Le pouvoir et la promesse de l’écoféminisme

Par Mis en ligne le 12 juillet 2009

Ce n’est que de­puis peu de temps que l’écoféminisme, consi­déré comme une forme al­ter­na­tive à la fois de fé­mi­nisme et d’éthique en­vi­ron­ne­men­tale, a com­mencé à re­ce­voir toute l’attention qu’il mé­rite. De­puis que Fran­çoise d’Eaubonne a mis en cir­cu­la­tion ce néo­lo­gisme en 1974, dans le but d’attirer l’attention sur la ca­pa­cité des femmes à conduire en tant que telles une ré­vo­lu­tion éco­lo­gique [1], le terme d’écoféminisme a été uti­lisé en de mul­tiples sens. Dans le cadre de cet ar­ticle, l’écoféminisme dé­si­gnera la po­si­tion selon la­quelle il existe d’importantes connexions, tant his­to­riques qu’empiriques, sym­bo­liques que théo­riques, entre la do­mi­na­tion à la­quelle les femmes ont été sou­mises et celle qui s’est exercée à l’encontre de la na­ture. Prendre la juste me­sure de cet état de fait me semble avoir des consé­quences dé­ci­sives aussi bien pour le fé­mi­nisme que pour l’éthique environnementale.

La thèse dé­fendue dans les pages qui suivent est que la pro­messe et le pou­voir de l’écoféminisme ré­sident en ce que ce der­nier fournit un cadre théo­rique dis­tinct au sein du­quel il est pos­sible de conce­voir à nou­veaux frais le fé­mi­nisme et de dé­ve­lopper une éthique en­vi­ron­ne­men­tale qui prenne au sé­rieux les in­ter­con­nexions entre la do­mi­na­tion des femmes et celle de la na­ture. La jus­ti­fi­ca­tion de cette thèse passe à mes yeux par la mise au jour des prin­cipes consti­tu­tifs d’une éthique fé­mi­niste et de ceux d’une éthique en­vi­ron­ne­men­tale d’inspiration fé­mi­niste. La conclu­sion à la­quelle tend tout cet essai est qu’une théorie fé­mi­niste et une éthique en­vi­ron­ne­men­tale qui man­que­raient de prendre au sé­rieux la do­mi­na­tion ju­melle et in­ter­con­nectée des femmes et de la na­ture se­raient condam­nées à être, sinon in­adé­quates, du moins incomplètes.

Le fé­mi­nisme est avant toute chose le nom d’une « cause » vi­sant à mettre un terme à l’oppression sexiste. Comme tel, il im­plique l’élimination de tous les fac­teurs contri­buant à la per­pé­tua­tion de la do­mi­na­tion et à la su­bor­di­na­tion sys­té­ma­tique des femmes. Bien que les fé­mi­nistes ne s’entendent pas sur la ma­nière dont il convient de ré­soudre ce pro­blème, tous et toutes s’accordent à re­con­naître qu’il existe bel et bien une op­pres­sion sexiste, que cet état de fait est in­ac­cep­table et qu’il doit être aboli.

Quel genre de luttes par­ti­cipe de la « cause fé­mi­niste » ? Toutes les luttes par­ti­cipent de la « cause fé­mi­niste » pourvu que, d’une ma­nière ou d’une autre, elles contri­buent à rendre in­tel­li­gible l’oppression que su­bissent les femmes. L’égalité de droits entre hommes et femmes, l’attribution d’un sa­laire égal pour un tra­vail égal, etc., dé­fi­nissent au­tant de « causes fé­mi­nistes » dans la me­sure où la re­ven­di­ca­tion dont elles sont por­teuses contribue à mettre en lu­mière la per­pé­tua­tion de l’exploitation et de l’assujettissement des femmes. De même, le pro­blème de l’affectation des tâches liées au trans­port de l’eau et à la re­cherche du feu dé­finit une « cause fé­mi­niste » dans la me­sure où le fait de confier ces tâches à la res­pon­sa­bi­lité pre­mière des femmes contribue à li­miter leur par­ti­ci­pa­tion aux pro­cessus de prise de dé­ci­sion, aux ac­ti­vités éco­no­mi­que­ment pro­duc­tives, et conduit à les mettre à l’écart des postes plus va­lo­ri­sants oc­cupés par les hommes. Ainsi, ce qui vaut au titre de « cause fé­mi­niste » dé­pend lar­ge­ment du contexte, et par­ti­cu­liè­re­ment des condi­tions his­to­riques et ma­té­rielles de vie des femmes.

Le souci qu’inspire la dé­gra­da­tion et l’exploitation de l’environnement dé­finit éga­le­ment une « cause fé­mi­niste », parce qu’une juste com­pré­hen­sion de cet état de fait a pour effet de rendre plus in­tel­li­gible l’oppression des femmes. En Inde, par exemple, le pro­cessus de dé­fo­res­ta­tion, tout comme celui de re­boi­se­ment consé­cutif à la mise en mo­no­cul­ture d’une es­pèce d’arbres (en l’occurrence, l’eucalyptus) à des fins de pro­duc­tion com­mer­ciale, dé­fi­nissent des « causes fé­mi­nistes », parce que la dis­pa­ri­tion de fo­rêts in­di­gènes et d’une mul­ti­pli­cité d’espèces d’arbres ont dra­ma­ti­que­ment af­fecté la ca­pa­cité des femmes in­diennes vi­vant en mi­lieu rural à as­surer la ges­tion de l’économie do­mes­tique. Les fo­rêts in­di­gènes four­nissent une va­riété d’arbres utiles à l’alimentation, elles four­nissent aussi le com­bus­tible, le four­rage, les us­ten­siles de maison, la tein­ture, les mé­di­ca­ments et toutes sortes de pro­duits com­mer­cia­li­sables, ce que ne font pas les fo­rêts is­sues de la mise en culture d’une seule es­pèce d’arbres.

Les phi­lo­sophes fé­mi­nistes dé­fendent la thèse selon la­quelle quelques-unes des « causes fé­mi­nistes » les plus im­por­tantes sont d’ordre concep­tuel : l’enjeu est alors de sa­voir com­ment sont concep­tua­li­sées des no­tions phi­lo­so­phiques aussi fon­da­men­tales que celle de raison, de ra­tio­na­lité et d’éthique, com­ment est dé­finie aussi l’humanité de chaque homme et de chaque femme. Les éco­fé­mi­nistes étendent à la na­ture ce type d’interrogation phi­lo­so­phique, et sug­gèrent l’idée qu’il se pour­rait bien que les connexions les plus im­por­tantes qui existent entre la do­mi­na­tion des femmes et la do­mi­na­tion de la na­ture soient d’ordre concep­tuel. Pour le voir, il convient de sou­mettre à une ana­lyse serrée la na­ture de ce que j’appelle les « cadres concep­tuels théoriques ».

Un cadre concep­tuel est un en­semble de croyances, de va­leurs, d’attitudes et d’hypothèses fon­da­men­tales qui confi­gurent et ex­priment la ma­nière dont on se voit soi-même et dont on voit le monde. Il s’agit d’un prisme so­cia­le­ment construit à tra­vers le­quel nous nous per­ce­vons nous-mêmes ainsi que les autres. Il est sus­cep­tible d’être af­fecté par des fac­teurs tels que le genre, la race, la classe so­ciale, l’âge, l’orientation sexuelle, la na­tio­na­lité et le contexte d’éducation religieuse.

Parmi ces cadres concep­tuels théo­riques, il en est quelques-uns de na­ture op­pres­sive. Un cadre concep­tuel op­pressif se re­con­naît à ce qu’il ex­plique, jus­tifie et main­tient les re­la­tions de do­mi­na­tion et de su­bor­di­na­tion. Lorsqu’un cadre concep­tuel théo­rique est pa­triarcal, il ex­plique, jus­tifie et main­tient la su­bor­di­na­tion des femmes par les hommes.

J’ai avancé ailleurs l’idée qu’il existe cinq ca­rac­té­ris­tiques si­gni­fi­ca­tives per­met­tant d’identifier comme tel un cadre concep­tuel oppressif [2]. Il s’agit :

1. de la pensée qui pro­cède à une hiérar­chie des va­leurs, c’est-à-dire la pensée qui situe les va­leurs entre deux pôles, un « haut » et un « bas », et qui lo­ca­lise les va­leurs su­pé­rieures (rang ou pres­tige) du côté de ce qui est en « haut » plutôt que du côté de ce qui est en « bas » ;

2. des dua­lismes de va­leurs, c’est-à-dire les paires dis­jonc­tives au sein des­quelles les termes dis­joints sont consi­dérés comme étant op­po­si­tion­nels (plutôt que comme étant com­plé­men­taires) et ex­clu­sifs l’un de l’autre (plutôt que comme étant de type in­clusif ), et qui lo­ca­lisent la va­leur su­pé­rieure (rang, pres­tige) du côté de l’un des termes dis­joints plutôt que du côté de l’autre (par exemple, les dua­lismes qui confèrent une va­leur ou un rang su­pé­rieur à ce qui a été iden­tifié his­to­ri­que­ment comme étant de l’ordre de la « pensée », de la « raison », du « mas­culin », plutôt que comme ce qui a été consi­déré his­to­ri­que­ment comme étant de l’ordre du « corps », de l’ « émo­tion » et du « féminin ») ;

3. d’une concep­tion du pou­voir où ce der­nier est des­tiné à s’exercer du « haut » vers le « bas », c’est-à-dire de façon à confirmer la po­si­tion de maî­trise des « su­pé­rieurs » et à main­tenir dans une in­jus­ti­fiable po­si­tion de su­bor­di­na­tion les « inférieurs » ;

4. d’un sys­tème qui a pour effet de créer, de main­tenir et de per­pé­tuer toute une concep­tion et une pra­tique du pri­vi­lège, confor­tant la po­si­tion des « su­pé­rieurs » au dé­tri­ment de celle qu’occupent les « inférieurs » ;

5. de la lo­gique de la do­mi­na­tion, c’est-à-dire d’une struc­ture d’argumentation condui­sant à la jus­ti­fi­ca­tion de la subordination.

La der­nière ca­rac­té­ris­tique d’un cadre concep­tuel op­pressif est la plus im­por­tante. Une lo­gique de la do­mi­na­tion n’est pas seule­ment une struc­ture lo­gique. Elle im­plique aussi un sys­tème de va­leur sub­stan­tiel, dans la me­sure où une pré­misse éthique est re­quise pour au­to­riser et sanc­tionner comme étant « juste » la su­bor­di­na­tion de ce qui est su­bor­donné. Il est ty­pique que cette jus­ti­fi­ca­tion soit donnée sur le fon­de­ment d’une pré­tendue ca­rac­té­ris­tique (par exemple, la ra­tio­na­lité) que pos­sède celui qui est en po­si­tion do­mi­nante (par exemple, l’homme) et qui fait dé­faut à celui qui est en po­si­tion su­bor­donnée (par exemple, la femme).

Contrai­re­ment à ce que de nom­breuses fé­mi­nistes et éco­fé­mi­nistes ont dit ou sug­géré, il se peut tout à fait qu’il n’y ait rien qui soit in­trin­sè­que­ment pro­blé­ma­tique dans l’existence même d’une « pensée de type hié­rar­chique », ou même dans l’existence d’une « pensée qui hié­rar­chise les va­leurs », consi­dé­rées dans d’autres contextes que des contextes d’oppression. L’exercice d’une pensée de type hié­rar­chique joue un rôle dé­cisif au quo­ti­dien dans toutes les opé­ra­tions de clas­si­fi­ca­tion des don­nées, de re­cou­pe­ment des in­for­ma­tions, d’analyse et d’individualisation de l’objet traité. Les taxi­no­mies (par exemple, les taxi­no­mies des plantes) et la no­men­cla­ture bio­lo­gique semblent bien exiger une cer­taine forme de « pensée hié­rar­chique ». Quant à la « pensée qui hié­rar­chise les va­leurs », elle peut se ré­véler tout à fait re­ce­vable selon les contextes. (On pour­rait dire la même chose des « dua­lismes de va­leurs » dans des contextes non oppressifs).

Par exemple, sup­po­sons qu’il soit vrai que ce qui fait l’unité des hommes tient à leur ca­pa­cité à re­con­fi­gurer ra­di­ca­le­ment et en toute conscience leur en­vi­ron­ne­ment so­cial (ou « so­ciété »), comme le sug­gère Murray Book­chin [3]. Alors on pour­rait dire en vé­rité que les êtres hu­mains sont mieux équipés pour re­con­fi­gurer leur en­vi­ron­ne­ment que ne le sont les ro­chers ou les plantes – une façon de parler qui, de façon ty­pique, pro­cède à une hié­rar­chi­sa­tion des valeurs.

Le pro­blème ne tient pas sim­ple­ment au fait que l’on puisse avoir re­cours à un pro­cédé de pensée qui hié­rar­chise les va­leurs et qui éla­bore des dua­lismes de va­leurs, mais il tient à la façon dont ce pro­cédé de ré­flexion a été mo­bi­lisé au sein de cadres concep­tuels op­pres­sifs en vue d’établir l’infériorité et de jus­ti­fier la su­bor­di­na­tion [4]. Or, c’est pré­ci­sé­ment la lo­gique de la do­mi­na­tion, cou­plée à la pensée qui hié­rar­chise les va­leurs et à la consti­tu­tion de dua­lismes des va­leurs, qui aboutit à la « jus­ti­fi­ca­tion » de la do­mi­na­tion. Par consé­quent, le trait consti­tutif de tout cadre concep­tuel op­pressif n’est autre que la lo­gique de la domination.

Du point de vue de l’écoféminisme, le fait que la lo­gique de la do­mi­na­tion s’impose à l’attention au titre de trait consti­tutif est un ac­quis pré­cieux pour au moins trois rai­sons. Pre­miè­re­ment, en l’absence d’une lo­gique de la do­mi­na­tion, une des­crip­tion des si­mi­li­tudes et des dif­fé­rences ne pour­rait pas être prise pour plus et pour autre chose que ce pour quoi elle se donne – à sa­voir une des­crip­tion des si­mi­li­tudes et des dif­fé­rences. Consi­dé­rons par exemple la thèse selon la­quelle « les être hu­mains sont dif­fé­rents des plantes et des ro­chers en ceci que les êtres hu­mains peuvent (alors que les plantes et les ro­chers ne peuvent pas) re­con­fi­gurer ra­di­ca­le­ment et en toute conscience la com­mu­nauté au sein de la­quelle ils vivent ; les êtres hu­mains sont sem­blables aux plantes et aux ro­chers en ceci qu’ils sont tous membres d’une com­mu­nauté éco­lo­gique ». Même s’il ap­pa­raît que les êtres hu­mains sont « mieux nantis » que les plantes et les ro­chers sous le rap­port de la ca­pa­cité qui est la leur de re­con­fi­gurer ra­di­ca­le­ment et en toute conscience leur cadre de vie, il ne s’ensuit pas par là même qu’une dis­tinc­tion mo­ra­le­ment per­ti­nente soit mise au jour entre les êtres hu­mains et les êtres non hu­mains, ou qu’un ar­gu­ment soit par là même rendu dis­po­nible pour jus­ti­fier la do­mi­na­tion des êtres hu­mains sur les plantes et les ro­chers. Pour tirer de telles conclu­sions, il convien­drait d’introduire au moins deux puis­santes hy­po­thèses sup­plé­men­taires, cor­res­pon­dant à A2 et à A4 dans l’argumentation A qui se dé­ve­loppe de la façon suivante :

A1 Les êtres hu­mains pos­sèdent, par op­po­si­tion aux plantes et aux ro­chers, la ca­pa­cité de mo­di­fier ra­di­ca­le­ment et en toute conscience la com­mu­nauté au sein de la­quelle ils vivent.

A2 Celles et ceux qui pos­sèdent la ca­pa­cité de mo­di­fier ra­di­ca­le­ment et en toute conscience la com­mu­nauté au sein de la­quelle ils vivent sont mo­ra­le­ment su­pé­rieurs à celles et ceux à qui cette ca­pa­cité fait défaut.

A3 Par consé­quent, les êtres hu­mains sont mo­ra­le­ment su­pé­rieurs aux plantes et aux rochers.

A4 Pour tout X et Y, si X est mo­ra­le­ment su­pé­rieur à Y, alors X est mo­ra­le­ment jus­tifié à sou­mettre Y.

A5 Par consé­quent, les êtres hu­mains sont mo­ra­le­ment jus­ti­fiés à sou­mettre les plantes et les rochers.

En l’absence des deux hy­po­thèses selon les­quelles (A2) les êtres hu­mains sont mo­ra­le­ment su­pé­rieurs à (du moins quelques) êtres non hu­mains, et (A4) la su­pé­rio­rité jus­tifie la su­bor­di­na­tion, il ne nous reste en tout et pour tout que quelques dif­fé­rences entre les êtres hu­mains et les êtres non hu­mains. Cela reste vrai même si cette dif­fé­rence est énoncée dans les termes de la su­pé­rio­rité des uns sur les autres. Par consé­quent, c’est bien la lo­gique de la do­mi­na­tion (A4), qui est la pierre an­gu­laire de toutes les dis­cus­sions éco­fé­mi­nistes au sujet de l’oppression.

Deuxiè­me­ment, les éco­fé­mi­nistes dé­fendent l’idée que, du moins dans les so­ciétés oc­ci­den­tales, le cadre concep­tuel op­pressif qui sanc­tionne les do­mi­na­tions ju­melles des femmes et de la na­ture est de type pa­triarcal, ca­rac­té­risé par les trois traits dé­fi­ni­toires d’un cadre concep­tuel op­pressif. De nom­breuses éco­fé­mi­nistes font va­loir l’idée que, his­to­ri­que­ment, du moins à l’intérieur de la culture oc­ci­den­tale do­mi­nante, le cadre concep­tuel pa­triarcal a sanc­tionné l’argumentation B qui se dé­ve­loppe de la façon suivante :

B1 Les femmes sont iden­ti­fiées à la na­ture et avec le règne de ce qui est phy­sique ; les hommes sont iden­ti­fiés à ce qui est « hu­main » et au règne de ce qui est spirituel.

B2 Celles et ceux qui sont iden­ti­fiés à la na­ture et au règne de ce qui est phy­sique sont in­fé­rieurs à (« en des­sous de ») celles et ceux qui sont iden­ti­fiés à ce qui est « hu­main » et au règne de ce qui est spi­ri­tuel ; ou, in­ver­se­ment, ces der­niers sont su­pé­rieurs aux (« au-dessus des ») premiers.

B3 Par consé­quent, les femmes sont in­fé­rieures aux (« en des­sous des ») hommes ; ou, in­ver­se­ment, les hommes sont su­pé­rieurs aux (« au-dessus des ») femmes.

B4 Pour tout X et Y, si X est su­pé­rieur à Y, alors X est jus­tifié à sou­mettre Y.

B5 Par consé­quent, les hommes sont jus­ti­fiés à sou­mettre les femmes.

S’il était bien fondé, l’argument B au­rait pour effet d’établir le pou­voir pa­triarcal, c’est-à-dire qu’il va­li­de­rait la conclu­sion avancée en B5 selon la­quelle la do­mi­na­tion sys­té­ma­tique des femmes par les hommes est jus­ti­fiée. Mais selon les éco­fé­mi­nistes, ce qui jus­tifie (B5) n’est rien d’autre que la pré­sence dans les dif­fé­rentes étapes de l’argumentation des trois traits dé­fi­ni­toires de tout cadre concep­tuel op­pressif que nous avons déjà men­tionnés : à sa­voir, la pensée qui hié­rar­chise les va­leurs (pré­sente au ni­veau de l’hypothèse énoncée en B2) ; la pensée qui éla­bore des dua­lismes de va­leurs (pré­sente au ni­veau de l’hypothèse du dua­lisme du spi­ri­tuel et du phy­sique énoncée en B1 et au ni­veau de l’hypothèse de l’infériorité du phy­sique par rap­port au spi­ri­tuel énoncée en B2) ; et une lo­gique de la do­mi­na­tion (pré­sente au ni­veau de l’hypothèse énoncée en B4, iden­tique à la pré­misse énoncée an­té­rieu­re­ment en A4). Par consé­quent, selon les éco­fé­mi­nistes, dans la me­sure où un cadre concep­tuel op­pressif de type pa­triarcal a servi his­to­ri­que­ment (du moins au sein de la culture oc­ci­den­tale do­mi­nante) à sanc­tionner les do­mi­na­tions ju­melles des femmes et de la na­ture (ar­gu­men­ta­tion B), il convient de re­pousser à la fois l’argumentation B et le cadre concep­tuel pa­triarcal qui en procède.

Il est vrai que ce qui pré­cède ne permet pas d’identifier les pré­misses de l’argumentation B qui sont er­ro­nées. Quel est le statut des pré­misses B1 et B2 ? La plu­part, voire tous (et toutes) les fé­mi­nistes dé­si­gnent la pré­misse B1, tandis que de nom­breux (et nom­breuses) éco­fé­mi­nistes dé­si­gnent plus vo­lon­tiers la pré­misse B2, comme ayant été énoncée et tenue pour vraie au sein de la tra­di­tion phi­lo­so­phique et in­tel­lec­tuelle oc­ci­den­tale do­mi­nante. Fortes de cette convic­tion, les fé­mi­nistes af­firment qu’il est his­to­ri­que­ment dé­mon­trable que la tra­di­tion phi­lo­so­phique oc­ci­den­tale do­mi­nante a tenu pour vraie ce qu’énoncent les pré­misses B1 et B2.

Concer­nant la pré­misse B2, les éco­fé­mi­nistes s’emploient, soit à en contester la va­li­dité, soit à ne pas la re­prendre à leur compte dans leur propre dé­marche. Concer­nant la pré­misse B1, la po­si­tion des éco­fé­mi­nistes est plus contrastée car cer­tains (et cer­taines) d’entre eux ont à cœur de contester toute iden­ti­fi­ca­tion an­his­to­rique des femmes avec la na­ture, et c’est pour­quoi la pré­misse B1 fait l’objet de leur part d’une cri­tique dans la me­sure où elle pré­tend avoir une autre va­li­dité que des­crip­tive, c’est-à-dire si elle sert à sou­tenir une autre pro­po­si­tion que celle, stric­te­ment his­to­rique, selon la­quelle c’est un fait que, au sein des so­ciétés pa­triar­cales, les femmes ont été iden­ti­fiées à la na­ture et avec le règne de ce qui est phy­sique, tandis que les hommes ont été iden­ti­fiés à ce qui est « hu­main » et au règne de ce qui est spirituel.

Par consé­quent, dans une pers­pec­tive éco­fé­mi­niste, les pré­misses B1 et B2 sont à juste titre consi­dé­rées comme étant pro­blé­ma­tiques, bien qu’elles cor­res­pondent cha­cune à des thèses qui ont été dé­fen­dues his­to­ri­que­ment : elles sont pro­blé­ma­tiques pré­ci­sé­ment en raison de la façon dont elles ont été his­to­ri­que­ment mo­bi­li­sées au sein d’un cadre concep­tuel et culturel pa­triarcal pour sanc­tionner les do­mi­na­tions ju­melles des femmes et de la nature.

Le point sur le­quel toutes les éco­fé­mi­nistes s’entendent est donc la façon dont la lo­gique de la do­mi­na­tion a servi his­to­ri­que­ment au sein du pou­voir pa­triarcal pour rendre pos­sible et jus­ti­fier les do­mi­na­tions ju­melles des femmes et de la na­ture. Dans la me­sure où toutes (et tous) les fé­mi­nistes (et non pas seule­ment les éco­fé­mi­nistes) sont op­posés au pou­voir pa­triarcal – c’est-à-dire à la conclu­sion avancée en B5 –, toutes (et tous) les fé­mi­nistes (en y in­cluant les éco­fé­mi­nistes) doivent du moins être op­posés à la lo­gique de la do­mi­na­tion – c’est-à-dire à la pré­misse B4 – sur la­quelle l’argumentation B re­pose, quelle que puisse être par ailleurs la va­leur de vé­rité des pré­misses B1 et B2 en de­hors d’un contexte patriarcal.

Le fait que toutes (et tous) les fé­mi­nistes doivent être op­posés à la lo­gique de la do­mi­na­tion donne une juste idée de la portée de la cri­tique éco­fé­mi­niste de B : il s’agit d’une cri­tique qui porte non seule­ment sur les trois hy­po­thèses sur les­quelles re­pose l’argumentation en fa­veur de la do­mi­na­tion des femmes par les hommes, cor­res­pon­dant aux hy­po­thèses B1, B2 et B4. Cette cri­tique porte éga­le­ment de ma­nière gé­né­rale sur les cadres concep­tuels pa­triar­caux, c’est-à-dire sur ces cadres concep­tuels op­pres­sifs qui si­tuent les hommes « au-dessus » et les femmes « en des­sous », qui pré­tendent rendre compte d’une cer­taine ma­nière de l’infériorité mo­rale des femmes par rap­port aux hommes, et qui font servir cette pré­tendue dif­fé­rence pour jus­ti­fier la su­bor­di­na­tion des femmes par les hommes. Par consé­quent, l’écoféminisme est né­ces­saire à n’importe quelle forme de cri­tique fé­mi­niste du pou­voir pa­triarcal et, par là même, né­ces­saire au fé­mi­nisme tout court.

Troi­sièmement, l’écoféminisme aide à mieux com­prendre que l’abolition de la lo­gique de la do­mi­na­tion – et du même coup, de tout cadre concep­tuel qui en pro­cède – est la condi­tion sous la­quelle il est pos­sible à la fois de rendre pen­sable un concept si­gni­fi­catif de dif­fé­rence qui ne contienne pas en lui le germe de la do­mi­na­tion, et d’empêcher que le fé­mi­nisme ne de­vienne une sorte de mou­ve­ment de « pro­tes­ta­tion » fondé uni­que­ment sur un cer­tain nombre d’expériences par­ta­gées. Dans les so­ciétés contem­po­raines, il n’existe pas de « voix fé­mi­nine » unique, pas de femme (ou d’être hu­main) en soi : chaque femme (ou être hu­main) est une femme (ou être hu­main) de telle ou telle race, de telle ou telle classe so­ciale, de tel ou tel âge, ayant tel ou tel type d’orientation sexuelle, se re­trou­vant dans telle ou telle si­tua­tion conju­gale, vi­vant dans telle ou telle ré­gion ou dans tel ou tel pays, etc. Parce qu’il n’existe pas d’« ex­pé­riences mo­no­li­thiques » que toutes les femmes par­ta­ge­raient, le fé­mi­nisme doit être un « mou­ve­ment de so­li­da­rité » fondé sur des croyances et des in­té­rêts par­tagés, plutôt qu’un mou­ve­ment ca­rac­té­risé par « l’unité dans l’identité » fondé sur des ex­pé­riences et une vic­ti­mi­sa­tion par­ta­gées [5]. Comme le dit Maria Lu­gones, « l’unité – à ne pas confondre avec la so­li­da­rité – doit être com­prise comme étant concep­tuel­le­ment liée à la do­mi­na­tion »[6].

Les éco­fé­mi­nistes font va­loir que la lo­gique de la do­mi­na­tion qui sert à jus­ti­fier la do­mi­na­tion des êtres hu­mains au moyen des di­vi­sions de genre, de race ou d’ethnie, ou de classe so­ciale, sert éga­le­ment à jus­ti­fier la do­mi­na­tion de la na­ture. Dans la me­sure où l’abolition de la lo­gique de la do­mi­na­tion est une partie du pro­gramme que se donne toute cri­tique fé­mi­niste – qu’elle soit une cri­tique du pou­voir pa­triarcal, ou de la su­pré­matie des hommes blancs au sein de la culture, ou en­core de l’impérialisme – les éco­fé­mi­nistes de­mandent en consé­quence que le fé­mi­nisme de la na­ture soit consi­déré comme consti­tuant une partie in­té­grante de tout mou­ve­ment fé­mi­niste de so­li­da­rité en­tre­pre­nant de mettre un terme à l’oppression sexiste et à la lo­gique de la do­mi­na­tion qui la fonde conceptuellement*.

Traduit de l’anglais par Hicham-Stéphane Afeissa

* Cet ar­ticle fon­da­teur a paru en an­glais sous le titre « The Power and Pro­mise of Eco­lo­gical Fe­mi­nism » dans En­vi­ron­mental Ethics, 1990, n°12, p. 125 – 46. La pré­sente tra­duc­tion par­tielle a fait l’objet d’une mise à jour. Elle est pu­bliée avec l’aimable au­to­ri­sa­tion de l’auteure.


[1] Fran­çoise d’Eaubonne, Le fé­mi­nisme ou la mort, Paris, Pierre Horay, 1974, p. 213 – 52.

[2] N. D. T. : cette sec­tion de l’article de 1990 a été mo­di­fiée à la de­mande de l’auteure, la­quelle a sou­haité que nous te­nions compte des avan­cées ac­com­plies par sa ré­flexion dans le livre pu­blié en 2000 sous le titre de Eco­fe­mi­nist Phi­lo­sophy. A Wes­tern Pers­pec­tive on What It Is and Why It Mat­ters, Lanham, Rowan & Lit­tle­field, 2000.

[3] Murray Boo­ck­chin, « So­cial Eco­logy versus ‘Deep Eco­logy’ », Green Pers­pec­tives : News­letter of the Green Pro­gram Pro­ject, n°4 – 5 (été 1987), p. 9.

[4] Il se peut que, dans nos so­ciétés oc­ci­den­tales contem­po­raines si pro­fon­dé­ment struc­tu­rées par les ca­té­go­ries de genre, de race, de classe so­ciale, d’âge et d’orientation sexuelle, il n’y ait tout sim­ple­ment pas de concept si­gni­fi­catif d’une « pensée hié­rar­chi­sant les va­leurs » qui ne fonc­tionne pas dans un contexte op­pressif. Dans le cadre de cet ar­ticle, je laisse cette ques­tion ouverte.

[5] Voir par exemple Bell Hooks, Fe­mi­nist Theory : from Margin to Center (Boston : South End Press, 1984), p. 51 – 52.

[6] Maria Lu­gones, « Play­ful­ness, ‘World-Travelling‘, and Lo­ving Per­cep­tion », Hy­pa­thia 2, n°2 (été 1987), p. 3.

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