Les nouvelles classes dominantes et la fin de la civilisation bourgeoise

Mis en ligne le 17 juillet 2008

Par Samir Amin

Som­maire

  1. La plou­to­cratie, nou­velle classe di­ri­geante du ca­pi­ta­lisme sé­nile. Dans les pays ca­pi­ta­listes, la «bour­geoisie» telle qu’on la connais­sait a dis­paru : dé­sor­mais, l’ordre so­cial veut que la puis­sance fi­nan­cière et éco­no­mique soit prépondérante.
  2. Les nou­veaux di­ri­geants sont les «ga­gnants» de la fi­nance. Dans le monde ca­pi­ta­liste, les dis­cours idéo­lo­giques se mo­di­fient. Les «ga­gnants» sont dé­sor­mais en­censés, au dé­tri­ment des «per­dants», mé­prisés… et la conni­vence est une force absolue.
  3. La gauche eu­ro­péenne désarmée face au sys­tème. L’Europe s’est ali­gnée sur les États-Unis, avec son «ca­pi­ta­lisme de conni­vence» et ri­poste en ayant re­cours au mo­ra­lisme et au gou­ver­ne­ment des juges. Seule une re­mise en ques­tion to­tale du sys­tème ca­pi­ta­liste pour­rait y mettre fin.
  4. Les af­fai­ristes, nou­velle classe do­mi­nante dans les pé­ri­phé­ries. Les dif­fé­rentes classes so­ciales s’organisent aussi par rap­port à leur en­vi­ron­ne­ment. Le ca­pi­ta­lisme en­traine des bou­le­ver­se­ments, no­tam­ment aux pé­ri­phé­ries des oli­go­poles, où les hommes de pou­voir ont pris le dessus.
  5. Le ca­pi­ta­lisme sé­nile et la fin de la ci­vi­li­sa­tion bour­geoise. Der­nier épi­sode de la série sur la fin de la ci­vi­li­sa­tion bour­geoise, où l’on voit que le phé­no­mène dé­crit n’est pas pas­sager, et cor­res­pond même à la fin d’une ci­vi­li­sa­tion toute entière.

1. La plou­to­cratie, nou­velle classe di­ri­geante du ca­pi­ta­lisme sénile

Dans les pays ca­pi­ta­listes, la «bour­geoisie» telle qu’on la connais­sait a dis­paru : dé­sor­mais, l’ordre so­cial veut que la puis­sance fi­nan­cière et éco­no­mique soit prépondérante.

La lo­gique de l’accumulation est celle de la concen­tra­tion et de la cen­tra­li­sa­tion crois­santes du ca­pital. La concur­rence, dont l’idéologie du sys­tème vante les vertus réelles mais tout éga­le­ment ima­gi­naires, opère tou­jours ; mais elle n’est plus que la concur­rence entre un nombre de plus en plus res­treint d’oligopoles. Elle n’est ni la concur­rence «par­faite», ni la «trans­pa­rence» qui n’ont ja­mais existé et dont le ca­pi­ta­lisme réel­le­ment exis­tant s’éloigne tou­jours da­van­tage au fur et à me­sure de son dé­ve­lop­pe­ment. Or nous sommes par­venus à un ni­veau de cen­tra­li­sa­tion des pou­voirs de do­mi­na­tion du ca­pital tel que les formes d’existence et d’organisation de la bour­geoisie telles qu’on les a connues jusqu’ici sont abolies.

Les ca­pi­ta­listes, nou­velle classe dirigeante

La bour­geoisie était consti­tuée de fa­milles bour­geoises stables. D’une gé­né­ra­tion à l’autre les hé­ri­tiers per­pé­tuaient une cer­taine spé­cia­li­sa­tion dans les ac­ti­vités de leurs en­tre­prises. La bour­geoisie construi­sait et se construi­sait dans la longue durée. Cette sta­bi­lité fa­vo­ri­sait la confiance dans les «va­leurs bour­geoises», leur rayon­ne­ment dans la so­ciété toute en­tière. Dans une très large me­sure, la bour­geoisie, classe do­mi­nante, était ac­ceptée comme telle. Pour les ser­vices qu’elle ren­dait, elle pa­rais­sait mé­riter son accès aux pri­vi­lèges de l’aisance ou de la ri­chesse. Elle pa­rais­sait aussi lar­ge­ment na­tio­nale, sen­sible aux in­té­rêts de la na­tion, quels qu’aient été les am­bi­guïtés et les li­mites de ce concept ma­ni­pu­lable et manipulé.

La nou­velle classe di­ri­geante, celle du ca­pi­ta­lisme contem­po­rain tel qu’il pa­raît émerger de l’évolution des trente der­nières an­nées, sort bru­ta­le­ment de cette tra­di­tion. Le scan­dale d’Enron et quelques autres du même type ont sans doute contribué à ré­véler la na­ture de la trans­for­ma­tion. Non que la fraude ait été une pra­tique sans pré­cé­dant, bien sûr. Ce qui est beau­coup plus grave – et nou­veau – c’est que la lo­gique do­mi­nante des op­tions de ges­tion du «nou­veau» ca­pi­ta­lisme pro­duit né­ces­sai­re­ment la re­cherche maxi­male de l’opacité, de la trom­perie, voire de la fal­si­fi­ca­tion sys­té­ma­tique des in­for­ma­tions. Les uns qua­li­fient les trans­for­ma­tions en ques­tion de fi­nan­cia­ri­sa­tion, les autres de dé­ploie­ment d’un ac­tion­na­riat actif ré­ta­blis­sant plei­ne­ment les droits de la pro­priété (voire d’un ac­tion­na­riat po­pu­laire). Ces qua­li­fi­ca­tions lau­da­tives, qui d’une cer­taine ma­nière lé­gi­ti­ment le chan­ge­ment, omettent de rap­peler comme il le fau­drait que l’aspect ma­jeur de la trans­for­ma­tion concerne le degré de concen­tra­tion du ca­pital et de cen­tra­li­sa­tion du pou­voir qui lui est attaché.

«Self made men»

Sans doute la grande concen­tra­tion du ca­pital n’est-elle pas chose nou­velle. Dès la fin du XIXe siècle ce que Hil­fer­ding, Hobson et Lé­nine qua­li­fie­ront de ca­pi­ta­lisme des mo­no­poles est une réa­lité. Sans doute cette concen­tra­tion a-t-elle été – de­puis – tou­jours en avance aux États-Unis sur les autres pays du ca­pi­ta­lisme cen­tral. La for­ma­tion de la très grande firme, de­ve­nant trans­na­tio­nale, est amorcée aux États-Unis avant la se­conde guerre mon­diale et se dé­ploie triom­pha­le­ment après ; l’Europe suit. Sans doute éga­le­ment l’idéologie état­su­nienne du «self made man» (les Ro­cke­feller, Ford et autres) tranche-t-elle avec le conser­va­tisme fa­mi­lial do­mi­nant en Eu­rope. Comme éga­le­ment le culte de la concur­rence «vraie», quand bien même n’existerait-elle pas ; ce qui ex­plique les lois «anti-trusts» pré­coces – dès 1890 ! Mais par delà ces dif­fé­rences réelles dans les cultures po­li­tiques concer­nées, la même trans­for­ma­tion dans la forme d’existence de la nou­velle classe di­ri­geante du ca­pi­ta­lisme ca­rac­té­rise aussi bien l’Europe que les États-Unis.

2. Les nou­veaux di­ri­geants sont les «ga­gnants» de la finance

Dans le monde ca­pi­ta­liste, les dis­cours idéo­lo­giques se mo­di­fient. Les «ga­gnants» sont dé­sor­mais en­censés, au dé­tri­ment des «per­dants», mé­prisés… et la conni­vence est une force absolue.

La nou­velle classe di­ri­geante se compte sur les doigts de quelques mains, guère plus. De sur­croît une bonne pro­por­tion de celle ci est consti­tuée de nou­veaux venus qui se sont im­posés plus par le succès de leurs opé­ra­tions fi­nan­cières (no­tam­ment en bourse) que par leur contri­bu­tion aux per­cées tech­no­lo­giques propres à notre époque. Leur as­cen­sion ultra ra­pide fait contraste avec celle de leurs pré­dé­ces­seurs, qui s’étalait sur de nom­breuses dé­cen­nies. Le foi­son­ne­ment de l’apparition de «nou­velles pousses» (start up en an­glais) pré­sente éga­le­ment une ca­rac­té­ris­tique nou­velle – l’instabilité ex­trême en­traî­nant l’échec de pra­ti­que­ment tous ces am­bi­tieux naïfs, en dépit de la rhé­to­rique élo­gieuse in­con­si­dérée dé­ve­loppée à leur endroit.

Trans­for­ma­tion de l’idéologie capitaliste

La cen­tra­li­sa­tion des pou­voirs est en­core plus mar­quée que la concen­tra­tion des ca­pi­taux, au ni­veau des firmes de pro­duc­tion comme à celui des conglo­mé­rats de contrôle fi­nan­cier. Cette cen­tra­li­sa­tion ren­force l’interpénétration des pou­voirs éco­no­miques et po­li­tiques. En­core une fois non que cette in­ter­pé­né­tra­tion soit chose nou­velle. Après tout la na­ture de classe du pou­voir – fut-il dé­mo­cra­tique – si­gnifie que la classe po­li­tique di­ri­geante est au ser­vice du ca­pital. In­ver­se­ment la for­tune ca­pi­ta­liste a tou­jours in­vité cer­tains hommes du pou­voir à en par­tager les bé­né­fices. Mais, semble-t-il, cette in­ter­pé­né­tra­tion tend à de­venir quasi ho­mo­gé­néi­sa­tion, ce qui est nou­veau, et trouve son ex­pres­sion dans les trans­for­ma­tions du dis­cours idéologique.

L’idéologie «tra­di­tion­nelle» du ca­pi­ta­lisme pla­çait l’accent sur les vertus de la pro­priété en gé­néral, en par­ti­cu­lier de la pe­tite – en fait moyenne ou moyenne grande – consi­dérée par sa sta­bi­lité comme por­teuse de pro­grès tech­no­lo­gique et so­cial. En contre­point la nou­velle idéo­logie en­cense les «ga­gnants» et mé­prise les «per­dants» sans autre consi­dé­ra­tion. La rhé­to­rique do­mi­nante pro­pose en trompe l’œil l’image de succès pour ren­voyer les échecs à des cir­cons­tances per­son­nelles et par là même éva­cuer la res­pon­sa­bi­lité du sys­tème so­cial. Doit-on faire ob­server ici que cette idéo­logie qui évoque une sorte de «dar­wi­nisme so­cial» (la ré­fé­rence à Darwin étant en fait in­ap­pro­priée) est proche de celle qui règle les rap­ports à l’intérieur d’une as­so­cia­tion de mal­fai­teurs ? Car le «ga­gnant» a ici presque tou­jours raison, même lorsque les moyens qu’il a mis en œuvre, s’ils ne tombent pas sous le coup de la loi pé­nale, frisent l’illégal et en tout cas ignorent les va­leurs mo­rales communes.

Ceci tra­duit la conni­vence entre le monde des af­faires et les ins­ti­tu­tions char­gées de l’audit et de la «no­ta­tion», tout comme la com­pli­cité au moins ta­cite des pou­voirs pu­blics. La rhé­to­rique concer­nant la trans­pa­rence n’est, à la lu­mière de cette réa­lité, qu’un mé­diocre dis­cours de propagande.

Le mo­dèle amé­ri­cain responsable ?

Les spé­ci­fi­cités du mode de fi­nan­ce­ment des en­tre­prises aux États-Unis, c’est à dire comme on sait le re­cours au marché fi­nan­cier (émis­sions en bourse d’actions et d’obligations) pré­féré au sou­tien des banques et/ou de l’État (par le canal d’institutions pu­bliques spé­cia­li­sées), sont, dit-on, à l’origine de cette conjonc­tion. C’est par­tiel­le­ment vrai. Car il reste que les mo­dèles al­le­mand et ja­po­nais qui pri­vi­lé­gient l’intégration fi­nan­cière banques/entreprises ou celui de la France assis sur les in­ter­ven­tions des ins­ti­tu­tions fi­nan­cières d’État, n’ont pas pré­servé les sys­tèmes eu­ro­péens en ques­tion des dé­ra­pages en cours al­lant dans le même sens.

S’il en est ainsi c’est parce que la raison fon­da­men­tale des évo­lu­tions en ques­tion ré­side dans le ni­veau élevé de cen­tra­li­sa­tion du ca­pital, sans com­mune me­sure avec ce qu’il était il y a trois dé­cen­nies. La «conni­vence» entre le pou­voir «éco­no­mique» et le pou­voir «po­li­tique» qui fu­sionnent pour de­venir le pou­voir tout court ren­voie à ce que Marx et Braudel ont dit du ca­pi­ta­lisme : qu’il n’est pas ré­duc­tible au «marché» (comme le ré­pète ad nau­seam le dis­cours do­mi­nant), mais au contraire s’identifie dans les pou­voirs «au-dessus du marché» (les oli­go­poles, l’État). Que cette conni­vence aujourd’hui, dans le «nou­veau ca­pi­ta­lisme», soit d’une force équi­va­lente à ce qu’elle était aux dé­buts du ca­pi­ta­lisme (dans la Ré­pu­blique de Ve­nise ad­mi­nis­trée comme une so­ciété ano­nyme des plus riches mar­chands, ou à l’époque «col­ber­tiste» et «éli­za­be­thienne» des Mo­nar­chies ab­so­lues), après avoir été for­te­ment at­té­nuée aux XIXe et XXe siècles, té­moigne seule­ment que le sys­tème est bien de­venu ob­so­lète, entré dans la phase de sénilité.

3. La gauche eu­ro­péenne désarmée face au système

L’Europe s’est ali­gnée sur les États-Unis, avec son «ca­pi­ta­lisme de conni­vence» et ri­poste en ayant re­cours au mo­ra­lisme et au gou­ver­ne­ment des juges. Seule une re­mise en ques­tion to­tale du sys­tème ca­pi­ta­liste pour­rait y mettre fin.

Le ca­pi­ta­lisme contem­po­rain est de­venu par la force de la lo­gique de l’accumulation, un «ca­pi­ta­lisme de conni­vence». Le terme an­glais «crony ca­pi­ta­lism» ne peut plus être ré­servé aux seules formes «sous-développées et cor­rom­pues» de l’Asie du Sud est et de l’Amérique la­tine que les «vrais éco­no­mistes» (c’est à dire les croyants sin­cères et convaincus des vertus du li­bé­ra­lisme) fus­ti­geaient hier. Il s’applique dé­sor­mais aussi bien au ca­pi­ta­lisme contem­po­rain des États-Unis et de l’Europe. Dans son com­por­te­ment cou­rant, cette classe di­ri­geante se rap­proche alors de ce qu’on connaît de celui des «ma­fias», quand bien même le terme pa­raî­trait in­sul­tant et extrême.

Re­cours au mo­ra­lisme et aux juges

Le «sys­tème» ne sait pas ré­agir à cette dé­rive, tout sim­ple­ment parce qu’il n’est pas en me­sure de re­mettre en ques­tion la cen­tra­li­sa­tion du ca­pital. Les me­sures qu’il prend rap­pellent alors étran­ge­ment les lois «anti trusts» de la fin du XIXe siècle (le Sherman Act), dont on connaît les li­mites de l’efficacité. En par­fait ac­cord avec la tra­di­tion des États-Unis, la so­ciété ri­poste par un re­cours ren­forcé au mo­ra­lisme et au gou­ver­ne­ment des juges. On sait que dans l’affaire Enron, le pro­cu­reur de New York, Eliot Spitzer, s’est taillé une belle po­pu­la­rité en ex­hi­bant, dans un show mé­dia­tique bien pré­paré, des mil­liar­daires me­nottes aux poings. Du ja­mais vu aux États-Unis. La loi Sa­ranes Oxley Act lé­gi­ti­mera à l’avenir une plus grande in­ter­ven­tion des juges dans la vie des en­tre­prises. Ga­geons que ces in­ter­ven­tions fi­ni­ront par s’inscrire dans le jeu des conni­vences qu’elles pré­tendent éradiquer.

L’Europe était équipée pour ré­agir dif­fé­rem­ment. Par sa culture po­li­tique qui se méfie du mo­ra­lisme et du gou­ver­ne­ment des juges aux­quels elle pré­fère la ré­gu­la­tion par voie lé­gis­la­tive, par ses mo­dèles de fi­nan­ce­ment moins soumis aux aléas du marché fi­nan­cier, l’Europe n’était pas condamnée par une pré­tendue exi­gence im­pla­cable de «l’économie» à s’aligner sur le mo­dèle de la dic­ta­ture ap­pa­rente du marché fi­nan­cier (de la bourse), celui-ci étant en fait ma­ni­pulé par une pe­tite oli­gar­chie. Pour­tant l’Europe s’est ali­gnée sur les États-Unis, contre ses in­té­rêts mêmes puisque le marché fi­nan­cier ou­vert en ques­tion permet tout sim­ple­ment aux fonds de pen­sions des États-Unis de s’emparer des meilleurs seg­ments des éco­no­mies eu­ro­péennes (en par­ti­cu­lier de l’économie fran­çaise, dont 50 % du ca­pital coté en bourse est dé­sor­mais contrôlé par les États-Unis) et d’en écrémer les pro­fits. La raison qui ex­plique ce com­por­te­ment d’apparence ab­surde est la vo­lonté du grand ca­pital de ne ja­mais heurter le «grand frère», ga­rant en der­nier res­sort de l’ordre ca­pi­ta­liste («Mieux vaut Hitler que le Front Po­pu­laire», une op­tion qui n’est pas nouvelle).

Faut-il une re­mise en ques­tion généralisée ?

A plus long terme une cris­tal­li­sa­tion nou­velle de la gauche eu­ro­péenne, dans la li­gnée de sa culture po­li­tique, est évi­dem­ment ca­pable de re­mettre en ques­tion cet ali­gne­ment et la dé­rive qui l’accompagne. Mais alors il est pro­bable que cela ne puisse se faire sans par là même re­mettre en ques­tion le ca­pi­ta­lisme dans cer­tains de ses as­pects es­sen­tiels. Les avan­cées dé­mo­cra­tiques par les­quelles cette re­com­po­si­tion de la gauche pour­rait s’imposer, à leur tour re­met­traient en ques­tion les mo­dèles des pou­voirs oli­gar­chiques cen­tra­lisés en place. Mais la gauche eu­ro­péenne n’est mal­heu­reu­se­ment pas en­gagée sur cette voie.

Le sys­tème po­li­tique du ca­pi­ta­lisme contem­po­rain est dé­sor­mais un sys­tème plou­to­cra­tique. Celui-ci s’accommode de la pour­suite de la pra­tique de la dé­mo­cratie re­pré­sen­ta­tive, de­venue «dé­mo­cratie de basse in­ten­sité» : vous êtes libre de voter pour qui vous voulez, cela n’a au­cune im­por­tance puisque c’est le marché et non le Par­le­ment qui dé­cide de tout ! Il s’accommode aussi ailleurs de formes de ges­tion au­to­cra­tique du pou­voir ou de farces électorales.

4. Les af­fai­ristes, nou­velle classe do­mi­nante dans les périphéries

Les dif­fé­rentes classes so­ciales s’organisent aussi par rap­port à leur en­vi­ron­ne­ment. Le ca­pi­ta­lisme en­traine des bou­le­ver­se­ments, no­tam­ment aux pé­ri­phé­ries des oli­go­poles, où les hommes de pou­voir ont pris le dessus.

Le contraste entre centres et pé­ri­phé­ries n’est pas nou­veau ; il a ac­com­pagné l’expansion ca­pi­ta­liste mon­dia­lisée dès ses ori­gines, il y a cinq siècles. De ce fait, les classes di­ri­geantes lo­cales des pays du ca­pi­ta­lisme pé­ri­phé­rique — qu’il s’agisse de pays in­dé­pen­dants ou même de co­lo­nies — ont tou­jours été des classes di­ri­geantes su­bal­ter­ni­sées mais néan­moins al­liées par les bé­né­fices qu’elles ti­raient de leur in­ser­tion dans le ca­pi­ta­lisme mondialisé.

La di­ver­sité de ces classes, en grande partie is­sues de celles qui do­mi­naient leurs so­ciétés avant leur sou­mis­sion au capitalisme/impérialisme, est consi­dé­rable. Leurs trans­for­ma­tions du fait de cette intégration/soumission n’en sont pas moins consi­dé­rables : an­ciens maîtres po­li­tiques de­venus grands pro­prié­taires fon­ciers, an­ciennes aris­to­cra­ties d’État mo­der­ni­sées etc. La re­con­quête de l’indépendance a sou­vent en­traîné la sub­sti­tu­tion à ces classes su­bor­don­nées an­ciennes (col­la­bo­ra­trices) de nou­velles classes di­ri­geantes – bu­reau­cra­ties, bour­geoi­sies d’État – plus lé­gi­times aux yeux de leurs peuples (au dé­part) du fait de leur as­so­cia­tion aux mou­ve­ments de li­bé­ra­tion nationale.

Des pou­voirs déracinés

Mais ici en­core, dans ces pé­ri­phé­ries do­mi­nées par l’impérialisme an­cien (les formes an­té­rieures à 1950) ou par l’impérialisme nou­veau (celui de la pé­riode de Ban­doung jusque vers 1980), les classes di­ri­geantes lo­cales bé­né­fi­ciaient d’une sta­bi­lité re­la­tive vi­sible. Les gé­né­ra­tions suc­ces­sives d’aristocrates et de nou­veaux bour­geois, pen­dant long­temps, puis la gé­né­ra­tion nou­velle issue des forces po­li­tiques qui ont di­rigé les li­bé­ra­tions na­tio­nales, adhé­raient à des sys­tèmes de va­leurs, mo­rales et na­tio­nales. Les hommes (plus ra­re­ment les femmes) qui en étaient les re­pré­sen­tants bé­né­fi­ciaient de lé­gi­ti­mité à des de­grés divers.

Les bou­le­ver­se­ments en­traînés par le ca­pi­ta­lisme des oli­go­poles du centre im­pé­ria­liste col­lectif nou­veau (la triade États-Unis/Europe/Japon) ont vé­ri­ta­ble­ment dé­ra­ciné les pou­voirs de toutes ces an­ciennes classes di­ri­geantes des pé­ri­phé­ries pour leur sub­sti­tuer ceux d’une nou­velle classe que je qua­li­fierai «d’affairistes». Ce terme est d’ailleurs en cir­cu­la­tion spon­tanée dans beau­coup de pays du Sud.

Réus­site, ar­gent et convoi­tise, mais sans légitimité

L’affairiste en ques­tion est un «homme d’affaires», pas un en­tre­pre­neur créatif. Il tient sa ri­chesse de ses re­la­tions avec le pou­voir en place et les maîtres étran­gers du sys­tème qu’il s’agisse de re­pré­sen­tants des États im­pé­ria­listes (de la CIA en par­ti­cu­lier) ou des oli­go­poles. Il opère comme un in­ter­mé­diaire, fort bien ré­mu­néré, qui bé­né­ficie d’une vé­ri­table rente po­li­tique dont il tire l’essentiel de la ri­chesse qu’il ac­cu­mule. L’affairiste n’adhère plus à un sys­tème de va­leurs mo­rales et na­tio­nales quel­conque. A l’image ca­ri­ca­ture de son alter-ego des centres do­mi­nants il ne connaît plus que la «réus­site», l’argent, la convoi­tise qui se pro­file der­rière un pré­tendu éloge de l’individu. Là en­core les com­por­te­ments maf­fieux, voire cri­mi­nels, ne sont ja­mais éloignés.

Certes des phé­no­mènes de ce genre ne sont pas tout à fait nou­veaux. La na­ture même de la do­mi­na­tion im­pé­ria­liste et de la sou­mis­sion des classes di­ri­geantes lo­cales à celle-ci en­cou­ra­geait l’émergence de ce type d’homme de pou­voir. Mais ce qui est cer­tai­ne­ment nou­veau, c’est que le genre en ques­tion se re­trouve aujourd’hui oc­cuper la presque in­té­gra­lité de la scène du pou­voir et de la ri­chesse. Ce sont les «amis», les seuls amis de la plou­to­cratie do­mi­nante à l’échelle mon­diale. Leur fra­gi­lité tient au fait qu’ils ne bé­né­fi­cient pas d’une lé­gi­ti­mité quel­conque aux yeux de leurs peuples, ni de celle que confé­rait la «tra­di­tion», ni de celle que don­nait la par­ti­ci­pa­tion à la li­bé­ra­tion nationale.

5. Le ca­pi­ta­lisme sé­nile et la fin de la ci­vi­li­sa­tion bourgeoise

Der­nier épi­sode de la série sur la fin de la ci­vi­li­sa­tion bour­geoise, où l’on voit que le phé­no­mène dé­crit n’est pas pas­sager, et cor­res­pond même à la fin d’une ci­vi­li­sa­tion toute entière.

Les ca­rac­tères des nou­velles classes do­mi­nantes dé­crits ici ne sont pas de la na­ture de phé­no­mènes conjonc­tu­rels pas­sa­gers. Ils cor­res­pondent ri­gou­reu­se­ment aux exi­gences de fonc­tion­ne­ment du ca­pi­ta­lisme contemporain.

La ci­vi­li­sa­tion bour­geoise – comme toute ci­vi­li­sa­tion – ne se ré­duit pas à la lo­gique de la re­pro­duc­tion de son sys­tème éco­no­mique. Elle in­té­grait un volet idéo­lo­gique et moral : l’éloge de l’initiative in­di­vi­duelle certes, mais aussi l’honnêteté et le res­pect du droit, voire la so­li­da­rité avec le peuple ex­primée au moins au ni­veau na­tional. Ce sys­tème de va­leurs as­su­rait une cer­taine sta­bi­lité à la re­pro­duc­tion so­ciale dans son en­semble, em­prei­gnait le monde des re­pré­sen­tants po­li­tiques à son service.

In­cul­ture et vul­ga­rité des «dominants»

Ce sys­tème de va­leurs est en voie de dis­pa­ri­tion. Pour faire place à un sys­tème sans va­leurs. Beau­coup de phé­no­mènes vi­sibles té­moignent de cette trans­for­ma­tion : un Pré­sident des États-Unis cri­minel, des pitres à la tête d’États eu­ro­péens (Ber­lus­coni, Sar­kozy, les ju­meaux po­lo­nais etc.), des au­to­crates sans en­ver­gure dans nombre de pays du Sud qui ne sont pas des «des­potes éclairés» mais des des­potes tout court, des am­bi­tieux obs­cu­ran­tistes (les Ta­li­bans, les «sectes» chré­tiennes et autres, les es­cla­va­gistes boud­dhistes). Tous sont des ad­mi­ra­teurs sans ré­serve du «mo­dèle amé­ri­cain». L’inculture et la vul­ga­rité ca­rac­té­risent une ma­jo­rité crois­sante de ce monde des «dominants».

Une évo­lu­tion dra­ma­tique de cette na­ture an­nonce la fin d’une ci­vi­li­sa­tion. Elle re­pro­duit ce qu’on a déjà vu se ma­ni­fester dans l’histoire dans les époques de dé­ca­dence. Un «monde nou­veau» est en voie de construc­tion. Mais non pas celui (meilleur) qu’appellent de leurs vœux beau­coup de mou­ve­ments so­ciaux naïfs qui certes me­surent l’ampleur des dé­gâts mais n’en com­prennent pas les causes. Un monde bien pire que celui à tra­vers le­quel la ci­vi­li­sa­tion bour­geoisie s’était imposée.

Pour toutes ces rai­sons, je consi­dère que le ca­pi­ta­lisme contem­po­rain des oli­go­poles doit être dé­sor­mais qua­lifié de sé­nile, quelles que soient ses succès im­mé­diats ap­pa­rents, car il s’agit de succès qui en­foncent dans la voie d’une nou­velle bar­barie. (Je ren­voie ici à mon cha­pitre, Ré­vo­lu­tion ou dé­ca­dence ? vieux de près de 30 ans).


Source: Ma­rianne 2 — série de 5 ar­ticles sur le thème : Les nou­velles classes do­mi­nantes et la fin de la ci­vi­li­sa­tion bourgeoise


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