Inde

Échec électoral historique des PC « traditionnels » ?

Par Mis en ligne le 29 août 2009

En Inde, au fil du conflit sino-soviétique, le Parti com­mu­niste des ori­gines a prin­ci­pa­le­ment donné nais­sance à trois com­po­santes : le Parti com­mu­niste in­dien « main­tenu » (PCI) qui reste pro-Moscou ; le PC « mar­xiste » (PCI-M) qui adopte un profil in­ter­na­tional « ni-Moscou, ni-Pékin » ; les PCI « marxistes-léninistes » (PCI-ML), pro-chinois, qui fi­ni­ront par se frag­menter en un éven­tail d’organisations concur­rentes. Si les maoïstes re­pré­sentent la ré­fé­rence do­mi­nante dans l’extrême gauche mi­li­tante (aujourd’hui en­core pour une part armée), le PCI et le PCI-M (sur­tout) ont gardé une im­por­tante re­pré­sen­ta­tion parlementaire.

L’Inde est une fé­dé­ra­tion où aucun parti n’a une im­plan­ta­tion ho­mo­gène à l’échelle du pays-continent. Les PC peuvent être au pou­voir dans cer­tains États alors qu’ils sont quasi in­exis­tants dans d’autres (comme au Gu­jarat dans l’Ouest). Lors de pré­cé­dentes échéances élec­to­rales, le PCI-M avait connu un succès qui lui avait permis — chose rare — de gou­verner si­mul­ta­né­ment les trois États où il est le mieux im­planté : le Ben­gale oc­ci­dental et Tri­pura au Nord-Est, le Ke­rala au Sud-Ouest.

Dé­mo­gra­phi­que­ment (plus de 80 mil­lions d’habitants), po­li­ti­que­ment et éco­no­mi­que­ment, le Ben­gale oc­ci­dental (ca­pi­tale Cal­cutta) est de loin le plus im­por­tant. Après une pre­mière vic­toire en 1967, le PCI-M a di­rigé cet État en per­ma­nence de­puis 1977 via, der­niè­re­ment, un « Front de gauche ». Le PCI-M a aussi di­rigé, mais de façon dis­con­tinue (à sa­voir une lé­gis­la­ture sur deux), le Ke­rala et ses quelque 35 mil­lions d’habitants.

Au ni­veau fé­déral, après les pré­cé­dentes élec­tions lé­gis­la­tives de 2004, le PCI-M a constitué un bloc de gauche fort de 62 dé­putés — soit le troi­sième groupe par­le­men­taire. Le Parti du Congrès ayant be­soin de leur sou­tien pour pou­voir gou­verner, cette coa­li­tion au­tour du PCI-M avait une in­fluence réelle : elle a no­tam­ment pu im­poser le « gel » du rap­pro­che­ment sur les ques­tions nu­cléaires entre New Delhi et Wa­shington et freiner cer­taines me­sures de li­bé­ra­li­sa­tion économique.

Les PCI et PCI-M di­rigent les prin­ci­paux syn­di­cats de gauche (AITUC et CITU) (1) ; les plus grandes confé­dé­ra­tions étant liées aux partis bour­geois gou­ver­ne­men­taux (Congrès et BJP — la droite ex­trême, hin­douiste). Via leurs or­ga­ni­sa­tions de masse, ils se sont aussi en­gagés à fond dans le pro­cessus des fo­rums so­ciaux mon­diaux, jouant un rôle im­por­tant (de concert avec d’autres com­po­santes) dans l’organisation du forum de Bombay (Mumbai) en 2004. Le PCI-M an­nonce près d’un mil­lion de membres.

Sur le plan in­ter­na­tional, le PCI-M (c’est moins vrai pour le PCI) oc­cupe une place par­ti­cu­lière : il est l’un des seuls à garder une réelle ca­pa­cité d’initiative po­li­tique parmi les « grands » partis issus du mou­ve­ment com­mu­niste pro­so­vié­tique et sta­li­nien. Il n’en vient pas moins de subir un très sé­vère re­vers élec­toral lors des élec­tions lé­gis­la­tives (elles ont duré un mois, com­men­çant le 16 avril et s’achevant le 13 mai 2009).

Le nombre de dé­putés fé­dé­raux du PCI-M est tombé de 43 à 16 et celui du PCI de 10 à 4. Ils ont constitué un groupe par­le­men­taire avec, no­tam­ment, des partis ré­gio­naux, com­pre­nant ini­tia­le­ment 67 dé­putés, mais c’est un bloc po­li­ti­que­ment très fra­gile, hé­té­ro­clite. L’alliance di­rigée par le Parti du Congrès a la ma­jo­rité et s’est li­bérée de sa dé­pen­dance à l’égard des PC. Dans le Tri­pura, le PCI-M pré­serve certes sa base élec­to­rale, mais ce petit État (plus de 3 mil­lions d’habitants) ne re­pré­sente qu’un enjeu po­li­tique mar­ginal. En re­vanche, il re­cule bru­ta­le­ment dans ses bas­tions du Ben­gale oc­ci­dental, où la gauche ne gagne que 15 sièges (dont 9 au PCI-M) au lieu de 35 en 2004, et du Ke­rala (4 sièges au PCI-M contre 19 à la coa­li­tion de gauche en 2004).

Le jeu po­li­tique en Inde varie consi­dé­ra­ble­ment sui­vant les États et les rai­sons de ces échecs ne sont pas par­tout les mêmes — au Ke­rala, par exemple, le PCI-M a été ou­ver­te­ment di­visé par une in­tense lutte de frac­tions. Le PCI-M avait par ailleurs eu l’intelligence de ne pas en­trer dans le gou­ver­ne­ment fé­déral du­rant la pré­cé­dente lé­gis­la­ture, sou­te­nant le Congrès de l’extérieur et gar­dant ainsi une cer­taine li­berté po­li­tique. Mais la crise a éclaté dans sa place forte du Ben­gale oc­ci­dental, après des dé­cen­nies de pou­voir continu et la cor­rup­tion qui l’accompagne. Le gou­ver­ne­ment du Front de gauche a voulu s’ouvrir à la mon­dia­li­sa­tion ca­pi­ta­liste et créer des zones in­dus­trielles franches, en chas­sant, pour ce faire, de leurs terres les pay­sans. Grâce à la mise en œuvre d’une ré­forme agraire, le PCI-M bé­né­fi­ciait d’un im­por­tant appui po­pu­laire dans les cam­pagnes. Mais cette fois, à Singur et Nan­di­gram, il s’est heurté en 2007 à de vio­lentes ré­sis­tances ru­rales. Il y a ré­pondu par une ré­pres­sion très bru­tale, par­fois sau­vage, la po­lice se com­por­tant comme dans les autres États di­rigés par le centre ou la droite : il y a eu de nom­breux morts, viols, etc.

L’impact de ces évé­ne­ments a été consi­dé­rable. Après des conver­gences uni­taires ex­cep­tion­nelles, à l’occasion no­tam­ment du Forum so­cial (2), ils ont créé un vé­ri­table fossé de sang entre le PCI-M et d’autres com­po­santes pro­gres­sistes in­diennes qui se sont ran­gées aux côtés des vil­la­geois de Singur et Nan­di­gram. Cet im­pact est d’autant plus grand que les conflits entre pay­sans et groupes in­dus­triels (au­to­mo­biles Tata…) se mul­ti­plient en di­verses ré­gions du pays et que les vil­la­geois re­çoivent gé­né­ra­le­ment le sou­tien actif de la gauche.

Il n’y a pas vrai­ment eu, lors des der­nières élec­tions, une « vague » en fa­veur du Parti du Congrès dont les PC au­raient pâti malgré eux. Le Congrès a sur­tout bé­né­ficié du dé­clin des autres forces fé­dé­rales comme le BJP (ex­trême droite hin­douiste) et les gauches ; ainsi que de la montée des partis ré­gio­naux qu’il peut se ral­lier. La dé­faite n’est pas venue es­sen­tiel­le­ment de cir­cons­tances « ex­té­rieures » mais bien, semble-t-il, d’une rup­ture des liens en­tre­tenus avec leur base so­ciale, au moins dans les États où ils ont été au pou­voir — sin­gu­liè­re­ment au Ben­gale occidental.

La dé­faite des PCI/PCI-M n’est donc pro­ba­ble­ment pas seule­ment conjonc­tu­relle. Elle re­flète des évo­lu­tions pro­fondes. Dans un pays-continent comme l’Inde, il faut se garder de gé­né­ra­li­sa­tions hâ­tives. Mais le PCI-M est touché en son cœur — le Ben­gale oc­ci­dental — et son orien­ta­tion d’ensemble est en cause.

Les élec­tions d’avril-mai 2009 concer­naient l’Assemblée na­tio­nale (Lok Sabha). Sauf ex­cep­tion, il ne s’agissait pas d’élire les as­sem­blées d’État — on verra quand elles se pro­dui­ront si elles confirment les évo­lu­tions en cours. Mais on as­siste pro­ba­ble­ment à un tour­nant his­to­rique pour la gauche in­dienne ; un tour­nant à la portée in­ter­na­tio­nale. Après l’affaissement de Re­fon­da­tion en Italie et les com­pro­mis­sions du PC en Afrique du Sud, la crise du PCI-M amor­ce­rait en effet le dé­clin et la perte d’identité de l’un des der­niers (du der­nier ?) des grands partis com­mu­nistes « tra­di­tion­nels ». (3)

Pierre Rousset, membre du Bu­reau exé­cutif de la IVe In­ter­na­tio­nale, anime l’association Eu­rope so­li­daire sans fron­tières (ESSF) dont le site web est une vé­ri­table en­cy­clo­pédie de l’actualité in­ter­na­tio­nale (www.europe-solidaire.org)


Notes

1. All India Trade Union Congress (Congrès pan-indien des syn­di­cats). Center for In­dian Trade Unions (Centre des syn­di­cats indiens).

2. Voir Pierre Rousset, Mumbai : Rien n’était joué d’avance !

3. J’utilise ici, faute de mieux, le terme de « tra­di­tionnel » pour in­clure à la fois le PCI et le PCI-M dans le cas in­dien et, sur le plan in­ter­na­tional, tous les partis issus pour l’essentiel du mou­ve­ment com­mu­niste pro-Moscou et sta­li­nien, y com­pris des or­ga­ni­sa­tions qui se sont « re­nou­ve­lées » et qui ont connu une évo­lu­tion no­table, comme Re­fon­da­tion en Italie. Je laisse ici de côté l’évolution pos­sible des partis est-européens et ne traite pas de ce que de­viennent les partis-États du Vietnam à Cuba.

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