mil­lions d’he. C’est peut-être la plus grande tra­gédie du gou­ver­ne­ment Lula.

Qu’est ce qui se passe au Venezuela ?

Nous sommes to­ta­le­ment dé­pen­dants et liés au sec­teur éner­gé­tique. Ce n’est plus seule­ment un fac­teur éco­no­mique mais une réa­lité cultu­relle qui marque l’identité de notre peuple. Les po­li­tiques d’Hugo Chavez de fournir des res­sources et des moyens au peuple sont dé­pen­dantes de la pro­duc­tion du pétrole.

Le roi pé­trole do­mine en­core plus …

On en parle en­core mais en réa­lité, la dé­pen­dance en­vers la pro­duc­tion pé­tro­lière s’est ag­gravée. 92 % des re­venus d’exportation pro­viennent du sec­teur. Certes, l’État contrôle da­van­tage le sec­teur éner­gé­tique et peut uti­liser les re­venus. Pa­ral­lè­le­ment, les res­sources de l’État sont mises à élargir la pro­duc­tion dans de nou­velles ré­gions dans l’ouest du pays et off-shore, no­tam­ment dans le sec­teur du gaz. Des in­ves­tis­seurs étran­gers se joignent à l’entreprise na­tio­nale PDVSA qui pré­voit aug­menter la pro­duc­tion de 72 % d’ici cinq ans. Une partie im­por­tante du ter­ri­toire na­tional sera ou­verte à la pro­duc­tion éner­gé­tique. Entre-temps, la consom­ma­tion in­terne du pé­trole reste lour­de­ment sub­ven­tionnée (le litre coûte moins de 0,5 cents !). Le Ve­ne­zuela est en com­pé­ti­tion avec les États-Unis en tant que pays le plus éner­gi­vore du monde !

Les conflits se perpétuent …

Les com­mu­nautés au­toch­tones sont vi­sées dans l’ouest sur­tout. Et ce en dépit du dis­cours sur la re­dis­tri­bu­tion des terres, restée sur le pa­pier de­puis dix ans. On constate une confron­ta­tion de vi­sions du monde. Pour les com­mu­nautés, il faut forcer la rup­ture avec non seule­ment le ca­pi­ta­lisme, mais avec la concep­tion du monde où la na­ture est une res­source à ex­ploiter. Pour les au­toch­tones, le concept est de « bien vivir » (vivre bien). Dans cette vi­sion, la na­ture dé­tient des droits aussi, il faut ré­con­ci­lier ses droits avec ceux des hu­mains. On voit cette concep­tion prendre forme au Ve­ne­zuela, mais aussi en Bo­livie et en Équateur.


Real­po­li­tique révolutionnaire

Mario Can­deias

Mario Can­deias est cher­cheur avec la Com­mis­sion du futur de la Fon­da­tion Rosa Luxem­bourg. La FRL est or­ga­ni­que­ment liée à Die Linke, le nou­veau « suc­cess story » de la gauche eu­ro­péenne (près de 12 % du vote lors des der­nières élec­tions fé­dé­rales). Die Linke est une coa­li­tion arc-en ciel re­grou­pant la gauche social-démocrate qui est sortie du SPD, l’ancien Parti com­mu­niste au pou­voir dans la partie orien­tale du pays, et la gauche ra­di­cale (es­sen­tiel­le­ment ouest-allemande).

La crise est là pour rester …

Le bloc au pou­voir se dé­com­pose et se re­com­pose. La crise est liée à ce pro­cessus, qui peut prendre une dé­cennie peut-être avant d’aboutir sur un nou­veau projet hé­gé­mo­nique. Le néo­li­bé­ra­lisme se dis­loque, peu à peu. De cela émerge une sorte de ca­pi­ta­lisme vert, en­core bal­bu­tiant. Mal­heu­reu­se­ment, la gauche, du moins jusqu’à date, n’a pas su ca­pi­ta­liser sur la crise et pro­poser des al­ter­na­tives. Es­sen­tiel­le­ment elle n’a pas été ca­pable d’établir les liens entre les di­verses com­po­santes de la crise, no­tam­ment la di­men­sion éco­no­mique et la di­men­sion écologique.

Quelles sont les prin­ci­pales étapes pour en­tre­prendre la re­dé­fi­ni­tion d’un pro­gramme de gauche ?

Il faut com­mencer par dé­fendre le sec­teur pu­blic, en lien avec l’échec des pri­va­ti­sa­tions en termes éco­no­miques et so­ciaux. Il faut se battre pour aug­menter les em­plois dans le sec­teur pu­blic. Pa­ral­lè­le­ment, il faut « éco­lo­giser » le mode de pro­duc­tion, en pro­té­geant le bien commun et en de­man­dant la dé­mar­chan­di­sa­tion de cer­tains ser­vices pu­blics, le trans­port par exemple.

Est-ce qu’il n’y a pas un piège dans l’expansion du sec­teur pu­blic, qu’on pour­rait peut-être ap­peler le piège de l’«étatisme» ?

L’expansion du sec­teur pu­blic doit se faire avec la dé­mo­cra­ti­sa­tion des struc­tures de l’État. Nous ne vou­lons ni un État de bien-être for­diste, pa­ter­na­liste et pa­triarcal, ni un état so­cia­liste au­to­ri­taire. Donc il faut dé­mo­cra­tiser l’État. Les dé­ci­sions sur les bud­gets doivent être dé­mo­cra­ti­sées, comme on le voit, au moins par­tiel­le­ment, avec les ex­pé­riences de budget par­ti­ci­patif ici et là. Cette dé­mo­cra­ti­sa­tion doit pé­né­trer les en­tre­prises, par ailleurs. Il faut de­mander que les conseils d’administration s’ouvrent aux re­pré­sen­tants des travailleurs.

Tout cela peut sem­bler très réformiste …

Une Real­po­li­tique de gauche doit re­poser sur une vi­sion à long terme. Elle doit aborder les pro­blèmes de sa so­ciété dans son en­semble, et non seule­ment les in­té­rêts de tel ou tel groupe. Le bloc hé­gé­mo­nique ac­tuel est af­faibli, ses ca­pa­cités d’agir res­treintes. C’est une op­por­tu­nité pour nous et il faut in­ter­venir en pro­po­sant des chan­ge­ments im­mé­diats réalisables.


Les ré­sis­tances pré­fi­gurent les is­sues de la crise

Gus­tave Massiah

Les défis du mou­ve­ment altermondialiste

Je par­tirai du mou­ve­ment al­ter­mon­dia­liste qui se dé­finit comme un mou­ve­ment qui pro­longe et re­nou­velle les trois mou­ve­ments his­to­riques pré­cé­dents : celui de la dé­co­lo­ni­sa­tion, celui des luttes ou­vrières et so­ciales, celui des luttes pour les li­bertés. La dé­co­lo­ni­sa­tion, les luttes so­ciales, l’impératif dé­mo­cra­tique et les li­bertés consti­tuent la culture de ré­fé­rence his­to­rique du mou­ve­ment. L’enjeu est de dé­finir un nou­veau projet d’émancipation. Ce mou­ve­ment est por­teur d’un nouvel es­poir né du refus de la fa­ta­lité ; c’est le sens de l’affirmation « un autre monde est pos­sible ». La stra­tégie du mou­ve­ment al­ter­mon­dia­liste s’organise au­tour de la conver­gence des mou­ve­ments so­ciaux et ci­toyens qui mettent en avant la so­li­da­rité, les li­bertés et la paix. Ils construisent aussi une nou­velle culture po­li­tique fondée sur la di­ver­sité, les ac­ti­vités au­to­gé­rées, la mu­tua­li­sa­tion, « l’horizontalité » pré­férée à la hié­rar­chie. Une orien­ta­tion stra­té­gique s’est dé­gagée, celle de l’accès pour tous aux droits fon­da­men­taux. C’est la construc­tion d’une al­ter­na­tive à la lo­gique do­mi­nante, à l’ajustement de chaque so­ciété au marché mon­dial à tra­vers la ré­gu­la­tion par le marché mon­dial des ca­pi­taux. Les dé­bats en cours dans le mou­ve­ment mettent en avant la ques­tion stra­té­gique. Elle sou­lève la ques­tion du pou­voir qui ren­voie au débat sur l’État et re­coupe celle des partis, et la ques­tion du mo­dèle de trans­for­ma­tion so­ciale et de la na­ture du développement.

L’urgence est de faire face aux dan­gers de la crise

La crise glo­bale est une crise de la mon­dia­li­sa­tion ca­pi­ta­liste dans sa phase néo­li­bé­rale. Il s’agit d’une crise struc­tu­relle : éco­no­mique et so­ciale ; éco­lo­gique ; géo­po­li­tique ; po­li­tique et idéo­lo­gique. La sé­quence ac­tuelle crise fi­nan­cière, mo­né­taire, im­mo­bi­lière, ali­men­taire, éco­no­mique en est une dé­cli­naison en si­tua­tion. Tous ces as­pects sont dé­ter­mi­nants dans l’affrontement entre les mou­ve­ments so­ciaux et po­li­tiques et les forces do­mi­nantes. Le pre­mier danger concerne la pau­vreté. Les sor­ties ha­bi­tuelles consistent à faire payer la crise aux pauvres, et d’abord aux dis­cri­minés et aux co­lo­nisés. Il s’agit aussi de ra­boter les couches moyennes.

Le deuxième danger

Il concerne la res­tric­tion des li­bertés et de la dé­mo­cratie. Des po­li­tiques de sortie de crise fon­dées sur des orien­ta­tions an­ti­so­ciales s’appuient en gé­néral sur les me­sures de ré­pres­sion, de cri­mi­na­li­sa­tion des mou­ve­ments so­ciaux, de pé­na­li­sa­tion de la so­li­da­rité, d’instrumentalisation du ter­ro­risme, d’idéologie sé­cu­ri­taire, de xé­no­phobie, d’agitation ra­ciste, is­la­mo­phobe et na­tio­na­liste, d’exploitation des boucs émis­saires, des mi­grants et des roms. Cette évo­lu­tion peut aller dans cer­taines ré­gions vers des ré­gimes au­to­ri­taires et ré­pres­sifs et même vers des fas­cismes et des po­pu­lismes fas­ci­sants. Le troi­sième danger cible des pays qui se­ront mar­gi­na­lisés et ruinés. Les risques de guerre sont aussi une issue clas­sique des grandes crises. N’oublions pas que le monde est déjà en guerre et que près d’un mil­liard de per­sonnes vivent dans des ré­gions en guerre. Les conflits sont per­ma­nents et la dé­sta­bi­li­sa­tion sys­té­ma­tique. Les formes de guerre ont changé avec la mi­li­ta­ri­sa­tion des so­ciétés, l’apartheid global, la guerre des forts contre les faibles, la ba­na­li­sa­tion de la tor­ture. Pour lutter contre ces dan­gers il faudra ren­forcer les ré­sis­tances et élargir les al­liances et les coa­li­tions pour les li­bertés, la dé­mo­cratie et la paix. De ce point de vue, l’Europe in­ter­vient comme un des ac­teurs prin­ci­paux por­teurs de tous ces dan­gers, pour les autres ré­gions du monde et pour les classes et les couches po­pu­laires européennes.

Les is­sues à la crise ne sont pas prédéterminées

Re­te­nons six op­por­tu­nités ou­vertes par la crise. D’abord, la dé­faite idéo­lo­gique du néo­li­bé­ra­lisme fa­vo­rise la montée en puis­sance de la ré­gu­la­tion pu­blique. En­suite, la re­dis­tri­bu­tion des ri­chesses et le re­tour du marché in­té­rieur re­donnent une pos­si­bi­lité de sta­bi­li­sa­tion et de ga­rantie des re­venus et de la pro­tec­tion so­ciale, de re­dé­ploie­ment des ser­vices pu­blics. De même, l’urgence éco­lo­gique né­ces­site une mu­ta­tion du mode de dé­ve­lop­pe­ment so­cial. Dans le même sens, la crise du mo­dèle po­li­tique de re­pré­sen­ta­tion ren­force la né­ces­sité de la dé­mo­cratie so­ciale et de la dé­mo­cratie par­ti­ci­pa­tive et une nou­velle ré­flexion sur les pou­voirs. De plus, le ré­équi­li­brage ente le Nord et le Sud ouvre une nou­velle phase de la dé­co­lo­ni­sa­tion et une nou­velle géo­po­li­tique du monde. Sur tous ces as­pects, des luttes po­pu­laires mettent en avant des pro­po­si­tions pas­sion­nantes qui sont mar­quées par une prise de conscience : l’amélioration des couches po­pu­laires ne doit pas passer par la ré­af­fir­ma­tion des po­si­tions do­mi­nantes de l’Europe. Au­cune de ces op­por­tu­nités ne s’imposera d’elle même ; elles ne pour­ront dé­bou­cher vers des si­tua­tions meilleures que si les ré­sis­tances s’amplifient et si les luttes so­ciales, éco­lo­giques, pour les li­bertés, contre les guerres s’intensifient. Deux in­ter­ro­ga­tions sont déjà po­sées. Com­ment éviter l’alliance, entre les forces néo­li­bé­rales et conser­va­trices avec les ré­for­ma­teurs, fondée sur des ré­formes mi­ni­males et des ré­gimes verts et au­to­ri­taires ? Com­ment ra­di­ca­liser un éven­tuel mou­ve­ment des ré­formes au profit des couches po­pu­laires ? Le mou­ve­ment ne né­glige pas les amé­lio­ra­tions pos­sibles et n’hésite pas à s’engager pour éviter les si­tua­tions in­sup­por­tables. Il est aussi, pour sa plus grande part, concerné par une trans­for­ma­tion ra­di­cale et prend très au sé­rieux les pos­si­bi­lités, ou­vertes par la crise, d’un dé­pas­se­ment du ca­pi­ta­lisme. Ce dé­pas­se­ment s’inscrit dans le temps long et n’est pas pré­dé­ter­miné. Il existe déjà, dans la so­ciété ac­tuelle, des rap­ports so­ciaux qui le pré­fi­gurent, comme des rap­ports so­ciaux ca­pi­ta­listes ont émergé dans les so­ciétés féo­dales. Le nou­veau monde né dans l’ancien se construit dès aujourd’hui et passe par des rup­tures. Il part des contra­dic­tions vé­cues et en construit des nou­velles. Un nou­veau projet d’émancipation col­lec­tive est à l’ordre du jour. Le ca­pi­ta­lisme n’est pas éternel, la ques­tion de son dé­pas­se­ment est d’actualité. Et nous de­vons com­mencer dès main­te­nant à re­ven­di­quer et à construire un autre monde possible.



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