La social-démocratie : chantiers et débats

Par Mis en ligne le 04 juillet 2009

Un texte pu­blié ré­cem­ment par Mi­chel Doré, Ma­ri­lyse La­pierre, Be­noît Lé­vesque, Yves Vaillan­court[1] se pré­sente comme un appel pour « lancer un chan­tier pour tra­vailler à un re­nou­vel­le­ment de la social-démocratie ». C’est un texte qui porte à ré­flexion, si ce n’est de l’importance de ses au­teurs. Ce sont en effet des in­tel­lec­tuels qui ont tra­vaillé long­temps avec les or­ga­ni­sa­tions de gauche jusque dans les an­nées 1980[2]. Par la suite, ils ont pour­suivi leur tra­vail en l’orientant prin­ci­pa­le­ment vers l’économie so­ciale, en lien avec les mou­ve­ments qui ont tra­vaillé sur ce ter­rain, tout en étant re­la­ti­ve­ment proches du PQ[3].

Un texte et une démarche

Sur le contenu, cet in­té­res­sant texte se pré­sente éga­le­ment comme une ou­ver­ture au débat (comme l’affirment eux-mêmes les au­teurs). Il vise à en­clen­cher une dé­marche col­lec­tive, qui, pré­cisent les auteur-es, « ne vise pas à fonder un nou­veau parti po­li­tique, mais sim­ple­ment à ali­menter le débat pu­blic, sous un angle par­ti­cu­lier, celui du re­nou­vel­le­ment de la social-démocratie ». Dans le but de sti­muler « la par­ti­ci­pa­tion ci­toyenne à la po­li­tique», l’intervention des au­teurs es­père in­té­resser « sans doute dif­fé­rem­ment, des partis po­li­tiques comme le Parti qué­bé­cois, Québec so­li­daire et même le Parti li­béral du Québec ».

Le texte est di­visé en deux par­ties : Une pre­mière partie qui pré­sente une sorte de vi­sion pa­no­ra­mique de la social-démocratie his­to­rique; et une deuxième partie qui rap­pelle l’itinéraire de l’idée et du projet social-démocrate au Québec et au Ca­nada. D’emblée, les auteur-es pré­cisent leur point de dé­part. « La social-démocratie, affirment-ils, est la seule voie po­li­tique de gauche ca­pable de s’imposer ac­tuel­le­ment sur la scène élec­to­rale, la seule force po­li­tique dont la tra­jec­toire his­to­rique est mar­quée par un en­ga­ge­ment sans ré­serve en fa­veur d’une dé­mo­cratie re­pré­sen­ta­tive ou­verte à une par­ti­ci­pa­tion ci­toyenne active ».

C’est dans ce contexte et en partie pour ré­pondre à l’appel de Doré, La­pierre, Lé­vesque et Vaillan­court, que nous en­ten­dons pu­blier di­vers textes sur le site in­ternet et éven­tuel­le­ment dans la revue NCS.

Une vi­sion idéologisée ?

J’ai plu­sieurs ques­tions à poser à ce texte, mais pour le mo­ment, je veux sou­lever celle de l’histoire. En effet dans le texte en ques­tion, la tra­jec­toire de la social-démocratie est pré­sentée qua­si­ment comme un chemin « droit », une lente et constante évo­lu­tion, et non, comme l’histoire le dé­montre, comme une série de bi­fur­ca­tions. Il y a deux pro­blèmes avec cela. D’une part, le pre­mier pro­blème en celui d’historiographie (il faut quand même re­venir aux faits). D’autre part, un deuxième pro­blème (plus grave) est ce que je qua­li­fie­rais d’ « idéo­lo­gi­sa­tion » de la social-démocratie. En effet, la lec­ture du texte peut faire penser (je pré­sume for­te­ment que ce n’est pas l’intention des au­teurs) aux « ana­lyses » auto jus­ti­fi­ca­trices et au pro­cla­ma­toires qui ve­naient (jusque dans les an­nées 1980) des partis com­mu­nistes et de l’Union so­vié­tique sur le « com­mu­nisme » réel­le­ment exis­tant. Les auteur-es en effet af­firment sans ex­pli­quer vrai­ment que la social-démocratie est « la seule orien­ta­tion po­li­tique en­core ca­pable de prendre le pou­voir et de réa­liser des ré­formes qui vont dans le sens de l’intérêt gé­néral ou du bien commun», ce qui n’est pas rien. J’ai des ob­jec­tions à ce ton af­fir­matif en fonc­tion de ma lec­ture his­to­rique de la social-démocratie, sur la­quelle je veux re­venir brièvement.

Le crash du ving­tième siècle

Il faut se sou­venir que la social-démocratie qui a émergé au dix-neuvième siècle aux confluents des luttes so­ciales et po­li­tiques a connu au début du ving­tième siècle une im­plo­sion au­tant gi­gan­tesque qu’imprévue. En effet, jusqu’à l’éclatement de la Pre­mière Guerre mon­diale, les pro­grès de la social-démocratie mar­quaient la scène po­li­tique. Les avan­cées sur le ter­rain élec­toral, la do­mi­na­tion sur le mou­ve­ment so­cial et l’influence crois­sance sur le monde des idées fai­saient penser à plu­sieurs que la social-démocratie étaient lit­té­ra­le­ment aux portes du pou­voir. La Deuxième In­ter­na­tio­nale pro­met­tait de mener le monde à la paix et à la pros­pé­rité, tout en coa­li­sant des forces im­menses et va­riées. Puis est sur­venu l’effondrement. À part quelques ex­cep­tions la plu­part du temps très mi­no­ri­taires (à part les Bol­ché­viks), les partis social-démocrate sont em­bar­qués dans l’« union sa­crée » avec les classes do­mi­nantes dans la foire d’empoigne im­pé­ria­liste. De cette évo­lu­tion in­at­tendue, le grand mou­ve­ment so­cia­liste s’est cassé pour une très longue durée. Les sec­teurs les plus dé­ter­minés de la gauche ont rompu pour évo­luer vers le com­mu­nisme et l’expérience so­vié­tique. Il faut se sou­venir en effet que la ma­jo­rité des partis social-démocrates de France, d’Italie et de plu­sieurs autres pays est sortie de la Deuxième In­ter­na­tio­nale de l’époque. En­tre­temps, le mou­ve­ment so­cial s’est dis­loqué, ce qui a permis aux droites et aux ultra-droites de se fau­filer dans le dé­dale de l’histoire, jusqu’à la ca­tas­trophe qui est sur­venue dans les an­nées 1930.

La social-démocratie contre le changement

J’évoque ici un débat très com­pliqué sur le­quel des his­to­riens n’ont cessé de plan­cher de­puis des dé­cen­nies[4] Je n’affirme pas non plus, comme une cer­taine tra­di­tion politico-théorique de gauche, que la prin­ci­pale raison de ce crash a été la « tra­hison » de la social-démocratie, ce qui se­rait une ex­pli­ca­tion beau­coup trop sim­pliste et jus­te­ment « idéo­lo­gisée ». Certes, ce sont les prin­ci­paux lea­ders de la social-démocratie qui ont dé­cidé d’appuyer la bou­cherie inter-impérialiste de 1914 – 1918. Ce sont eux qui ont ap­puyé les in­ter­ven­tions im­pé­ria­listes contre l’Union so­vié­tique nais­sante, et qui ont par­ti­cipé aux côtés de la droite et des mi­li­taires à l’écrasement des in­sur­rec­tions pro­lé­ta­riennes à Berlin, Bu­da­pest, Turin et ailleurs. Pour plu­sieurs in­tel­lec­tuels et mi­li­tants de gauche de l’époque, cette social-démocratie avait « fait son temps ». C’était une autre er­reur, car la longue des­cente aux en­fers de l’Europe (et du monde) du­rant la pre­mière moitié du ving­tième siècle a été causée par plu­sieurs fac­teurs dont les échecs de la gauche ra­di­cale (celle même qui était sortie de la social-démocratie his­to­rique). Mais mon in­ten­tion ici est li­mitée. Je veux sim­ple­ment sou­li­gner le fait que la social-démocratie ac­tuelle pro­vient d’une his­toire faite de bi­fur­ca­tions, de grandes avan­cées et de grands échecs. J’affirme aussi qu’il me semble im­pru­dent de pré­senter ce phé­no­mène po­li­tique comme cela l’était jusqu’au grand crash, comme la « seule voie » por­teuse de changement.

L’impensé colonial

Il y a un autre ter­rain où la social-démocratie his­to­rique a échoué à être le por­teur du chan­ge­ment. Née en Eu­rope, la social-démocratie n’est glo­ba­le­ment ja­mais sortie du pa­ra­digme « mo­der­ni­sa­teur » qui s’était in­filtré dans la pensée mar­xiste de l’époque sous la forme d’un éco­no­mi­cisme étroit. Le dé­ve­lop­pe­ment du ca­pi­ta­lisme de­vait né­ces­sai­re­ment ou­vrir la voie au so­cia­lisme et dans ce sens, la co­lo­ni­sa­tion eu­ro­péenne était glo­ba­le­ment né­ces­saire, voire in­évi­table, pen­saient les partis social-démocrates de l’époque. Jusque dans les an­nées 1960, les social-démocrates eu­ro­péens ont été des dé­fen­seurs acharnés de la co­lo­ni­sa­tion fran­çaise en Al­gérie, de la do­mi­na­tion bri­tan­nique en Inde, etc. Face à l’essor des luttes de li­bé­ra­tion na­tio­nale sur­tout à partir des an­nées 1950, la social-démocratie, au gou­ver­ne­ment comme dans l’opposition, est de­venu le rem­part de l’impérialisme. Certes, plu­sieurs de ces mou­ve­ments de li­bé­ra­tion, en Asie prin­ci­pa­le­ment, sont allés du côté de la Troi­sième In­ter­na­tio­nale, mais plus par né­ces­sité que par vertu. En Amé­rique la­tine, où la pro­blé­ma­tique de la lutte anti-impérialiste a été re­lancée avec la ré­vo­lu­tion cu­baine, la social-démocratie, sous pré­texte de consti­tuer une « troi­sième voie » (entre l’impérialisme-capitalisme oc­ci­dental et le « camp » com­mu­niste et pro­so­vié­tique), est de­meurée à l’écart, d’où l’influence très li­mitée qu’elle a exercée sur le mou­ve­ment so­cial et po­li­tique la­tino. Il faut dire ce­pen­dant qu’il y a eu des ex­cep­tions, la social-démocratie sué­doise par exemple, et qui ont main­tenu un cer­tain dia­logue avec les mou­ve­ments d’émancipation dans le Sud. Des mi­li­tants social-démocrates, dis­si­dents la plu­part du temps, ont ap­puyé les luttes de li­bé­ra­tion en Al­gérie et ailleurs. Cer­tains sec­teurs ra­di­ca­lisés de la social-démocratie la­tino se sont al­liés aux sec­teurs (ma­jo­ri­taires) de la gauche. Mais de ma­nière gé­né­rale, la social-démocratie fai­sait partie du pro­blème et non de la solution.

La social-démocratie et les « trente glorieuses »

Dans leur texte, les au­teurs laissent en­tendre que le « grand com­promis » de l’après-deuxième guerre mon­diale a été le pro­duit de la social-démocratie, en « ré­con­ci­liant », disent-ils « les in­té­rêts de la classe ou­vrière et ceux de la na­tion de même que la lo­gique du marché (dé­sor­mais ré­gulé) et celle de la jus­tice so­ciale ». En réa­lité, ce « com­promis » a été éla­boré par les do­mi­nants, à com­mencer par le gou­ver­ne­ment états-unien de Roo­se­velt, sous l’inspiration de Keynes. Ce com­promis est ap­paru né­ces­saire, pas tel­le­ment par l’influence de la social-démocratie, mais par la me­nace que re­pré­sen­taient alors les mou­ve­ments ra­di­caux, prin­ci­pa­le­ment d’influence com­mu­niste, contre le ca­pi­ta­lisme en crise. À une échelle plus large, le ca­pi­ta­lisme do­mi­nant était conscient qu’il de­vait se re­struc­turer de­vant la montée de ces com­pé­ti­teurs, l’Union so­vié­tique d’une part, et les puis­sances de l’« axe » d’autre part. Par la suite, ce com­promis a été en partie « géré » par la social-démocratie, en­core une fois mo­bi­lisée par les do­mi­nants pour res­caper le sys­tème. Bien sûr, les au­teurs ont raison de dire que ce grand com­promis a abouti à amé­liorer à ré­duire la qua­lité de vie et à ré­duire les in­éga­lités ». Mais il im­porte de sou­li­gner que le com­promis key­né­sien a sur­tout permis de re­lancer l’accumulation du ca­pital dans les pays ca­pi­ta­listes avancés.

Quelques ques­tions en guise de conclusion

La social-démocratie a été quelques fois, mais pas tout le temps, por­teuse des as­pi­ra­tions po­pu­laires pour une trans­for­ma­tion so­ciale. Elle a été sou­vent, pas tou­jours, l’instrument des do­mi­nants pour gérer les conflic­tua­lités. Elle a ap­puyé des luttes et des mou­ve­ments po­pu­laires, sur­tout au Nord. Elle a aban­donné d’autres luttes, sur­tout au sud. Elle a été un lieu d’articulation pour des mou­ve­ments po­pu­laires, mais aussi pour ces groupes « in­ter­mé­diaires », classes dites « moyennes » en dé­per­di­tion, frac­tions des classes po­pu­laires re­la­ti­ve­ment avan­ta­gées (ce que les Bol­ché­viks qua­li­fiaient dé­dai­gneu­se­ment d’« aris­to­cratie ou­vrière ») et qui es­pé­raient se trouver « une place » au sein du ca­pi­ta­lisme, et non en de­hors de lui. Ce « ré­for­misme » na­turel, presque gé­né­tique, de la social-démocratie, n’est pas « en soit » condam­nable (pour­quoi ne pas ré­former le sys­tème si l’on peut et éviter le chaos d’une rup­ture ré­vo­lu­tion­naire). Mais il avait ses li­mites his­to­riques, puisque le ca­pi­ta­lisme « ré­formé » n’a pas évolué vers autre chose que ce que l’on connaît aujourd’hui : un ef­froyable gâchis.

Aujourd’hui sou­lignent à juste titre Doré, La­pierre, Lé­vesque et Vaillan­court, la social-démocratie est en crise, écar­telée entre la ges­tion à court terme de l’effondrement du néo­li­bé­ra­lisme et une re­cons­truc­tion du projet his­to­rique, que les au­teurs veulent « re­nou­velé » : le projet doit donc être « de mettre en place des me­sures d’urgence pour les vic­times et de penser en même temps des ré­formes et un nouvel en­ca­dre­ment du ca­pi­ta­lisme qui iront dans le sens de sa re­fon­da­tion, voire de son dépassement ».

C’est une am­bi­tion dans la­quelle nous nous consi­dé­rons partie pre­nante. Mais pour partir du bon pied, il faut éviter l’« idéo­lo­gi­sa­tion ». La social-démocratie « his­to­rique », pas plus d’ailleurs que le « com­mu­nisme his­to­rique » ne doit pas être le point de dé­part. La social-démocratie « réel­le­ment exis­tante » (pas celle que les sociaux-démocrates vou­draient qu’elle soit), a une charge trop lourde, trop com­pro­misée, y com­pris, dans la pé­riode ré­cente, dans la ges­tion du social-libéralisme, dans la par­ti­ci­pa­tion aux guerres im­pé­ria­listes (merci Tony Blair), dans l’écrasement des mou­ve­ments sociaux.

Il faut donc re­garder plus lar­ge­ment. En Amé­rique la­tine au mo­ment où les grands mou­ve­ments po­li­tiques et so­ciaux ont pris leur essor (les an­nées 1980 es­sen­tiel­le­ment), la for­mule sou­vent uti­lisée était que le projet à construire se dé­fi­nis­sait « né­ga­ti­ve­ment », « ni marxiste-léniniste, ni social-démocrate ». On dira, c’est seule­ment une for­mule, et non une stra­tégie, mais cela me semble une piste intéressante.


[1] Le re­nou­vel­le­ment de la social-démocratie au Québec : un chan­tier qui s’impose plus que ja­mais, mai 2009.

[2] No­tam­ment le Re­grou­pe­ment pour le so­cia­lisme, une for­ma­tion de gauche qui a existé jusqu’au début des an­nées 1980. À l’époque, le RPS, pa­ral­lè­le­ment au Mou­ve­ment so­cia­liste (MS), a eu une cer­taine in­fluence au sein du mou­ve­ment so­cial, en tant que por­teur d’un projet so­cia­liste et in­dé­pen­dan­tiste, et en tant qu’adversaire des or­ga­ni­sa­tions marxistes-léninistes de l’époque.

[3] La­pierre a été can­di­date du PQ à quelques re­prises de­puis quelques années.

[4] Lire entre autres Éric Hobs­bawn, L’âge des ex­trêmes, le court ving­tième siècle, Édi­tions com­plexes, 1999.

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