Le dogmatisme n’est pas un marxisme

L’un des enjeux de la crise actuelle est la refondation d’un anticapitalisme moderne, d’un double point de vue, théorique et politique. Il s’agit de montrer que cette crise touche aux fondements mêmes du capitalisme, qu’il est dans une impasse dont on ne peut sortir que par une remise en cause des rapports sociaux essentiels de ce système. C’est une tâche urgente et prioritaire dans la conjoncture actuelle : avec la crise, une course de vitesse est ouverte entre la barbarie et la transformation sociale et cette alternative est d’autant plus centrale que la crise écologique surplombe l’ensemble.
Par Mis en ligne le 27 août 2009

Mal­heu­reu­se­ment, parmi ses nom­breux dom­mages col­la­té­raux, la crise sus­cite de­puis quelques mois une série de contri­bu­tions pla­cées sous le signe d’un dog­ma­tisme contre-productif et assez dé­cou­ra­geant. Fi­dèle à un prin­cipe élé­men­taire d’économicité (l’allocation op­ti­male des res­sources rares) ce texte se dis­pen­sera d’une dis­cus­sion dé­taillée ; il cherche plutôt à dé­gager les prin­ci­paux points d’appui de ce nou­veau dog­ma­tisme et à mon­trer com­ment il dé­bouche assez lo­gi­que­ment sur une pos­ture po­li­tique incantatoire.

Le taux de profit baisse, c’est dans Marx

Le point commun des contri­bu­tions en dis­cus­sion (1) est de faire ré­fé­rence à l’interprétation or­tho­doxe de la loi de la baisse ten­dan­cielle du taux de profit. Plu­sieurs d’entre elles l’opposent fron­ta­le­ment à la thèse, bap­tisée « sous-consommationniste » selon la­quelle la crise ac­tuelle pro­vien­drait au contraire d’un excès de profit.

Com­men­çons par le côté pra­tique des choses. De­puis plu­sieurs an­nées, un pro­fond sen­ti­ment d’indignation monte chez les tra­vailleurs, face aux « sa­laires » in­dé­cents des pa­trons, aux bé­né­fices ex­tra­va­gants des so­ciétés du Cac40, au com­por­te­ment des en­tre­prises qui li­cen­cient même quand elles font des pro­fits. Que font les sa­vants mar­xistes ? Ils leur ex­pliquent doc­te­ment, œuvres com­plètes de Marx en ban­dou­lière, que la crise pro­vient de la baisse du taux de profit. Telle est la théorie qui per­met­trait aux tra­vailleurs de mieux com­prendre ce qui leur tombe dessus.

Si c’était vrai, il fau­drait évi­dem­ment le dire, quitte à aller à l’encontre des per­cep­tions spon­ta­nées. Mais, en l’occurrence, il y a plus de com­pré­hen­sion du ca­pi­ta­lisme quo­ti­dien chez les sa­la­riés ré­voltés par la ra­pa­cité des pos­sé­dants que chez les exé­gètes du Ca­pital. Marx, Lé­nine ou Bou­kha­rine, pour prendre quelques noms fa­meux, pas­saient une bonne partie de leur temps à consulter les sta­tis­tiques « bour­geoises » de leur époque. Plus près de nous, Er­nest Mandel avait pensé utile de ba­tailler contre les dog­ma­tiques de l’époque qui s’obstinaient, contre toute évi­dence, à dé­fendre et illus­trer la thèse de la « pau­pé­ri­sa­tion absolue ».

Aujourd’hui, l’évidence est fla­grante : le taux de profit aug­mente ten­dan­ciel­le­ment de­puis le mi­lieu des an­nées 1980. Toutes les sources sta­tis­tiques conduisent à un constat iden­tique. Pour main­tenir le dogme de la baisse ten­dan­cielle, il faut cor­riger ces sta­tis­tiques de ma­nière à res­ti­tuer le « vrai » taux de profit, celui qui baisse. Mais ceci n’est pos­sible qu’au prix d’erreurs concep­tuelles. Ainsi Alan Freeman (2) n’exhibe un taux de profit en baisse qu’en ou­bliant que le ca­pital constant transmet sa va­leur au pro­duit. Ro­bert Brenner (3) li­quide la théorie de la va­leur à partir d’un mo­dèle où les gains de pro­duc­ti­vité font baisser les prix et rognent le profit à pro­por­tion (4). Même Chris Harman (5), pour­tant dé­si­reux de ré­ta­blir le dogme, est obligé d’admettre que « les taux de profit se sont ré­ta­blis à partir en­viron de 1982 — mais seule­ment d’environ la moitié du dé­clin qui avait eu lieu dans la pé­riode pré­cé­dente ». Cette ré­serve n’est même pas vé­ri­fiée dans le cas de l’Europe, si l’on se ré­fère aux éva­lua­tions de Du­ménil et Lévy (6).

Pour­tant, les don­nées brutes dis­po­nibles livrent un constat sans am­bigüité. Si on rap­porte l’excédent net d’exploitation au stock de ca­pital net, on fait ap­pa­raître une très nette ten­dance à l’augmentation du taux de profit dans les prin­ci­paux pays ca­pi­ta­listes. Cette évo­lu­tion est suf­fi­sam­ment pro­noncée pour que l’on ne puisse pas es­pérer l’infléchir si­gni­fi­ca­ti­ve­ment par des cor­rec­tifs plus ou moins ap­pro­priés (gra­phique 1).

dogmatisme-graphique-1

D’un point de vue plus théo­rique main­te­nant, et quitte à pa­raître ico­no­claste, force est de constater que la ver­sion clas­sique de la loi de la baisse ten­dan­cielle pose pro­blème : il y a en effet une ten­dance mais aussi des contre-tendances. La ten­dance dé­coule de l’augmentation du ca­pital par tête (de plus en plus de « ma­chines » pour un nombre donné de sa­la­riés). Comme la plus-value est pro­por­tion­nelle au tra­vail ex­ploité, elle tend à se ré­duire si on la rap­porte au vo­lume de ca­pital engagé.

Mais, parmi les contre-tendances, il y a la pro­duc­ti­vité du tra­vail qui permet de ré­duire le coût des « ma­chines ». Et cette contre-tendance peut com­penser l’augmentation du nombre de « ma­chines » de telle sorte que l’évolution de la com­po­si­tion or­ga­nique est in­dé­ter­minée. C’est exac­te­ment ce qu’écrit Marx quand il exa­mine les « causes qui contre­carrent la loi » : « La même évo­lu­tion qui fait s’accroître la masse du ca­pital constant par rap­port au ca­pital va­riable fait baisser la va­leur de ses élé­ments par suite de l’accroissement de la pro­duc­ti­vité du tra­vail, et em­pêche ainsi que la va­leur du ca­pital constant, qui pour­tant s’accroît sans cesse, n’augmente dans la même pro­por­tion que son vo­lume ma­té­riel. Dans tel ou tel cas, la masse des élé­ments du ca­pital constant peut même aug­menter, tandis que sa va­leur reste in­changée ou même di­minue » (7).

Marx pré­cise un peu plus loin que « les mêmes causes qui en­gendrent la ten­dance à la baisse du taux de profit mo­dèrent éga­le­ment la réa­li­sa­tion de cette ten­dance ». Mais, pré­ci­sé­ment parce qu’il s’agit des « mêmes causes » (la pro­duc­ti­vité du tra­vail), il n’y a au­cune raison a priori de penser que la ten­dance l’emporte sys­té­ma­ti­que­ment sur la contre-tendance. La pro­duc­ti­vité du tra­vail est sus­cep­tible de com­penser à la fois, de ma­nière par­fai­te­ment sy­mé­trique, la pro­gres­sion du sa­laire réel et l’alourdissement du ca­pital phy­sique» (8). Ou bien, il fau­drait pos­tuler que la pro­duc­ti­vité du tra­vail pro­gresse sys­té­ma­ti­que­ment moins vite dans la sec­tion des biens de pro­duc­tion que dans celle des biens de consom­ma­tion, mais c’est la confi­gu­ra­tion in­verse qui est la plus répandue.

Au­tre­ment dit, le nu­mé­ra­teur et le dé­no­mi­na­teur du taux de profit peuvent rester constants, et par consé­quent le taux de profit lui-même. Il faut donc res­ti­tuer l’énoncé de Marx dans une ana­lyse de la dy­na­mique longue du ca­pi­ta­lisme et pré­senter une ver­sion de long terme de la loi qui pour­rait s‘énoncer ainsi : « Les condi­tions de fonc­tion­ne­ment du ca­pi­ta­lisme peuvent être réunies pen­dant une pé­riode assez longue, mais les dis­po­si­tifs as­su­rant leur ob­ten­tion ne sont pas stables ou en tout cas ne peuvent être re­pro­duits du­ra­ble­ment » (9).

Une crise ab­so­lu­ment classique ?

En in­sis­tant sur le côté « clas­sique » de cette crise de sur­pro­duc­tion, les or­tho­doxes passent à côté de son ca­rac­tère sys­té­mique. Le terme de crise est d’ailleurs trom­peur parce qu’il dé­signe plu­sieurs ni­veaux qu’il faut en réa­lité bien dis­tin­guer. Pour sim­pli­fier, on peut re­pérer dans l’histoire du ca­pi­ta­lisme — et dans l’analyse de Marx — trois types de crises :

les crises cy­cliques qui cor­res­pondent au fonc­tion­ne­ment normal du ca­pi­ta­lisme et dont l’on sort par le jeu de mé­ca­nismes « en­do­gènes », au­tre­ment dit in­ternes au système ;

les grandes crises (pour re­prendre l’image de Ro­bert Boyer) qui marquent la fin d’une onde longue ex­pan­sive (pour re­prendre le concept de Mandel) : pour sortir de ces crises, il faut re­dé­finir, de ma­nière « exo­gène » (non au­to­ma­tiques), les condi­tions de l’exploitation et de re­pro­duc­tion du système ;

les crises sys­té­miques, quand ce sont les prin­cipes mêmes de fonc­tion­ne­ment du ca­pi­ta­lisme qui sont en cause.

Passer de l’un à l’autre de ces ni­veaux, c’est passer d’un mar­xisme simple voire sim­pliste à un mar­xisme com­plexe et ra­dical. Au fond, les ana­lyses ici qua­li­fiées (sans doute à tort) d’orthodoxes ne dé­passent pas le ni­veau de la crise cy­clique et ra­pe­tissent la di­men­sion de cette crise en la ré­dui­sant aux dé­ter­mi­nants ha­bi­tuels du cycle, qui s’appliquent par exemple à la baisse du taux de profit aux Etats-Unis entre 1997 et 2000.

Pour fran­chir la se­conde étape, il faut in­té­grer l’apport de la théorie des ondes longues et ac­céder à une com­pré­hen­sion his­to­ri­cisée du ca­pi­ta­lisme, bref à une concep­tua­li­sa­tion concrète. Elle fait la plu­part du temps dé­faut aux « or­tho­doxes » qui ac­cu­mulent les ci­ta­tions de Marx, comme si les chan­ge­ments in­ter­venus dans le ca­pi­ta­lisme étaient pu­re­ment ac­ces­soires. Ou bien, ils se ré­fèrent plus ou moins ex­pli­ci­te­ment à une pé­rio­di­sa­tion « trots­kiste » où, selon la for­mule fa­meuse, « les forces pro­duc­tives ont cessé de croître » de­puis que Trotsky l’a dit.

Dans une po­lé­mique déjà an­cienne mais très ré­vé­la­trice, Fran­çois Ches­nais rap­pe­lait que, pour Marx, « l’élévation du taux gé­néral de plus-value est une pro­priété gé­né­rale du sys­tème ca­pi­ta­liste pris comme tel ». Il en ti­rait ar­gu­ment pour sou­tenir que la ré­ces­sion de 1974 – 75 n’avait in­tro­duit au­cune rup­ture dans l’évolution de la pro­duc­ti­vité et du taux de plus-value (10). Pour­tant l’analyse du ca­pi­ta­lisme contem­po­rain doit in­té­grer, parmi d’autres, ces deux rup­tures : à partir des an­nées 80, les gains de pro­duc­ti­vité ra­len­tissent et le taux d’exploitation se met à aug­menter ten­dan­ciel­le­ment. Cette double rup­ture cor­res­pond au pas­sage du ca­pi­ta­lisme « for­diste » au ca­pi­ta­lisme néo-libéral, au­tre­ment dit la fin de l’onde longue ex­pan­sive d’après-guerre.

Toute ana­lyse re­le­vant d’un mar­xisme vi­vant est bien vite taxée de « ré­gu­la­tion­niste », dès lors qu’il cherche à dé­gager une pé­rio­di­sa­tion fondée sur un agen­ce­ment dif­fé­rent des schémas de re­pro­duc­tion. A ses dé­buts, l’école de la ré­gu­la­tion avait pour­tant ap­porté beau­coup quant à la com­pré­hen­sion du ca­pi­ta­lisme contem­po­rain, mais elle a en­suite bi­furqué vers une sorte de re­cherche sys­té­ma­tique d’harmonie (11).

Mais le plus grave est sans doute l’incompréhension de la na­ture de la crise qui peut s’expliquer par une lec­ture par­tielle de Marx. Quitte à sim­pli­fier, c’est dans les Grun­drisse, et assez peu dans Le Ca­pital, qu’on trouve les élé­ments d’une ana­lyse de la crise sys­té­mique, celle qui sur­vient non pas seule­ment parce que le profit bais­se­rait, mais parce que le mode d’efficacité éco­no­mique propre au ca­pi­ta­lisme ap­pa­raît comme « étriqué », compte tenu des pro­grès de la pro­duc­ti­vité. Le ca­pi­ta­lisme, écrit Marx,

« pré­tend me­surer les gi­gan­tesques forces so­ciales ainsi créées d’après l’étalon du temps de tra­vail, et les en­serrer dans des li­mites étroites, né­ces­saires au main­tien, en tant que va­leur, de la va­leur déjà pro­duite. Les forces pro­duc­tives et les rap­ports so­ciaux – simples faces dif­fé­rentes du dé­ve­lop­pe­ment de l’individu so­cial – ap­pa­raissent uni­que­ment au ca­pital comme des moyens pour pro­duire à partie de sa base étri­quée » (12)

Du point de vue de la cri­tique du ca­pi­ta­lisme, l’un de ses traits les plus si­gni­fi­ca­tifs, et qui est à la ra­cine de la fi­nan­cia­ri­sa­tion, est que le taux de profit monte, mais que le taux d’accumulation ne suit pas. Pour aller vite : le ca­pi­ta­lisme pré­fère ne pas ré­pondre aux be­soins so­ciaux dès lors que cela ne lui ga­ran­ti­rait pas une hyper-rentabilité.

Cette ex­pli­ca­tion est ba­layée d’un re­vers de main par Isaac Johsua : « Au total, la thèse des pro­fits aban­don­nant l’investissement pour la fi­nance ne pa­raît pas très as­surée. Celle d’une crise des dé­bou­chés non plus. Je crois plus juste d’attribuer la crise ac­tuelle à l’instabilité chro­nique du ca­pi­ta­lisme » (13). La tau­to­logie est ici élevée au rang de théorie : il y a crise, en raison de la « fon­cière in­sta­bi­lité du ca­pi­ta­lisme » et « la sur­venue d’une crise [me] pa­raît lo­gique ».

Pa­trick Artus, un éco­no­miste peu sus­pect de ra­di­ca­lisme ou de mar­xisme, est fi­na­le­ment plus proche de la com­pré­hen­sion de cette contra­dic­tion entre lo­gique de profit et sa­tis­fac­tion des be­soins so­ciaux quand il ex­plique que le ca­pi­ta­lisme de­vrait « ac­cepter un ren­de­ment plus faible des pla­ce­ments, une ren­ta­bi­lité plus faible du ca­pital » (Flash Na­tixis 42, 29 jan­vier 2008), et la fi­nance re­noncer aux « ac­tifs ar­ti­fi­ciels dont le sous­jacent n’aboutit pas au fi­nan­ce­ment d’investissements utiles » (Flash Na­tixis 87, 29 fé­vrier 2008). C’est au fond très juste, et en même temps ex­trê­me­ment naïf puisque, par na­ture, le ca­pi­ta­lisme ne peut ac­cepter une telle recommandation.

Sur­pro­duc­tion ou sous-consommation : il faut choisir

Cette dis­cus­sion dé­montre sur­tout que le dog­ma­tisme est ir­ré­con­ci­liable avec la dia­lec­tique et que là où Marx ar­ti­cu­lait de ma­nière lu­mi­neuse la créa­tion de la plus-value et la né­ces­sité de sa réa­li­sa­tion, nos mar­xistes ar­rivent très vite à un ul­ti­matum. Soit vous af­firmez que cette crise est une crise clas­sique de sur­pro­duc­tion et de sur­ac­cu­mu­la­tion, et vous êtes en droit de vous ré­clamer du mar­xisme ; soit vous in­sistez sur les dif­fi­cultés de la réa­li­sa­tion, et vous n’êtes que de pauvres key­né­siens. Il est las­sant de ré­pondre à ce dé­luge ar­gu­men­taire fait de « copier-coller » de ci­ta­tions du Ca­pital, très sou­vent in­ter­pré­tées à contre-sens, et on se bor­nera ici à ren­voyer à un texte d’Ernest Mandel où il in­siste sur le fait que les crises com­binent tou­jours ces dif­fé­rents fac­teurs qu’il est ab­surde de sé­parer et sur­tout de hié­rar­chiser (14).

Tout ré­cem­ment, deux textes d’Alain Bihr (15) et de Marcel Roe­landts (16) plaident de ma­nière convain­cante et do­cu­mentée pour une ap­proche mul­ti­di­men­sion­nelle des crises, sans pour au­tant rien re­nier du cadre d’analyse mar­xiste, qu’ils contri­buent au contraire à res­ti­tuer dans toute sa richesse.

Les schémas étri­qués de la mono-causalité conduisent à une ana­lyse in­versée de la fi­nance. Elle se­rait pa­ra­si­taire, pré­da­trice, etc. au­tre­ment dit ponc­tion­ne­rait in­dû­ment la plus-value, em­pê­chant ainsi le ca­pi­ta­lisme d’accumuler du ca­pital. Si l’on vou­lait être po­lé­mique, on di­rait que cette ana­lyse ne se dif­fé­rencie pas clai­re­ment du fier slogan de Sar­kozy : « Au ca­pi­ta­lisme fi­nan­cier il faut op­poser le ca­pi­ta­lisme des en­tre­pre­neurs » (17).

Cela donne lieu en tout cas à des dé­ve­lop­pe­ments théo­riques éton­nants dont on peut donner quelques exemples. Du­ménil et Lévy ex­pliquent que « le taux d’accumulation est com­mandé par le taux de profit re­tenu » et que « la re­montée du taux de profit, avant ver­se­ment des in­té­rêts et di­vi­dendes, fut confis­quée par la fi­nance »(18). Certes, le ci­seau entre profit et ac­cu­mu­la­tion dis­pa­raît si l’on rai­sonne sur ce taux de profit re­tenu par les en­tre­prises. Mais c’est une ex­pli­ca­tion tau­to­lo­gique, et c’est une cu­rieuse concep­tion de la dy­na­mique du ca­pital et du taux gé­néral de profit qui est nor­ma­le­ment le dé­ter­mi­nant de l’accumulation, in­dé­pen­dam­ment de sa ré­par­ti­tion entre les dif­fé­rentes ca­té­go­ries de capitalisme.

On peut ici convo­quer Marx qui ex­pli­quait très clai­re­ment pour­quoi c’est pré­ci­sé­ment ce qu’il ne fal­lait pas faire : « C’est à des­sein que nous pré­sen­tons cette loi [la baisse ten­dan­cielle du taux de profit] avant d’aborder la di­vi­sion du profit en di­verses ca­té­go­ries in­dé­pen­dantes. Que l’on puisse ex­poser cette loi in­dé­pen­dam­ment de cette ré­par­ti­tion du profit entre di­verses ca­té­go­ries de per­sonnes prouve d’emblée qu’elle est, dans sa gé­né­ra­lité, in­dé­pen­dante de cette di­vi­sion et des re­la­tions mu­tuelles entre les ca­té­go­ries de profit qui en dé­coulent. (…) La baisse du taux de profit tra­duit donc le rap­port dé­crois­sant entre la plus-value elle-même et la to­ta­lité du ca­pital en­gagé ; elle est donc in­dé­pen­dante de toute es­pèce de ré­par­ti­tion de cette plus-value entre les di­verses ca­té­go­ries. » (19)

C’est en tout cas passer à côté de la vé­ri­table ques­tion : pour­quoi le ca­pi­ta­lisme contem­po­rain n’investit plus à pro­por­tion de la plus-value qu’il dé­gage ? La ré­ponse ne se trouve pas non plus du côté de la théorie mar­xiste du « ca­pital fictif » que Fran­çois Ches­nais pré­sente comme un concept es­sen­tiel à la com­pré­hen­sion du ca­pi­ta­lisme fi­nan­cia­risé. Là en­core, dé­luge de ci­ta­tions à l’appui, il est fait à cer­tains (dont l’auteur de ces lignes) le re­proche de ne pas saisir l’importance de ce concept. Or, il est in­tégré de­puis long­temps aux ana­lyses — dont les miennes — mon­trant que la va­lo­ri­sa­tion des ac­tifs fi­nan­ciers est une forme vir­tuelle de ri­chesse, fic­tive si l’on tient à ce terme, dont la réa­lité n’est confirmée qu’au mo­ment où s’effectue le grand saut pé­rilleux dans la sphère réelle (20). De ce point de vue, les crises fi­nan­cières doivent être com­prises comme au­tant de rap­pels à l’ordre de la loi de la va­leur. Il ne de­vrait y avoir, et il n’y a, au­cune di­ver­gence sur ce point entre marxistes.

La rup­ture, sinon rien

Il est des po­lé­miques dont on ai­me­rait se dis­penser. Ainsi, dans un texte soumis au Groupe de tra­vail éco­no­mique du NPA, Ro­bert Rol­linat sou­ligne une er­reur que j’aurais com­mise en écri­vant que : « A partir du mo­ment où le taux de profit aug­mente grâce au recul sa­la­rial sans re­pro­duire des oc­ca­sions d’accumulation ren­table, la fi­nance se met à jouer un rôle fonc­tionnel dans la re­pro­duc­tion en pro­cu­rant des dé­bou­chés al­ter­na­tifs à la de­mande sa­la­riale » (21). On voit mal, ex­plique Rol­linat, « com­ment la « de­mande sa­la­riale », en baisse re­la­tive (et même ab­solue), compte tenu des pro­cessus dé­crits ci-dessus, pour­rait consti­tuer un « dé­bouché » de la fi­nance. Cette vi­sion se rap­proche en fait de celle dé­ve­loppée pen­dant un temps par Mi­chel Aglietta et d’autres sur le « ca­pi­ta­lisme pa­tri­mo­nial » (on par­lait aussi de « ca­pi­ta­lisme ac­tion­na­rial ») : les sa­la­riés pour­raient ac­céder, eux aussi, en ache­tant des ac­tions, au marché bour­sier ».

Cet amal­game fondé sur un contre-sens est dé­cou­ra­geant. Quand on ex­plique que la fi­nance pro­cure des dé­bou­chés al­ter­na­tifs à une de­mande sa­la­riale dont on vient de mon­trer qu’elle est com­pressée, il se trou­vera donc tou­jours un Rol­linat pour com­prendre que la fi­nance va per­mettre aux sa­la­riés d’accéder à la Bourse pour com­penser le gel de leurs sa­laires. Ce que je m’évertue à ex­pli­quer de­puis pas mal de temps, c’est que la consom­ma­tion de plus-value des ren­tiers contribue à as­surer la re­pro­duc­tion du sys­tème. C’est par­fai­te­ment conforme aux schémas de la re­pro­duc­tion où Marx in­tro­duit la plus-value consommée comme dé­bouché pour la sec­tion des biens de consom­ma­tion. Quant à la théorie du ca­pi­ta­lisme pa­tri­mo­nial, il se trouve que j’y ai consacré un cha­pitre cri­tique dans un livre paru en 2000 (22).

Peut-être dira-t-on que c’est consa­crer beau­coup de temps à un mé­diocre épi­gone. Mais Rol­linat a le mé­rite de syn­thé­tiser une pos­ture mal­heu­reu­se­ment com­mune dans la gauche ra­di­cale. Dans une autre note en bas de page, il cite cette « règle des trois tiers » que j’opposais à la « pro­po­si­tion ba­roque » de Sar­kozy : « un schéma de sortie de crise fondé sur une aug­men­ta­tion de la part sa­la­riale [qui] pour­rait obéir à une autre règle des trois tiers : 1/ re­va­lo­ri­sa­tion des sa­laires ; 2/ res­sources nou­velles pour la pro­tec­tion so­ciale ; 3/ nou­veaux em­plois créés par la ré­duc­tion du temps de tra­vail. La via­bi­lité d’un tel pro­gramme se­rait as­surée par la baisse des di­vi­dendes et un re­cours accru au crédit pour le fi­nan­ce­ment des en­tre­prises, sans tou­cher aux ca­pa­cités d’investissement, ni même à la sacro-sainte compétitivité ».

Pour Rol­linat, je « semble suc­comber dans [sic] les pires illu­sions » parce que « dans le contexte ac­tuel de la crise, on voit mal com­ment ce « pro­gramme » pour­rait être mis en œuvre sauf à rompre to­ta­le­ment avec la lo­gique du ca­pital ». C’est à peu près du ni­veau de Denis Clerc qui, dans une autre po­lé­mique, dé­couvre, ou feint de dé­cou­vrir, que je « pos­tule im­pli­ci­te­ment une so­ciété qui n’est plus ca­pi­ta­liste du tout » (23). Cette po­si­tion est très grave, y com­pris les guille­mets mis à pro­gramme. Ima­ginez un super-marxiste in­ter­ve­nant à la porte d’une en­tre­prise en train de li­cen­cier. Que dirait-il aux sa­la­riés ? D’abord la théorie : vous allez être li­cen­ciés parce que le taux de profit des ca­pi­ta­listes baisse (ten­dan­ciel­le­ment) de­puis 20 ans. On ima­gine l’air un peu ef­faré de l’assistance. Viennent en­suite les pro­po­si­tions qui tiennent en une for­mule ma­gique : « rompre ab­so­lu­ment avec la lo­gique du ca­pital ». On ai­me­rait être sûr qu’il s’agisse d’une caricature.

Les dog­ma­tiques sont dé­ci­dé­ment les rois de la rup­ture : après avoir rompu avec la tra­di­tion d’un mar­xisme vi­vant, ils jettent par dessus bord toute ré­flexion stra­té­gique et en par­ti­cu­lier la lo­gique tran­si­toire, pour re­prendre la ter­mi­no­logie trots­kiste. De quoi s’agit­il ? C’est assez simple : toute la ques­tion est de mettre en avant des re­ven­di­ca­tions qui ré­pondent aux be­soins ma­jo­ri­taires tout en por­tant en elles une re­mise en cause po­ten­tielle du ca­pi­ta­lisme. Par exemple, l’idée de si­phonner les di­vi­dendes pour fi­nancer les em­plois créés par ré­duc­tion du temps de tra­vail est une idée juste qui dé­signe un ob­jectif pra­tique. La ques­tion de sa­voir a priori s’il peut être im­posé au ca­pi­ta­lisme ou im­plique son ren­ver­se­ment est d’une cer­taine façon se­con­daire. Ce qui compte, c’est la ca­pa­cité de mo­bi­li­sa­tion et d’intervention ac­tive des tra­vailleurs dont un tel mot d’ordre peut être porteur.

Re­li­sons Rol­linat pour bien com­prendre ce qu’il énonce : « dans le contexte ac­tuel de la crise, on voit mal com­ment ce « pro­gramme » pour­rait être mis en œuvre ». On peut re­tourner cette phrase dans tous les sens : elle veut dire que « dans le contexte ac­tuel de la crise » on ne peut rien de­mander d’autre que l’éradication du ca­pi­ta­lisme. Mais on tourne en rond chaque fois que l’on en re­vient ainsi à la pure in­can­ta­tion (« A bas la pro­priété ! A bas le capitalisme ! »).

On re­trouve de ma­nière sous-jacente une cri­tique ré­cur­rente, dé­ve­loppée no­tam­ment par Ches­nais, selon le­quel la pers­pec­tive d’une autre ré­par­ti­tion des ri­chesses se­rait au fond la ver­sion mo­derne des illu­sions ré­for­mistes les plus clas­siques. Seuls les mots d’ordre met­tant en cause la pro­priété ca­pi­ta­liste au­raient un vé­ri­table contenu an­ti­ca­pi­ta­liste. Il y a évi­dem­ment un lien avec la lec­ture théo­rique de la crise, comme si, en de­hors de la vul­gate « or­tho­doxe » (baisse ten­dan­cielle du taux de profit et sur­ac­cu­mu­la­tion), les autres ana­lyses en res­taient can­ton­nées — dans la sphère de la réa­li­sa­tion — à un simple pro­blème de ré­par­ti­tion des revenus.

C’est, en­core une fois, ne pas com­prendre que le refus de ré­pondre aux be­soins so­ciaux parce qu’ils ne sont pas suf­fi­sam­ment ren­tables constitue l’essence de cette crise et cor­res­pond à un dys­fonc­tion­ne­ment fon­da­mental du sys­tème. Le pointer ne dé­bouche pas sur un pro­gramme « key­né­sien » de re­lance sa­la­riale, mais sur la re­mise en cause de la lo­gique de profit à partir de l’affirmation de droits élé­men­taires. L’explication qu’il faut mettre en avant est assez simple : « nos vies valent mieux que leurs pro­fits » et il faut or­ga­niser au­tre­ment l’économie et donc la société.

La stra­tégie doit consister en­suite à mettre en avant des re­ven­di­ca­tions justes, à mon­trer que c’est éco­no­mi­que­ment pos­sible et que ce sont des in­té­rêts so­ciaux mi­no­ri­taires qui s’y op­posent. C’est une mé­thode en somme ex­pé­ri­men­tale : de­man­dons ce qui est lé­gi­time et pos­sible, mais de­man­dons le jusqu’au bout et avec énergie. On verra bien si le ca­pi­ta­lisme est ca­pable de ré­pondre à nos re­ven­di­ca­tions (nous nous pen­sons que non).

Pour sortir du cercle vi­cieux (le ca­pi­ta­lisme n’a rien à of­frir, mais com­ment s’en dé­bar­rasser ?), il faut mettre en avant l’idée de contrôle. Com­ment de toute ma­nière ima­giner une ir­rup­tion dans la pro­priété sans l’auto-activité des tra­vailleurs dé­ci­dant de contrôler sur le ter­rain les li­cen­cie­ments et les em­bauches ? Com­ment in­ter­dire les li­cen­cie­ments : par une loi tombée du ciel ou ar­ra­chée sous la pres­sion des luttes so­ciales ? Seule la mo­bi­li­sa­tion peut dé­cro­cher une telle avancée, mais penser qu’on peut l’enclencher à partir de mots d’ordre abs­traits dé­nués de tout ob­jectif concret est une vé­ri­table ré­gres­sion qui re­double l’ossification théo­rique, tout en s’appuyant évi­de­ment sur elle. Tel est peut-être le fond du débat : faut-il s’attacher au pu­risme du mot d’ordre, plutôt qu’à sa ca­pa­cité à en­clen­cher aux luttes so­ciales et à leur donner un sens et une cible ? Bref, comme le pro­po­saient Marx et En­gels dans L’idéologie al­le­mande, il faut dé­ci­dé­ment ap­peler « com­mu­nisme le mou­ve­ment réel qui abolit l’ordre ac­tuel ».


Notes

(1) voir les contri­bu­tions de Fran­çois Ches­nais et de Louis Gill ainsi que les ré­ac­tions d’Alain Bihr sur le site A l’encontre : http://tinyurl.com/alencon ou sur cette page: http://hussonet.free.fr/capicola.htm

(2) Alan Freeman, « The Case for Sim­pli­city : a Pa­ra­digm for the Po­li­tical Eco­nomy of the 21st Cen­tury » dans A. Freeman, A. Kliman, J. Wells (Edi­tors), The New Value Contro­versy and the Foun­da­tions of Eco­no­mics , Ed­ward Elgar, 2004.

(3) Ro­bert Brenner, « The Eco­no­mics of Global Tur­bu­lence », New Left Re­view229, 1998.

(4) Mi­chel Husson, « En sur­fant sur l’onde longue », http://hussonet.free.fr/brenner2.pdf ver­sion fran­çaise de « Ri­ding the long wave » pu­blié dans His­to­rical ma­te­ria­lism 5, 1999, http://hussonet.free.fr/surfing.pdf

(5) Chris Harman, « Le taux de profit et le monde d’aujourd’hui », tra­duit de In­ter­na­tional So­cia­lism, n°115, 2007, http://gesd.free.fr/harman7.pdf

(6) Gé­rard Du­ménil et Do­mi­nique Lévy, Crise et sortie de crise, PUF, 2000, p.35

(7) Karl Marx, Le Ca­pital, Livre 3, Tome 1, Edi­tions so­ciales, 1957, p.248 – 249.

(8) pour une pré­sen­ta­tion syn­thé­tique, voir Mi­chel Husson, Sur la baisse ten­dan­cielle du taux de profit, http://hussonet.free.fr/tprofbis.pdf 1996

(9) Mi­chel Husson, Mi­sère du Ca­pital, Syros, 1996, http://hussonet.free.fr/mdk.pdf

(10) Fran­çois Ches­nais, « Quelques élé­ments de ré­ponse aux re­marques de Claude Ser­fati », Carré rouge 3, 1996 ; voir aussi Mi­chel Husson, « Contre le fé­ti­chisme de la fi­nance », Cri­tique com­mu­niste 149, 1997, http://hussonet.free.fr/finance97.pdf

(11) Mi­chel Husson, « L’école de la ré­gu­la­tion, de Marx à la Fon­da­tion Saint-Simon: un aller sans re­tour ? » dans J. Bidet et E. Kou­ve­lakis, Dic­tion­naire Marx contem­po­rain, PUF, 2001, http://hussonet.free.fr/regula99.pdf

(12) Karl Marx, Fon­de­ments de la cri­tique de l’économie po­li­tique [Grun­drisse], Edi­tions An­thropos, 1968, tome 2, p.223.

(13) Isaac Johsua, La grande crise du XXIe siècle, La Dé­cou­verte, 2009.

(14) Er­nest Mandel, « L’explication des crises ca­pi­ta­listes », 1982, http://gesd.free.fr/mandel82.pdf

(15) Alain Bihr, « Pour une ap­proche mul­ti­di­men­sion­nelle des crises de la pro­duc­tion ca­pi­ta­liste », site A l’encontre, juin 2009, http://tinyurl.com/bihr69

(16) Marcel Roe­landts, « Le cadre mé­tho­do­lo­gique de la théorie des crises chez Marx et sa va­li­da­tion em­pi­rique », juin 2009, http://tinyurl.com/methodo.

(17) Ni­colas Sar­kozy, dis­cours de Toulon, 25 sep­tembre 2008, http://gesd.free.fr/sarkotoulon.pdf

(18) Gé­rard Du­ménil et Do­mi­nique Lévy, Crise et sortie de crise, Paris PUF2000.

(19) Karl Marx, Le Ca­pital, Livre 3, Tome 2, Edi­tions so­ciales, 1957, p.131.

(20) Mi­chel Husson, « Pour une poi­gnée de tril­lions », Re­gards, dé­cembre 2008, http://hussonet.free.fr/25000.pdf

(21) Mi­chel Husson, Un pur ca­pi­ta­lisme, Edi­tions Page Deux, Lau­sanne, 2008, p.20.

(22) Mi­chel Husson, Le grand bluff ca­pi­ta­liste, La Dis­pute, Paris, 2000, http://hussonet.free.fr/bluff.pdf

(23) Denis Clerc, « Ré­ponse à Mi­chel Husson » L’Economie po­li­tique 42, Avril 2009, http://hussonet.free.fr/dc2mh.pdf

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