Pittsburgh et après

Un plan d’action contre les paradis fiscaux en 10 propositions

Depuis la réunion d’avril du G20 de Londres, des progrès certains ont été accomplis dans la lutte contre les paradis fiscaux. Néanmoins, le chemin parcouru reste aujourd’hui très insuffisant pour mettre un terme au rôle déstabilisateur joué par ces territoires dans la mondialisation contemporaine. La réunion de Pittsburgh des 24 et 25 septembre prochains doit être l’occasion pour la France de porter des propositions politiques à la hauteur de l’intention annoncée le 22 février dernier par le Président de la République d’en « finir avec les paradis fiscaux ». Pittsburgh doit être l’occasion de prolonger la dynamique politique lancée en avril dernier.
Par Mis en ligne le 26 septembre 2009

Les pa­radis fis­caux posent trois pro­blèmes : ils at­taquent la sou­ve­rai­neté des Etats aux­quels ils sous­traient des re­cettes fis­cales, ils nour­rissent l’instabilité fi­nan­cière, ils offrent des ins­tru­ments de blan­chi­ment à l’argent ma­fieux. La pre­mière partie pré­cise ces me­naces ; la deuxième pro­pose un bilan cri­tique des ac­tions en­tre­prises de­puis le G20 d’avril der­nier pour y ré­pondre. Enfin, la troi­sième partie pro­pose un plan d’action en 10 me­sures pour aller plus loin :

  • Pro­mou­voir un échange au­to­ma­tique d’informations
  • Ren­forcer les ad­mi­nis­tra­tions fiscales
  • Créer un centre na­tional per­ma­nent d’expertise
  • Ren­forcer l’action eu­ro­péenne : la di­rec­tive épargne
  • Ren­forcer l’action eu­ro­péenne : la di­rec­tive Accis
  • Mettre en place un re­por­ting comp­table pays par pays
  • Ren­forcer la gou­ver­nance fis­cale des multinationales
  • Ré­guler les pro­duits d’optimisation fiscale
  • Eta­blir le prin­cipe de soupçon d’évasion fiscale
  • Pu­blier un rap­port na­tional ré­gu­lier sur la lutte contre les pa­radis fiscaux

1 — LA TRIPLE MENACE

Comme les pa­villons de com­plai­sance et les zones franches, les pa­radis fis­caux ap­par­tiennent au monde de l’économie off­shore. On peut la dé­finir comme tous les moyens qui per­mettent d’instaurer un dé­cou­plage entre le lieu réel et le lieu ju­ri­dique d’une tran­sac­tion : faire des pro­fits dans un pays et les dé­clarer dans un autre, in­nover dans un ter­ri­toire et se faire payer les droits de la pro­priété in­tel­lec­tuelle dans un autre, etc…

Toute po­li­tique pu­blique de lutte contre les pa­radis fis­caux doit avoir comme ob­jectif de re­mettre en cause ces es­paces lé­gaux fic­tifs d’enregistrement des tran­sac­tions car ils pro­duisent trois grands types de problèmes.

1.1TROIS EN­JEUX POLITIQUES

Les asiles fiscaux

Comme leur nom l’indique, les pa­radis fis­caux sont des ter­ri­toires qui per­mettent aux ré­si­dents d’autres pays d’échapper à l’impôt. Ces pra­tiques dé­marrent à la fin du 19ème siècle et entrent dans les pré­oc­cu­pa­tions des po­li­tiques pu­bliques in­ter­na­tio­nales (So­ciété des Na­tions) dès les an­nées 1920.

Trois étapes im­por­tantes sont à l’origine de ces pra­tiques. Le prin­cipe d’une très faible taxa­tion pour at­tirer les sièges so­ciaux des en­tre­prises naît aux Etats-Unis à la fin du 19ème siècle. L’Etat du New Jersey, bientôt suivi par celui du De­la­ware, conseillés par un groupe d’avocats d’affaires new-yorkais, en se­ront les pre­miers adeptes, avec une cer­taine ef­fi­ca­cité dans la durée puisque en­viron la moitié des en­tre­prises amé­ri­caines co­tées en Bourse ont ac­tuel­le­ment leur siège so­cial dans le Delaware.

Le prin­cipe de l’enregistrement fictif des en­tre­prises pour des rai­sons fis­cales (contrôler une en­tre­prise dans un pays mais payer ses im­pôts dans un autre) voit le jour en An­gle­terre en 1929. Les juges bri­tan­niques dé­cident alors qu’Egyptian Delta Land and In­vest­ment, une en­tre­prise an­glaise de spé­cu­la­tion im­mo­bi­lière qui a pris soin de dé­mé­nager son conseil d’administration au Caire et de le rem­plir de ré­si­dents égyp­tiens, n’est pas pas­sible de l’impôt bri­tan­nique. Une dé­ci­sion qui ouvre la porte aux en­re­gis­tre­ments de so­ciété avec des di­ri­geants hommes de paille, un point que les Ber­mudes, les Ba­hamas, les îles Caï­mans et autre Hong Kong sau­ront ex­ploiter au sein de l’Empire britannique.

La pos­si­bi­lité d’une pro­tec­tion ren­forcée de l’identité des clients naîtra en­suite dans la loi ban­caire suisse de 1934 : l’employé d’une banque suisse li­vrant des in­for­ma­tions concer­nant l’identité de ses clients, na­tio­naux ou étran­gers, y com­pris à son propre gou­ver­ne­ment, commet dé­sor­mais un acte criminel.

Moindre im­po­si­tion, ré­si­dence fic­tive et se­cret se­ront ainsi les trois pi­liers sur les­quels vont se dé­ve­lopper les pa­radis fis­caux, len­te­ment jusqu’à la fin des an­nées 1960, puis plus ra­pi­de­ment, avec une ac­cé­lé­ra­tion au cours des an­nées 1990.

Aujourd’hui, les dif­fé­rentes es­ti­ma­tions dis­po­nibles, toutes très fra­giles, semblent in­di­quer que les grands Etats perdent au mi­nimum l’équivalent de 2 à 3 % de PIB de re­cettes fis­cales en fraudes et éva­sions de tous genres, les pa­radis fis­caux en étant l’un des ins­tru­ments. Pour la France, on es­time qu’au moins 40 à 50 mil­liards d’euros pour­raient être perdus chaque année, soit en­viron 15 % des re­cettes fis­cales 2008, un mon­tant significatif.

Les pa­radis fis­caux exercent éga­le­ment une forte pres­sion en fa­veur du moins di­sant fiscal. Les re­cettes fis­cales to­tales des pays de l’OCDE, me­su­rées en pour­cen­tage de la ri­chesse pro­duite, n’ont cessé de croître du mi­lieu des an­nées 1960 au mi­lieu des an­nées 1990, avant de se sta­bi­liser ces dix der­nières an­nées au­tour de 35 %. Au sein de l’Union eu­ro­péenne à 27, le taux d’imposition des en­tre­prises a perdu 12 points de pour­cen­tage entre 1995 et 2007, pas­sant de 35,3 % à 23,5 %. Les Etats ont in­tégré l’existence des pa­radis fis­caux et in­ter­na­lisé la né­ces­sité de ne pas trop de­mander à l’impôt en dépit des im­menses be­soins so­ciaux et éco­no­miques que ré­clame une in­ser­tion réussie et équi­table dans la mon­dia­li­sa­tion.
Le pro­blème est en­core plus criant pour les pays en dé­ve­lop­pe­ment qui se voient privés, par l’évasion fis­cale des mul­ti­na­tio­nales et les dé­tour­ne­ments de fonds des élites pu­bliques cor­rom­pues, de re­cettes fis­cales es­sen­tielles à leur développement.

Les centres fi­nan­ciers offshore

Les pre­miers mar­chés fi­nan­ciers off­shore contem­po­rains, où les tran­sac­tions s’exercent sous un faible contrôle pu­blic, se sont dé­ve­loppés à partir de la fin des an­nées 1950 sous l’impulsion de la Banque d’Angleterre, avec la créa­tion du marché des eu­ro­dol­lars. A partir de la fin des an­nées 1960, ban­quiers et mul­ti­na­tio­nales s’en ser­vi­ront de ma­nière crois­sante pour ré­pondre à la crise du mo­dèle des Trente glo­rieuses, re­cher­chant des lo­ca­li­sa­tions al­ter­na­tives pour ré­duire leurs coûts sa­la­riaux, échapper aux conflits so­ciaux et ré­duire leur par­ti­ci­pa­tion au fi­nan­ce­ment de l’Etat Pro­vi­dence. Of­frant des condi­tions fis­cales avan­ta­geuses, une ré­si­dence fic­tive, la pro­tec­tion du se­cret des tran­sac­tions et un marché fi­nan­cier dé­ve­loppé aux ac­ti­vités dif­fi­ci­le­ment tra­çables, les pa­radis fis­caux ré­pon­daient alors exac­te­ment aux be­soins des entreprises.

Un re­gard sur leur ré­par­ti­tion géo­gra­phique montre que loin de l’image tra­di­tion­nelle de pe­tites îles en­so­leillées, Londres, les autres places fi­nan­cières de pays dé­ve­loppés (Luxem­bourg, Suisse…) et les places exo­tiques se par­tagent le marché selon des pro­por­tions res­pec­tives d’environ 40 %, 30 % et 30 %. On peut ré­partir les centres fi­nan­ciers off­shore en quatre grands groupes :

  • les mar­chés pri­maires : des grands centres fi­nan­ciers, pré­sents sur tous les seg­ments de marché et des­tinés à ac­cueillir tous types d’acteurs fi­nan­ciers (Londres)
  • les Boo­king cen­ters : des es­paces spé­ci­fi­que­ment dé­diés à l’enregistrement fic­tifs des tran­sac­tions (Caï­mans, Ber­mudes, etc.) et qui peuvent être éga­le­ment des centres ban­caires in­ter­na­tio­naux (Suisse…). Ainsi, les îles Caï­mans se classent ré­gu­liè­re­ment au­tour de la 5ème place comme centre fi­nan­cier in­ter­na­tional (BRI). Son sec­teur ban­caire gère en­viron un tiers du mon­tant des ac­tifs gérés par les ban­quiers de la City qui em­ploient pour cela en­viron 300 000 per­sonnes contre … 5400 aux Caï­mans pour en­viron 8000 en­tités fi­nan­cières, soit 1,5 per­sonne pour cha­cune, une illus­tra­tion de la di­men­sion fic­tive des ac­ti­vités conduites
  • les Fun­ding cen­ters : ceux qui or­ga­nisent des trans­ferts de ca­pi­taux de l’extérieur vers l’intérieur (Sin­ga­pour, Hong Kong…)
  • les Col­lec­tion cen­ters : ceux qui or­ga­nisent des trans­ferts de ca­pi­taux de l’intérieur vers l’extérieur (Bahreïn…)

Ces centres fi­nan­ciers off­shore re­pré­sentent un outil ef­fi­cace de dis­si­mu­la­tion des risques fi­nan­ciers. S’ils n’ont pas causé la crise des sub­primes, ils en ont été l’un des fa­ci­li­ta­teurs, un rôle jusque là com­plè­te­ment sous es­timé. Pour l’anecdote, la crise fi­nan­cière dé­marre le 9 août 2007, lorsque la banque BNP-Paribas ferme trois fonds d’investissement, dont Par­vest Dy­na­mics ABS, de droit luxem­bour­geois. Un rap­port du Go­vern­ment Ac­coun­ta­bi­lity Of­fice (GAO), l’équivalent de la Cour des comptes aux Etats-Unis, a montré qu’une partie du sys­tème ban­caire fan­tôme, construit par les banques amé­ri­caines pour jouer avec les titres fi­nan­ciers com­plexes à l’origine de la crise, était éta­blie aux Îles Caï­mans. Qu’il s’agisse des dé­boires de la banque bri­tan­nique Nor­thern Rock (dont l’endettement de court terme pas­sait par sa fi­liale Gra­nite ins­tallée à Jersey), de l’américaine Bear Stearns (tou­chée par les dé­boires de ses fonds spé­cu­la­tifs ins­tallés pour partie à Du­blin, pour partie aux Caï­mans), de l’allemande Hypo Real Es­tate, des banques is­lan­daises, les fraudes de Ber­nard Ma­doff et de « Sir » Allen Stan­ford, et on en ou­blie, les prin­ci­paux évè­ne­ments de cette crise passent par les pa­radis fiscaux.

Les centres de blanchiment

Il n’existe aucun en­droit dans les sta­tis­tiques fi­nan­cières in­ter­na­tio­nales où l’on puisse lire le mon­tant d’argent sale qui passe dans les pa­radis fis­caux. Fon­dées sur des anec­dotes, des ex­tra­po­la­tions ou sur des « confi­dences » des ap­pa­reils ré­pres­sifs, les es­ti­ma­tions dis­po­nibles ne tiennent gé­né­ra­le­ment pas le moindre petit test de co­hé­rence. Les tra­vaux du cher­cheur amé­ri­cain Tom Naylor sou­lignent qu’une es­ti­ma­tion digne de ce nom ré­clame de connaître le mon­tant du chiffre d’affaires du crime, le taux de profit, le taux d’épargne (ce qui n’est pas flambé dans de la consom­ma­tion os­ten­ta­toire), la part de l’épargne fi­nan­cière, etc., au­tant d’estimations im­pos­sibles à éta­blir. La vé­rité est que per­sonne ne sait rien ni des mon­tants, ni de leur évo­lu­tion. Toute es­ti­ma­tion se doit donc de réa­liser un cer­tain nombre d’hypothèses qui doivent être pré­sen­tées pour pou­voir être discutées.

L’un des rares au­teurs à le faire est l’Américain Ray­mond Baker, qui tra­vaille sur ces su­jets de­puis plu­sieurs dé­cen­nies. Ses re­cherches conduisent à une es­ti­ma­tion des mon­tants d’argent sale cir­cu­lant dans le sys­tème fi­nan­cier mon­dial qui re­pré­sen­te­raient à peu près 5 % seule­ment des ac­ti­vités in­ter­na­tio­nales des banques.

C’est pour­tant, pa­ra­doxa­le­ment, cet as­pect qui a le plus mo­bi­lisé de­puis long­temps les po­li­tiques pu­bliques en ma­tière de lutte contre les pa­radis fis­caux avec la créa­tion du Gafi dès 1989. Les tra­vaux ré­cents de Gilles Favarel-Garrigues, Thierry Go­de­froy et Pierre Las­coumes ont montré qu’après une di­zaine d’années de faible en­ga­ge­ment les grandes banques fran­çaises ont for­te­ment dé­ve­loppé leurs ou­tils de lutte anti blan­chi­ment. Non pas tant pour at­traper de gros pois­sons que, face au risque pénal en­couru par les pa­trons de ces éta­blis­se­ments, de pou­voir jus­ti­fier aux yeux des ré­gu­la­teurs le sé­rieux des po­li­tiques de contrôle interne.

2 — UN BILAN CRI­TIQUE DE L’APRES G20 D’AVRIL 2009

Le G20 d’avril 2009 a porté la lutte contre les pa­radis fis­caux parmi les prio­rités des po­li­tiques pu­bliques in­ter­na­tio­nales. Un choix qui pro­longe celui de la Com­mis­sion eu­ro­péenne qui pousse de­puis plu­sieurs mois à un ap­pro­fon­dis­se­ment des contraintes en vi­gueur à l’encontre des pa­radis fis­caux. De son côté, le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain a fait en mai der­nier des pro­po­si­tions qui sug­gèrent la pos­si­bi­lité d’une nou­velle phi­lo­so­phie d’action.

2.1LES QUATRE AVAN­CÉES DU G20 D’AVRIL

Dos­sier ultra mé­dia­tisé du G20 d’avril, la lutte contre les pa­radis fis­caux a fait l’objet de quatre dé­ci­sions essentielles :

  • l’affirmation d’un double ob­jectif : s’attaquer à ces ter­ri­toires pour éviter les fuites de re­cettes fis­cales et pour pro­téger le sys­tème fi­nan­cier, ce qui re­con­naît leur rôle de fa­ci­li­ta­teur de l’instabilité financière ;
  • l’identification pu­blique des ter­ri­toires par l’intermédiaire de listes. Une liste blanche – voulue par les Etats-Unis – des pays au com­por­te­ment adé­quat. Une liste grise de pays pas en­core au point (dont l’Autriche, la Bel­gique, le Luxem­bourg, Sin­ga­pour, la Suisse…) et une liste noire de mau­vais élèves qui s’est ra­pi­de­ment vidée ;
  • une liste de sanc­tions pos­sibles à l’encontre des ter­ri­toires ré­cal­ci­trants, pou­vant aller jusqu’à la sus­pen­sion des re­la­tions financières ;
  • le FMI et le Conseil de sta­bi­lité fi­nan­cière de­vront éta­blir un suivi du res­pect des règles pru­den­tielles in­ter­na­tio­nales dans ces ter­ri­toires et pointer les dé­rives des centres fi­nan­ciers off­shore en tant que pa­radis réglementaires.

2.2 -…ET SES INSUFFISANCES

Le pre­mier pro­blème concerne la com­po­si­tion des listes : suite à la pres­sion de la Chine, Hong Kong n’est pas ex­pli­ci­te­ment dans la liste des pays dou­teux – même si elle est suivie de près par l’OCDE. Jersey, Guer­nesey, l’île de Man, l’Irlande, etc., au­tant de ter­ri­toires ré­gu­liè­re­ment cités pour leurs pra­tiques fis­cales ou fi­nan­cières dou­teuses, ne sont pas dans la liste non plus, ce qui a en­tamé sa lé­gi­ti­mité aux yeux de la so­ciété ci­vile. De plus, rap­ports de force po­li­tique oblige, la City de Londres ou bien le De­la­ware ou le Ne­vada aux Etats-Unis ne sont pas non plus pointés du doigt alors qu’il est fa­cile, ra­pide et peu coû­teux d’y ou­vrir des so­ciétés écrans ser­vant tout type de flux fi­nan­ciers obscurs.

La mo­bi­li­sa­tion des ins­ti­tu­tions in­ter­na­tio­nales sur le plan de la sur­veillance pru­den­tielle semble par ailleurs être en panne. Le Conseil de sta­bi­lité fi­nan­cière n’a pas com­mu­niqué sur le sujet. Et une ren­contre avant l’été avec quelques res­pon­sables du FMI laisse penser que l’institution n’a pas en­core dé­cidé d’engager les moyens qui lui per­met­traient de jouer un rôle actif dans la sur­veillance des pa­radis réglementaires.

Le prin­cipal souci est celui du cri­tère re­tenu pour éta­blir les listes des pa­radis fis­caux. Le choix de celui-ci est es­sen­tiel car il dé­cide du main­tien ou non des pays sur les listes noires et grises, seuls ter­ri­toires à pou­voir faire l’objet de sanc­tions. Or, le cri­tère du G20 d’avril est in­suf­fi­sant. Il de­mande aux pa­radis fis­caux de si­gner 12 traités bi­la­té­raux d’échanges d’informations fis­cales, un nombre li­mité. Il s’appuie sur l’article 26 des conven­tions fis­cales OCDE qui se contente de ré­clamer un échange d’information à la de­mande en cas de pré­somp­tion de fraude et d’évasion fis­cale. Ce qui si­gnifie que les grands Etats de­vront fournir a priori un nom, une adresse, une pé­riode dé­ter­minée et le nom d’une banque ou d’une so­ciété écran uti­lisée, ce qui, pour ce der­nier point, peut s’avérer très difficile.

Le se­cret ban­caire ou la dis­si­mu­la­tion der­rière une so­ciété écran ne pour­ront a priori être re­tenus pour s’opposer à la di­vul­ga­tion des in­for­ma­tions. De quoi af­fai­blir consi­dé­ra­ble­ment le degré de pro­tec­tion dont bé­né­fi­cient les Fran­çais qui veulent dis­si­muler leur ar­gent dans ce genre de ter­ri­toires… dans la me­sure où le fisc fran­çais peut ob­tenir les in­for­ma­tions né­ces­saires pour ef­fec­tuer ses de­mandes. Il y a en­viron 800 000 so­ciétés écrans aux Îles Vierges Bri­tan­niques, par exemple. Com­ment lo­ca­liser la bonne banque ou la bonne so­ciété pour ef­fec­tuer une de­mande aux au­to­rités des pa­radis fiscaux ?

2.3DE­PUIS LE G20 : LE SE­CRET BAN­CAIRE BOUSCULE

Le risque de ré­pu­ta­tion que fait subir aux pa­radis fis­caux le fait de se trouver sur une liste grise ou noire in­ter­na­tio­nale a sus­cité une fré­nésie de né­go­cia­tions d’accords bi­la­té­raux, avec pour ré­sultat une suc­ces­sion désor­donnée de trac­ta­tions bilatérales.

Ainsi, le Royaume-Uni a an­noncé le 11 août der­nier avoir signé un ac­cord avec le Liech­ten­stein qui fixe comme ob­jectif qu’à l’issue d’une pé­riode de 5 ans il n’y ait plus aucun frau­deur bri­tan­nique dans la Prin­ci­pauté. Les 5000 clients concernés sont ap­pelés à se dé­noncer pour ré­gu­la­riser leur si­tua­tion et bé­né­fi­cier de pé­na­lités ré­duites avant que leur iden­tité ne soit trans­mise au fisc bri­tan­nique. L’accord a un dé­faut im­por­tant : il ac­corde une grande confiance à la vo­lonté de co­opé­ra­tion du Liech­ten­stein. Mais il pose trois prin­cipes in­té­res­sant qui vont au-delà de l’article 26 de l’OCDE : il sup­prime de fait le se­cret ban­caire entre les deux pays, il dé­finit un cri­tère de per­for­mance clair et de ni­veau élevé (zéro frau­deur) et il ré­clame des ré­sul­tats dans une li­mite de temps donné (5 ans).

Dans le cadre du conflit op­po­sant les Etats-Unis à la banque suisse UBS, l’accord rendu pu­blic le 19 août a re­pré­senté un autre type d’avancée : la Suisse a un an pour donner 4450 noms, dont 500 dans les 3 mois qui viennent. Les Etats-Unis en­gagent ce que les spé­cia­listes ap­pellent une fi­shing ex­pe­di­tion, c’està-dire la de­mande, et l’obtention, d’une longue liste de frau­deurs alors qu’ils ne connaissent pas leurs noms, ce que pros­crivent les ac­cords si­gnés sur la base de l’article 26 de l’OCDE. Signe de la confiance ex­trême des Amé­ri­cains dans l’administration suisse, l’accord pré­voit une revue tri­mes­trielle de la trans­mis­sion des noms pour être sûr que cela ne traîne pas ! Ce qui re­pré­sente, de nou­veau, une sa­crée brèche dans le se­cret bancaire.

Le 27 août, la France an­non­çait la si­gna­ture d’un ave­nant à son ac­cord de non double im­po­si­tion avec la Suisse. Il est d’abord in­diqué que la France doit ef­fec­tuer ses de­mandes sur la base de ren­sei­gne­ments « vrai­sem­bla­ble­ment per­ti­nents ». Une façon de dire qu’il n’est pas be­soin d’arriver avec un dos­sier étayé et qu’une pré­somp­tion de fraude ou d’évasion fis­cale suffit. On reste là dans le cadre de ce qu’indique l’OCDE dans son mo­dèle d’échange d’informations.

Par contre, la suite du do­cu­ment est a priori fa­vo­rable à la France. Celle-ci devra en effet fournir seule­ment un nom, une adresse et une pé­riode visée, pré­ciser bien en­tendu ce qu’elle veut comme in­for­ma­tions et à propos de quel impôt, mais sans avoir à donner le nom de la banque ou de la so­ciété écran uti­lisée par le frau­deur : l’alinéa e) in­dique que la France ne don­nera ces ren­sei­gne­ments que « dans la me­sure où ils sont connus ». Or, c’est cette in­for­ma­tion qui est la plus dif­fi­cile à connaître. Il re­vient aux au­to­rités suisses de mener l’enquête s’il y a lieu. La Suisse ne peut ar­guer du fait que le frau­deur se cache der­rière une banque ou une so­ciété écran. Il res­tera à voir com­ment le texte sera in­ter­prété au mo­ment où les de­mandes d’informations se­ront ef­fec­tuées. Mais, sur le prin­cipe, cela re­pré­sente un sacré coup sur le se­cret ban­caire et les ré­seaux d’opacité de la fi­nance suisse.

En échange, la France ac­cepte de ne pas aller à la pêche aux ren­sei­gne­ments comme l’ont fait les Amé­ri­cains avec UBS : de­mander des noms de clients sans sa­voir a priori qui ils sont et s’ils pra­tiquent ou pas l’évasion ou la fraude fis­cale. La France ne cherche donc pas à pro­mou­voir un échange au­to­ma­tique d’informations qui obli­ge­rait la Suisse à lui trans­mettre ré­gu­liè­re­ment, sans de­mande préa­lable, le nom des Fran­çais qui uti­lisent le sys­tème fi­nan­cier suisse.

La qua­lité et l’efficacité de l’accord vont se me­surer à la di­li­gence avec la­quelle les au­to­rités suisses ac­cep­te­ront de jouer le jeu. De ma­nière col­la­té­rale, le suivi de l’application de l’accord per­mettra éga­le­ment de me­surer l’énergie avec la­quelle le mi­nistre du Budget se lan­cera ou pas dans la traque aux frau­deurs français.

A cet égard, l’annonce par ce der­nier qu’il dis­po­sait d’une liste de 3000 frau­deurs fis­caux fran­çais ins­tallés en Suisse, leur en­joi­gnant de se dé­noncer d’ici le 31 dé­cembre s’ils veulent éviter les pour­suites pé­nales, a été un joli coup. Il ne s’agit pas d’une am­nistie car il faut payer les im­pôts de re­tard et les pé­na­lités. Avec un peu de chance, le fisc pour­rait ainsi voir ar­river des per­sonnes ren­dues ner­veuses par les évo­lu­tions en cours et qui n’étaient pas sur la liste. Les contrô­leurs des im­pôts en pro­fitent gé­né­ra­le­ment pour se faire ex­pli­quer les mé­ca­nismes de fraude uti­lisés, ce qui permet en­suite de ci­bler les banques, avo­cats, fis­ca­listes, etc. qui trempent dans ce genre de pra­tiques et permet de lancer de nou­velles en­quêtes ciblées.

L’un des tests per­met­tant de juger de l’engagement réel du gou­ver­ne­ment en la ma­tière sera de sur­veiller quels moyens sup­plé­men­taires il don­nera au fisc pour traiter les in­for­ma­tions re­çues. Car, une fois celles-ci ob­te­nues, il faut pou­voir les traiter si l’on veut ré­cu­pérer des re­cettes fis­cales (cf. infra).

2.4LE SUIVI DES TRAITES BI­LA­TE­RAUX : LES PROGRES DE DEBUT SEPTEMBRE

Lors de la réunion du Forum mon­dial de l’OCDE sur la trans­pa­rence et l’échange de ren­sei­gne­ments des 1er et 2 sep­tembre, il a été dé­cidé la créa­tion d’un « groupe des pairs » chargé de sur­veiller que les pa­radis fis­caux qui, mis sous pres­sion par le G20 d’avril der­nier, ont pris des ces der­niers mois en­ga­ge­ments d’échange d’informations fis­cales, vont bien tenir leurs promesses.

Dans les do­cu­ments liés au sommet, l’OCDE pré­cise que la contrainte de la si­gna­ture de 12 ac­cords d’échanges d’informations im­posée par le G20 « ne doit pas être consi­dérée comme un pla­fond mais comme partie in­té­grante d’un pro­cessus dy­na­mique » lais­sant sup­poser que d’autres ac­cords pour­raient être ré­clamés aux pa­radis fis­caux. L’institution veut éta­blir un suivi précis de la mise en œuvre des ac­cords, de leur uti­li­sa­tion ef­fec­tive, avec un rap­port ré­gu­lier, rendu pu­blic, le pre­mier étant prévu pour la fin 2009.

Néan­moins, le Forum en reste au prin­cipe de l’échange d’informations à la de­mande, ce qui est loin de per­mettre de pro­phé­tiser la fin des pa­radis fis­caux pour le monde de de­main comme l’a fait Angel Gurria, le se­cré­taire gé­néral de l’OCDE le 31 août.

Les mi­nistres des Fi­nances du G20 ont par ailleurs pré­cisé le 5 sep­tembre qu’ils étaient prêts à mettre en œuvre des sanc­tions contre les ter­ri­toires ré­cal­ci­trants dès mars 2010. Mais comme tous les pa­radis fis­caux ou presque signent des ac­cords d’échanges d’informations, il ne res­tera bientôt plus per­sonne à qui les appliquer.

2.5EN AT­TEN­DANT L’UNION EU­RO­PEENNE A L’AUTOMNE

L’affaire de fraude fis­cale im­pli­quant le Liech­ten­stein au début de l’année 2008 a fait monter la pres­sion po­li­tique en Eu­rope contre les pa­radis fis­caux. La France et l’Allemagne ont alors dé­cidé de sou­tenir po­li­ti­que­ment les tra­vaux en­gagés de­puis 2005 par la Com­mis­sion en vue de ren­forcer la Di­rec­tive épargne qui permet la taxa­tion de l’épargne des non résidents.

La Di­rec­tive pré­voit pour l’instant que lorsque des in­di­vidus per­çoivent des in­té­rêts dans un pays eu­ro­péens (ou ayant ac­cepté d’appliquer la loi eu­ro­péenne comme l’ont fait nombre de pa­radis fis­caux) où ils ne sont pas ré­si­dents, le pays en ques­tion doit en in­former le fisc du pays d’origine ou bien, s’il sou­haite conserver son se­cret ban­caire, ap­pli­quer une re­tenu à la source de 20 % (35 % à partir de 2011). France et Al­le­magne sou­haitent que l’échange d’informations de­vienne obli­ga­toire et que la di­rec­tive puisse s’appliquer non plus seule­ment aux pla­ce­ments tra­di­tion­nels des in­di­vidus mais touche éga­le­ment les per­sonnes mo­rales type trusts, etc., ainsi que les ins­tru­ments de pla­ce­ments fi­nan­ciers plus so­phis­ti­qués comme les pro­duits dé­rivés, l’assurance-vie et tous les pro­duits « in­no­vants » in­ventés par les fi­nan­ciers les plus créa­tifs. Des évo­lu­tions im­por­tantes, qui vont dans le bon sens et doivent être sou­te­nues au mo­ment où elles re­vien­dront sur la scène po­li­tique eu­ro­péenne à l’automne.

En fé­vrier 2009, la Com­mis­sion a éga­le­ment pro­posé la fin du se­cret ban­caire entre pays de l’Union. Il est « in­ac­cep­table que le se­cret ban­caire en vi­gueur dans un État membre puisse consti­tuer un obs­tacle à l’établissement cor­rect par les au­to­rités fis­cales d’un autre État membre du mon­tant des taxes et im­pôts dus par l’un des contri­buables ré­si­dents de ce der­nier», a ainsi dé­claré Laslo Ko­vacs, le Com­mis­saire eu­ro­péen chargé de la fiscalité.

2.6LES PRO­PO­SI­TIONS D’OBAMA

Le code des im­pôts amé­ri­cain est « un code rempli d’échappatoires pour les en­tre­prises qui leur permet en toute lé­ga­lité de ne pas payer leur juste part. C’est un code qui rend bien trop fa­cile pour un nombre, un petit nombre d’individus et d’entreprises d’abuser de l’utilisation des pa­radis fis­caux pour ne pas payer d’impôt du tout ». Sur la base de ce constat, que l’on pour­rait éga­le­ment faire pour la France, le pré­sident Obama est passé à l’attaque le 4 mai der­nier pour forcer mul­ti­na­tio­nales et Amé­ri­cains for­tunés à payer leurs impôts.

Il pro­pose de ren­forcer les contraintes de di­vul­ga­tion d’informations pe­sant sur les banques étran­gères pro­po­sant des comptes off­shore aux Amé­ri­cains. C’est une évo­lu­tion im­por­tante. Il ne faut pas ou­blier que l’IRS, le fisc amé­ri­cain, ne re­çoit pas d’informations sys­té­ma­tiques des banques sur les dé­pôts ban­caires, pas plus que sur les bé­né­fi­ciaires ef­fec­tifs d’intérêts perçus à l’étranger et versés à des ci­toyens amé­ri­cains. Le projet de loi pré­paré à cet effet par l’administration Clinton, n’est ja­mais passé. Les pa­radis fis­caux eu­ro­péens uti­lisent cou­ram­ment cet ar­gu­ment pour jus­ti­fier leur refus de passer à l’échange au­to­ma­tique d’informations.
Par ailleurs, la pre­mière façon de ne pas payer d’impôts étant d’appliquer la loi, Ba­rack Obama veut changer quelques me­sures clés du code des im­pôts amé­ri­cain qui permet no­tam­ment aux mul­ti­na­tio­nales d’organiser des flux de re­venus entre dif­fé­rentes fi­liales si­tuées à l’étranger sans être im­po­sées aux Etats-Unis.

En cela, le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain ap­plique une lo­gique qui va à l’encontre de ce qui s’est fait au cours des der­nières dé­cen­nies. Le sys­tème de taxa­tion des firmes mul­ti­na­tio­nales re­pose sur le prin­cipe de la taxa­tion à la source : on taxe là où les pro­fits sont réa­lisés quel que soit le lieu d’origine de la maison mère. Or, les pra­tiques de prix de trans­ferts, de lo­ca­li­sa­tion des droits de la pro­priété in­tel­lec­tuelle, le fi­nan­ce­ment de fi­liales en thin cap (faible ca­pital, grosse dette) et autres, per­mettent aux mul­ti­na­tio­nales d’échapper au prin­cipe de taxa­tion à la source. Les pro­po­si­tions tech­niques avan­cées par Obama visent à in­tro­duire un prin­cipe de taxa­tion fondé sur le cri­tère de ré­si­dence : si vous êtes une en­tre­prise amé­ri­caine vous devez payer des im­pôts aux Etats-Unis, quelque soit l’endroit où vous les réa­lisez. Un prin­cipe in­té­res­sant et à dé­battre, même si son ob­jectif lo­gique, un ré­gime mon­dial conso­lidé, n’est pour l’instant sou­tenu par aucun pays.

La lutte contre les pa­radis fis­caux semble donc rester en haut de l’agenda po­li­tique mon­dial. Le G20 de Pitts­burgh doit main­tenir cette dy­na­mique po­li­tique selon deux grands axes : amé­liorer les dis­po­si­tions déjà prises et ou­vrir de nou­veaux chan­tiers, sans les­quels les pro­grès réa­lisés jusqu’à pré­sent lais­se­ront de grandes marges de ma­nœuvre à ces ter­ri­toires pa­ra­sites pour conti­nuer à dé­sta­bi­liser la mon­dia­li­sa­tion contemporaine.

3 — ALLER PLUS LOIN EN 10 PROPOSITIONS

Une vé­ri­table re­mise en cause de l’espace légal fictif et opaque que pro­posent les pa­radis fis­caux sup­pose de pou­voir s’attaquer aussi bien aux uti­li­sa­teurs des pa­radis fis­caux (contri­buables aisés, mul­ti­na­tio­nales, ins­ti­tu­tions fi­nan­cières) qu’aux pays qui les ac­cueillent, sans ou­blier tous les pro­fes­sion­nels du droit et du chiffre (avo­cats, ca­bi­nets d’audit, banques, etc.) qui servent d’intermédiaires.

A cet égard, on trou­vera ci-dessous 10 pro­po­si­tions qui peuvent être dé­bat­tues aussi bien au ni­veau fran­çais qu’européen ou international.

3.1PRO­MOU­VOIR UN ECHANGE AU­TO­MA­TIQUE D’INFORMATIONS

Les pro­grès ac­com­plis dans la dy­na­mique po­li­tique du G20 qui se sont tra­duits par la mul­ti­pli­ca­tion des ac­cords bi­la­té­raux d’échange d’informations doivent être consi­dérés comme un point de dé­part et non un point d’arrivée.

Il est né­ces­saire de pro­mou­voir le pas­sage à un échange au­to­ma­tique d’informations au mo­ment des ou­ver­tures de compte ou de trust – fi­ducie, etc. Les tech­niques in­for­ma­tiques per­mettent de trans­mettre ce genre de don­nées de ma­nière au­to­ma­tisée avec une re­cherche d’information fa­ci­litée par les tech­no­lo­gies en vi­gueur. Les pays du Sud comme les pays du Nord pour­raient le mettre en place : après le 11 sep­tembre 2001 les doua­niers du Sud ont mis en œuvre un sys­tème d’information au­to­ma­tisé qui leur permet d’avoir accès de ma­nière au­to­ma­tique aux fi­chiers de po­lice du Nord en quelques se­condes après avoir scanné un passeport.

En at­ten­dant qu’une telle évo­lu­tion re­cueille un as­sen­ti­ment po­li­tique in­ter­na­tional, le mi­nis­tère des Fi­nances de­vrait rendre pu­blic chaque année le nombre de pro­cé­dures d’échange d’informations mises en œuvre par l’intermédiaire des conven­tions fis­cales / ac­cords d’échange d’information et leurs ré­sul­tats, afin de s’assurer que les pro­cé­dures à la de­mande qui sont en train d’être mises en œuvre sont uti­li­sées ef­fi­ca­ce­ment. La même in­for­ma­tion de­vrait être rendue pu­blique au ni­veau de l’ensemble des pays membres du Forum mon­dial de l’OCDE sur la trans­pa­rence et l’échange de renseignements.

Au cas où il s’avèrerait que cer­tains pays sont par­ti­cu­liè­re­ment ré­ti­cents à fournir des in­for­ma­tions, des contre me­sures de­vront être mises en œuvre de ma­nière gra­duée : ins­tau­ra­tion d’une re­tenue à la source sur tous les trans­ferts fi­nan­ciers à des­ti­na­tion de ces pays (ef­fi­ca­cité li­mitée) ; sup­pres­sion de la pos­si­bi­lité de dé­duire des paie­ments d’intérêt ef­fec­tués à des­ti­na­tion de ces ter­ri­toires ; re­mise en cause des ac­cords de libre échange com­mer­ciaux pour les pays si­tués en de­hors de l’Union eu­ro­péenne ; in­ter­dic­tion des tran­sac­tions fi­nan­cières en pro­ve­nance et à des­ti­na­tion de ces pays. Ce genre de sanc­tions pèsent d’autant plus lour­de­ment qu’elles sont co­or­don­nées. La voie eu­ro­péenne et mul­ti­la­té­rale doit donc être pri­vi­lé­giée, ce qui n’exclut pas des ac­tions bilatérales.

3.2REN­FORCER LES AD­MI­NIS­TRA­TIONS FISCALES

La lutte contre les pa­radis fis­caux ne s’arrête pas aux in­for­ma­tions ob­te­nues au­près de ces ter­ri­toires. Au contraire, c’est là qu’elle com­mence. Les ad­mi­nis­tra­tions fis­cales doivent dé­ve­lopper une ca­pa­cité à maî­triser le sys­tème d’échange d’information pour que les ef­forts di­plo­ma­tiques in­ter­na­tio­naux se tra­duisent en re­cettes fis­cales ef­fec­ti­ve­ment ré­cu­pé­rées. Il faut alors s’assurer que l’administration fran­çaise dis­pose de l’arsenal ju­ri­dique anti éva­sion ap­pro­prié – de ce point de vue, la ques­tion se pose de la né­ces­sité d’harmoniser les in­cri­mi­na­tions en ma­tière de dé­lin­quance fis­cale au ni­veau de l’Union eu­ro­péenne — et des moyens hu­mains adaptés.
Les ad­mi­nis­tra­tions fis­cales doivent pou­voir bé­né­fi­cier des ef­fec­tifs et des com­pé­tences né­ces­saires à la lutte contre les pa­radis fis­caux qui uti­lisent des mon­tages com­plexes. Le pré­sident Obama a montré la voie en an­non­çant le re­cru­te­ment de 800 agents sup­plé­men­taires dé­diés à cette tâche (près de 700 mil­lions de dol­lars de dé­penses sup­plé­men­taires, 5 % du budget du fisc). En France, le nombre de contrô­leurs du fisc a di­minué de 12 % entre 2002 et 2008 et en aura perdu 15 % d’ici 2011 si l’on tient compte des sup­pres­sions de postes an­non­cées. Le gou­ver­ne­ment s’engage for­te­ment, en pa­roles, dans la lutte contre les pa­radis fis­caux, mais ne semble pas prêt à l’effort bud­gé­taire né­ces­saire pour mettre son por­te­feuille au ni­veau de ses am­bi­tions. La pos­si­bi­lité de donner des pou­voirs de po­lice ju­di­ciaire aux ins­pec­teurs des im­pôts, en ma­tière de fraude et d’évasion in­ter­na­tio­nale, et sous le contrôle d’un juge, comme cela a été fait pour les doua­niers, est une piste in­té­res­sante. Le mi­nistre du Budget semble le souhaiter.

La ca­pa­cité tech­nique des contrô­leurs doit éga­le­ment être ac­crue à la fois par une for­ma­tion continue adaptée à la com­plexité et à l’internationalisation crois­sante des fraudes, ainsi que par le re­cru­te­ment de pro­fes­sion­nels issus du sec­teur privé en ma­tière ban­caire, comp­table, fi­nan­cière et ju­ri­dique. Leurs condi­tions sta­tu­taires et de re­cru­te­ment pour­raient faire l’objet de pro­cé­dures spécifiques.

Un état des lieux ré­gu­liers des ef­forts ef­fec­tués en ma­tière d’arsenal ju­ri­dique et de moyens hu­mains de­vrait être rendu pu­blic, tant l’efficacité de la lutte contre les pa­radis fis­caux passe éga­le­ment par la sur­veillance de l’expression de la vo­lonté, dans la durée, des pays vic­times d’entreprendre les ac­tions po­li­tiques nécessaires.

3.3CREER UN CENTRE NA­TIONAL PER­MA­NENT D’EXPERTISE

Comme le sou­li­gnait à plu­sieurs re­prises le Conseil des pré­lè­ve­ments obli­ga­toires dans son rap­port de 2007 sur La fraude aux pré­lè­ve­ments obli­ga­toires et son contrôle, la France fait partie des pays où les connais­sances sur la fraude fis­cale et l’utilisation des pa­radis fis­caux par les ac­teurs in­di­vi­duels et éco­no­miques ins­tallés en France reste très faible.
Il est donc pro­posé de créer un Centre na­tional d’expertise per­ma­nent dont l’objectif se­rait double. D’une part, as­surer une meilleure connais­sance du rôle joué par les pa­radis fis­caux dans l’économie fran­çaise. D’autre part, fournir à la France un ni­veau d’expertise de haut ni­veau lui per­met­tant d’être en pointe dans les dé­bats in­ter­na­tio­naux sur le sujet qui ne de­vraient pas man­quer de se dé­ve­lopper dans les pro­chaines an­nées, au mo­ment où la lutte contre les pa­radis fis­caux s’est im­posée parmi les prio­rités de l’agenda po­li­tique international.

3.4REN­FORCER L’ACTION EU­RO­PEENNE : LA DI­REC­TIVE EPARGNE

Ainsi qu’indiqué pré­cé­dem­ment, il faut que l’échange au­to­ma­tique d’informations de­vienne obli­ga­toire (plus de pays à se­cret ban­caire avec re­tenue à la source) et que la di­rec­tive puisse s’appliquer non plus seule­ment aux pla­ce­ments tra­di­tion­nels des in­di­vidus mais touche éga­le­ment les so­ciétés écrans types trusts, etc., ainsi que les ins­tru­ments de pla­ce­ments fi­nan­ciers plus so­phis­ti­qués comme les pro­duits dé­rivés, l’assurance-vie et tous les pro­duits « in­no­vants » in­ventés par les pe­tits gé­nies de la fi­nance. Le Par­le­ment eu­ro­péen et le Conseil de­vraient re­venir sur le sujet à l’automne 2009.

3.5REN­FORCER L’ACTION EU­RO­PEENNE : LA DI­REC­TIVE ACCIS

La Com­mis­sion dis­pose éga­le­ment dans ses car­tons d’un projet d’harmonisation des as­siettes fis­cales de l’impôt sur les so­ciétés. Les mul­ti­na­tio­nales éta­blies dans plu­sieurs pays eu­ro­péens éta­blissent leurs comptes et payent leurs im­pôts dans chaque pays d’implantation. Elles ont alors ten­dance à faire ap­pa­raître leurs pro­fits dans les pays les moins taxés. Une base fis­cale conso­lidée, éta­blie au ni­veau eu­ro­péen, ren­drait ce genre de com­por­te­ment, lié à la ma­ni­pu­la­tion des prix de trans­fert, net­te­ment plus dif­fi­cile au sein de l’Europe.

Les pro­fits du groupe se­raient conso­lidés au ni­veau eu­ro­péen et, soit taxés à ce ni­veau si un ac­cord est pos­sible en termes d’harmonisation des taux, soit ré­partis et taxés en fonc­tion des dif­fé­rents taux na­tio­naux, les pro­fits ou le pro­duit de l’impôt étant re­dis­tribué entre les dif­fé­rents pays d’implantation selon des cri­tères à dé­ter­miner mais qui de­vraient re­fléter une ac­ti­vité réelle (ac­tifs ma­té­riels, chiffre d’affaires, nombre de per­sonnes em­ployées) afin d’éviter l’utilisation de so­ciétés écrans. L’ajout d’un taux mi­nimal d’imposition pa­raît une nécessité.

Au-delà, on peut évo­quer la pos­si­bi­lité d’un « ser­pent fiscal eu­ro­péen » : comme le ser­pent mo­né­taire a pré­paré l’euro, le ser­pent fiscal per­met­trait de pré­fi­gurer une har­mo­ni­sa­tion fis­cale eu­ro­péenne to­tale en­core dif­fi­cile à faire ac­cepter aujourd’hui.

3.6METTRE EN PLACE UN RE­POR­TING COMP­TABLE PAYS PAR PAYS

A plus long terme, le projet d’une taxa­tion conso­lidée unique au ni­veau mon­dial peut être évoqué, selon les mêmes prin­cipes que ceux évo­qués pour le projet eu­ro­péen. Des tra­vaux tech­niques peuvent être de­mandés à l’institution in­ter­na­tio­nale idoine (OCDE ?) dont l’approche stan­dard des prix de trans­fert selon l’Arm’s lenghth prin­ciple — les dif­fé­rentes fi­liales d’une mul­ti­na­tio­nale doivent s’échanger des biens et des ser­vices à un prix qui cor­res­pond au prix de marché qui se­rait ap­pliqué entre deux en­tre­prises n’appartenant pas à un même groupe – s’avère dé­sor­mais sou­vent in­adapté face aux com­por­te­ments des multinationales.

Un tel projet de taxa­tion conso­lidé n’étant pas à l’ordre du jour pour l’instant, des pro­grès pour­raient être réa­lisés grâce à la mise en œuvre d’un re­por­ting comp­table pays par pays, si pos­sible par une in­té­gra­tion aux normes IFRS.

Le prin­cipe est de dis­poser de l’information per­met­tant de mettre en évi­dence les pra­tiques fis­cales dou­teuses des mul­ti­na­tio­nales (ma­ni­pu­la­tion des prix de trans­fert, thin cap, al­lo­ca­tion des droits de la pro­priété in­tel­lec­tuelle, etc.). Cha­cune d’entre elles – cela peut être de­mandé par les au­to­rités pu­bliques na­tio­nales – devra fournir : son chiffre d’affaires, le nombre de per­sonnes em­ployés, la masse sa­la­riale, les pro­fits réa­lisés et les im­pôts payés, pour l’ensemble des ses im­plan­ta­tions dans les pays où elle est im­plantée, voire pour cha­cune des im­plan­ta­tions.
L’économiste amé­ri­cain Ro­bert Lipsey a ainsi pu mettre en évi­dence pour l’ensemble des mul­ti­na­tio­nales amé­ri­caines les ré­sul­tats suivants :

Une étude pu­bliée en juillet der­nier par le Sénat amé­ri­cain a éga­le­ment permis de mon­trer com­bien les grandes en­tre­prises amé­ri­caines lo­ca­lisent leurs pro­fits à l’étranger prio­ri­tai­re­ment dans les pa­radis fis­caux, que les ac­tifs im­ma­té­riels re­pré­sen­te­raient la moitié des trans­ferts de re­venus vers ces ter­ri­toires et les trans­ferts de paie­ments d’intérêt l’essentiel du reste. Il pointe que les in­dus­tries phar­ma­ceu­tiques, in­for­ma­tiques et élec­tro­niques sont de grosses uti­li­sa­trices de ce genre de pra­tiques et cible la Hol­lande, la Suisse, les Ber­mudes et l’Irlande comme prin­ci­paux of­freurs de ce type de services.

Avec une comp­ta­bi­lité pays par pays, ce genre d’anomalies de­vient fla­grant, ce qui peut per­mettre une ac­tion po­li­tique dont les mo­da­lités po­li­tiques res­tent à né­go­cier.
Le gou­ver­ne­ment bri­tan­nique a in­diqué à la mi-juin son sou­tien à une telle ini­tia­tive. Lors de la réunion de Berlin du 23 juin 2009, la Bel­gique, la Corée du Sud, la Nor­vège et la Suède l’ont éga­le­ment ap­puyé. La France doit s’engager en ce sens.

Cer­taines en­tre­prises dis­posent déjà des in­for­ma­tions né­ces­saires dont le coût de pu­bli­ca­tion se­rait mi­nime. D’autres de­vraient pro­céder à un chan­ge­ment de l’organisation de leur re­por­ting mais le coût à sup­porter se­rait uni­que­ment lié à celui de la mise en place de la pro­cé­dure. Par contre, les en­tre­prises de­vraient sû­re­ment sup­porter des frais d’audit sup­plé­men­taires, les com­mis­saires eux comptes de­vant va­lider la jus­tesse des comptes pays par pays. Un coût d’ajustement qui se­rait com­pensé par la baisse du « risque ré­pu­ta­tionnel » des di­ri­geants et ac­tion­naires qui ver­raient gran­de­ment mi­ni­miser la pos­si­bi­lité de voir leur en­tre­prise en pre­mière page des jour­naux après un scan­dale fiscal.

L’information pour­rait être rendue pu­blique, uni­que­ment sur les sites In­ternet des en­tre­prises si l’on sou­haite éviter de trop gon­fler la ver­sion pa­pier des rap­ports an­nuels. Les agences de no­ta­tion, fi­nan­cière et extra fi­nan­cière, pour­raient s’en saisir pour dé­ter­miner les pro­fils de risque des en­tre­prises dont les plus saines se­raient ré­com­pen­sées par un accès moins oné­reux aux mar­chés de capitaux.

3.7REN­FORCER LA GOU­VER­NANCE FIS­CALE DES MULTINATIONALES

Les ques­tions fis­cales doivent de­venir l’objet d’une at­ten­tion par­ti­cu­lière des conseils d’administration. Si les mul­ti­na­tio­nales cherchent la meilleure op­ti­mi­sa­tion pos­sible, elles sont éga­le­ment en quête de sé­cu­rité fis­cale, les deux pou­vant s’avérer an­ta­go­niques si une pra­tique d’optimisation, fi­na­le­ment jugée trop agres­sive, fait l’objet d’un redressement.

Dans le climat po­li­tique ac­tuel fa­vo­rable à la re­mise en cause des pa­radis fis­caux, les exi­gences ré­gle­men­taires en ma­tière de prix de trans­fert s’étendent et cer­taines ad­mi­nis­tra­tions – comme en Chine – n’hésitent pas à re­cruter les grands ca­bi­nets de conseils qui tra­vaillent pour les mul­ti­na­tio­nales pour mieux ap­pré­hender les com­por­te­ments d’optimisation des mul­ti­na­tio­nales. D’une ma­nière gé­né­rale, les grands ca­bi­nets d’audit sou­lignent un ac­crois­se­ment des re­la­tions conflic­tuelles entre mul­ti­na­tio­nales et ad­mi­nis­tra­tions fis­cales en ma­tière de prix de trans­fert, dans les grands pays et chez les émergents.

Tout ce qui contribue à aug­menter le ni­veau po­ten­tiel de conflic­tua­lité avec l’administration, abaisse le ni­veau de sé­cu­rité fis­cale, et aug­mente le cout de l’optimisation. L’administration fis­cale fran­çaise est d’ailleurs en train de re­venir à la charge sur les obli­ga­tions do­cu­men­taires liées aux prix de trans­ferts après l’échec du vote sur la pré­cé­dente loi de fi­nances qui vi­sait à ac­croître les contraintes pe­sant sur les mul­ti­na­tio­nales. A ce sujet, il faudra sur­veiller que les éta­blis­se­ments fi­nan­ciers ne bé­né­fi­cient pas d’égards par­ti­cu­liers leur per­met­tant de subir de moindres contraintes en la matière.

L’Autorité des mar­chés fi­nan­ciers pour­rait être en charge de for­ma­liser les do­cu­ments né­ces­saires pour jus­ti­fier de la qua­lité de la gou­ver­nance fis­cale des en­tre­prises. Elle pour­rait par exemple la­bel­liser la gou­ver­nance fis­cale des so­ciétés en fonc­tion de leur qua­lité. En cas d’infraction, les en­tre­prises de­vraient payer des amendes ren­dues pu­bliques. On peut éga­le­ment en­vi­sager de la­bel­liser la gou­ver­nance fis­cale des en­tre­prises.
En cas de com­por­te­ment fis­caux dou­teux, les di­rec­teurs fis­caux des groupes de­vraient être tenus pour res­pon­sable des com­por­te­ments d’optimisation agressive.

3.8 –S’ATTAQUER AUX PRO­FES­SION­NELS DU DROIT ET DU CHIFFRE

Afin de lutter contre les pra­tiques des in­ter­mé­diaires, obli­ga­tion lé­gale pour­rait être faite aux ca­bi­nets de conseils et fis­ca­listes de dé­clarer à l’administration les pro­duits d’optimisation fis­cale qu’ils créent, et aussi d’identifier leurs clients. De quoi ré­duire le mar­ke­ting d’optimisation agres­sive. L’administration fis­cale doit se doter des moyens de pou­voir exercer une veille sur les tech­niques agres­sives d’optimisation.

On peut évo­quer la piste d’une la­bel­li­sa­tion des conseillers fis­caux sur le mo­dèle des notes que re­çoivent les Etats, les en­tre­prises, etc. (AAA , AA, A, etc.). Les in­ter­mé­diaires aux pra­tiques dou­teuses ver­raient leur note dégrader.

De ma­nière gé­né­rale, avec ou sans la­bels, les pro­fes­sion­nels pris la main dans le sac de mon­tages agres­sifs de­vraient être tou­chés par de fortes amendes dont la pu­bli­cité de­vrait être faite. On peut éga­le­ment en­vi­sager une mise en cause ju­di­ciaire di­recte de leurs di­ri­geants. Ainsi, dans le cadre de l’affaire UBS, les Etats-Unis ont an­noncé qu’ils por­taient plainte contre un cadre de la banque privée zu­ri­choise NZB et contre un avocat qui au­raient fa­ci­lité l’évasion fis­cale des clients amé­ri­cains d’UBS.

L’IRS dis­pose d’une unité spé­ciale (Off­shore Iden­ti­fi­ca­tion Unit) dont l’objectif est d’identifier ces ré­seaux opaques de conseils dou­teux. S’attaquer à ceux de ces pro­fes­sion­nels qui en­cou­ragent la fraude fis­cale pour s’enrichir est une étape es­sen­tielle pour mener un vé­ri­table combat po­li­tique contre les pa­radis fiscaux.

3.9DES DE­CLA­RA­TIONS DE SOUP­ÇONS D’EVASION FISCALE

La trans­crip­tion de la Di­rec­tive eu­ro­péenne anti blan­chi­ment en droit fran­çais au début 2009 in­clus dans son pé­ri­mètre la fraude fis­cale. Les banques de­vraient donc en­voyer à Tracfin des dé­cla­ra­tions de soup­çons en ma­tière de fraude fis­cale comme elles le font en ma­tière de blan­chi­ment d’argent sale.

Les dé­crets d’application n’étant pas parus, on ne connaît pas pour l’instant les cri­tères que de­vront res­pecter les banques en la ma­tière. Il est urgent qu’ils soient ar­rêtés. Il doit être de­mandé aux banques d’établir les pro­fils fis­caux de leurs clients à risques, que l’on pour­rait dé­finir comme ceux en­ga­geants des tran­sac­tions vers les ter­ri­toires ayant fi­gurés sur une liste grise et noire en 2009 ou ayant été in­clus dans les listes OCDE / Gafi / FSF en 2000. Si au cours d’une pé­riode de 10 an­nées au­cune dé­cla­ra­tion n’est faîte, l’obligation de dé­cla­ra­tion se­rait sus­pendue pour le pays considéré.

Le prin­cipe d’une dé­cla­ra­tion de soupçon d’évasion fis­cale doit être re­connu et mé­dia­tisé. Tracfin de­vrait pu­blier le nombre des dé­cla­ra­tions de soup­çons reçus en la ma­tière et les banques in­di­quer dans leur rap­port an­nuel le nombre de dé­cla­ra­tions en­voyées. Les agences de no­ta­tion extra fi­nan­cières, la so­ciété ci­vile, etc., doivent pou­voir uti­liser ces don­nées. La ques­tion se pose de sa­voir si le fisc doit pou­voir avoir accès aux dé­cla­ra­tions de soup­çons que Tracfin juge suf­fi­sam­ment sé­rieuses pour faire l’objet d’une en­quête de sa part.

Les ré­gu­la­teurs ban­caires doivent s’assurer que les banques mettent concrè­te­ment en place des sys­tèmes de contrôle des fraudes et éva­sion fis­cale. Un éta­blis­se­ment ban­caire qui ne fe­rait pas d’effort en la ma­tière doit se voir condamner à une amende et celle-ci faire l’objet d’une pu­bli­cité. On peut en­vi­sager la mise en cause ju­di­ciaire des di­ri­geants dont les éta­blis­se­ments ne co­opèrent pas assez.

3.10UN RAP­PORT NA­TIONAL REGULIER

La lutte contre les pa­radis fis­caux est une en­tre­prise de long terme. Les po­li­tiques pu­bliques qui peuvent aller en ce sens met­tront du temps à être mises en œuvre et fe­ront l’objet d’âpres né­go­cia­tions. Afin de main­tenir la dy­na­mique po­li­tique de ces der­niers mois, il est né­ces­saire que soient fixés des rendez-vous ré­gu­liers per­met­tant de me­surer les pro­grès ac­com­plis et de main­tenir la pres­sion sur les gou­ver­ne­ments et les ac­teurs privés pour qu’ils pour­suivent leurs efforts.

Par exemple, au ni­veau de chaque pays du G20 ou de l’Union eu­ro­péenne, il pour­rait être de­mandé aux ad­mi­nis­tra­tions fis­cales de pro­duire un do­cu­ment an­nuel qui pré­sen­te­rait : les taux ef­fec­tifs d’imposition des per­sonnes les plus ai­sées (en tant que groupe), des mul­ti­na­tio­nales (in­di­vi­duel­le­ment), le nombre de re­dres­se­ments fis­caux opérés pour les grandes en­tre­prises, le nombre d’utilisation des conven­tions fis­cales bilatérales/ traités d’échange d’informations, etc., la liste reste à dé­finir. Une dis­cus­sion par­le­men­taire pour­rait suivre la pu­bli­ca­tion du rapport.

Une fe­nêtre po­li­tique est aujourd’hui ou­verte en fa­veur de po­li­tiques pu­bliques consé­quentes des­ti­nées à re­mettre en cause les pa­radis fis­caux dans toutes leurs di­men­sions. Il est es­sen­tiel de la main­tenir ou­verte tout le temps né­ces­saire à la construc­tion de com­promis na­tio­naux, eu­ro­péens et mon­diaux ef­fi­caces. Le main­tien de dé­fi­cits pu­blics élevés pen­dant plu­sieurs an­nées de­vrait in­citer les gou­ver­ne­ments à main­tenir un in­térêt cer­tain pour le sujet. Mais la pres­sion des ac­teurs privés pour ne rien céder sera éga­le­ment forte. C’est un combat de long terme.

An­nexe

Qu’est ce qu’un pa­radis fiscal ? Les 10 critères

Plu­sieurs or­ga­ni­sa­tions in­ter­na­tio­nales ont pro­posé quelques cri­tères d’identification des pa­radis fis­caux mais tou­jours très par­tiels, liés à leurs propres be­soins (pra­tiques d’imposition, lutte contre le blan­chi­ment, etc.). Une revue de la lit­té­ra­ture spé­cia­lisée permet de mettre en évi­dence les dix cri­tères qui ca­rac­té­risent un pa­radis fiscal.

  • Une taxa­tion faible ou nulle pour les non ré­si­dents : cette ca­rac­té­ris­tique qui donne leur nom aux pa­radis fis­caux ne doit pas faire ou­blier que seule une pe­tite mi­no­rité des pa­radis fis­caux n’ont aucun impôt sur le re­venu ou sur les so­ciétés. Le prin­cipe même de ce genre de ter­ri­toires est de ré­server les avan­tages fis­caux aux ac­ti­vités in­ter­na­tio­nales des non résidents.
  • Un se­cret ban­caire ren­forcé : les éta­blis­se­ments fi­nan­ciers s’obligent, sous la contrainte de la loi, à ne pas ré­véler l’origine, la na­ture et le nom de leurs clients à leurs propres gou­ver­ne­ments, sans parler des gou­ver­ne­ments étrangers.
  • Un se­cret pro­fes­sionnel étendu : avo­cats, comp­tables et em­ployés en tout genre sont soumis à un contrôle ré­gle­men­taire strict (un contrôle de l’absence de contrôle…) du res­pect de la confi­den­tia­lité concer­nant leurs clients et leurs opé­ra­tions, y com­pris lorsqu’elles violent les lois de ter­ri­toires étrangers.
  • Une pro­cé­dure d’enregistrement re­lâ­chée : les en­tre­prises peuvent s’enregistrer ra­pi­de­ment, à moindre coût et sans fournir beau­coup d’informations sur leurs ac­ti­vités ou sur l’identité de leurs pro­prié­taires ef­fec­tifs.
    Une li­berté to­tale des mou­ve­ments de ca­pi­taux in­ter­na­tio­naux.
    Une ra­pi­dité d’exécution : im­plan­ta­tion d’entreprises et trans­ferts de fonds peuvent être réa­lisés en un temps record.
  • Le sup­port d’un grand centre fi­nan­cier : une in­fra­struc­ture de haut ni­veau en ma­tière de tech­no­lo­gies de l’information re­liée à un centre fi­nan­cier d’importance est pri­mor­diale. Etre un grand centre fi­nan­cier mon­dial, comme Londres, est en­core mieux.
  • Une sta­bi­lité éco­no­mique et po­li­tique.
  • Une bonne image de marque : le nom du ter­ri­toire ne doit pas être (trop) as­socié à des opé­ra­tions de cor­rup­tion ou de blan­chi­ment d’argent criminel.
  • Un ré­seau d’accords bi­la­té­raux : les centres fi­nan­ciers off­shore ont gé­né­ra­le­ment signé des conven­tions avec les grands centres fi­nan­ciers per­met­tant d’éviter une double taxa­tion des fi­liales d’entreprises. Les pa­radis pro­pre­ment fis­caux ont com­mencé à si­gner des ac­cords d’échange d’informations fis­cales en 2009 sous la pres­sion internationale.

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