Une gauche invertébrée

L’héritage dilapidé de la gauche italienne

La gauche italienne a constitué sans doute l’un des plus larges et des plus importants mouvements populaires de l’Europe de l’Ouest, parmi ceux qui luttaient pour le changement social. Elle comprenait deux partis de masse ayant chacun sa propre histoire et sa propre culture, le Parti communiste (PCI) et le Parti socialiste (PSI), tous deux engagés dans la lutte pour dépasser, et non améliorer, le capitalisme. Cependant, l’alliance d’après-guerre entre le PCI et le PSI ne survit pas au boom des années 1950. En 1963, sous l’impulsion de Pietro Nenni, les socialistes entrent pour la première fois au gouvernement italien en tant que junior partner de la Démocratie Chrétienne. Le PSI entame ainsi le chemin qui va finalement conduire à Bettino Craxi, faisant du PCI le leader incontesté de l’opposition au régime démocrate-chrétien.
Par Mis en ligne le 04 juillet 2009

Plus de deux mil­lions de membres

Dès le début, le PCI était le plus im­por­tant des deux, tant du point de vue or­ga­ni­sa­tionnel que du point de vue idéo­lo­gique, com­pre­nant une vaste base de masse – plus de deux mil­lions de membres au mi­lieu des an­nées 1950 – , s’étendant tant aux tra­vailleurs de la terre du Sud, qu’aux ar­ti­sans et aux en­sei­gnants dans le centre du pays, ou aux ou­vriers in­dus­triels du Nord. Il pou­vait éga­le­ment se pré­va­loir d’un riche hé­ri­tage in­tel­lec­tuel, prin­ci­pa­le­ment celui d’Antonio Gramsci: l’importance de la toute nou­velle pu­bli­ca­tion des Car­nets de prison a été im­mé­dia­te­ment re­connue bien au-delà du parti. A son apogée, le PCI draine une va­riété ex­tra­or­di­naire d’énergies so­ciales et mo­rales, com­bi­nant à la fois de pro­fondes ra­cines po­pu­laires et une ample in­fluence in­tel­lec­tuelle qu’aucune force po­li­tique du pays n’est alors ca­pable de mobiliser.

Confiné par la guerre froide à 40 ans d’opposition, le parti se re­tranche dans les ad­mi­nis­tra­tions lo­cales puis ré­gio­nales, et dans les com­mis­sions par­le­men­taires, s’entrelaçant ainsi, à de nom­breux ni­veaux se­con­daires, au pou­voir po­li­tique. Ce­pen­dant, sa stra­tégie po­li­tique de­meure plus ou moins stable par­tout. Après 1948, les bu­tins de la Li­bé­ra­tion sont di­visés. Le pou­voir à la DC ; la culture au PCI. La dé­mo­cratie chré­tienne contrôle les le­viers du pou­voir, le com­mu­nisme s’attire les ta­lents de la so­ciété ci­vile. L’habileté du PCI à po­la­riser toute la vie in­tel­lec­tuelle, non seule­ment au­près de chercheurs-euses, écrivain-e-s, penseurs-euses et ar­tistes, mais plus gé­né­ra­le­ment dans toutes les sphères de l’opinion pro­gres­siste, est sans pa­reille en Eu­rope. Sa do­mi­na­tion dans ces sphères, vé­ri­table signe dis­tinctif du com­mu­nisme ita­lien, est liée tant à ses lea­ders qui, à la dif­fé­rence de ceux des partis com­mu­nistes fran­çais, al­le­mands, bri­tan­niques ou es­pa­gnols, sont pour la plu­part let­trés, qu’à sa ges­tion to­lé­rante et flexible de la «ba­taille d’idées». Mais cela a un double prix, au­quel le parti reste constam­ment aveugle.

Un hé­ri­tage idéaliste

Car la large in­fluence du PCI dans le monde de la pensée et de l’art est éga­le­ment fonc­tion de son degré d’assimilation et de re­pro­duc­tion de la culture ita­lienne do­mi­nante. Et avant tout de l’idéalisme, ou plus exac­te­ment de son ex­pres­sion mo­derne, dont Be­ne­detto Croce est de­venu l’interprète le plus im­por­tant; cette fi­gure, au cours des an­nées, a ac­quis une po­si­tion dans la vie in­tel­lec­tuelle du pays presque si­mi­laire à celle de Goethe en Al­le­magne. Le sys­tème his­to­ri­ciste de Croce, son pres­tige, ga­ranti par l’attention que lui porte An­tonio Gramsci dans ses Car­nets de prison, de­vient le climat na­turel am­biant dans le­quel prend place la ma­jeure partie de la culture ita­lienne d’après-guerre; une culture à la­quelle le PCI, di­rec­te­ment ou in­di­rec­te­ment pré­side. Mais bien au-delà de l’idéalisme, le monde de la culture ita­lienne est em­preint de tra­di­tions beau­coup plus an­ciennes qui ac­cordent la pré­émi­nence ab­solue au royaume des idées en po­li­tique, conçues en tant que moyen d’action et pos­si­bi­lité de com­pré­hen­sion. Entre la chute de l’Empire ro­main et le Ri­sor­gi­mento [l’unification, NDT], l’Italie n’a ja­mais connu un Etat ou une aris­to­cratie pé­nin­su­laire, et la plu­part du temps, elle a été as­su­jettie à une vaste gamme de puis­sances étran­gères en conflit. Le ré­sultat, et pour long­temps, a été de créer au sein de cette élite cultivée le sens d’un fossé entre la gloire passée et la mi­sère pré­sente. Le monde in­tel­lec­tuel a ainsi dé­ve­loppé, de­puis Dante, une forte tra­di­tion liée à l’impératif de ré­cu­pérer et de trans­mettre la culture de l’Antiquité clas­sique. Face à une réa­lité perçue comme dé­ca­dente, les in­tel­lec­tuels se sont peu à peu per­suadés qu’ils étaient les seuls à pou­voir re­mettre le pays sur le droit chemin en lui im­pri­mant des idées re­vi­vi­fiées. La culture n’était donc pas, dans cette op­tique, une sphère sé­parée du pou­voir; elle en consti­tuait au contraire le pas­sage obligé.

Dans une large me­sure, le com­mu­nisme ita­lien hé­rite de cet état d’esprit. La forme nou­velle qu’il donne à cette pré­dis­po­si­tion na­tio­nale est tirée d’Antonio Gramsci, même si elle n’est guère fi­dèle à l’intellectuel sarde. Dans cette ver­sion, l’«hé­gé­monie» de­vient une do­mi­na­tion cultu­relle et mo­rale qui doit être ga­gnée de façon consen­suelle au sein de la so­ciété ci­vile; elle est ainsi conçue en tant que fon­de­ment réel de l’existence so­ciale, pou­vant éven­tuel­le­ment as­surer la prise pa­ci­fique du pou­voir. De ce point de vue, la po­si­tion do­mi­nante que le Parti gagne dans l’arène in­tel­lec­tuelle dé­montre qu’il est sur la voie de la vic­toire fi­nale. Ce n’est pas ce que Gramsci avait conçu. En tant que ré­vo­lu­tion­naire de la Troi­sième In­ter­na­tio­nale, il n’avait ja­mais pensé que le ca­pi­ta­lisme pou­vait être battu sans l’usage de la force des armes, qu’elle que soit par ailleurs l’importance donnée au fait de ga­gner le consensus po­pu­laire le plus large pos­sible afin de ren­verser l’ordre établi. Mais elle cor­res­pon­dait au moule idéa­liste de la culture au sens large. Au sein de la sphère in­tel­lec­tuelle, de plus, le PCI re­pro­dui­sait le biais hu­ma­niste des élites tra­di­tion­nelles, pour les­quelles la phi­lo­so­phie, l’histoire et la lit­té­ra­ture avaient tou­jours été les do­maines de pré­di­lec­tion. Il man­quait aux res­sources du parti les dis­ci­plines mo­dernes, telles que l’économie et la so­cio­logie, et les mé­thodes qu’elles avaient tenté d’emprunter, pour le meilleur et pour le pire, aux sciences na­tu­relles. Re­dou­table lorsqu’il tou­chait les hautes sphères de la culture, le PCI de­ve­nait de plus en plus faible lorsqu’il s’agissait de do­maines moins élevés de la pensée; ce qui, le temps venu, al­lait avoir des consé­quences importantes.

Désarmé par la nou­velle culture de masse marchandisée

Car le PCI se montre peu pré­paré aux deux grands chan­ge­ments qui touchent le Parti dans l’Italie d’après-guerre. Le pre­mier est l’arrivée d’une culture de masse com­plè­te­ment com­mer­cia­lisée, en­core in­ima­gi­nable dans le monde de To­gliatti, sans parler de celui de Gramsci. Même à son apogée, des li­mites ob­jec­tives à l’influence du PCI sur le plan culturel, et plus gé­né­ra­le­ment à celle de la gauche ita­lienne, exis­taient, compte tenu de l’espace oc­cupé par l’Eglise dans les croyances et l’imaginaire po­pu­laires. Au-delà des uni­ver­sités, des édi­teurs, des stu­dios ou des quo­ti­diens dans les­quels la mou­vance du Parti était si étendue, une foison de ma­ga­zines confor­mistes ou de shows conçus en fonc­tion des goûts de l’électeur-trice moyen de la DC avaient tou­jours fleuris à côté des bas­tions de la presse bour­geoise li­bé­rale. Par­tant de son avan­tage dans la culture de l’élite, le PCI en­vi­sa­geait cet uni­vers avec une condes­cen­dance to­lé­rante, sou­li­gnant qu’il était l’expression de l’héritage d’un passé clé­rical dont l’importance avait tou­jours été mise en exergue par Gramsci. Mais il n’en était guère effrayé.

L’irruption d’une culture de masse com­plè­te­ment sé­cu­la­risée et amé­ri­ca­nisée était une autre af­faire. Pris au dé­pourvu, l’appareil du Parti et l’intelligentsia formée au­tour de lui ont été mis KO, ne réus­sis­sant pas à s’inscrire dans ce cou­rant de nou­veauté. Et ce, malgré le fait qu’au sein de la culture, cer­tains cri­tiques – dont Um­berto Eco a sans doute été l’un des pion­niers – s’étaient en­gagés dans la mêlée. […] Le ci­néma, art dans le­quel l’Italie a ex­cellé après la guerre, en constitue un cas em­blé­ma­tique. La gé­né­ra­tion des grands réa­li­sa­teurs qui avaient fait leur début dans les an­nées 40 ou au tout début des an­nées 50 — Ros­sel­lini, Vis­conti, An­to­nioni — n’a pas connu de suc­ces­sion. Il man­quait en outre un vé­ri­table com­bus­tible ca­pable d’alimenter l’avant-garde avec une forme ar­tis­tique po­pu­laire, com­pa­rable à Go­dard en France ou à Fass­binder en Al­le­magne; bien plus tard, il n’y aura que la faible écume d’un Nanni Mo­retti. Les sen­si­bi­lités des couches ins­truites et celles des couches po­pu­laires se sont trou­vées tant et si bien sé­pa­rées que le pays a été laissé plus ou moins sans dé­fense face à la contre-révolution cultu­relle de l’empire mé­dia­tique de Ber­lus­coni, sa­tu­rant l’imaginaire po­pu­laire d’une marée d’idioties et de fan­tai­sies. In­ca­pable de se confronter à ce chan­ge­ment, le PCI cher­chait à lui ré­sister. Le der­nier vrai grand leader du parti, En­rico Ber­lin­guer, a per­son­nifié le mé­pris aus­tère du PCI face à la com­plai­sance et à l’infantilisme du nouvel uni­vers de la consom­ma­tion cultu­relle et ma­té­rielle. Après son dé­part, le pas qui sé­pa­rait la ré­sis­tance de la ca­pi­tu­la­tion al­lait être franchi – Walter Vel­troni fit cam­pagne en dis­tri­buant avec L’Unità des photos de lui-même res­sem­blant aux pe­tites images des al­bums col­lec­tionnés par les écoliers.

Les défis de l’opé­raïsme

Si l’idéalisme du PCI le ren­dait in­ca­pable de saisir les com­mandes ma­té­rielles du marché et des mé­dias qui ont trans­formé les loi­sirs en Italie, le même manque d’antennes so­cio­lo­giques et éco­no­miques l’empêchait de dé­tecter des chan­ge­ments non moins im­por­tants dans le monde du tra­vail. Dès la fin des an­nées 1960, le PCI leur prê­tait moins d’attention que les jeunes ra­di­ca­lisés qui al­laient être au cœur de l’une des plus étranges aven­tures in­tel­lec­tuelles de la gauche eu­ro­péenne de cette époque, l’opéraïsme, phé­no­mène tout à fait par­ti­cu­lier à l’Italie. A la dif­fé­rence du PCI, le PSI d’après-guerre comp­tait parmi ses membres l’une des fi­gures ma­jeures du mar­xisme ita­lien, Ro­dolfo Mo­randi, qui s’était par­ti­cu­liè­re­ment in­té­ressé aux struc­tures de l’industrie ita­lienne. Ra­niero Pan­zieri, mi­li­tant du PSI de la gé­né­ra­tion sui­vante, en de­vint l’héritier lé­gi­time. A Turin, dans le cadre de ses in­ves­ti­ga­tions sur les condi­tions des ou­vriers de la Fiat, Pan­zieri réunit un groupe de jeunes in­tel­lec­tuels dont beau­coup (An­tonio Negri par exemple), mais pas tous, pro­ve­naient des rangs de la jeu­nesse so­cia­liste. Tout au long de la dé­cennie sui­vante, l’opéraïsme se dé­ve­loppe en force pro­téi­forme, pro­mou­vant une suc­ces­sion de jour­naux éphé­mères – Qua­derni rossi, Classe ope­raia, Gatto sel­vaggio, Contro­piano – vi­sant à ex­plorer les trans­for­ma­tions du monde du tra­vail et du ca­pital in­dus­triel dans l’Italie contem­po­raine. Alors, le PCI n’a rien de com­pa­rable, et il montre peu d’attention à cette ébul­li­tion, même si l’un des plus in­fluents parmi les nou­veaux théo­ri­ciens de l’opé­raïsme, Mario Tronti, pro­vient pré­ci­sé­ment de ses propres rangs. Il s’agit d’un mi­lieu dont la culture est es­sen­tiel­le­ment étran­gère à celle du parti, et même car­ré­ment hos­tile à Gramsci.

L’impact de l’opéraïsme ne vient pas seule­ment de ses re­cherches ou de ses idées, mais de sa connexion avec les nou­veaux contin­gents de la classe ou­vrière: jeunes immigrant-e-s du Sud, se re­bel­lant contre les faibles sa­laires et les condi­tions de tra­vail dé­sas­treuses dans les in­dus­tries du Nord de la Pé­nin­sule. Alors même que les syn­di­cats com­mu­nistes sont dé­con­certés par les ma­ni­fes­ta­tions spon­ta­nées de mi­li­tan­tisme ou les formes in­at­ten­dues de lutte pro­mues par cette nou­velle ca­té­gorie de travailleurs-euses. D’avoir an­ti­cipé ces chan­ge­ments donne à l’opéraïsme une force in­tel­lec­tuelle, mais il le fixe dans le mo­ment même de sa pensée, condui­sant à une vi­sion ro­man­tique des ré­voltes pro­lé­taires vues comme un flux de lave plus ou moins continu pro­ve­nant des in­dus­tries. Dès le mi­lieu des an­nées 1970, conscients que l’industrie ita­lienne est en train de changer une fois en­core et que le mi­li­tan­tisme d’atelier dé­cline, Negri et d’autres vont re­venir à la fi­gure du «tra­vail so­cial» en gé­néral – vir­tuel­le­ment n’importe quel em­ployé ou chô­meur – en tant que por­teur de la ré­vo­lu­tion im­ma­nente. L’abstraction de cette no­tion est un signe de déses­poir, et les po­li­tiques apo­ca­lyp­tiques qui l’accompagnent conduisent l’opéraïsme de la fin des an­nées 1970 à son chant du cygne. Le PCI, non content d’avoir manqué les mu­ta­tions des an­nées 1960, n’offre alors rien d’autres qu’une so­cio­logie in­dus­trielle. Ainsi, lorsque dans les an­nées 1980, l’économie ita­lienne subit de nou­veaux chan­ge­ments cri­tiques avec le dé­ve­lop­pe­ment de pe­tites en­tre­prises d’exportation et d’une éco­nomie au noir – le «se­cond mi­racle ita­lien», comme on l’appelle alors avec es­poir – le Parti est à nou­veau peu pré­paré et cette fois le coup porté à son lea­der­ship dans la re­pré­sen­ta­tion po­li­tique de la classe ou­vrière ita­lienne est fatal. Vingt ans plus tard, le triomphe de Forza Italia dra­ma­tise son in­ca­pa­cité à ré­pondre à temps à la mas­si­fi­ca­tion de la culture po­pu­laire, et la vic­toire de la Ligue du Nord ré­vèle son im­puis­sance à s’opposer à la frag­men­ta­tion post­mo­derne du travail. […]

Les im­passes du «com­promis historique»

In­ca­pable d’assumer ou de dé­ve­lopper les ré­voltes de la fin des an­nées 1960 et du début des an­nées 1970, le PCI se tourne une fois de plus vers la DC dans l’espoir vain qu’elle se­rait prête à col­la­borer avec lui afin de gou­verner le pays – ca­tho­li­cisme et com­mu­nisme unis dans un «com­promis his­to­rique» pour dé­fendre la dé­mo­cratie ita­lienne contre les dan­gers de la sub­ver­sion et les ten­ta­tions consu­mé­ristes. Pro­po­sant ce pacte, toute de suite après être de­venu le nou­veau leader du parti, Ber­lin­guer évoque le cas du Chili, où Al­lende vient d’être ren­versé, en aver­tis­sant des risques in­évi­tables d’une guerre ci­vile si la gauche – com­mu­nistes et so­cia­listes – es­sayent de gou­verner un pays sur la base d’une simple ma­jo­rité arith­mé­tique des électeurs-trices. Peu d’arguments pou­vaient être si ou­ver­te­ment spé­cieux. Au­cune guerre ci­vile ne poin­tait à l’horizon en Italie; les ex­plo­sions de vio­lence qui avaient eu lieu – no­tam­ment la bombe posée par le ter­ro­risme noir à Piazza Fon­tana à Milan en 1969 – avaient eu très peu d’incidence sur la vie po­li­tique de la Pé­nin­sule dans son en­semble. Ce­pen­dant, une fois la dé­ci­sion prise par le Parti com­mu­niste d’embrasser la DC, les groupes ré­vo­lu­tion­naires à la gauche du PCI, surgis de la ré­bel­lion de la jeu­nesse, ne virent qu’un bloc de pou­voir par­le­men­taire mo­no­li­thique sans op­po­si­tion; ils optèrent dé­ci­dé­ment alors pour l’action di­recte. Les pre­mières at­taques mor­telles des Bri­gades rouges com­mencent l’année suivante.

Ce­pen­dant, le sys­tème po­li­tique n’est pas en danger pour au­tant. Au cours des élec­tions de 1976, le PCI ob­tient un bon ré­sultat. Dans leur sillage, la DC ac­cepte gra­cieu­se­ment l’appui des com­mu­nistes pour former ses gou­ver­ne­ments dits de «so­li­da­rité na­tio­nale» sous la pré­si­dence de Giulio An­dreotti, tout en ne chan­geant pas de tac­tique et en ne concé­dant en consé­quence aucun mi­nis­tère au PCI. La lé­gis­la­tion ré­pres­sive, li­mi­tant de ma­nière illé­gi­time les li­bertés ci­viles, est in­ten­si­fiée. Deux ans plus tard, les Bri­gades rouges en­lèvent à Rome l’un des lea­ders les plus im­por­tants de la DC, Aldo Moro, exi­geant qu’on re­lâche ses pri­son­niers en échange de sa li­bé­ra­tion. Au cours de ses 55 jours de cap­ti­vité, crai­gnant d’être aban­donné à son sort par son propre parti, Moro écrit des lettres de plus en plus amères à ses col­lègues, me­na­çant ou­ver­te­ment An­dreotti. Au cours de cette crise, une fois de plus, le PCI ne montre ni hu­ma­nité, ni bon sens, dé­non­çant toute forme de conci­lia­tion et de né­go­cia­tion avec en­core plus de vé­hé­mence que la di­rec­tion de la DC elle-même.

Moro est aban­donné. S’il avait été laissé en vie, son re­tour au­rait sans doute di­visé la Dé­mo­cratie Chré­tienne et au­rait mis un terme à la car­rière d’Andreotti. Le prix de sa vie était né­gli­geable. Les Bri­gades Rouges, ce groupe mi­nus­cule qui n’a ja­mais constitué un danger si­gni­fi­catif pour la dé­mo­cratie ita­lienne, au­raient dif­fi­ci­le­ment pu être ren­for­cées par la li­bé­ra­tion de quelques uns de ses membres, d’autant qu’ils au­raient été, dès leur sortie de prison, placés constam­ment sous le contrôle de la po­lice. L’idée que le pres­tige de l’Etat n’aurait pu sur­vivre à une telle red­di­tion, ou que des mil­liers d’autres ter­ro­ristes au­raient pris nais­sance dans son sillage, n’était rien de plus qu’une hys­térie in­té­ressée. Les so­cia­listes l’ont réa­lisé, et ils ont cherché à né­go­cier. Plus roya­listes que le roi, les com­mu­nistes, dans leur em­pres­se­ment à dé­mon­trer qu’ils étaient les plus fermes rem­parts de l’Etat, sa­cri­fièrent une vie et sau­vèrent leur Né­mésis en vain. Après les avoir uti­lisés, An­dreotti – maître in­con­testé de la syn­chro­ni­sa­tion, dé­pas­sant dans cet art De Gas­peri lui-même – se dé­bar­rassa des com­mu­nistes. Aux élec­tions de 1979, le PCI, plus isolé que ja­mais, per­dait un mil­lion et demi de vo­tants. Le «com­promis his­to­rique» ne lui rap­por­tait rien d’autre que la dés­illu­sion de ses électeurs-trices et l’affaiblissement de sa base. Lorsque quelques an­nées plus tard, Ber­lin­guer ap­pella les travailleurs-euses de la Fiat, me­nacés par des li­cen­cie­ments mas­sifs, à oc­cuper leur usine, l’exhortation resta sans écho. La der­nière ac­tion d’importance dans la­quelle le Parti s’était lancée fut ra­pi­de­ment écrasée.

Des élites invertébrées

Il y a cinq ans, ré­flé­chis­sant amè­re­ment sur la po­li­tique de son pays, Gio­vanni Sar­tori re­mar­quait que Gramsci avait raison de dis­tin­guer la guerre de po­si­tion et la guerre de mou­ve­ment. Les grands chefs – Chur­chill ou De Gaulle – avaient com­pris la né­ces­sité de la guerre de mou­ve­ment. En Italie, les po­li­ti­ciens ne connais­saient que la guerre de po­si­tion. Il en ar­ri­vait à penser que le titre donné par Or­tega y Gasset à l’un de ses fa­meux ou­vrages, Es­paña In­ver­te­brada, au­rait mieux convenu à l’Italie, où la Contre-Réforme avait créé de fortes ha­bi­tudes de confor­misme et où les in­va­sions conti­nuelles des puis­sances étran­gères avaient fait des Ita­liens des spé­cia­listes dans l’art de sur­vivre en pliant l’échine. Man­quant d’une élite cou­ra­geuse, l’Italie était une na­tion sans ver­tèbres. Sar­tori ne par­lait pas au ha­sard. Il s’adressait à la classe po­li­tique qu’il dé­cri­vait. A ce mo­ment, le PCI avait dis­paru, Ber­lus­coni était au pou­voir et ses ob­jec­tifs cen­traux étaient clairs: se pro­téger et pro­téger son em­pire contre la loi. Les me­sures ad per­sonam pour dé­fendre les deux pro­ve­naient du Par­le­ment et fi­nis­saient leur course sur le bu­reau du pré­sident. La pré­si­dence n’est pas un titre ho­no­ri­fique; celui qui as­sume cette charge nomme non seule­ment le Pre­mier mi­nistre, dont le choix doit être ra­tifié par le Par­le­ment, mais il peut éga­le­ment ré­cuser des mi­nistres, et re­fuser de si­gner toute lé­gis­la­tion. En 2003, la charge était oc­cupée par l’ancien pré­sident de la banque cen­trale, Carlo Aze­glio Ciampi, un or­ne­ment du centre gauche qui avait di­rigé le der­nier gou­ver­ne­ment de la Pre­mière Ré­pu­blique, servi de mi­nistre des fi­nances sous Prodi, et qui est de­venu aujourd’hui sé­na­teur du Parti démocrate.

Im­per­tur­bable, Ciampi a alors signé la lé­gis­la­tion, non seule­ment pour conso­lider le pou­voir de Ber­lus­coni sur les mé­dias, mais pour lui ga­rantir l’immunité dont Ciampi lui-même, en tant que Pré­sident, al­lait être, en ap­po­sant sa si­gna­ture, l’un des bé­né­fi­ciaires. Ciampi est resté sourd aux ap­pels de la rue l’exhortant à ne pas le faire. Les hé­ri­tiers du PCI de leur côté n’ont sou­levé au­cune ob­jec­tion. En effet, le pre­mier jet de la loi sur l’immunité pro­ve­nait pré­ci­sé­ment des rangs du centre gauche. S’il y eut de vives cri­tiques dans la presse, le Pré­sident lui-même – sup­posé être au-dessus des partis et traité avec toute la dé­fé­rence due – n’a ja­mais été mis en ques­tion. Seule une voix s’est élevée contre la dé­ci­sion de Ciampi, celle du li­béral conser­va­teur Sartori.

De nos jours, c’est un an­cien com­mu­niste, Giorgio Na­po­li­tano, leader de la frac­tion la plus à droite du PCI après la mort de Giorgio Amen­dola, qui est assis au pa­lais pré­si­den­tiel. Avant son élec­tion, la pre­mière loi d’immunité avait été re­jetée par la Cour Consti­tu­tion­nelle. Mais, dans le sillage de la mode inau­gurée par le traité de Lis­bonne, la même loi a été à nou­veau ap­prouvée par la ma­jo­rité par­le­men­taire de Ber­lus­coni. La di­rec­tion de la dé­lé­ga­tion post­com­mu­niste au Sénat, loin de s’y op­poser, n’a posé au­cune ob­jec­tion de prin­cipe, à part peut-être qu’elle de­vrait s’appliquer au cours de la lé­gis­la­ture sui­vante. Mais Na­po­li­tano n’avait pas de temps à perdre, et ap­posa sa si­gna­ture en vue de son ap­pli­ca­tion im­mé­diate. Une nou­velle fois, les seules voix qui s’élevèrent pour dé­noncer cette igno­minie étaient li­bé­rales ou apo­li­tiques. Sar­tori et une poi­gnée de libres pen­seurs ré­prou­vèrent im­mé­dia­te­ment dans la presse, non seule­ment la sou­mis­sion du Parti dé­mo­crate mais éga­le­ment celle de Ri­fon­da­zione co­mu­nista. Ainsi est la gauche in­ver­té­brée de l’Italie d’aujourd’hui.

Des forces his­to­riques puis­santes – la fin de l’expérience so­vié­tique; la contrac­tion ou la dés­in­té­gra­tion de la classe ou­vrière tra­di­tion­nelle; l’affaiblissement de l’Etat pro­vi­dence; l’expansion de la blo­go­sphère; le dé­clin des partis – ont pesé du­re­ment sur la gauche par­tout en Eu­rope, ne lais­sant aucun parti in­tact. La chute du Parti com­mu­niste ita­lien fait, dans ce sens, partie d’une his­toire bien plus large. Ce­pen­dant, nulle part ailleurs, un tel hé­ri­tage n’a été si com­plè­te­ment di­la­pidé. Le parti dé­fait par De Gas­peri et An­dreotti, qui a échoué dans l’épuration du fas­cisme et dans sa ten­ta­tive de di­viser la DC, a tou­jours été une force en ex­pan­sion d’une re­mar­quable vi­ta­lité, qu’elle qu’ait été son in­no­cence stra­té­gique. Ses hé­ri­tiers se sont com­promis avec Ber­lus­coni, sans l’ombre d’une ex­cuse, sa­chant exac­te­ment qui il était et ce qu’ils fai­saient. Une vaste lit­té­ra­ture existe aujourd’hui sur Ber­lus­coni, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la pé­nin­sule, y com­pris trois grandes études en an­glais. Mais il est frap­pant de constater que beau­coup de ces ana­lyses de­viennent vagues, lorsqu’elles touchent à l’aide ef­fec­tive que le centre gauche lui a ap­porté tant pour net­toyer son ar­doise que pour ren­forcer sa puis­sance. La com­pli­cité des Pré­si­dents de la Ré­pu­blique pour le mettre, ainsi qu’eux-mêmes, au-dessus de la loi, ne constitue pas une ano­malie, mais fait partie d’un mo­dèle co­hé­rent qui a vu les hé­ri­tiers du com­mu­nisme ita­lien lui per­mettre de main­tenir et d’augmenter son em­pire, en dé­fiant ce qui était par le passé la loi. Ils n’ont pas levé le petit doigt pour gérer ses conflits d’intérêts; ils ont li­béré de prison son bras droit, et non une poi­gnée de mil­lion­naires cri­mi­nels; et ils ont cherché de ma­nière ré­pétée à faire des af­faires élec­to­rales avec lui aux dé­pens de tout prin­cipe dé­mo­cra­tique. A la fin de ce pro­cessus, la gauche ita­lienne a non seule­ment les mains vides comme ses pré­dé­ces­seurs, mais éga­le­ment l’esprit et la conscience.

* An­derson est his­to­rien et so­cio­logue mar­xiste au­teur de nom­breux livres. Ex­traits d’un ar­ticle pu­blié sur le site de la London Re­view of Books sus le titre «An in­ver­te­brate Left. Perry An­derson on Italy squan­dered he­ri­tage»; http://www.lrb.co.uk/. Tra­duc­tion pour so­li­da­ritéS: Sté­fanie Pre­zioso. In­ter­titres de la ré­dac­tion de So­li­da­ritéS.

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