Histoire

Théocratie ou dictature d’une bourgeoisie immature?

Genève au temps de Calvin

Jean Calvin est né le 10 juillet 1509, à Noyon en Picardie. Par son père Girard, il descend d’une lignée de mariniers sur l’Oise, promus artisans depuis une à deux générations. Par sa mère, Jeanne Le Franc, fille d’un hôtelier fortuné, membre du Conseil de la ville, il appartient à une bourgeoisie plus aisée. Le mariage de son père, qui a mené une brillante carrière d’homme de loi, sous la protection des évêques Charles, puis Jean de Hangst, consacre l’ascension sociale des Cauvin – leur véritable nom – reçus bourgeois de Noyon en 1497. Cependant, la mère de Jean meurt en 1515, alors qu’il n’est âgé que de six ans, et son père se remarie assez vite. Il n’a ainsi pas manqué d’historiens pour expliquer le destin ultérieur du réformateur par le besoin de dépasser l’angoisse insupportable de cette perte. Pourtant, il est sans doute plus éclairant de réfléchir au contexte historique exceptionnel dans lequel grandit Calvin.
Par Mis en ligne le 07 septembre 2009

Noyon au cœur de la « pre­mière mondialisation »

Noyon, la pe­tite ville pi­carde des Cauvin, est do­minée par une bour­geoisie très an­cienne. Dès 1027, celle-ci s’est dé­bar­rassée de son châ­te­lain, et moins d’un siècle plus tard, elle a conquis la pre­mière charte du royaume, ce qui lui permet d’administrer ses af­faires et de rendre la jus­tice. Cette cité connaît une longue pé­riode d’essor à compter du mi­lieu du 15e siècle, due au dy­na­misme des mar­chés des cé­réales et du drap, en lien avec les villes voi­sines et la ca­pi­tale (si­tuée à une cen­taine de ki­lo­mètres au Sud-Ouest). Mais sur­tout, Noyon se trouve sur la route de Paris à An­vers, aux pre­mières loges de la ré­vo­lu­tion com­mer­ciale qui ébranle l’Europe oc­ci­den­tale à l’ère des Grandes Découvertes.

Cette pre­mière étape de la « mon­dia­li­sa­tion » est do­minée par la for­mi­dable as­cen­sion d’Anvers (à moins de 300 ki­lo­mètres au Nord-Est), nou­veau centre né­vral­gique d’un Vieux Conti­nent à la conquête de l’Afrique, de l’Amérique et des mar­chés asia­tiques. Elle offre alors un point de ren­contre au « roi de Lis­bonne, maître des épices, et [aux] mar­chands de la Haute-Allemagne, maîtres du métal blanc », avant de de­venir le prin­cipal dé­bouché de l’argent d’Amérique, sti­mu­lant en re­tour les éco­no­mies de la Bal­tique, des Pays-Bas, d’Allemagne, d’Angleterre et de France, puis de dé­ve­lopper l’une des plus puis­santes in­dus­tries tex­tiles d’Europe.1

Pour­tant, le 16e siècle est une pé­riode d’inquiétude exa­cerbée. L’inflation rogne les sa­laires et les rentes. Les in­éga­lités se creusent et at­tisent les conflits so­ciaux, la mi­sère et le dé­ra­ci­ne­ment des uns contras­tant avec l’enrichissement et le luxe ta­pa­geurs des autres. Le diable et les dé­mons sus­citent un ef­froi re­doublé qui jus­tifie la lutte des pou­voirs pu­blics contre la sor­cel­lerie. La guerre, les épi­dé­mies et le dé­mem­bre­ment des so­li­da­rités an­ciennes rendent le spectre de la « mort de soi » plus an­gois­sant à des so­ciétés où l’individualisme pro­gresse, porté par une bour­geoisie ur­baine conqué­rante aux re­la­tions mar­chandes tou­jours plus denses, plus éten­dues, mais aussi plus in­cer­taines. Pour Erich Fromm, c’est ce « sen­ti­ment d’isolement im­puis­sant et de doute » qui va pousser les classes moyennes vers la Ré­forme.2

Le salut « par les œuvres » n’est plus as­suré. Un re­nou­veau de la pensée chré­tienne fait en effet dé­pendre de plus en plus le salut de la seule grâce de Dieu. Il faut donc trouver d’autres voies pour échapper à l’enfer ou ré­duire son temps de pur­ga­toire, par exemple pré­voir des messes par tes­ta­ment ou ob­tenir des in­dul­gences de Rome 3, ce qui nourrit une « comp­ta­bi­lité de l’au-delà ». Mais Dieu n’est pas un mar­chand, comme le dira Calvin dans le 93e sermon sur l’épître à Tite : il est le seul à pré­des­tiner sou­ve­rai­ne­ment et de toute éter­nité le salut ou la dam­na­tion des âmes.

Pour En­gels, cette in­flexion théo­lo­gique tra­duit l’esprit nais­sant du ca­pi­ta­lisme : « dans le monde com­mer­cial de la concur­rence, le succès et l’insuccès ne dé­pendent ni de l’activité, ni de l’habilité de l’homme, mais de cir­cons­tances échap­pant à son contrôle. [ ] ils sont à la merci de puis­sances éco­no­miques su­pé­rieures à l’individu et in­con­nues de lui. Cela était par­ti­cu­liè­re­ment vrai à une époque de ré­vo­lu­tion éco­no­mique, alors que de nou­veaux centres com­mer­ciaux et de nou­velles routes de com­merce rem­pla­çaient tous les an­ciens, que les Indes et l’Amérique étaient ou­vertes au monde, et que les ar­ticles de foi éco­no­miques les plus res­pec­tables – la va­leur de l’or et de l’argent – com­men­çaient à chan­celer et à s’écrouler ».4

Conver­sion et pre­miers com­bats de Calvin

Après les an­nées d’enfance et de prime jeu­nesse à Noyon, Calvin pour­suit ses études à Paris, à Or­léans et à Bourges, sous la pro­tec­tion de la puis­sante fa­mille de Hangst. En 1523, on le re­trouve dans la ca­pi­tale, où il suit les en­sei­gne­ments de l’humaniste Ma­thurin Cor­dier, avant d’accéder au col­lège Mon­taigu, dont le ré­gime dis­ci­pli­naire est par­ti­cu­liè­re­ment éprou­vant. Après sa maî­trise ès arts de Paris, il étudie le droit à Or­léans, puis à Bourges, où il se fa­mi­lia­rise avec la pensée des évan­gé­listes – par­ti­sans d’un re­tour aux sources du chris­tia­nisme – et dé­couvre sans doute Lu­ther. Li­cencié en 1532, il re­tourne dans la ca­pi­tale, pour y pour­suivre des études de Lettres. Le Pan­ta­gruel de Ra­be­lais vient d’être pu­blié, tandis que Ni­colas Cop, rec­teur de l’Université dont Calvin se sent proche, s’apprête à pro­noncer un dis­cours re­ten­tis­sant qui va pro­vo­quer l’ire des conservateurs.

Entre le dis­cours de Cop et les Pla­cards (af­fiches) ap­posés dans la nuit du 17 au 18 oc­tobre 1534 dans plu­sieurs villes et jusque sur la porte des ap­par­te­ments du roi, qui dé­noncent la messe pa­pale comme blas­phème et l’eucharistie comme « doc­trine des diables », il s’est écoulé à peine un an. Cette pro­vo­ca­tion a été conçue par un pas­teur de Neu­châtel, An­toine Mar­court, dans le but de tor­piller les dis­cus­sions en­ga­gées entre ca­tho­liques et ré­for­ma­teurs mo­dérés. En effet, nier la pré­sence phy­sique du Christ dans la com­mu­nion et re­lé­guer le sacré au ciel, comme le font les ré­for­ma­teurs, c’est ébranler les fon­de­ments di­vins de la mo­nar­chie qui s’expriment dans des ri­tuels co­di­fiés (culte des saints, vé­né­ra­tion des re­liques, pou­voirs sur­na­tu­rels de gué­rison du roi, etc.).

C’est au cours de cette pé­riode que Calvin rompt dé­fi­ni­ti­ve­ment avec Rome. Avec les plus en vue des bi­blistes – qui n’envisagent pas de fonder une autre re­li­gion, mais veulent ré­former le chris­tia­nisme sans le pape – il prend alors le chemin de l’exil. Sa pre­mière des­ti­na­tion sera Bâle, irriguée par le com­merce an­ver­sois et do­minée par une oli­gar­chie bour­geoise, où Erasme a laissé une forte em­preinte, et qui est passée à la Ré­forme en 1529. Calvin y a l’occasion d’étudier de plus près la pensée de Lu­ther et de Zwingli, mais aussi de suivre les pro­grès de la Ré­forme à Stras­bourg, à Zu­rich, dans le Pays de Vaud et à Genève.

Contre « les folles rê­ve­ries » des anabaptistes

Calvin va très vite se confronter aux élé­ments ra­di­caux de la Ré­forme, ras­sem­blés au­tour de l’anabaptisme 5 : « Cette ver­mine dif­fère en cela d’avec toutes les autres sectes d’hérétiques qu’elle n’a pas seule­ment erré en cer­tains points, mais a en­gendré comme une mer de folles rê­ve­ries ».6 Ce cou­rant re­jette en effet le bap­tême des en­fants, le ser­ment, le mi­nis­tère payé, l’autorité des tri­bu­naux, le ser­vice mi­li­taire, et re­fuse toute sou­mis­sion de la re­li­gion au prince. Dans sa ver­sion ré­vo­lu­tion­naire, in­carnée par Thomas Münzer, il prône l’abolition de la pro­priété privée du sol en vue d’établir le royaume du Christ sur terre, jus­ti­fiant la grande ré­volte des pay­sans al­le­mands (1524 – 1526) et plu­sieurs sou­lè­ve­ments des pe­tits mé­tiers ur­bains. Le pas­teur André Biéler, au­teur d’une im­por­tante thèse sur La pensée éco­no­mique et so­ciale de Calvin, a consacré quelques pages à jus­ti­fier ce combat contre l’anabaptisme, cette « dé­pra­va­tion » de la re­li­gion chré­tienne « qui a fait de si ter­ribles ra­vages en Eu­rope […] ».7
« Si l’inquisition [ca­tho­lique] fut aussi fa­ci­le­ment ac­cueillie, note l’historien li­béral belge Henri
Pi­renne, c’est qu’elle ap­parut aux classes pos­sé­dantes, au mo­ment où l’Europe ve­nait de connaître les fo­lies de l’anabaptisme com­mu­niste, comme le moyen su­prême de dé­fendre l’ordre, non seule­ment contre l’hérésie, mais sur­tout peut-être contre les théo­ries so­ciales sub­ver­sives ».8 Ceci ex­plique aussi l’attitude de Martin Lu­ther, pour­tant lui-même d’origine pay­sanne. En avril 1525, il dé­nonce ainsi les in­surgés : « l’Evangile ne jus­tifie pas, mais condamne la ré­volte […] il faut obéir et souf­frir en si­lence ». Il sou­tient aussi sans ré­serve la ré­pres­sion : « Mieux vaut la mort de tous les pay­sans que celle des princes et des ma­gis­trats »;9 « Il faut les mettre en pièces, les étran­gler, les égorger en se­cret et pu­bli­que­ment comme on abat des chiens en­ragés ».10 Le sort de la Ré­forme en Al­le­magne est dé­sor­mais entre les mains des princes.

En Suisse, de larges sec­teurs du monde rural – 80000 hommes au début du 16e siècle – tirent d’importantes res­sources du ser­vice mer­ce­naire, ser­vant au­tant l’empereur, le pape, que Fran­çois Ier. Dans un climat où la ten­sion so­ciale ne cesse de croître, la Confé­dé­ra­tion est au seuil de l’implosion. La Diète re­doute « le sou­lè­ve­ment de l’homme du commun dans les villes et les cam­pagnes et le ren­ver­se­ment de toute au­to­rité ».11 Pour conjurer ces pé­rils, un an­cien curé d’Einsiedeln, au­mô­nier aux ar­mées, du nom d’Ulrich Zwingli, dé­nonce la vente du sang chré­tien et ap­pelle au re­dres­se­ment moral. Ses par­ti­sans tiennent un lan­gage po­pu­laire, mais font front contre l’anabaptisme et les re­ven­di­ca­tions ra­di­cales de la pay­san­nerie. A Zu­rich comme à Berne, ils in­citent pour­tant le pa­tri­ciat ur­bain à la pru­dence et au com­promis face aux cam­pagnes ré­vol­tées (avril 1525). C’est dans ce contexte que la Ré­forme triomphe à Zu­rich, Berne et Bâle, de 1526 à 1529.

Ré­forme et in­dé­pen­dance de Genève

Au début du 16e siècle, Ge­nève est une ville de 10000 ha­bi­tants, de la taille de Bâle, deux fois plus grande que Zu­rich. Elle dé­pend du Saint-Empire ro­main ger­ma­nique, mais plus di­rec­te­ment du duc de Sa­voie et d’un prince-évêque proche de sa maison, contre les­quels elle cherche appui au­près des Confé­dérés, plus par­ti­cu­liè­re­ment de Berne, de Fri­bourg, puis de Bâle. Dès 1532, Guillaume Farel y prêche la Ré­forme pour le compte de Berne, sou­tenu par des mar­chands étran­gers et des groupes de ré­fu­giés de Lyon ou d’Italie. En 1534, trois syn­dics élus sur quatre y sont déjà lu­thé­riens. Le 8 août 1535, le peuple – pe­tites gens et bour­geois réunis – dé­truit les « images im­pies » à la ca­thé­drale. La messe est sus­pendue, les biens de l’Église saisis et les congré­ga­tions ca­tho­liques ex­pul­sées. L’année sui­vante, tandis que les troupes du roi de France pé­nètrent en Sa­voie, les Ber­nois oc­cupent le pays de Vaud et entrent à Ge­nève. Le 25 mai 1536, le Conseil gé­néral prend l’engagement de vivre « selon l’Évangile », le Petit Conseil re­pre­nant les pré­ro­ga­tives de l’évêque.

Au mo­ment où Jean Calvin s’établit pour la pre­mière fois à Ge­nève, le 5 sep­tembre 1536, c’est déjà un mi­nus­cule État sou­ve­rain. Simon Schama pré­fère y voir un « conven­ti­cule agrandi et géo­gra­phi­que­ment for­tifié », peu dif­fé­rent de ces « en­claves » de hu­gue­nots fran­çais, bo­hé­miens ou hon­grois qu’inspire un fa­rouche es­prit de ré­sis­tance.12 Ce­pen­dant, Ge­nève est po­li­ti­que­ment in­dé­pen­dante, ce qui est ex­cep­tionnel pour une ville du 16e siècle. Or, ce statut, elle ne le doit pas à la hau­teur de ses mu­railles, mais à la ri­va­lité de ses voi­sins, es­sen­tiel­le­ment de Berne, de la Sa­voie (adossée au Saint-Empire) et de la France, qui donne à ses élites une cer­taine marge de ma­nœuvre. Elles sau­ront en tirer parti pour ren­forcer leur co­hé­sion au­tour d’un projet po­li­tique, mais aussi d’un consensus idéo­lo­gique du­rable, ca­pables de re­cueillir un cer­tain degré d’assentiment po­pu­laire. Et pour cela, Calvin est l’homme pro­vi­den­tiel, ce dont il va prendre ra­pi­de­ment conscience.13

Le rôle ir­rem­pla­çable du ré­for­ma­teur pi­card res­sort des tri­bu­la­tions liées à son ban­nis­se­ment de Ge­nève en 1538 et à son rappel en 1541. Certes, la Confes­sion de foi exigée de toute la po­pu­la­tion avait sus­cité de fortes ré­sis­tances; la mise en place d’un consis­toire et les pré­ro­ga­tives de l’Église en ma­tière d’excommunication avaient été re­je­tées par l’autorité; mais c’est à propos de l’alignement de la li­turgie ge­ne­voise sur Berne qu’intervient la rup­ture, les pré­di­ca­teurs fran­çais re­fu­sant de s’y sou­mettre. Ils ap­pa­raissent ainsi dès le dé­part comme les meilleurs ga­rants de l’indépendance ge­ne­voise, que leur dé­part va com­pro­mettre : en 1539, le Petit Conseil concède des ter­ri­toires à Berne, pro­vo­quant une crise po­li­tique; cette même année, il doit faire appel à Calvin pour ré­pondre à Jacques Sa­dolet, évêque de Car­pen­tras, qui s’est adressé à Ge­nève aux ins­tances du pape pour l’adjurer de re­venir au sein de l’Église ca­tho­lique.14 En 1540, les élec­tions donnent la ma­jo­rité aux par­ti­sans du ré­for­ma­teur banni, tandis que les fac­tions op­po­sées en viennent aux mains. C’est dans ces condi­tions que Calvin est sup­plié de revenir.

Pour ne pas avoir perçu cette di­men­sion po­li­tique de la ré­forme ge­ne­voise, de nom­breux his­to­riens ont achoppé sur le sens à donner aux re­la­tions conflic­tuelles entre Calvin et la Sei­gneurie ge­ne­voise, qu’ils ont in­ter­pré­tées à tort comme les signes d’une ri­va­lité in­con­ci­liable entre pou­voir spi­ri­tuel et pou­voir tem­porel, voire entre ré­fu­giés fran­çais et Ge­ne­vois de souche. Pour­tant, elles re­flètent les ten­sions qui tra­versent l’ensemble d’un corps so­cial soumis à une for­mi­dable en­tre­prise de re­mo­de­lage. Calvin est de­venu in­dis­pen­sable aux cercles di­ri­geants de la bour­geoisie ge­ne­voise et ils sont prêts à en payer le prix : en 1544, les sa­laires des dix-sept mi­nistres re­pré­sentent le se­cond poste des dé­penses de la Ville, après les in­té­rêts de la dette.15

Construire l’« homme nouveau »

L’indépendance de la cité sup­pose la ges­ta­tion d’un « homme nou­veau », fa­ci­litée par l’afflux de cinq à dix mille ré­fu­giés.16 Dès lors, si les Ge­ne­vois ont brisé les liens qui les as­ser­vis­saient au duc de Sa­voie et au prince-évêque, la nou­velle Église « charge leurs cœurs de chaînes »17 pour les sou­mettre di­rec­te­ment à Dieu. En effet, selon Calvin, l’homme est « com­plè­te­ment in­si­gni­fiant », sa seule chance de salut re­pose dans le Christ et celle de la so­ciété « dans les Élus choisis pour exé­cuter les des­seins de Dieu ».18 La bour­geoisie in­dus­trieuse se re­con­naîtra sans peine dans ce por­trait. La ville lé­ma­nique se trans­forme ainsi en « la plus par­faite école du Christ qui n’ait ja­mais été sur terre de­puis le temps des apôtres » (John Knox).19 Avec les prêches quo­ti­diens à heure fixe, les ser­mons obli­ga­toires du di­manche, la cène quatre fois par an – « confes­sion de foi com­mu­nau­taire en acte » – , l’étude des abé­cé­daires et du ca­té­chisme, mais aussi la mé­mo­ri­sa­tion des psaumes, qu’on chante au temple, dans la rue ou au tra­vail, la nou­velle Église veut ériger la loi de Dieu en idéal quo­ti­dien dé­cou­lant de la foi. De­puis 1546, la mo­di­fi­ca­tion des pré­noms usuels exigée par le consis­toire rend compte de la ré­vo­lu­tion cultu­relle en cours : avant la Ré­forme, 46 % des en­fants re­ce­vaient des noms de saints, contre 2 % seule­ment en 1550 – 60.20 Voilà le se­cret de la vi­gou­reuse ex­pan­sion de la Ré­pu­blique de Ge­nève dans les dé­cen­nies qui suivent la Ré­for­ma­tion, mais sur­tout au 17e et au 18e siècles, tandis que ses rares ho­mo­logues eu­ro­péens dé­clinent face à l’inexorable as­cen­sion des États ter­ri­to­riaux.21

Un tel projet jus­tifie le dé­ve­lop­pe­ment d’une po­lice des âmes, des es­prits et des corps sans pré­cé­dent. Afin de conso­lider l’ordre pa­triarcal et de ga­rantir la trans­mis­sion de la pro­priété au sein des fa­milles, l’encadrement du ma­riage, la lutte contre la paillar­dise et la for­ni­ca­tion, mais aussi la condam­na­tion de l’adultère, de l’infanticide et de la so­domie sont ren­forcés. Vers 1560, les taux de nais­sances illé­gi­times et de concep­tion avant ma­riage sont ainsi à Ge­nève parmi les plus faibles d’Europe.22 En même temps, la mo­rale pu­blique fait l’objet d’une sur­veillance ac­crue : rè­gle­men­ta­tion des hô­tel­le­ries, des ta­vernes et des étuves, dé­non­cia­tion du luxe et de la co­quet­terie, ré­pres­sion de la vente à la criée, de l’obscénité, de l’ivresse pu­blique, des danses et des chan­sons déshon­nêtes, in­ter­dic­tion du jeu et de la pros­ti­tu­tion, etc. Les fêtes re­li­gieuses chô­mées sont aussi sup­pri­mées. Chaque année, des di­ze­niers commis pas les pas­teurs vi­sitent les mai­sons pour en in­ter­roger les ha­bi­tants, dont un sur quinze (cer­tains au­teurs parlent d’un sur huit) sont convo­qués de­vant le consis­toire.23 De­puis la fin du 15e siècle, la Flo­rence de Sa­vo­na­role avait montré le chemin que re­prendra le concile de Trente (1545 – 1563) pour le monde ca­tho­lique, mais dès le se­cond tiers du 16e siècle, c’est la Ge­nève de Calvin qui de­vient la cham­pionne de cet ef­fort de « dis­ci­pli­na­ri­sa­tion so­ciale » pour le monde pro­tes­tant.24

La femme de « l’homme nou­veau » paie un tribut plus lourd en­core. L’adultère est ainsi puni de mort lorsqu’elle est seule ma­riée et que le scan­dale est pu­blic; l’homme est fouetté et banni. En re­vanche, lorsque seul l’homme est marié, il est sanc­tionné de douze jours de prison. Si le di­vorce est ex­cep­tion­nel­le­ment admis, il est plus sou­vent re­fusé à la femme. Enfin, les iden­tités trans­genres sont per­sé­cu­tées. « Dieu re­quiert […] qu’il n’y ait point de femmes sem­blables à des lans­que­nets, prêche Calvin; […] on doit lever la boue pour jeter sur telles vi­laines, quand elles sont si au­da­cieuses de per­vertir ainsi l’ordre de la na­ture. […] »25 Il vi­li­pende de même les hommes « qui s’attifent comme des épou­sées [et semblent] marris que Dieu ne les ait fait femmes ». D’où la mul­ti­pli­ca­tion des procès pour so­domie. En mars 1554, Lam­bert Le Blanc et quatre de ses amis sont brûlés vifs. En sep­tembre, cinq ado­les­cents sont pour­suivis, battus et brûlés en ef­figie. En jan­vier 1555, Ma­thieu Du­rand est dé­ca­pité et livré aux flammes. En 1562, deux autres condamnés sont exé­cutés. En 1566, un jeune col­lé­gien pié­mon­tais de 14 ans, Bar­tho­lomé Tecia, est dé­noncé par un ca­ma­rade, le futur poète et conseiller d’Henri IV, Agrippa d’Aubigné, pour avoir « tenté de le bou­grer ». Il est tor­turé et noyé dans le Rhône.26 Et nous ne connais­sons sans doute qu’une mi­no­rité de cas. Calvin se moque des « su­per­sti­tions pa­pistes »; il ré­fute l’astrologie qui pré­tend pré­voir l’avenir des hommes, alors qu’il n’appartient qu’à Dieu. Il s’insurge pour­tant contre Co­pernic et les es­prits pos­sédés par le diable qui pensent que la Terre tourne au­tour du so­leil.27 C’est que cet ar­tisan du « désen­chan­te­ment du monde » croit à la sor­cel­lerie et la ré­prime sans mé­na­ge­ment. Au 16e siècle, les vic­times de ces per­sé­cu­tions – des femmes mar­gi­na­li­sées ac­cu­sées de pac­tiser avec le diable – sont condam­nées à mort après d’effroyables souf­frances. En 1544 – 1545, face à la peste, Calvin est convaincu que des sor­ciers « en­graissent » les ser­rures avec une pom­made faite à partir de ca­davres pes­ti­férés : les femmes condam­nées ont la main droite coupée avant d’être brû­lées. Les cam­pagnes sont par­ti­cu­liè­re­ment vi­sées en raison de leurs pra­tiques ido­lâtres sup­po­sées : sur quarante-trois per­sonnes tra­duites en jus­tice à Peney, trente-huit sont exé­cu­tées.28

Le nouvel ordre politique

De re­tour à Ge­nève en 1541, Calvin par­ti­cipe à l’élaboration de ses lois. Il s’occupe d’abord des Or­don­nances ec­clé­sias­tiques qui ré­gissent l’organisation de l’Église et dé­fi­nissent ses fonc­tions so­ciales (le bap­tême, la cène, le ma­riage, l’inhumation et le ca­té­chisme). En prin­cipe, le pou­voir tem­porel se ré­serve la haute main sur les dé­ci­sions les plus im­por­tantes, en par­ti­cu­lier l’excommunication, qui est du res­sort de l’ordre des an­ciens (ou consis­toire), formé d’une ving­taine de membres et nommé par le Petit Conseil. En 1543, Calvin par­ti­cipe à la com­pi­la­tion des Édits po­li­tiques qui règlent la voirie et la po­lice, les of­fices mu­ni­ci­paux – du son­neur de cloches au veilleur de nuit –, les lois somp­tuaires et le droit ma­tri­mo­nial. Ils fixent aussi l’architecture du pou­voir oli­gar­chique. Ainsi, le Petit Conseil (ou Sei­gneurie) re­crute ses membres par co­op­ta­tion, dé­signe ceux du Conseil des Deux-Cents (Grand Conseil) et pro­pose les can­di­dats aux charges de syn­dics, parmi les­quels le Grand Conseil re­tient huit pa­pables, dont quatre sont fi­na­le­ment élus par le Conseil gé­néral.29 Ce der­nier réunit deux fois par an l’ensemble des ci­toyens de sexe mas­culin (fils de bour­geois, nés à Ge­nève) pour adopter les lois que les autres conseils proposent.

L’éducation doit former des chré­tiens qui craignent et servent Dieu. Calvin se méfie des en­fants et des ado­les­cents, qu’il traite de « pe­tites or­dures » ou de « mer­dailles »30, parce qu’ils re­fusent sou­vent de se sou­mettre à l’autorité du chef de fa­mille. Il faut donc ins­truire les jeunes « tant en bonnes mœurs que bonne doc­trine » dans des écoles – il en existe six en 1546 – et au col­lège de Rive, fondé en 1536, que di­rige Sé­bas­tien Cas­tel­lion jusqu’en 1542. Il y règne un ordre aus­tère, fondé sur la hié­rar­chie et l’émulation : dans chaque classe, les élèves sont re­groupés par dix avec un dé­cu­rion à leur tête, dé­signé par le maître, chargé d’aider ses ca­ma­rades et de faire ré­gner la dis­ci­pline. En 1559, ce ni­veau élé­men­taire est com­plété par l’Académie de Ge­nève, où se­ront formés les pas­teurs, grâce no­tam­ment au re­cru­te­ment de pro­fes­seurs dé­mis­sion­naires de l’Académie de Lau­sanne, dont Théo­dore de Bèze.

Calvin choisit ses mi­nistres en fonc­tion de leur adhé­sion à sa doc­trine : la mé­dio­crité est jugée pré­fé­rable à l’ambition (sur 31 pas­teurs en exer­cice de 1538 à 1546, 9 sont démis et 5 dé­mis­sionnent).31 Les livres et écrits qui cir­culent ou sont im­primés à Ge­nève font enfin l’objet d’un contrôle sé­vère, en par­ti­cu­lier lorsqu’ils mettent en cause le Conseil ou le consis­toire. En 1559, Calvin fait brûler l’Amadis de Gaule, un roman de che­va­lerie consi­déré comme un mo­dèle par Cer­vantès, qu’il pré­sume cor­rompre la jeu­nesse. En 1563, c’est le tour du livre de Jean Mo­rely, qui pré­co­nise le gou­ver­ne­ment dé­mo­cra­tique de l’État et de l’Église.32

En 1547, Jacques Gruet est tor­turé et dé­ca­pité. Li­bertin au sens mo­derne du terme, il re­ven­dique le droit à la paillar­dise. Proche des en­nemis po­li­tiques de Calvin parmi les vieux Ge­ne­vois, il dé­fend aussi des idées qui confinent à l’incroyance : pour lui, le monde n’a ni début ni fin, il n’y a rien après la mort, Jésus n’est pas le fils de Dieu et Dieu n’est rien. 33 Pour­tant, les pour­suites les plus dra­ma­tiques visent des chré­tiens « hé­ré­tiques », en désac­cord avec Calvin. C’est le cas de Jé­rôme Bolsec, qui dé­fend le libre ar­bitre et conteste la pré­des­ti­na­tion. Il est jeté en prison en 1551 pour s’être op­posé pu­bli­que­ment à Farel, puis banni à l’issue d’un procès qui émeut l’opinion et ne fait pas l’unanimité des Églises de Suisse. En effet, com­ment l’homme pourrait-il être res­pon­sable de sa condam­na­tion s’il ne l’est pas de son salut ? Le Conseil devra des­cendre dans l’arène pour in­ter­dire toute cri­tique de L’Institution de la re­li­gion chré­tienne de Calvin. Enfin, il ne se passe pas une année sans qu’un ar­tisan, un bou­ti­quier ou un pré­di­ca­teur ne soit pour­suivi pour ana­bap­tisme, battu, banni et ses livres brûlés. En 1553, le mé­decin et théo­lo­gien ara­go­nais Mi­chel Servet, res­capé de l’inquisition ca­tho­lique lyon­naise, de pas­sage à Ge­nève, est ar­rêté et jugé à la de­mande de Calvin pour ses po­si­tions sur la Tri­nité et le bap­tême. Il sera condamné au bû­cher par la Sei­gneurie (cf. p. VII).

On le voit, la lutte im­pla­cable contre l’hérésie ne dis­tingue pas la Rome pro­tes­tante des autres villes eu­ro­péennes du 16e siècle, même si elle est menée ici avec une ri­gueur d’autant plus ex­trême, que le cal­vi­nisme est aussi le ga­rant du destin d’une bour­geoisie ge­ne­voise en­core fra­gile, banc d’essai d’un projet aux di­men­sions eu­ro­péennes (il existe une Église de langue ita­lienne à Ge­nève de­puis 1552, et une Église de langue an­glaise, de 1555 à 1560). Toute contes­ta­tion d’un as­pect de cette doc­trine est dès lors consi­dérée comme une me­nace pour l’ordre établi.

Le triomphe de Calvin

Que dire des conflits qui émaillent les re­la­tions de Calvin avec cer­taines fa­milles en vue ? L’un des pre­miers concerne un fa­bri­cant de cartes à jouer, Pierre Ameaux, mé­con­tent des or­don­nances contre le jeu. En 1546, il est condamné à sillonner la ville en che­mise, tête nue, une torche à la main et à de­mander pardon à ge­noux. C’est le début d’une dé­cennie trou­blée qui op­pose le ré­for­ma­teur aux Ber­the­lier, Bonna, Favre, Perrin, Sept, Vandel, etc. Cette pé­riode coïn­cide avec une montée des pé­rils ex­té­rieurs : en 1544, le duc de Sa­voie re­prend le contrôle de ses États; l’année sui­vante, les per­sé­cu­tions re­li­gieuses re­prennent en France ; en 1547, les princes ré­formés al­le­mands connaissent dé­faite sur dé­faite ; en 1553, Marie Tudor la ca­tho­lique ac­cède au trône d’Angleterre ; en 1556, l’alliance avec Berne n’est pas re­nou­velée ; en 1557, les troupes du duc de Sa­voie me­nacent à nou­veau Ge­nève; en 1559, les prin­ci­pales puis­sances ca­tho­liques font la paix. À Ge­nève, ces pé­rils sti­mulent un pa­trio­tisme de ci­ta­delle as­siégée : on fait ser­ment de vivre et de mourir pour l’Évangile et la li­berté ; on stocke le sel et le blé ; les ha­bi­tants – y com­pris Calvin – tra­vaillent aux for­ti­fi­ca­tions et montent la garde sur les rem­parts.34

C’est pour­tant à ce mo­ment que l’étendard de la ré­sis­tance contre le ri­go­risme des pré­di­ca­teurs fran­çais est levé par les « En­fants de Ge­nève » ou « bons Ge­ne­voy­siens ». Calvin dé­nonce en ses ad­ver­saires des « li­ber­tins », convaincus de sym­pa­thies pour Berne ou pour la France. Le pas­teur Fro­ment rap­pelle que leurs chefs, Pierre Vandel et Ami Perrin, sont tous deux de mo­deste ex­trac­tion et de « race taillable ».35 Ce der­nier, ca­pi­taine gé­néral de la Ré­pu­blique (chef de la force armée), ne revendique-t-il pas que ses hommes puissent porter des chausses cha­pe­lées (taillées au genou), celles que les mer­ce­naires suisses au ser­vice du roi de France af­fec­tionnent et que le ré­for­ma­teur a fait in­ter­dire parce qu’il les juge in­dé­centes. Dans cette guerre d’usure, com­ment va se po­si­tionner la ma­jo­rité du pa­tri­ciat, dont qua­torze re­pré­sen­tants sur vingt-cinq siègent sans in­ter­rup­tion au Petit conseil, de 1541 à 1555, en par­ti­cu­lier sa frac­tion la plus dy­na­mique ? On manque d’études croi­sées sur l’évolution du statut éco­no­mique et des po­si­tions po­li­tiques des prin­ci­paux chefs de file de la cité pour ré­pondre pré­ci­sé­ment à cette question.

Un test im­por­tant in­ter­vient ce­pen­dant en fé­vrier 1553, lorsque quatre « En­fants de Ge­nève », em­menés par Ami Perrin, sont nommés syn­dics. Dès lors que le consis­toire fait front et que Calvin me­nace d’abandonner la ville, la ma­jo­rité du Conseil ater­moie. Le 3 sep­tembre, Phi­li­bert Ber­the­lier 36 est admis à la cène sur dé­ci­sion du Conseil, malgré son ex­com­mu­ni­ca­tion, mais on lui re­com­mande de ne pas s’y pré­senter pour éviter un scan­dale. Cette demi-mesure permet à Calvin de triom­pher. Le 21 dé­cembre, son frère Fran­çois Ber­the­lier est lui aussi ex­com­munié, cette fois-ci sans op­po­si­tion de la Sei­gneurie. Début 1554, Calvin ful­mine : ses ad­ver­saires sont « pires que les Turcs et les juifs […] des chiens, des tau­reaux, des diables ».37

Évincés du pou­voir en 1555, ceux-ci font d’autant plus de bruit qu’ils se sentent isolés. Le 16 mai, ils per­turbent l’ordre pu­blic et sont ac­cusés de sé­di­tion. Le ré­for­ma­teur ap­pelle à la ré­pres­sion la plus im­pla­cable, même si les troubles n’ont pas duré plus d’une heure et que les ma­ni­fes­tants ont été dis­persés sans faire de blessés.38 Ami Perrin, Phi­li­bert Ber­the­lier, Bal­tasar Sept et plu­sieurs de leurs par­ti­sans, ré­fu­giés en terre ber­noise, sont ainsi condamnés par contu­mace à être dé­ca­pités, leurs corps mis en quatre quar­tiers et at­ta­chés aux quatre lieux les plus ap­pa­rents des Fran­chises de Ge­nève. En tout, soixante-six per­sonnes sont pour­sui­vies, dont vingt-deux condam­nées à mort et huit exé­cu­tées. Calvin a gagné la partie. Le nombre des ex­com­mu­ni­ca­tions ne cesse dès lors d’augmenter : plus de cin­quante en 1554, une cen­taine en 1555, quelque deux cent cin­quante par an de 1557 à 1560 et trois cents par la suite 39 En 1560, il semble que près d’un Ge­ne­vois sur vingt-cinq ait été ex­com­munié.40

Plaie des gueux et xénophobie

De nom­breux his­to­riens ont in­voqué une montée de la xé­no­phobie, en par­ti­cu­lier à l’encontre des pré­di­ca­teurs et des ré­fu­giés fran­çais, sou­vent jeunes et ai­sé­ment re­con­nais­sables à leur parler.41 Les ana­lo­gies fa­ciles avec le monde ac­tuel n’ont pas manqué non plus. Elles sont pour­tant ab­surdes. En effet, les étran­gers admis à Ge­nève au 16e siècle sont le plus sou­vent des gens ins­truits et qua­li­fiés, dis­po­sant par­fois de larges ré­seaux à l’étranger, quand ils ne jouissent pas d’une for­tune qui leur permet d’acheter ra­pi­de­ment la bour­geoisie. Ils ont opté de leur propre chef pour la Ré­forme et par­tagent sou­vent a priori « les idées cal­vi­nistes au sens large ». Yves Kru­me­na­cker évoque même « une élite in­tel­lec­tuelle, so­ciale, re­li­gieuse, qui tend à do­miner la ville ».42 La pres­sion dé­mo­gra­phique sti­mule pour­tant la hausse des prix et la pé­nurie de lo­ge­ments, sus­ci­tant des ré­ac­tions po­pu­laires hos­tiles, exa­cer­bées par l’attitude mé­pri­sante dont les pas­teurs té­moignent par­fois. Ainsi, le 15 mars 1546, à l’issue d’un prêche au temple de Saint-Gervais, Calvin dé­clare que plus de cent de ses pa­rois­siens sont pis que des bêtes, met­tant ainsi le quar­tier en émoi et sus­ci­tant de sé­rieux troubles. La Sei­gneurie ré­agira en dres­sant un « gibet com­mi­na­toire » pour in­ti­mider la foule.43

Calvin contre Servet

«Mi­chel Servet eut la sin­gu­lière in­for­tune d’avoir été brûlé deux fois : en ef­figie par les ca­tho­liques, et par les pro­tes­tants en chair et en os […] Son débat avec Calvin […] c’est en fait le conflit in­té­rieur de la droite et de la gauche de la Ré­forme », note Ro­land H. Bainton, l’un des meilleurs spé­cia­listes des ori­gines du pro­tes­tan­tisme, au­teur d’une bio­gra­phie de Servet (cf. note 18), dont nous nous ins­pi­rons ci-dessous.

Né à Vil­la­nueva, une pe­tite bour­gade d’Aragon, en 1511, Servet est d’origine mar­rane (juif converti) par sa mère. Sa conscience s’éveille au cours de la brève pé­riode de to­lé­rance re­li­gieuse que connaît l’Espagne du pre­mier tiers du 16e siècle. Le car­dinal de Cis­neros vient d’achever l’édition po­ly­glotte com­plète de l’Ancien et du Nou­veau Tes­ta­ment en hé­breu et en grec, le mou­ve­ment des alum­brados ap­pelle à une « ré­forme de l’Église par les hommes de l’Esprit » et la cour du roi Charles, ré­cem­ment élu em­pe­reur, s’enthousiasme pour la pensée d’Erasme…

Dès ses qua­torze ans, Servet est au ser­vice du fran­cis­cain Juan de Quin­tana, avant d’étudier le droit à Tou­louse. Il y dé­couvre que rien dans les Écri­tures n’étaye le dogme de la Tri­nité, admis pour la pre­mière fois par le Concile de Nicée (325), qui consacre aussi le pou­voir tem­porel de la pa­pauté. Juifs et mu­sul­mans y voient ce­pen­dant une conces­sion au po­ly­théisme qui em­pêche tout dia­logue entre re­li­gions du Livre.

Il ac­com­pagne l’empereur au Va­tican en 1529 et, de sa vi­sion du pape Clé­ment VII, il laisse un té­moi­gnage em­preint d’une in­di­gna­tion toute lu­thé­rienne : « nous l’avons vu, porté dans la pompe, sur les épaules des princes, […] se fai­sant adorer le long des rues par le peuple à ge­noux, si bien que tous ceux qui avaient réussi à baiser ses pieds ou ses pan­toufles s’estimaient plus for­tunés que le reste, et pro­cla­maient qu’ils avaient ob­tenu nombre d’indulgences, grâce aux­quelles des an­nées de souf­france in­fer­nales leur se­raient re­mises. Ô la plus vile des bêtes, ô la plus ef­frontée des ca­tins ! »

On le re­trouve à Bâle, fraî­che­ment ré­formée, en 1530. Il y ex­prime ainsi son rejet de la Tri­nité : Jésus est bien un homme et il n’est Dieu que dans la me­sure où l’homme est aussi ca­pable d’être Dieu; quant au Saint-Esprit, ce n’est que l’esprit de Dieu en nous. « Ceux qui font une sé­pa­ra­tion tran­chée entre l’humanité et la di­vi­nité ne com­prennent pas la na­ture de l’humanité, dont c’est jus­te­ment le ca­rac­tère que Dieu puisse lui im­partir de la di­vi­nité […] Ne vous émer­veillez pas que j’adore comme Dieu ce que vous ap­pelez l’humanité ». Ainsi, « quand les temps se­ront ac­com­plis […] dans la me­sure où il n’y aura plus de rai­sons pour qu’il y ait de gou­ver­ne­ment, tout pou­voir et toute au­to­rité se­ront abolis […] quand Dieu sera Tous en Tous ».

Servet voit se dresser un à un les ré­for­ma­teurs contre lui lorsqu’il pu­blie ses thèses. On le re­trouve un peu plus tard à Lyon, sous le nom de Mi­chel de Vil­le­neuve, où il com­mente la géo­gra­phie de Pto­lémée avec une sen­si­bi­lité so­ciale aiguë : « La condi­tion des pay­sans al­le­mands est af­freuse. […] Les au­to­rités de chaque ter­ri­toire les dé­pouillent et les ex­ploitent, c’est la raison de la ré­cente ré­volte des pay­sans et de leur sou­lè­ve­ment contre les nobles ». Il étudie aussi la mé­de­cine à Paris, ce qui l’amène à dé­cou­vrir la pe­tite cir­cu­la­tion du sang (cœur – poumons).

Établi à Vienne en Dau­phiné dès 1540, il y exerce la mé­de­cine et s’occupe d’édition. Il tra­vaille sur­tout à sa somme théo­lo­gique : La Res­ti­tu­tion chré­tienne. On en re­tiendra sa vi­sion d’un « Dieu caché », qui ha­bite tout être et toute chose, et d’un homme ca­pable de s’unir au Christ pour contri­buer à son salut. D’où sa dé­fense du bap­tême à l’âge adulte, comme acte conscient et vo­lon­taire. Il en­tame alors une cor­res­pon­dance avec Calvin, lui en­voyant im­pru­dem­ment le ma­nus­crit de son ou­vrage, un échange qui tourne au vi­naigre. Calvin confie alors à Farel : « Il vien­drait ici […] je ne lais­se­rais plus re­partir vi­vant ».

Le livre de Servet est pu­blié clan­des­ti­ne­ment en jan­vier 1553, avant de tomber entre les mains d’un ami de Calvin, Guillaume de Tries, qui en ré­vèle l’auteur à un cousin de Vienne afin de le confondre, ce qu’il fait. Le dé­non­cia­teur est sommé d’obtenir des preuves de Ge­nève, que seul Calvin peut fournir. On sait qu’il ac­cep­tera. Servet est ar­rêté le 4 avril, mais par­vient à s’évader trois jours plus tard. Il est donc condamné à être brûlé en ef­figie avec ses livres.

Le 13 août de la même année, de pas­sage par Ge­nève, il est re­connu et ar­rêté à la de­mande de Calvin. In­ter­rogé par le Petit Conseil, puis par le pro­cu­reur gé­néral Rigot, proche des vieux Ge­ne­vois, il se dé­fend bec et ongles. S’ensuit une dis­pute théo­lo­gique avec Calvin, en­voyée aux autres cités suisses pour avis, qui le dé­clarent cou­pable. Le 27 oc­tobre, il est condamné au bû­cher pour ses opi­nions sur la Tri­nité et le bap­tême, avant d’être conduit au sup­plice par Farel sans abjurer.

Cette mise à mort cruelle d’un « hé­ré­tique » a été as­sumée par la Sei­gneurie ge­ne­voise et n’a pas sus­cité d’opposition parmi les au­to­rités des villes suisses. En re­vanche, elle a été contestée par plus d’une voix au sein des Églises ré­for­mées de l’époque. La plus connue est celle de Sé­bas­tien Cas­tel­lion, qui s’indignera de l’usage de la vio­lence pour faire triom­pher des idées re­li­gieuses : « Tuer un homme, ce n’est pas dé­fendre une doc­trine, c’est tuer un homme. […] Servet ayant com­battu par des écrits et des rai­sons, c’était par des rai­sons et des écrits qu’il fal­lait le re­pousser » (Contra li­bellum Cal­vini, 1554).

De telles ré­ac­tions n’ont pas grand-chose à voir avec le ra­cisme d’État et ses ava­tars po­pu­laires ac­tuels, qui stig­ma­tisent les im­mi­grés les plus dé­munis d’origine extra-européenne. Ils tirent plutôt leur ori­gine des po­li­tiques d’« immigration choisie » des villes du 16e siècle qui dis­tinguent trois cercles de can­di­dats : d’abord, les im­mi­grants « dotés de com­pé­tences et de moyens [qui sont] bien ac­cueillis en ville comme nou­veaux ci­toyens ou par­te­naires à épouser »; en­suite, ceux qui y sont re­censés « comme ap­prentis ou jour­na­liers », in­dis­pen­sables aux ac­ti­vités de la cité, mais qui y font sou­vent l’objet d’une sur­veillance par­ti­cu­lière; enfin, les pro­lé­taires sans feu ni lieu, qui sont « le plus sou­vent ap­pré­hendés et bannis de la ville comme pe­tits vo­leurs ou cas so­ciaux ».44 Dans la Ge­nève du 16e siècle, les étran­gers au­to­risés à ré­sider ob­tiennent le statut d’habitant et leurs des­cen­dants celui de natif; les mieux lotis d’entre eux peuvent ac­quérir la bour­geoisie (comme Calvin en 1559) et leurs en­fants la ci­toyen­neté.45

La po­li­tique so­ciale de la Ré­pu­blique ge­ne­voise et de son Église ne fait pas ex­cep­tion en Eu­rope, où les ré­formes mu­ni­ci­pales du 16e siècle visent à conjurer la plaie des gueux. Si elles s’emploient à se­courir les ha­bi­tants in­ca­pables de sub­venir à leurs be­soins – parce que ma­lades, in­firmes ou trop âgés – , elles en­tendent sur­tout contraindre au tra­vail les in­di­gents va­lides et chasser les étran­gers mi­sé­rables.46 Le fait que les villes pro­tes­tantes mo­bi­lisent les re­venus ec­clé­sias­tiques confis­qués à l’Église ca­tho­lique pour fi­nancer l’aide so­ciale – à Ge­nève, l’hôpital gé­néral, de­puis 1535 – ne change rien à l’affaire. C’est l’époque où le roi d’Angleterre Edouard VI (1547 – 1553), cham­pion de la Ré­forme, ar­rête que celui qui re­fuse de tra­vailler doit être « marqué au fer rouge sur la poi­trine » et « as­servi pen­dant deux ans à toute per­sonne qui pour­rait donner des ren­sei­gne­ments sur un tel fai­néant ». Il pourra être battu, en­chaîné et voué « à tout tra­vail si vil soit-il », voire marqué à la joue ou au front et ré­duit en es­cla­vage pour le res­tant de ses jours, s’il tente de s’évader.47 Si l’approche de Calvin pa­raît plus hu­maine, c’est sans doute en raison du ca­rac­tère moins sé­rieux de la ques­tion so­ciale à Ge­nève. Comme le re­marque à juste titre André Biéler : « L’absence d’un pro­lé­ta­riat ur­bain ou mi­nier, comme il en existe en Al­le­magne ou en France, et d’une classe pay­sanne nom­breuse évite que la Ré­forme ait à ré­soudre dans cette cité les pro­blèmes so­ciaux graves en face des­quels elle est placée ailleurs ».48

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Na­ture du calvinisme

Avant la pu­bli­ca­tion de L’Ethique pro­tes­tante et l’esprit du ca­pi­ta­lisme de Max Weber, En­gels avait vu dans Calvin l’idéologue de la bour­geoisie conqué­rante des 16e et 17e siècles : « Là où Lu­ther échoua, écrit-il, Calvin rem­porta la vic­toire. Le dogme cal­vi­niste conve­nait par­ti­cu­liè­re­ment bien aux élé­ments les plus hardis de la bour­geoisie de l’époque. […] Tandis que le lu­thé­ra­nisme al­le­mand de­ve­nait un ins­tru­ment do­cile entre les mains des princes, le cal­vi­nisme fonda une Ré­pu­blique en Hol­lande et d’actifs partis ré­pu­bli­cains en An­gle­terre et, sur­tout, en Écosse ».49 Après lui, Franz Meh­ring ca­rac­té­ri­sait ainsi le ber­ceau du cal­vi­nisme : « Calvin a in­tro­duit cette doc­trine dans la riche cité com­mer­çante de Ge­nève et avec sa consti­tu­tion dé­mo­cra­tique, elle conve­nait aux in­té­rêts des bour­geois les plus avancés de la ville. […] Par­tout où le cal­vi­nisme a dé­ve­loppé un pou­voir fa­na­tique sti­mu­lant, les in­té­rêts de la bour­geoisie étaient au pre­mier plan ».50

Qu’entendait-il par « consti­tu­tion dé­mo­cra­tique » ? Sans doute la même chose qu’Engels, qui avait à l’esprit l’Église cal­vi­niste : « là où le royaume de Dieu était ré­pu­bli­ca­nisé, les royaumes de ce monde ne pou­vaient rester sous la do­mi­na­tion de mo­narques, d’évêques et de sei­gneurs féodaux ».51 Il faut ce­pen­dant nuancer cette opi­nion pour ce qui est de Ge­nève : si son Église ne connaît pas de hié­rar­chie et dé­fend la no­mi­na­tion au consis­toire d’habitants qui n’ont pas le statut de bour­geois, ceux-ci sont tout de même élus sur une liste éta­blie par le Petit conseil.52 Dans une lettre de 1571, Bèze traite même ex­pli­ci­te­ment du « prin­cipe aris­to­cra­tique du consis­toire ».53 Mais re­ve­nons au ré­gime po­li­tique de Ge­nève. Eu­gène Choisy l’a dé­crit comme une « bi­blio­cratie », où l’État et l’Église se­raient bien dis­tincts l’un de l’autre, mais tous deux « soumis à la pa­role de Dieu ».54 Ceci ne fai­sait que re­pousser la ques­tion de ses ra­cines so­ciales. Or, il s’agit d’évidence d’une dic­ta­ture de classe par­ti­cu­lière, au ser­vice d’une bour­geoisie en­core im­ma­ture, contrainte pour cela de com­biner le pou­voir tem­porel des bien nés – le pa­tri­ciat des riches mar­chands –, d’inspiration clai­re­ment oli­gar­chique, avec le pou­voir spi­ri­tuel des élus de Dieu, plus ou­vert aux as­pi­ra­tions dé­mo­cra­tiques de la pe­tite et moyenne bour­geoisie en plein essor.55

Cette der­nière ca­rac­té­ris­tique permet de com­prendre la fi­lia­tion dé­mo­cra­tique du cal­vi­nisme, sa­luée par Rous­seau dans Le Contrat so­cial,56 qui s’incarnera no­tam­ment dans les com­bats des pa­triotes hol­lan­dais de la se­conde moitié du 16e siècle, des pu­ri­tains et ré­vo­lu­tion­naires an­glais du 17e siècle, ainsi que des qua­kers états-uniens des 17e et 18e siècles. Mais elle n’existe qu’à l’état de trace dans la Ge­nève du 16e siècle. Dans la même veine, cer­taines fé­mi­nistes, comme Alexandra Kol­lontaï, ont rap­pelé la par­ti­ci­pa­tion ac­tive des femmes à la Ré­forme : « Les ré­for­ma­teurs re­li­gieux (Lu­ther, Calvin et Zwingli) avaient des épouses qui ne se conten­taient nul­le­ment de leurs seuls tra­vaux mé­na­gers. Elles étaient aussi leurs élèves et leurs dis­ciples en­thou­siastes. […] Les femmes étaient sou­vent des adeptes plus zé­lées des nou­velles re­li­gions que les hommes ».57 L’une d’elles est bien connue à Ge­nève : c’est Marie d’Ennetières ou Den­tière, ori­gi­naire de Tournai et épouse du pas­teur An­toine Fro­ment, qui par­ti­cipe à la ten­ta­tive de conver­sion des Cla­risses et adresse une épître à Mar­gue­rite de Na­varre, plai­dant pour la par­ti­ci­pa­tion des femmes aux af­faires re­li­gieuses. Mais Calvin ne l’entend pas de cette oreille, dé­nonce les femmes qui veulent « faire les pro­phé­tesses » et par­vient à lui faire adopter une at­ti­tude plus dis­crète.58

De façon assez sai­sis­sante, l’historien an­glais R. H. Tawney a vu en Calvin l’accoucheur d’une ère nou­velle : «[…] sur une arène plus étroite, mais avec des armes non moins for­mi­dables, Calvin a fait pour la bour­geoisie du sei­zième siècle ce que Marx fera pour le pro­lé­ta­riat du dix-neuvième siècle ». Et d’ajouter : « […] la doc­trine de la pré­des­ti­na­tion a ré­pondu au même be­soin de cer­ti­tude que les forces de l’univers sont du côté des élus, que la théorie du ma­té­ria­lisme his­to­rique à une autre époque ».59 Chris­to­pher Hill, sans doute le meilleur spé­cia­liste mar­xiste du 17e siècle an­glais, a aussi été jusqu’à rap­pro­cher Lé­nine de Calvin : il « fut, disait-il du pre­mier, ce que Crom­well et Na­po­léon n’étaient pas – un pen­seur aussi. Per­sonne de­puis Calvin n’avait com­biné ainsi ces deux rôles ».60 Ré­cem­ment, un théo­lo­gien chré­tien est allé dans le même sens en fai­sant ob­server que Calvin, tout comme Lé­nine, n’avait pas été qu’un pur théo­ri­cien. Compte tenu de sa « ca­pa­cité à gé­nérer et à ali­menter un mou­ve­ment ca­pable de trans­cender les li­mites de son an­crage his­to­rique et de ses ca­rac­té­ris­tiques per­son­nelles […] grâce à sa […] com­pré­hen­sion de l’importance de l’organisation et des struc­tures so­ciales, Calvin a été ca­pable de forger une al­liance entre la pensée et l’action re­li­gieuses […] ».61
Pour­tant, le cal­vi­nisme a aussi conforté des pos­tures plus conven­tion­nelles : « pour ceux qui n’avaient aucun goût pour la ré­vo­lu­tion », il « dis­pen­sait des choix dif­fi­ciles et per­met­tait d’éviter une rup­ture trau­ma­ti­sante avec le passé ». Ainsi, a-t-il pu faire appel « aux ins­tincts hu­mains les plus conser­va­teurs »62. À la fin de sa vie, Calvin re­com­man­dait d’ailleurs à ses suc­ces­seurs de se mé­fier de l’innovation, « parce que tous chan­ge­ments sont dan­ge­reux et quel­que­fois nuisent ».63 À ce titre, le cal­vi­nisme a sou­vent été as­si­milé à l’esprit de caste des vieilles fa­milles ge­ne­voises, ja­louses de leur mo­no­pole du pou­voir éco­no­mique et po­li­tique. Il est aussi de­meuré une ré­fé­rence in­con­tour­nable pour la plu­part des ban­quiers privés ge­ne­vois, qui cé­lèbrent en lui la syn­thèse de la mo­rale chré­tienne et de l’esprit du ca­pi­ta­lisme.64 Une opi­nion que ne dé­men­ti­rait pas l’historien tra­di­tio­na­liste Pierre Chaunu, qui écri­vait en 1991 : « Le pro­tes­tan­tisme ra­mené aux sec­teurs les plus peu­plés de la tra­di­tion ré­formée zwinglio-calvinienne donne les plus hauts PNB et PIB par tête, les pre­miers dé­mar­rages, 80 % des prix Nobel, les pour­cen­tages les plus élevés de l’édition, des ado­les­cents ef­fec­ti­ve­ment sco­la­risés dans un en­sei­gne­ment su­pé­rieur de qua­lité vé­ri­fiable, 90 % des bre­vets d’invention ef­fec­ti­ve­ment uti­li­sables ».65 Qui ose­rait après cela en­core douter du dogme de la prédestination ?

Jean Batou


1 Fer­nand Braudel, Ci­vi­li­sa­tion ma­té­rielle, éco­nomie et ca­pi­ta­lisme, Vol. III, Paris, Colin, 1979, pp. 18 – 129.
2 Erich Fromm, Cha­racter and the So­cial Pro­cess, Ap­pendix to Fear of Freedom, Londres, Rout­ledge, 1942.
3 En 1516 – 1517, le do­mi­ni­cain Jo­hann Tetzel vend des in­dul­gences pour le compte de l’archevêque de Mayence qui re­çoit 50 % des re­cettes de la Curie ro­maine : « Sitôt que dans le tronc l’argent ré­sonne, du pur­ga­toire brû­lant l’âme s’envole » (1515).
4 Frie­drich En­gels, So­cia­lisme uto­pique et so­cia­lisme scien­ti­fique, In­tro­duc­tion à la pre­mière édi­tion an­glaise du 20 avril 1892, Paris, édi­tions so­ciales, 1969.
5 Ber­nard Cot­tret, Calvin, Paris, Payot, 1998. À propos de l’aile ra­di­cale de la Ré­forme, voir George W. Williams, The Ra­dical Re­for­ma­tion, Phi­la­de­phia, 1962.
6 Jean Calvin, Briève ins­truc­tion pour armer tous bons fi­dèles contre les er­reurs de la secte com­mune des ana­bap­tistes, 1544.
7 André Bieler, La pensée éco­no­mique et so­ciale de Calvin, Ge­nève, 1959, rééd. 2008. Cet au­teur est l’un des pères du tiers-mondisme chré­tien des an­nées 60 en Suisse. En 1964, pour le 400e an­ni­ver­saire de la mort de Calvin, il pro­pose à l’Assemblée des Églises pro­tes­tantes de consa­crer 3% des re­venus des par­ti­cu­liers, des Églises et des États du Nord à l’aide au dé­ve­lop­pe­ment. Quatre ans plus tard, la Dé­cla­ra­tion de Berne re­prend cette idée, re­layée par Pain pour le pro­chain (pro­tes­tant) et L’Action de Ca­rême (ca­tho­lique). Dans les an­nées 80, avec d’autres, il lance la Conven­tion d’actionnaires Nestlé (CANES) pour mo­ra­liser la po­li­tique de la mul­ti­na­tio­nale.
8 Henri Pi­renne, Les grands cou­rants de l’histoire uni­ver­selle, t. 2, Neu­châtel, La Ba­con­nière, 1947, p. 437.
9 Cité par Lu­cien Febvre, Un destin : Martin Lu­ther, Paris, 1952, p. 170.
10 W. Zim­mer­mann, cité par Frie­drich En­gels, La guerre des pay­sans en Al­le­magne, Paris, édi­tions so­ciales, 1974, p. 73.
11 Biéler, La pensée…, p. 36.
12 Simon Schama, L’embarras de ri­chesses. La culture hol­lan­daise au Siècle d’Or, Paris, Gal­li­mard, 1991, p. 137.
13 Pen­dant la peste de 1542 – 1543, il ex­plique ainsi à Viret son refus d’assister per­son­nel­le­ment les ma­lades : « Je ne suis pas d’avis que pour rendre ser­vice à une partie de l’Église, nous aban­don­nions l’Église toute en­tière » (cité par Kru­me­na­cker, Calvin…, p. 264).
14 « Épître à Sa­dolet », in : Jean Calvin, Œuvres choi­sies, Paris, Ga­li­mard, 1995.
15 William E. Monter, Calvin’s Ge­neva, New York, 1967.
16 Al­fred Per­re­noud, La po­pu­la­tion de Ge­nève, XVIe-XIXe siècles, Ge­nève, 1979. Phi­lipp Be­ne­dict, « Calvin et la trans­for­ma­tion de Ge­nève », in : Martin Ernst Hirzel & Martin Sall­mann (sous la dir. de), Calvin et le cal­vi­nisme. Cinq siècles d’influence sur l’Église et la so­ciété, Ge­nève, Labor et Fides, 2008, p. 30.
17 Pour pa­ra­phraser Marx à propos de Lu­ther (K. Marx, Contri­bu­tion à la cri­tique de La phi­lo­so­phie du droit de Hegel, 1843, In­tro­duc­tion, Paris, Allia, 1998).
18 Ro­land H. Bainton, Mi­chel Servet, hé­ré­tique et martyr (1553 – 1953), Ge­nève, Droz, 1953, p. 84.
19 Cité par John T. Mc­Neill, The His­tory and Cha­racter of Cal­vi­nism, Ox­ford, 1967, p. 178.
20 William E. Monter, « De l’évêché à la Rome pro­tes­tante », in : Paul Gui­chonnet (sous la dir. de), His­toire de Ge­nève, Tou­louse, 1986, p. 147.
21 Peu de villes ita­liennes par­viennent à conserver leur in­dé­pen­dance moyen­âgeuse et les villes suisses ne peuvent faire va­loir la leur que dans le cadre d’une Confé­dé­ra­tion proto-étatique.
22 Be­ne­dict, « Calvin… », p. 28.
23 William E. Monter, « The Consis­tory of Ge­neva, 1559 – 1569 », Bi­blio­thèque d’humanisme et de Re­nais­sance, 1976, pp. 467 – 484.
24 L’historien al­le­mand Ge­rhard Oes­treich parle de So­zial­dis­zi­pli­nie­rung.
25 143e sermon sur le Deu­té­ro­nome, cité par André Biéler, L’homme et la femme dans la mo­rale cal­vi­niste, Ge­nève, 1963.
26 Be­ne­dict, « Calvin… », p. 25 ; William Naphy, « So­domy in Early Mo­dern Ge­neva : Va­rious De­fi­ni­tions, Ver­dicts », in : Tom Bet­te­ridge (sous la dir. de), So­domy in Early Mo­dern Eu­rope, Man­chester U. P., 2002 ; Jean­nine E. Olson, Calvin and So­cial Wel­fare, Se­lins­grove, Penn­syl­vania: Sus­que­hanna U. P., 1989 (en par­ti­cu­lier Ap­pendix F : « Text of a Ge­nevan De­ci­sion for Five Boys in a Case of So­domy, 7 – 16 March 1554) ; Helmut Puff, So­domy in Re­for­ma­tion Ger­many and Swit­zer­land, 1400 – 1600, Chi­cago et Londres, The Uni­ver­sity of Chi­cago Press, 2003.
27 Ri­chard Stauffer, « Calvin et Co­pernic », Revue d’histoire des re­li­gions, 1971, pp. 31 – 40.
28 William E. Monter, Wit­ch­craft in France and Swit­zer­land. The Bor­der­lands du­ring the Re­for­ma­tion, Ithaca, 1976.
29 Par­tisan de la mo­nar­chie d’abord, « parce qu’elle com­porte avec soi une ser­vi­tude com­mune de tous », Calvin en viendra plus tard à pré­férer l’oligarchie afin que « plu­sieurs gou­vernent s’aidant les uns les autres » (Kru­me­na­cker, Calvin…, p. 242).
30 Res­pec­ti­ve­ment 26e sermon sur l’épître aux Éphé­siens et 2e sermon sur Job, cité par Kru­me­na­cker, Calvin…, pp. 285 – 286.
31 Kru­me­na­cker, Calvin…, p. 310 – 311.
32 Mario Tur­chetti, « Contri­bu­tion de Calvin et du cal­vi­nisme à la nais­sance de la dé­mo­cratie mo­derne », in : Martin Ernst Hirzel & Martin Sall­mann (sous la dir. de), Calvin et le cal­vi­nisme. Cinq siècles d’influence sur l’Église et la so­ciété, Ge­nève, Labor et Fides, 2008, pp. 301 – 302.
33 Fran­çois Ber­riot, « Un procès d’athéisme à Ge­nève : l’affaire Gruet (1547 – 1550) », Bul­letin de la So­ciété de l’histoire du pro­tes­tan­tisme fran­çais, 1979, pp. 577 – 592.
34 E. Choisy, cité par Biéler, La pensée…, p. 107.
35 Fro­ment, cité par Biéler, La pensée…, p. 111.
36 Il est le fils du pa­triote du même nom, tor­turé et mis à mort en 1519 par le prince­-évêque.
37 Kru­me­na­cker, Calvin…, p. 332.
38 Be­ne­dict, « Calvin… », p. 27.
39 Monter, « The Consis­tory… ».
40 Be­ne­dict, « Calvin… », p. 29.
41 Au 16e siècle, les Ge­ne­vois de souche parlent le fran­co­pro­vençal ou l’arpitan, dans le­quel est écrit le fa­meux Cé qu’è lainô qui com­mé­more la vic­toire de L’Escalade, rem­portée sur le duc de Sa­voie, le 12 dé­cembre 1602. Le fran­çais est pour eux une langue de culture, qu’ils ne pro­noncent pas de la même ma­nière que la ma­jo­rité des im­mi­grants fran­çais, ori­gi­naires de Nor­mandie ou de Pi­cardie.
42 Kru­me­na­cker, Calvin…, p. 324.
43 Émile Dou­mergue, Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps, vol. 3, Lau­sanne, 1899, p. 30.
44 Frie­drichs, The Early…, p. 132.
45 La bour­geoisie est une condi­tion pour par­ti­ciper au Conseil gé­néral et au Conseil des Deux-Cents, mais le Petit Conseil est ré­servé aux seuls ci­toyens. En re­vanche, les ha­bi­tants et les na­tifs ne dis­posent d’aucun droit po­li­tique.
46 Bernd Moeller, Villes d’Empire et Ré­for­ma­tion, Ge­nève, 1966.
47 Mau­rice Dobb, Etudes sur le dé­ve­lop­pe­ment du ca­pi­ta­lisme, Paris, 1969, p. 249.
48 Biéler, La pensée…, p. 63.
49 En­gels, So­cia­lisme…, p. 40.
50 Franz Meh­ring, Ab­so­lu­tism and Re­vo­lu­tion in Ger­many. Part 1 : « The German Re­for­ma­tion and its Conse­quences » (www. Marxists.org).
51 En­gels, So­cia­lisme…, p. 40.
52 Biéler, La pensée…, pp 130 – 131 ; Mario Tur­chetti, « Contri­bu­tion… », pp. 291 – 326.
53 Cité par Tur­chetti, « Contri­bu­tion… »,
p. 302.
54 Eu­gène Choisy, La Théo­cratie à Ge­nève au temps de Calvin, Ge­nève, 1897.
55 Ce dua­lisme est bien perçu par Max Weber (Éthique pro­tes­tante et es­prit du ca­pi­ta­lisme (1905), Paris, Plon – Agora, 1964).
56 « […] tant que l’amour de la pa­trie et de la li­berté ne sera pas éteint parmi nous, ja­mais la mé­moire de ce grand homme ne ces­sera d’y être en bé­né­dic­tion ».
57 Alexandra Kol­lontaï, « Ve Confé­rence à l’Université de Sverdlov sur la li­bé­ra­tion des femmes (1921) », www.marxists.org.
58 Irena Ba­ckus, « Marie Den­tière : un cas de fé­mi­nisme théo­lo­gique à l’époque de la Ré­forme », Bul­letin de la So­ciété d’histoire du pro­tes­tan­tisme fran­çais, 1991,
pp. 177 – 195.
59 R. H. Tawney, Re­li­gion and the Rise of Ca­pi­ta­lism, Londres, 1926, pp. 111 – 112.
60 Chris­to­pher Hill, Lenin and the Rus­sian Re­vo­lu­tion (1947), New West­minster, Bri­tish Co­lumbia, 2007, p. 228.
61 Alister E. Mc­Grath, A Life of Jean Calvin. A Study of the Sha­ping of Wes­tern Culture, Cam­bridge, Mass., Basil Bla­ck­well, 1990, pp. xi-xii.
62 William J. Bouwsma, John Calvin: A Sixteenth-Century Por­trait, Ox­ford Uni­ver­sity Press, 1989, p. 233.
63 Cité par Kru­me­na­cker, Calvin…, p. 515.
64 Da­niel Alexander & Peter Tschopp, Fi­nance et po­li­tique. L’empreinte de Calvin sur les no­tables de Ge­nève, Ge­nève, Labor & Fides, 1991.
65 Piere Chaunu, L’aventure de la ré­forme. Le monde de Jean Calvin, Paris, Des­clée de Brouwer, 1986, pp. 280 – 281.

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